Rousseau, Troisième lettre de la Montagne
2. « Même la théologie savante retient de la révélation une idée extrêmement anthropomorphique, tout à fait déconcertante pour la science et la philosophie contemporaines.» Lo\sy, Autour d'ioi petit livre, p. 193.
nalisie
Gomme s'il ne pouvait nous parler par la bouche de ses prophètes ! Comme s'il ne pouvait pas parler lui-même à l'esprit et au cœur des prophètes sans « péril d'anthropomorphisme » ! Ce scrupule est tellement vain et puéril, qu'on se prend à chercher dans le même auteur la pensée de derrière la tête, si maladroitement masquée sous ce prétexte, et qu^on ne tarde pas à l'y découvrir à la page suivante où nous' lisons :
« La révélation, dans sa définition intellectuelle et son j^-ex expression verbale, consiste ^w idées qui ont pris nais- '''rauô°" sance dans l'humanité, en idées telles qu'une intelligence humaine a pu les percevoir, telles qu'elles ne peuvent exister a.\U euvs qtœ dans une intelligence humaine (pas même en Dieu?)... Ce qu'on appelle révélation n'a pu être que la conscience acquise par l'homme de son rapport avec Dieu... Toute connaissance réfléchie naît de notions antérieures, et le progrès résulte d'une combinaison nouvelle d'idées acquises, qui éclaire d'un jour plus satisfaisant le rapport des choses. Les vérités fécondes dans l'ordre religieux, celles qui constituent, en style théologique, la substance de la révélation, se sont formées par la conjonction d'idées ou d'images qui préexistaient à ces vérités dans l'esprit de ceux qui les ont d'abord conçues. » — iMais, demanderonsnous, comment ces « conjonctions d'idées ou d'images préexistantes » se sont-elles opérées? Est-ce par une intervention surnaturelle de Dieu? Nullement, (i'est tout simplement par une évolution intellectuelle et morale, naturelle et humaine, quoique secondée par le concours naturel et ordinaire de Dieu. Ecoutons encore le développement embarrassé de cette réponse.
« A la différence des perceptions d'ordre rationnel et scientifique, la perception des vérités religieuses n'est pas le fruit de la seule raison ; c'est un travail de Tintelligence exécuté, pourainsi dire, sous la pression du cœur.
du sentiment religieux et moral, de la volonté réelle du bien. Tout ce travail qui aboutit à un résultat de plus en plus parfait, dans la religion Israélite, puis dans la religion chrétienne, n'est pas proprement un travail de riiomme sur Dieu; c'est d'abord et principalement un travail de Dieu sur l'homme, ou de l'homme avec Dieu. . . C'est l'homme qui cherche, mais c'est Dieu qui l'excite... La cause efficiente de la révélation est surnaturelle comme son objet ; parce que cette cause et cet objet sont Dieu même ^ .»
Ainsi la révélation n'est l'œuvre de Dieu que parce que c'est Dieu « qui excite » l'homme à chercher, mais c'est l'homme lui-même qui, « dans son effort perpétuel vers le mieux », trouve la vérité nouvelle ou la conjonction des idées préexistantes. Dieu n'est que cause excitatrice et objet de la connaissance ou de la découverte de l'esprit humain. — Mais, me direz-vous, Dieu n'étaitil pas pareillement cause excitatrice et objet des découvertes, en théodicée ou en morale, des philosophes païens, d'Aristote et de Platon, ou des pauvres sauvages? Dif- Précisément, et notre auteur, dans un autre passage de'^degré OÙ il ira jusqu'au bout de sa pensée, avouera formellerévéu- ment qu'il n'y a, entre ces divers cas, qu'une différence einn- de degré et non de nature. <( Entre le pauvre sauvage vention. ^^^ Dieu éclairc pour qu'il trouve la vie dans son culte chétif, et le prophète qui sert d'organe à la révélation la plus parfaite de la vérité religieuse, la différence ne porte que sur le degré. . . ^ »
Eh bien, non ! un tel concours de la cause première « dans l'effort perpétuel de l'homme vers le mieux » est dans le cours naturel des choses ; ce n'est plus là une intervention surnaturelle, ni une révélation surnatu-
1. Loisy, Autour d'un -petit livre, p. 195-198. C'est nous qui soulignons plusieurs passages.
2. Loisy, Revue du Clergé français, janvier 1900, p. 239 et suiv.
LES CRITÈRES : g" LE TÉMOIGNAGE DIVIN 249
relie, et il ne suffit pas de retenir les mots et les étiquettes, après les avoir vidés de leur réalité. Vous avez peur du surnaturel, sans oser avouer votre peur. Les autres rationalistes sont plus francs. Ils suppriment aussi le mot après avoir supprimé la chose. Par le mot de « révélation immanente » dont ils se servent aussi, ils entendent une inspiration naturelle, parfois géniale, mais toujours sortie de l'esprit, et nullement une inspiration surnaturelle due à l'intervention surnaturelle de Dieu. Pourquoi vouloir masquer cette peur superstitieuse du surnaturel ?
Paralysée par une telle peur, aveuglée par un tel Lesefîeis préjugé, superstitieux, incoercible, on devine ce que pjljugé. va devenir la critique historique et textuelle, entre les mains de savants rationalistes, d'ailleurs estimables comme critiques, philologues, hébraïsants, syriacisants et orientalistes.
Chez tous ces hommes possédés par une idée fixe, par le préjugé anti-surnaturel, on remarque ce curieux phénomène psychologique, qu'ils deviennent incapables de voir les textes et les raisons les plus solides qui contredisent leur idée, tandis qu'ils voient démesurément grossie l'importance de textes ou de raisons parfois minuscules et insignifiantes, qui lui sont favorables.
Même après avoir reconnu, par exemple, l'authenticité, l'intégrité et la véracité des Synoptiques, parce qu'aucun savant digne de ce nom n'oserait la rejeter, aussitôt ils tournent la difficulté en rejetant un à un tous les versets qui contredisent leur idée fixe, avec un sansgêne vraiment scandaleux. Il leur suffit d'affirmer, sans autre preuve, que de tels versets ont « grande chance d'avoir été interpolés ». Et s'ils ne peuvent rejeter le verset tout entier, ils rejetteront du moins le mot qui leur déplaît, parce qu'il les contredit. A plus forte raison,
« jongle ries exé
géliqiios. »
rejetteront-ils en entier tel autre Livre qui se prêterait moins aisément à ces manipulations fantaisistes. Quant au sens des textes les plus importants, on les voit — sous l'empire du même préjuge anti-surnaturel — trancher de parti pris les questions les plus difficiles, et biiïer la tradition des siècles qui les réfute, en un seul trait de plume, alors que toute leur science exégétique ne leur permet de la remplacer que par des hypothèses et des conjectures tellement personnelles, que pour réfuter ces savants il suffit de les opposer les uns aux autres '. Les Et pour que le lecteur ne puisse pas nous soupçonner nous-même d'avancer ici une appréciation trop subjective, qu'il nous permette une citation,
« Un pasteur protestant, écrivait M. Brunetière, pasteur reconnu très libéral et très hardi, s'élevait récemment avec éloquence contre ce qu'il appelait le « sansfacon » et « l'outrecuidance » de certaines « jongleries exégétiques » ; et, en efTet, quand un texte est gênant, le déclarer « inaulhentique ou interpolé », ou le «déplacer », ou le (( modifier », rien de plus fréquent en matière d'exégèse. Est-il étonnant, après cela, que sur des questions capitales, comme de savoir « en quoi consiste laparousie du Fils de Dieu», ou, plus généralement, « ce qu'estce royaume de Dieu »,dont les évangiles, on l'a dit, ne sont que la prédication, le désaccord soit si criant ? et que de deux « théologiens exégètes », l'un dise gravement blanc, tandis que l'autre dit solennellement noir ? Mais quelle preuve plus décisive qu'en dépit d'une méthode qui n'a ni la précision, ni la rigueur, ni la certitude dont elle se vante, les conclusions de l'exégèse (rationaliste), comme celle de la critique littéraire la
i. M. Blondel a biea montré les lacunes et les dangers de « l'historicisme », c'est-à-dire de l'histoire qui veut interpréter les textes, indépendamment de toute tradition. Cf. La Quinzaine, l'"" et 16 lévrier 1904 ; Les lacunes de l'exégèse moderne. — CI'. Lagrange. La méthode historique, p. 12-33.
plus impressionniste, ne sont toujours que les opinions particulières de l'auteur ? * »
Tant il est vrai que le préjugé rationaliste ou antisurnaturel, n'est pour le critique ou l'historien qu'une paire d'œillères, qui l'empêche de voir les faits les plus éclatants, et qui l'expose à n'écrire qu'une contrefaçon de l'histoire. L'existence de la révélation est un fait à constater, et nullement une question qu'on puisse trancher a priori par une findenon-recevoir, en s'autorisant ensuite à supprimer ou à travestir les textes et les faits qui gênent.
Un autre prétexte, qui n'a pas médiocrement servi à go obenraciner le même préjugé anti-surnaturel dans certains ^^n'éi" ' esprits, est que, si la révélation existait, elle violerait '^'g,""" les lois et les libertés de l'esprit humain, et parmi ces lois, la loi fondamentale d'évolution et de progrès.
En effet, nous dit-on, si vous admettez qu'il y a des dogmes révélés par Dieu, « des vérités tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse », il faut conclure aussitôt à l'immutabilité absolue et à l'impossibilité de progrès pour ces vérités, car « une vérité dite pur Dieu ne peut changer; elle doit être immuable comme Dieu même ; et elle ne peut être discutée, elle est à prendre comme elle est donnée, puisqu'elle vient de Dieu, et que l'homme ne peut se flatter de corriger les leçons d'un tel maître ».
Or notre auteur repousse énergiquement une telle conception de la révélation, comme contraire à l'esprit humain. Pour lui, foute vérité accessible à l'homme « étant dans un flux perpétuel », n'ayant « rien d'absolu ni d'immuable », et demeurant « toujours suscep-