‹ La crise de la certitudeChapitre 90 sur 104 · Rabier Loç/igue. p · texte numérisé non relu

Rabier Loç/igue. p

2. Cf. tome V, L'objectivité, p. 210 et suiv. où sont décrites les lois diamétralement opposées des deux espèces de vision.

Le don-

sens.

LE SUPKEME MOTIF DE CEHTITLIDE : L EVIDENCE

mière extérieure et objective, comme un appareil de photographie reçoit les images ; dans Thallucination, au contraire, l'œil projette sa propre lumière, — l'image rétinienne produite par une réaction anormale du cerveau, — comme une lanterne magique projette ses images. Notez qu'un même organe est capable de ces deux opérations contraires, comme un môme instrument peut servir à la photographie et à la projection : il suffit de le faire fonctionner dans les deux sens contraires, à l'endroit et au rebours.

Or ces deux procédés sont si différents, qu'avec un peu de sang-froid, le malade les distingue aisément, comme on distingue ce qui est reçu de ce qui est donné, le non-moi et le moi Dans la vision normale, on éprouve l'évidence de recevoir une lumière étrangère, c'est l'évidence d'un phénomène externe ; dans l'hallucination on éprouve, au contraire, l'évidence de projeter ses propres fantômes, de les avoir dans ses yeux, de les promener avec le mouvement de ses yeux, de les projeter sur tous les objets que l'on regarde, et de voir tous les objets extérieurs au travers de ces fantômes vaporeux, comme aru travers de lunettes diversement coloriées. C'est l'évidence indéniable d'un phénomène interne et subjectif i.

Confondre ces deux phénomènes, de la chambre photographique qui reçoit, et de l'appareil de projection qui projette, est une erreur si grossière, qu'on se de-

1. Le lecteur peut expérimenter lui-même les deux procédés : — sans recourir au haschich ou autres préparations enivrantes, — il lui est facile de provoquer une légère hallucination, dite imag^ consécutive, en regardant fixement la tlamme d'une bougie ou tout autre objet fortement éclairé, dont il peut ensuite projeter l'image, dans l'obscurité, sur les objets environnants, voire même sur une plaque photographique, car la projection est à la fois mentale et physique. ÏJn observateur qui regarde les yeux de l'halluciné distingue très nettement, sur la cornée transparente, le reflet de l'image projetée. Sans cette répercussion de l'image cérébrale dans les organes périphériques, il y aurait rêve, délire, mais pas d'hallucination complète, ou pas de contrefaçon de la perception externe.

mande comment des esprits distingués, comme Taioe, ont pu subir le préjugé subjectivisie, au point de hasarder la fameuse définition : la perception est une hallucination vraie : délinilion paradoxale, qui restera comme un monument de l'esprit de système, et comme un exemple des logomachies étranges du subjeclivismc. Or c'est bien à celte confusion que doit aboutir logiquement et fatalement tout système subjectiviste, qui confond la perception externe avec une perception interne, et partant les deux modes d'évidence correspondants ; et Taine n'a fait que tirer la conclusion a priori des prémisses subjectivisies.

Evidence Mais, nous réplique-t-ou, s'il n'y a pas d'évidences

illusoire • ■ ^ • ■ i ■ • -i j • • 1 x .:

des sons intérieures illusoires, il y en a du moins parmi les evicouieur*. dcuces cxtemes. Ainsi les sons et les couleurs nous paraissent évidemment des qualités extérieures, et pourtant la science a démontré le contraire : ils sont des états vibratoires, comme Arislotel'a soutenu le premier.

Qu'il nous suffise de résumer en deux mots la réponse déjà faite ailleurs ' et très longuement, à cette difficulté, qu'Aristote et les anciens n'ignoraient pas.

l°Nous nions que la science ait sur ce point contredit le sens commun ; au contraire, ses résultats seraient incomplets sans l'addition de certaines qualités sensibles aux mouvements moléculaires, de l'aveu de M. Ribot et des savants les plus distingués. Aussi le préjugé classique est-il déjà fortement entamé.

2° Nous reconnaissons que si l'évidence objective était trompeuse pour la vue et l'ouïe, la théorie subjective serait vraie pour ces sens, mais elle resterait fausse pour le toucher. Or, comme tous les sens opè-

1. Etudes, t, V, V objectivité, 3' partie, sur Vohjeclivité des sons et des couleurs.— Cf. Bergson, Matière et Mémoire ; Mélinaud, Eevue des Deux-Mondes, 15 septembre 1898 : Dubosq, L'objectivité' formelle des couleurs (Annales de Phil. chrét., 1895, pp. iW et 592 .

rent par un certain toucher, nous l'avons dit plus haut, il y aurait encore là pour la the'orie subjective une contradiction interne qui nous donne droit de la rejeter au nom de la simple logique.

Au contraire, est-il bien loorique, à l'exemple de L-évi-

' . dence

M. Rabier, après avoir dénoncé l'évidence comme un a-teiie

. . Al'- besoin de

critère qui n'est pas sûr, de retenir quand même l'évi- preuve ? dence comme unique critère, à la condition que cette évidence « soit de bon aloi ». <« Il y a, dit cet auteur, deux sortes d'évidence, l'évidence avant la preuve^ et l'évidence après la preuve. La première est souvent aussi entière que la seconde ; mais celle-ci seule fait foi '. »

L'évidence ne suftit donc plus ; il faut en outre qu'elle s'appuie sur des preuves. Et l'auteur nous en cite, comme exemple, une multitude qui reviennent toutes à une seule : l'accord de nos idées entre elles, ou l'accord de nos jugements avec nos idées, — formule qui sert de dernier refuge au subjectivisme. Mais un tel accord, purement subjectif, outre qu'il est incapable de nous rien dire sur l'objet, d'où lui viendra sa valeur, sinon de sa 'propre évidence, et puisque l'évidence ne suffit plus, sans preuves ajoutées à l'évidence, voici que notre démonstration recule à l'infini, nous voici donc au rouet comme l'a très bien dit Montaigne. « Pour juger, dit-il, il nous faudrait un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous faut de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet... aucune raison ne s'établira, sans une autre raison: nous voilà à reculons, jusqu'à l'infini . »

Non, il n'en peut être ainsi : l'évidence ne se prouve pas, elle se constate. Elle se pose et s'impose à la fois.

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