‹ La crise de la certitudeChapitre 92 sur 104 · Rabier, Ihkl., p. 378. note · texte numérisé non relu

Rabier, Ihkl., p. 378. note

2" L'évidence interne et révidence externe seront aussi confondues, faute d'attention ou d'habitude expérimentale dans l'étude des phénomènes conscients. Ainsi ceux qui ont des idées fixes prennent leurs imaginations pour des réalités, alors qu'il serait si aisé de les distinguer.

3° En outre, la complexité des problèmes peut dérouter les esprits les plus délicats, les plus exercés et les plus pénétrants. Ils jugeront les choses par certains aspects, et oublieront d'autres aspects plus ou moins importants qui auraient plus ou moins modifié le jugemont d'ensemble. Ils les jugeront, non d'après des principes évidents, mais des principes fort discutables, pris sans discussion comme points de départ ; tels sont les préjugés que Bacon a si bien appelés des idoles : préjugés des nations, préjugés des individus, préjugés de la mode, préjugés de la fausse science. Une fois parti de ces faux points de départ, le raisonnement aura beau paraître évident que la conclusion n'en sera pas moins fausse.

4° Enfin, dans les questions morales, comme nous l'avons déjà observé, la volonté et les passions peuvent empêcher de voir clair, détourner le regard de l'esprit des côtés lumineux d'un objet, pour les fixer uniquement sur les côtés obscurs. La question même de l'évidence objective en est un exemple. Cette question purement spéculative, au premier abord, peut se transformer en question morale. En effet, saisir le réel, c'est saisir quelque chose à certain égard d'absolu ; or l'absolu des choses étant le reflet de l'Absolu distinct des choses, nous voici conduits vers l'Absolu, qui est Dieu. Sous l'empire de ce pressentiment, la question de la certitude est devenue la première des questions morales. Et si l'esprit est dominé par la peur de l'Absolu, il pourra très bien oublier les /rt?7.<? indéniables d'évidence objective (tels que : je pense, le monde existe, 2 -}- 2

=■ 4) pour ne considérer que les difficultés de la théorie explicative, et demeurer sceptique en théorie, sauf à se contredire dans la vie pratique, en suivant le sens commun. Et cette contradiction de la pensée et de l'action est bien moins rare qu'on ne le pense.

Ces exemples suffisent pour faire comprendre que notre théorie de l'évidence, bien loin de rendre l'erreur impossible, comme on nous l'objecte, lui laisse encore un champ bien libre et malheureusement bien vaste. L'erreur ne vient pas de l'objet évident, dont l'évidence ne trompe jamais ; il vient du jugement qui, par manque d'attention, ou par une indiscrète précipitation^ dépasse ce qu'il voit d'évident, confondant les degrés de lumière, confondant l'évidence interne avec une évidence externe, confondant l'évidence fragmentaire d'une ou plusieurs parties avec l'évidence du tout. C'est là plus qu'il n'en faut pour expliquer toutes les erreurs de l'histoire et des sciences, commises par des gens ignorants et grossiers, non moins que par les esprits les plus cultivés et les plus savants. Si l'on ajoute que dans la plupart des sciences humaines, c'est le petit nombre des thèses qui est fondé sur l'évidence, et la majeure partie des autres, parfois la presque totalité n'est appuyée que sur des probabilités plus ou moins solides, on n'est ni scandalisé ni ému de voir leurs révolutions et leurs métamorphoses, malgré le critère infaillible de l'évidence, qui n'en est nullement responsable de leurs vicissitudes et de leurs erreurs.

Du reste, si vous rejetez le critère de l'évidence, mal- Par quoi gré les explications que nous venons de fournir, par cS^Ô quoi le remplacerez-vous? Avez-vous trouvé mieux ? '^'cè'*?"

L'analyse rapide de ces essais infructueux servira de confirmation et de contre-épreuve à notre thèse.

Le bon Pour opposci' Une barrière solide à l'invasion croisprès sanle du scepticisme de Hume et de l'idéalisme de Berkeley, Reid ht appel à l'autorité du bon sens. De nos jours, contre les excès du positivisme, l'abbé de Rroglie renouvela la même lactique, en faisant appel au sens commun. L'appel de Lamennais au consentement universel est au fond de môme nature, pour ne pas dire identique. Or il y a dans ces tentatives contre les extravagances de la raison en délire, et les audaces d'une science trop présomptueuse, un fond de vérité que nous sommes les premiers à reconnaître et à proclamer.

Le bon sens, c'est à-dire la lumière naturelle de l'esprit, dans sa rectitude originelle, encore vierge de tout sophisme et de tout préjugé d'école et de système, est une indication sûre, que la science doit respecter sans la contredire jamais, tout en s'efForçant de la compléter, et de l'enrichir de lumières nouvelles. Elle est le point de départ, et le point de retour de toute science qui se respecte \

Mais oii trouver dans sa pureté originelle ce « premier degré de la raison », comme Reid l'a si bien appelée ? Lamennais a répondu : dans le consentement universel, et cette réponse est bien conforme à la pensée de Reid ou de l'abbé de Broglie. Un tel consentement, en effet, ne peut résulter que de la nature même de l'esprit humain et non de l'éducation ou des préjugés, variables chez tous les peuples. Mais que ce consentement est insuffisant, — restreint comme il l'est, de fait, à un petit nombre de vérités, tels que les axiomes et les premiers

1. « La philosophie doit nous ramener par l'analyse des faits et la comparaison des doctrines aux conclusions du sens commun. » Bergson. Matière et Mémoire, Préf. III. — « Les faits d'expérience simples et primitifs, quand ils sont évidents, et les conclusions légitimes que le bon sens en déduit ne peuvent pas être renversés par la découverte postérieure de fdits nouveaux et plus cachés. Ces faits, les derniers venus, reposent sur les premiers, et par conséquent ne peuvent les détruire » De Broglie, Le Posilivisme, i, p. lui.

principes, les premières certitudes sur l'existence du monde, de nos semblables, etc. ; et enfin les premières vérités morales sur Dieu el le devoii-. Comme il est incapable de répondre à tous les besoins de la raison et de la science humaine ! Le consentement universel renseignera-t-il sur les règles du syllogisme, sur la quadrature du cercle ou les lois des combinaisons chimiques ?

Du reste, ce bon sens et ce consentement universel sont unanimes à déclarer que les vérités dont ils témoignent ne valent que par leur évidence même, antérieurement à tout consentement des hommes, et qu'il y a bien d'autres évidences indiscutables que la leur. Est-ce que j'ai besoin de recourir au consentement universel pour connaître avec certitude ma propre existence, celle de mes semblables et une multitude d'autres vérités non moins évidentes ? Il est clair que non. Le fait lui-même du consentement universel ne vaut que par son évidence.

Nous voici donc ramenés, en dernier ressort, au signe suprême de l'évidence, fondement ultime du bon sens ou sens commun, comme de tous les autres critères précédemment analysés. Bon gré, mal gré, toute certitude croule si l'on ose ébranler ce fondement de l'évidence.

Cependant d'autres penseurs ont essayé de s'en pas- La ser. Au lieu de distinguer le vrai, ce qui est, par sa lu- a\°fig"e" mière et son évidence, ils veulent l'atteindre par un procédé aveugle, par une disposition affective de l'instinct, de la sensibilité^ de la volonté. Ils se déclarent anti-intellectualistes, et simplement croyants. Or ils croi^t, disent-ils, non parce qu'ils voient, mais parce qu'ils ont besoin de croire.

C'est un fidéismc nouveau, ou plutôt le renouveau d'un vieux fidéisme, perpétuellement variable et changeant, comme une espèce protéiforme.

Ayant déjà eu roccasion de rencontrer dans cette étude la plupart de ces syslômes, nous pourrons ^tre bref, et arriver rapidement à une appréciation d'ensemble sur la valeur de la croyance comme motif suprême de certitude.

^''linct ^^J^' ^'^^^ l'Ecole Ecossaise, les disciples de Reid, naiuroi. interprétant la pensée du maître, — qui d'ailleurs n'est pas toujours claire, — avaient considéré « le bon sens .>, non pas comme un critère intellectuel, légitimé par l'évidence commune à tous les hommes, mais plutôt comme un critère aveugle, fondé sur une sorte d'instinct ou de suggestion de la nature.

Reid avait dit, en effet : » Expliquer pourquoi nous sommes persuadés, par nos sens, par la conscience, par toutes nos facultés est une chose impossible ; nous disons : cela est ainsi, cela iw peut être autrement, et nous sommes à bout.Udih n'est-ce pas là l'expression d'une croyance irrésistible, d'une croyance qui est la voix de la nature, et contre laquelle nous lutterions en vain ? Voulons-nous pénétrer plus avant, demander à chacune de nos facultés quels sont ses titres à notre contiance,et la lui refuser jusqu'à ce qu'elle lésait produits ? Alors je crains que cette extrême sagesse ne nous conduise à la folie, et que, pour n'avoir pas voulu subir le sort commun de l'humanité, nous ne soyons tout à fait privés de la lumière du sens commun (1) ». JN'en déplaise à Reid, « nous ne sommes pas à bout », après avoir dit : nous croyons à la puissance de nos facultés, parce que cette croyance est naturelle et invincible. Rien ne nous empêche d'ajouter : nous croyons à la puissance de nos jambes pour marcher, parce que nous marchons fort bien avec elles ; à la puissance de nos yeux pour voir, parce qu'avec eux nous voyons

{\) ï{e\à, Œuvres complètes (ionlîro'^), tome V : Essais sur les f'acullés, ch. VI, p. 138.

clairement une multitude de choses ; à la puissance de notre esprit, parce qu'il comprend avec évidence, les axiomes et bien d'aulres vérités ; à la puissance de notre raison, parce qu'elle raisonne parfois très juste, comme le prouve la véritication de l'expérience.

En un mot, je crois à ma puissance de voir la lumière, parce que je la vois ! Ma croyance n'est donc plus fondée, en dernier lieu, sur un instinct aveugle, irrésistible, mais sur une évidence irrésistible. En sorte que le bon sens est vraiment « une lumière », comme Reid lui-même le déclare parfois, et non une impulsion aveugle.

Cette erreur de l'école Ecossaise ^ a été renouvelée en Allemagne par Jacobi, qui appelle « la voix de nature » de Reid, du nom de « sentiment spirituel ».

(V Lorsque quelqu'un affirme devant nous qu'il sait Le nem quelque chose, nous sommes en droit de lui demander : ^^rj'a-' comment le savez-vous ? Inévitablement, il en arrivera, '^° '' enfin de compte, à faire appel à une impression sensible ou à un sentiment spirituel. Ce que nous savons par un sentiment spirituel, nous y croyons. On ne saurait que croire à la vertu, et par voie de conséquence, à la liberté à l'esprit et à Dieu '. »

C'est donc la même erreur que la précédente, avec cette aggravation que Jacobi, plaçant son « sentiment spirituel » dans une seule faculté, la raison, n'accorde de confiance qu'à elle seule, et rejette toutes les facultés

1. Newman, nous l'avons vu, se rattache à cette école, dont on connaît l'influence en France sur Jouffroy, Garnier, et nombre de penseurs de cette époque. Pour Newman « Villialive sensé est comme un exercice de divination ou de prédiction... Cette divination vient de la nature. Tous, à un degré ou à un autre, nous l'exerçons, les femmes plus que les hommes. Elle atteint le but ou elle le manque, mais enfin, dans l'ensemble, ses résultats sont assez sûrs (?)... Le seul critère suprême de la vérité, c'est le témoignage porté à la vérité par l'esprit lui-même (?) et ce phénomène, pour troublant qu'il puisse nous paraître, est un caractère normal et inévitable de notre constitution mentale ». Psychologie de la foi, p. 262 ; Grammar ofasseiit, IX, I, p. 330.

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