‹ La crise de la science politique et le problème de la méthodeChapitre 1 sur 11 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je serais presque tenté de m'inscrire en faux contre le titre même de l'ouvrage que je suis chargé de présenter au public. Comment la science politique serait-elle « en crise » alors qu'elle produit de si remarquables travaux que celui du savant professeur de l'Université de Dijon ?

Je crains que M. Deslandres ne. soit dupe d'une illusion. Ecrit-on moins qu'autrefois sur les questions dont il estime à bon droit que nous avons tant intérêt à nous préoccuper? Je ne le crois pas ; mais on écrit, certainement, sous une autre forme, et on écrira de plus en plus sous cette forme nouvelle, qui est celle de l'article de journal ou de Revue. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Il me semble qu'il est bien inutile de le rechercher. C'est un fait. Nous ne sommes plus en état, je ne dirai pas d'écrire (le livre de M. Deslandres est la meilleure preuve du contraire), mais de forcer la grande majorité des lecteurs à consacrer plus d'un certain temps et d'un temps très court à étudier un sujet quelconque. Cette sorte de maladie, qui a bien des causes, mais qui a surtout été engendrée parle journal quotidien, elle existe partout à l'heure actuelle. Et la meilleure preuve en est dans le nombre toujours croissant des Périodiques de tout genre qui, dans tous les pays, sous toutes les latitudes, naissent et pullulent dans une prodigieuse fermentation. Or, si l'on veut bien se rendre compte de l'énorme quantité des journaux ou des Revues qui, dans les deux mondes, traitent les questions qui préoccupent M. Deslandres, et souvent, de la manière la plus remarquable, je crois bien qu'on ne pourra pas dire avec lui qu'il semble, quand on

n préf:acb

aborde ces études, que « Von franchit le seuil d'une maison délaissée ». La vérité c'est qu'à la place de l'antique et superbe édifice s'élèvent d'innombrables petites maisons d'un style moins majestueux, mais où les éludes chères à M. Deslandres ne cessent pas d'être cultivées. Non pas d*ailleurs que la science politique, la science du gouvernement, occupe à l'heure actuelle la place prépondérante que voudrait pour elle M. Deslandres. Sur ce point ses regrets sont vains et il ne parviendra pas à faire reculer ses jeunes et triomphantes rivales : la science sociale, la science économique. Tant que l'on a pu croire et on l'a cru longtemps, beaucoup le croient même encore, que le gouvernement réglait à son gré les conditions de la vie sociale et économique, il va de soi que les hommes aient attaché la plus grande importance à la constitution et aux formes du gouvernement. Que de révolutions n'ont pas d'autre cause que cette croyance à la toute-puissance de l'Etat? Mais du jour où il apparut que les gouvernements eux-mêmes n'étaient que des instruments déterminés dans leur structure et leur fonctionnement par les conditions mêmes dans lesquelles évoluent les sociétés qu'ils régissent, du jour où le Droit et TEtat ont été considérés comme des phénomènes du même ordre que ceux qui se produisent, dans d'autres sphères, au sein de la vie sociale, de ce JQur la science politique fut atteinte. Et de fait, quels énormes progrès ont subitement, en quelques années, fait la sociologie, et surtout la science économique I La vie publique a été longtemps dominée par les facteurs politiques et religieux. Elle l'est de plus en plus par les facteurs économiques. Et il va de soi que les études qui s'y réfèrent soient parmi les plus cultivées.

Mais M. Deslandres le remarque très finement, et c'est ici que réapparaît l'utilité de la science politique, il n'est pas indifférent pour la prospérité commerciale, agricole, industrielle d'une nation, qu'elle soit bien ou mal gouvernée. J'ajouterai que si l'on veut confier à l'Etat des tâches nouvelles, lui confier autre chose que les fonctions traditionnelles de gouvernement, en faire antre chose que ce que Lassalle appelait un « veilleur de nuit M, il faut établir avec le plus grand soin sa constitutian et sa manière d'être. D'elle surtout dépend en grande partie

le succès du Téchec des essais qu'on lente un peu partout à l'heure actuelle pour accroître les fonctions de l'Etat. Et c'est une raison déplus pour cultiver la science politique.

Mais comment faire cette étude? C'est ici la partie capitale du beau livre de M, Deslandres. C'est le problème de la méthode qu'il a surtout creusé. C'est ici qu'il a tracé un sillon à la fois plus profond et plus droit que la plupart de ses devanciers.

La méthode ! C'est comme l'outil de l'ouvrier. Plus Toùtil est robuste, meilleure est son adaptation, et plus le travail est facile, et mieux ce travail est accompli. ,

Rien de plus difficile que d'avoir une méthode. Rien de plus difficile quand on l'a ou qu'on croit l'avoir de s'y tenir fermement. Je n'en veux pour preuve que l'œuvre du grand penseur qu'a été Tstine. Chez aucun auteur la préoccupation de ne conclure qu'après une étude minutieuse des faits n'a été aussi exclusive. C'est lui qu'on cile toujours comme le représentant le plus autorisé de la méthode expérimentale. Est-ce à dire qu'aucune vue a priori ne s'est glissée dans son œuvre? Qui oserait le prétendre, après avoir lu cette œuvre cependant hors de pair, les Origines de la France moderne ? Ces idées a priori^ mais elles sont à chaque page de sa Révolution et de son Régime moderne ! Et n'en peut-on pas dire autant de l'œuvre capitale de M. Spencer, les Principes de sociologie^ bien qu'il ait écrit l'admirable Introduction à la science sociale ?

Mais ce n'est pas une raison pour ne pas essayer d'avoir une méthode, et de choisir la meilleure possible.

M. Deslandres a fait une analyse très complète des auteurs qui ont écrit sur le droit public, le droit constitutionnel, la science politique, et il a essayé d'extraire de leurs ouvrages ridée directrice qui les inspirait Mais, n'a-t-il pas fait quelquefois beaucoup d'honneur à certains d'entre eux en leur prêtant des. idées de méthode auxquelles ils étaient totalement étrangers. N'a-t il pas aussi, cédant à une tendance familière aux juristes, et qui a d'ailleurs le grand mérite de dissiper les obscurités et les équivoques, multiplié quelque peu le nombre des méthodes ? Au fond, je crois bien qu'il n'y en a que deux, la méthode apriori ei la méthode d'observation ou expérimentale ; toutes deux se mêlant, d'ailleurs, dans des

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proportions difficiles à doser, mais qu'il importe cependant de distinguer.

Qu'il s'agisse de la méthode que M. Deslandres appelle la méthode dogmatique ou la méthode du simple bon sens, c'est toujours l'apriorisme qui domine. Rousseau est un aprioriste et tous les Roussiens, que tente l'étude du droit naturel, avec lui. Et c'est de l'apriorisme encore que nous trouvons dans l'école doctrinaire, chez Guizpt, chez Royer-Collard. Je ne crois pas d'ailleurs que cet apriorisme mérite tous les dédains qu'on déverse sur lui depuis un certain temps comme des hottées d^injures. Spencer a dit un mot d'une profonde vérité quand il a écrit, dans Y Introduction à la science sociale, que toute idée a priorique est le résultat d'une quantité d'observations qui sont venues se cristalliser et se condenser en elle. Je ne crois pas qu'il soit possible de bannir l'apriorisme de n'importe quel genre d'études, et même dans celles qui semblent exclusivement basées sur la méthode expérimentale, Tapriorisme a sa part indispensable et qu'on n'exclura jamais complètement. Mais, dans les sciences morales et politiques, cette part qui a été trop grande, c'est incontestable, est encore et restera capitale.

Toutefois, il faut reconnaître que, même dans les sciences morales et politiques, la méthode a posteriori ou . d'observation a fait des progrès énormes dans ces dernières années. Et je n'opposerai pas, comme M. Deslandres, l'une à l'autre, la méthode historique, la méthode comparative et la méthode sociologique, je dirai que toutes trois ne sont pas autre chose que des applications de la méthode d'observation. Ce ne sont pas des méthodes distinctes, c'est la même méthode appliquée à des objets diflérenls.

L'histoire, qu'on (1) a si bien appelée la science maîtresse du xix® siècle, dans le domaine des sciences morales et politiques, observe les faits du passé qui, et c'est pourquoi il est d'un si haut intérêt de les bien connaître, sont toujours en gestation de l'avenir. Ce sont des faits aussi que recueille, que collectionne.

(\) Discours prononcé par M. Esmein à la séance d'ouverture du Congrès d'histoire comparée (Section de l'histoire comparée des institutions et du droit) ^ans les Annales internationales d'histoire^ 2« section, page 5,

i>RÉFACE V

que classe celui qui use de la méthode comparative Quant au sociologue, digne de ce nom, c'est encore la seule méthode d'observation qu^il applique. Mais, et c'est ce qui fait la grandeur et la difficulté de sa lâche, c'est dans le passé et dans le présent à la fois qu'il observe, et c'est sur tous les phénomènes sociaux, et non pas seulement sur les phénomènes juridiques ou politiques quMl fait porter ses recherches ; c'est enfin qu'il tâche de découvrir les lois qui se dégagent de l'ensemble des osbervations qu'il a réunies.

Ces différentes disciplines usent toutes de la méthode d'observation. Il ne faut donc pas les opposer l'une à Tautre. Et si la sociologie, encore si jeune, n'a pas encore donné tous les résultats qu'elle promet, il ne faut pas lui jeter la pierre. Sa tâche est immense, et les faits sur lesquels elle peut raisonner trop peu nombreux, trop peu scientifiquement observés souvent, pour pouvoir comporter encore des déductions rigoureuses. Que l'histoire, et par là j'entends, comme M. Deslandr'es, l'histoire nationale, soit pour la science politique d'importance première, je le lui concède sans peine. Elle seule peut nous apprendre à pénétrer les caractères propres de notre race, notre tempérament, nos impulsions ancestrales^ et ce sont là des facteurs de premier ordre au point de vue politique. Mais il ne faut pas repousser les compléments que peut lui apporter si utilement l'élude des institutions voisines. C'est aux peuples aussi qu'on peut appliquer le va^ solis de l'Ecriture Sainte. Oui, malheur à celui qui ne s'instruit pas de l'expérience de son voisin. Si Ton peut citer l'Angleterre comme exemple d'un développement interne continu, on ne doit pas non plus oublier la Chine .. Et l'Angleterre elle-même ne fait-elle pas en ce moment la dure expérience du danger qu'il peut y avoir à repousser, au point de vue de l'organisation militaire, par exemple, les expériences et les réformes des peuples continentaux? On ne se soustrait pas en vain à la loi d'imitation. Je prêche un converti, puisque M. Deslandres accepte la collaboration de la méthode comparative. Celle qu'il repousse, semble-t-il, délibérément, c'est celle qui pourrait lui venir de la sociologie. Je ne serai pas, sur ce point, aussi intraitable que lui. Il faut faire un choix parmi les sociologues et ne pas rendre les bons responsables des sottises, des folies, des diva-

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gâtions des mauvais. Que de sociologues, ou qui se donnent pour tels, ont le cerveau rebelle à la méthode expérimentale, base essentielle de la sociologie, et ne font pas autre chose que du mauvais, du plus mauvais apriorisme ! Que de virtuoses, que de jongleurs de mots et d'idées, que d'idéologues, revêtus d'un faux habit sociologique, que de revenants du droit naturel, il y a parmi eux !

Mais pour ceux qui suivent une méthode rigoureuse, qui avant tout s'appuient sur les faits, étudiés scientifiquement, classés, et d'où Ton déduit, avec prudence, de rares conclusions, pour ceux-là^ ne les repoussons pas, leur collaboration peut être précieuse.

D'ailleurs, comme Ta dit le grand Ihering, le Droit, le privé aussi bien que le public, n'est pas tout dans une société. Et personne ne soutient plus aujourd'hui qu'il ait un développement propre, indépendant des autres manifestations de révolution sociale. Son évolution est concomitante à celle des phénomènes moraux, économiques, politiques, religieux. J'irai même plus loin, je dirai que le droit n'est rien sans ces derniers. Il n'est qu'une forme, qu'une enveloppe, puissante il est vrai, d'autant plus parfaite qu'elle se moule mieux sur l'ensemble de ces phénomènes sociaux. Mais ces phénomènes changeant, il doit changer aussi. Il faut même dire que souvent il est une forme vide et que, son adaptation aux faits ayant cessé, les faits le laissent de côté.

Il ne me paraît donc pas possible de se passer de sociologie ni dans le droit privé ni dans le droit public. Il ne me paraît pas possible, suivant le mot d'Auguste Comte, de « disserter abstraitement sur le régime politique sans penser à Tétat corrélatif de civilisation ». En un mot, il y a un lien intime entre tous les phénomènes de la vie sociale, qu'ils soient religieux, moraux, économiques, politiques.

La jeune Ecole française de droit civil, qui donne tant d'espérances, l'a bien compris quand elle a dénoncé la contradiction et le véritable non-sens juridique qu'il y a à isoler le droit des faits qu'il régit. Je souhaite qu'un pareil esprit anime la nouvelle Ecole de droit public qui tend péniblement à se dégager d'un passé doctrinal où l'abstraction exerçait aussi ses ravages. Sans répudier la forte discipline que donne

PRÉFACB Vil

aux esprits l'habitude du raisonnement juridique, fécondons les études de droit public et de science politique comme le demande si justement M. Deslandres par Tinterrogation constante de nos traditions, de notre tempérament national, qui est lui aussi un produit de Thistoire. Mais ne négligeons pas les enseignements que nous trouvons chez les peuples voisins, et surtout n'oublions pas de mettre constamment nos institutions juridiques et politiques en regard des faits de tout ordre, économiques, moraux, religieux dont elles ne sont que le reflet. Car, comme le dit encore Ihering, et je veux terminer par cette citation, ce n'est pas aux faits de suivre le droit, c'est au droit de suivre les faits. Le droit n'a pas, en eff^et, de force créatrice, bien qu'il réagisse profondément sur les phénomènes qu'il régit. Lorsque le divorce devient trop grand entre eux et lui, il faut que Tun des deux cède à l'autre, et c'est un grand malheur si le droit l'emporte sur le fait. Sans doute le triomphe ne durera pas longtemps, mais il pourra, quelque courte que soit sa durée, accumuler les ruines.

F. Larnaude, •

Professeur à la Faculté de Droit de l'Université de Paris.

LA

Quand on aborde Tétude de la science politique, la première impression que l'on éprouve est celle d'un demi-abandon. Il semble — que Ton franchit le seuil d'une maison délaissée. Dans ce domaine particulier des sciences sociales on voit l'activité scientifique, ailleurs en plein essor, comme engourdie et somnolente.

Et alors on est pris de doute et d'hésitation. Peut-être cette science mérite-t-elle cet abandon ? Peut-être a-t-elle perdu sa raison d'être? Peut-être est-elle vaine ou moins utile que d'autres ?

Ce doute, je l'ai éprouvé, et je me suis posé ces questions.

Mais quand j'ai examiné les motifs qui semblent bien avoir provoqué la désertion des études constitutionnelles, aucun ne m'a paru décisif; et quand j'ai considéré les circonstances présentes dans lesquelles se trouve l'Etat moderne, j'ai reconnu au contraire que le problème politique est particulièrement pressant et difficile aujourd'hui. J'en ai conclu qu'une rc/iawsance de la science politique est éminemment désirable.

Et comme une seule chose peut provoquer la renaissance d'une science, à savoir l'application d'une méthode, sinon absolument nouvelle, du moins d'une rigueur nouvelle, je me suis demandé quelles ont été les méthodes jusqu'ici sui-

vies en cet ordre d'études. Il m'a semblé alors qu'on en avait souvent employé de défectueuses ou d'insuffisantes et qu'il y avait peut-être à renouveler la science par le renouvellement de la méthode.

Ce n'est pas sans hésiter que je publie ces observations: questions que je me suis posées à moi-même sur Vétat, Vutilité et les méthodes de la science politique et réponses que j'ai cru pouvoir me faire. Je ne me dissimule pas que ces aperçus, les premiers surtout, n'ont pas toujours le tour technique et doctrinal auquel on est habitué et que je ne fais souvent qu'effleurer des problèmes considérables, qui mériteraient des études autrement approfondies. Mais ceci n'est qu'une sorte d'examen de conscience préalable, préface des travaux de science politique auxquels je voudrais me livrer. Et peut-être, telles quelles, ces réflexions intéresseront-elles ceux que cette science ne laisse pas indiff^érents et secouerontelles un peu l'indifférence de quelques autres?

Crise de la science politique

Sommaire. — |I. />« Vabandon de la science politiqfie, — Causes de cet abandoa : dispositions morales du temps présent, scepticisme, fatalisme, quiétisme politique, prédominance des préoccupations économiques, sociales et religieuses. — Illégitimité de ces sentiments, de ces tendances et d^ cet abandon.

|II. De la vkécessité d'une renaissance de la science politique, — La crise de l'Etat moderne. — Conflit entre ses tendances internes, mouvement spontané de la démocratie, qui tend ^ Taffaiblissement de l'Etat, et ses conditions externes, rivalités et luttes internationales, qui tendent à la restauration du principe d'autorité, — Difficulté particulière du problème politique actuel : conciliation de la démocratie et de la force de l'État, «^ Nécessité de 1^ renaissance de la science politique.

En t862, M. Dupont-White écrivait cette phrase humoristique, mais fort exacte : « On peut trouver étrange que ce pays avec tant de traités sur les participes et sur le libre-échange, n'en ait pas un sur le gouvernement représentatif » (1). On pourrait presque Fécrire encore aujourd'hui.

C'est un fait, dont nous devons rechercher les causes, qu'alors que la politique est la chose qui passionne le plus les hommes, la science politique est la science qui semble les laisser le plus indifférents, et que, parmi toutes les sciences morales et politiques, c'est elle qui a, pour nous servir de l'expression à la mode, la littérature la plus pauvre.

Les catalogues juridiques regorgent de livres sur le droit privé, traités généraux aux nombreux volumes et innombrables

(1) Introduction au Gouvernement représentatif , de Sluart Mill, p, VI.

monographies. L'économie politique alimente à elle seule une librairie pleine d'activité. La science sociale, née d'hier, se constitue en une bibliothèque dont les ouvrages se succèdent de mois en mois. Le droit administratif, le droit international public, le droit criminel, ne sont pas moins riches en travaux de toutes sortes.

En face de ces richesses, combien le droit constitutionnel ne semble-t-il pas déshérité.

Il serait injuste pourtant, pour ne parler que des écrivains français de ce siècle, d'oublier les fortes œuvres du temps de l'Empire et de la Restauration, les œuvres de de Maistre, de Ballanche, de de Bonald, qui eurent l'honneur et le mérite de dissiper les illusions des théories révolutionnaires d'un individualisme si outré, et celles de Benjamin Constant, credo et catéchisme de l'Ecole libérale, et les écrits et les discours de Royer-Collard et de Guizot qui en mirent la doctrine en contact avec les faits, et le brillant pamphlet de Chateaubriand, la Monarchie selon la Charte^ œuvre de parti sans doute, mais œuvre étincelante et pleine de ces formules, qui sont comme des médailles frappées pour toujours; ce sont les œuvres d'esprits, faits puissants par les grands événements auxquels ils avaient assisté.

Au milieu du siècle, il faut rappeler l'œuvre si attachante par sa foi en la vertu éducatrice de la liberté de de Tocqueville, celle d'Auguste Comte, moins séduisante, lourde et pénible, mais qui devait être d'une influence si considérable et le grand traité de Rossi, première exposition professorale chez nous du droit constitutionnel.

Sous le second Empire, avec les Duvergier de Hauranne, les Dupont-White, les Laboulaye, les Passy, les Vacherot, les Jules Simon, les de Broglie, les Prévost-Paradol, on trouve de chauds et éloquents apôtres du parlementarisme et de la liberté. Dans l'étouffement de la presse, dans le silence de la tribune, c'est dans leurs ouvrages que se font entendre les protestations contre le gouvernement impérial.

Depuis 1870, nous voyons des écrivains suivre l'exemple de de Tocqueville et renouveler son heureuse tentative d'études sur les pays étrangers; les livres de MM. de Chambrun et de Noailles, pour les Etats-Unis, ceux de MM. Glasson, Boutmy,

de Franqueville,pour l'Angleterre, font autorité, même au-delà des mers. D^autres auteurs se sont consacrés à Tétude des principes généraux du droit public, comme MM. Beudant, de Vareilles-Sommière, Courcelle-Seneuil. D'autres ont exposé le régime de notre Constitution, comme MM. Esmein et Lefebvre, le premier en un traité dont il n'a voulu faire qu'un manuel mais qui est vraiment une œuvre scientifique ; le second, en des pages rapides mais remarquables par l'élévation et la vigueur de la pensée. D'autres, comme MM. Fuzier- Hermann, Saint-Girons, Duguit, Moreau, d'Eichtal, Benoist, Paul Laffitle, Desplaces, Hervieu, Larcher, Signorel, Michon, ont écrit sur des points spéciaux, sur des institutions particulières de notre système politique, des monographies précieuses souvent. Enfin nous avons, avec le Traité de droit politique de M. Pierre, un très utile et très riche recueil de nos usages parlementaires, loi de nos assemblées politiques.

La science politique n'a donc pas été complètement désertée chez nous.

Mais je remarque que le nombre de ceux qui s'y sont voués est, en définitive, bien restreint, puisqu'en quelques lignes nous avons à peu près passé en revue le contingent d'un siècle.

Je remarque que les œuvres les plus considérables sont les plus anciennes.

Je remarque que beaucoup de celles-là sont bien des œuvres sur la politique, mais sont surtout des écrits politiques. Celles de Benjamin Constant de Chateaubriand, de de Tocqueville, de Jules Simon, de Prévost-Paradol, de de Broglie, sont des manifestes de partis, sinon même des pamphlets, bien plutôt que des ouvrages à allure scientifique.

Je remarque que dans les travaux d'aujourd'hui on ne sent presque jamais une inspiration large, une orientation prise en des principes supérieurs, qui en feraient l'expression d'une doctrine forte et cohérente, — où trouver parmi les auteurs contemporains que j'ai cités les représentants d'écoles à opposer les unes aux autres? — ni une méthode solide, sûre, consciente d'elle-même, qui donnerait à leurs conclusions une valeur définitive.

Je remarque enfin que ces œuvres n'éveillent même pas

6 CHAPITRE PRBMIBR

l'attention qu'elles mériteraient, qu'elles ne sont guère connues que des spécialistes, qu'elles n'atteignent pas ce que l'on peut appeler le public.

Et c'est de tout cela que je conclus qu'il y a une crise de la science politique et que le droit constitutionnel est comme une branche, sinon morte, du moins atrophiée sur le tronc puissant des sciences politiques aux autres ramures si luxuriantes (1).

De cet abandon des études politiques^ desquelles semblent se détourner les penseurs, pour lesquelles le public n'a plus de passion ni même d'attention véritable, que ne vivifient plus le souffle de quelques grandes idées ou l'application de quel» que méthode puissante, je me propose de rechercher les cau-^ ses et de montrer qu'elles ne sont pas légitimes»

On a donné comme premier motif que les ouvrages de droit public ont perdu leur raison d'être, parce qu'en cette matière le travail des idées se fait par d'autres procédés; que c'est dans les journaux et à la tribune que s'exposent les doctrines et que s'élabore la science politique. Et Ton a fait remarquer, qu'en effets c'est aux époques où ni la tribune ni la presse n'étaient libres, que les écrits politiques ont eu le plus d'ampleur et trouvé le plus de succès»

J'écarte tout de suite cette explication tout à fait insuffisante à mon avis. La tribune où domii^ent les passions et l'intérêt des partis, bien plus que le respect et l'amour de la vérité, les journaux aux articles décousus et hâtifs, écrits au hasard des événements, sous l'inspiration du jour, sans recherches ni études sérieuses, sont de tristes artisans de science ; et si l'on se contente des incertaines doctrines qu'ils élaborent, c'est qu'il y a abandon pour d'autres et plus sérieuses causes de la science politique. D'ailleurs, les journaux ne traitent-ils

(1) Il semble bien qu'il y ait, en effet, une indifférence générale pour la science politique, j'en vois une preuve dans la place restreinte faite dans nos Ecoles de droit parmi les enseignements du doctorat politique au droit constitutionnel. J'en vois une preuve également dans le choix des sujets proposés par l'Académie des sciences morales et politiques ; actuellement, en 1900, il n'y a pas un seul sujet de science politique proprement dite mis au concours.

pas des questions économiques et financières autant que des questions constitutionnelles et cela empéche^-t^l la science économique et financière de se développer largement en dehors d'eux ?

La liberté de la presse et de la tribune^ là n^est donc pas l'explication de TafFaissement des études constitutionnelles.

Cette explication, je la crois beaucoup plus profonde ; je là vois, en effet, dans un ensemble de sentiments et de dis»' positions morales des générations présentes constituant) si je puis employer cette expression un peu prétentieuse^ un état d^âme particulièrement défavorable. Scepticisme^ fatalisme^ optimisme ou quiétisme politique^ absorption des esprits par les questions économiques et sociales ou par la question reli* ffieuse^ considérées comme primant toutes les autres, parce que le progrès et le bonheur y seraient surbordonnés, c'est en ces Sentiments, qui dominent plus ou moins consciemment les hommes d^aujourd'hui^ que j'analyse cet état d'âme, cause de détachement à l'égard de la science politique.

Le scepticisme, eti matière d'institutions politiques^ dô formes gouvernementales, le désabuseiiient à l'endroit de l'e^ ficacité des combinaisons constitutionnelles, est-il nécessaire d'insister beaucoup sur la force et la généralité dô ce sentiment? Un homme de grande expérience politique. Un parle*" mentaire d'ancienne date, M. de Laveleye, dans son dernier livre, le Gouvernement dans la démocratie, où il déposait comme à la hâte ses réflexions^ fruits d'une longue pratique des affaires publiques, écrivait naguère, pour s'excuser, sans doute, de ce livre de science politique, cette phrase assez désenchantée : « On ne s'enthousiasme plus guère ni pour la République, ni poUr la Monarchie » (t). Il ne faisait que constater l'évidence. Il est manifeste qu'à voir en moins d'uii siècle se succéder^ et à plusieurs reprises, toutes les combi*naisons gouvernementales : la Monarchie constitutionnelle, la République conventionnelle, la République directoriale, l'An*tocratie consulaire et impériale, la Monarchie parlementaire

(1) De Laveleye, Le gouvernement dans la démocratie, préface, p. VII.

SOUS deux aspects, la République également parlementaire, puis de nouveau TEmpire, puis de nouveau la République, et à expérimenter que chacun de ces régimes, après avoir apporté au pays son contingent de bonheur et sa dose de calamités publiques, a abouti ou peut aboutir à une catastrophe, la foi en la vertu des formes et des systèmes politiques a été déracinée de notre sol. Comme Thomme que le malheur frappe de coups trop répétés se prend à douter de Theure qui vient et ne peut plus croire à la stabilité, même relative, des choses de ce monde, notre pays, si souvent ébranlé par les révolutions, est tombé, en matière politique, dans une sorte de doute absolu. Le peuple semble avoir résumé sa philosophie politique en cet axiome trivial : « Plus ça change et plus c'est la même chose », et les hommes politiques, eux-mêmes, se sont abandonnés au même scepticisme. De M. Dufaure, par exemple, que nous entrevoyons comme presque un doctrinaire, Renan a pu écrire en recevant son successeur à l'Académie française : « Il était impossible de dire à quel parti appartenait M. Dufaure. C'était à peine un homme politique (j'entends le dire à son éloge), c'était un homme de réforme et de pratique » (1). « La bonne gestion des affaires était à ses yeux un intérêt supérieur à la politique proprement dite » (2), « la politique proprement dite», c'est-à-dire le triomphe d'un système, de certaines conceptions politiques. Et, nous voyons M. Scherer, homme à l'esprit puissant pourtant et aux idées bien nettes, écrire cette profession de foi, qui est une sorte de profession de non-foi en la valeur des formes politiques en général et de la démocratie en particulier : « Je me persuade que la nature humaine restera éternellement assez semblable à elle-même et dans tous les cas que ce ne sont pas des formes de gouvernement ou des mesures d'économie sociale qui la modifieront ». « La démocratie n'est ni Tâge d'or, ni le pays de Cocagne, elle est simplement une forme de gouvernement, semblable aux autres, en ce qu'elle a ses avantages aussi bien que ses inconvénients, et, comme toutes les institutions humaines ne valant que par

(1) Renan, Réception de M. Cherbuliez à rAcadémie française. Discours et œnjérences, 2« édition, p. dOl.

(2) Eod, /oc, p. 99.

Tusage qu'on en fait » (1). L'indifférentisme politique est bien parmi les hommes politiques, comme dans les masses de la nation elle-même, un état d'esprit très répandu et c'est bien évidemment une première cause qui doit expliquer la crise actuelle de la science politique.

Dans le même sens que le scepticisme politique a d'ailleurs agi une seconde disposition de nos esprits, le fatalisme.

Incessamment, en effet, tout au cours du siècle, on a travaillé à la ruine de l'idée de liberté, surtout dans le domaine des institutions politiques. A son début, une révolution violente se produisit contre les idées du Contrat social, contre cette théorie que la libre volonté des individus, des membres du souverain, crée la constitution de TEtat. L'école théocratique des Saint-Martin, des de Bonald, des de Maistre, des Ballanche, s'insurgea contre cette orgueilleuse prétention de l'homme d'être le maître des destinées de la société (2). La volonté divine, une force supérieure à la volonté humaine, telle était pour ces écrivains la source des constitutions des peuples. Puis ce fut le positivisme qui, avec Auguste Comte, chercha à faire de la science politique une pure « science d'observation » ; le rôle de l'homme politique étant de déterminer, par la constatation des lois naturelles qui président à la marche des sociétés humaines, Tavenir de ces sociétés pour simplement favoriser leur progrès (3). Puis vinrent le déterminisme etl'évolutionnisme qui, avec la grande autorité des Taine et des Spencer, ruinèrent de plus en plus dans les consciences l'idée de liberté, prétendant trouver la formule même de la loi suivant laquelle l'évolution des sociétés se poursuit. De VEssai sur Tite^-Live, œuvre de début, aux Origines de la France contemporaine^ chef-d'œuvre final et inachevé, pendant près de quarante années, Taine a chez nous incessamment formulé la théorie déterministe. Dès la préface de ce premier ouvrage, il se couvrait de ^'autorité de Spinoza pour poser ce principe : « L'homme n'est pas dans

^i) L. ScHERER, La démocratie et la France, 1884, p. 2 et 3.

(2) Voyez principalement : de Maistre, Essai sur le principe générateur des Constitutions.

(3) Voyez A. Comte, surtout. : Opuscules de philosophie sociale.

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la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout, et les mouvements de Pautomate spi-^ rituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris m (1). Dans chacun de ses livres, nous en pourrions trouver une formule nouvelle. Mais je me contenterai de cette application dernière de sa doctrine aux choses politiques : « La forme politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire^ mais déterminée par son caractère et son passé, » (2). Et Spencer, qui eut sur nous une influence peut-être encore plus grande que celle de Taine, fut plus encore que lui le négateur de la liberté humaine» Sa doctrine se résume en cette formule : « Le plus beau résultat qu'on puisse atteindre en sociologie, c'est d'embrasser le vaste agrégat hétérogène du genre humain^ de manière à voir comment chaque groupe se trouve à chaque oériode déterminé en partie par ses propres antécédents et en partie par les actions passées et présentes que les autres groupes exercent sur lui » (3).

Ainsi donc : les formes politiques des Etats ne sont pas le fruit de la volonté humaine ; la politique n'est qu'une science d'observation ; la nature et l'histoire choisissent pour nous nos constitutions; les groupes sociaux Sont déterminés par leurs antécédents et leur milieu ; voilà les leçons que depuis cent ans les plus grands maîtres de la pensée moderne ont données aux générations de ce siècle. Que les philosophies théocratique, positiviste, déterministe, évolutlonnistene fussent pas à proprement parler fatalistes, c'est possible, il n'en est pas moins vrai que c*est dans le fatalisme qu'elles ont trempé l'âme moderne. Et dès lors il n'est pas étonnant, que beaucoup d'hommes d'aujourd'hui se désintéressent des problèmes politiques. C'est, qu'en effet, l'abdication est la sagesse, si la volonté humaine est impuissante.

Il est encore des hommes qui, sans être sceptiques ou fata* listes, demeurent, eux aussi, indifl'érents au problème politique pour cette excellente raison qu'ils le croient résolu. Ce

(1) Tainb, Essai sut' Tite-Livet 1855, préface.

(2) Taine, l'Ancien réffime, préface, p. III.

(3) H. Spencer, Principes de socioloffiey t. I, p. 590.

CRISE DE LA 8CIBNGB POLITIQUE il

sont les optimistes^ les quiétistesy les satisfaits du régime actuel. Pour eux, les révolutions sont terminées. L'humanité, après avoir brisé les moules étroits, rigides et oppressifs de Tancien régime; a trouvé dans la démocratie représentative la forme politique libératrice en laquelle elle peut désormais développer ses forces et son activité. La liberté, Tégalité, le suffrage universel, le régime représentatif et parlementaire obtenus en un siècle de luttes fournissent aux nations modernes le type le plus parfait de gouvernement et les conditions les plus sûres de prospérité publique et privée.

Cette croyance à Texistence d'un gouvernement qui serait « le meilleur des gouvernements » et la fin de révolution politique des peuples compte de notables et métne d'illustres adeptes. C'est ainsi que M. Vacherot en son livre de «/a Démo* cratie » de 'iSBg n'hésitait pas à déclarer : — que « les sociétés n'ont, dans le cours de l'histoire, que traversé des formes politiques provisoires », mais qu'elles « aspirent, sans l'avoir atteinte^ vers leur forme définitive, la démocratie » (1) : — que t la démocratie est la seule forme vraie de la politique, toutes les autres, monarchie pure, monarchie tempérée, aristocratie n'en étant que des (otme» réelles : transitoires comme les nécessités auxquelles elles répondent » (2). Plus tard M. Hippolyte Passy dans son livre <( Des formes de gouvernement » se montrait, lui aussi, ferme croyant du régime représentatif* « Il n'est pas impossible, disait-il, que le régime représentatif subisse encore des échecs sur tel ou tel point du continent européen ; mais par cela même qu'il a pris racine dans un grand nombre d'Etats divers, les lumières qu'en demande, et qu'en apporte la pratique, se multiplieront rapidement et les fautes à éviter deviendront à la fois plus rares et plus faciles à réparer » (3). Et il est un auteur dont la foi a dépassé celle des Vacherot et des Passy. C'est un auteur qui n'est pourtant pas de notre pays, de cette France^ terre d'illusions et de chimères, mais d'Angleterre, pays peu idéaliste, et positif comme Ton sait, c'est Stuart Mill qui a écrit tout un livre « le Gouvernement représentatif)) pour démontrer la perfection de ce

(1) E. VACHERot, la Démocratie» p. 213.

(2) Eod, loc., p. 2.

^3) Hippolyte Passy, Des formes de gouvernement, 454, 455»

régime politique. Ouvrez, si vous ne l'avez déjà fait, ce livre et vous verrez Stuart Mill consacrer un chapitre à cette démonstration : « L'idéal de la meilleure forme de gouvernement est le gouvernement représentatif ^> ; et le terminer par cette Catégorique affirmation : « le type idéal d'un gouvernement parfait ne peut être que le type représentatif )) (1).

Ladémocratie représentative terme de révolution politique des sociétés modernes, ou tout au moins large palier de repos où elles doivent s'arrêter longuement au cours de leur ascension vers les formes supérieures du gouvernement, cette idée n'est-elle pas aujourd'hui très répandue parmi nous ? Est-ce qu'en vieillissant notre régime politique ne semble pas acquérir une sorte d'intangibilité ? Est-ce que l'idée de la possibilité, de l'opportunité d'une réforme constitutionnelle ne semble pas ne pouvoir appartenir qu'à des révolutionnaires de profession ? Est-ce qu'il n'y a pas eu stupéfaction et scandale quand des hommes modérés ont parlé de la nécessité d'unetransformation de nos institutions politiques? (2) Est-ce que les révisions tout à fait d'importance secondaire qui ont eu lieu ou qui ont été proposées dans nos Chambres n'ont pas été uniquement des armes de lutte politique ? Si le Sénat a été touché par des réformes n'était-ce pas moins à lui-même qu'au parti qu'il abritait derrière ses murailles qu'on en voulait?

Il règne donc parmi certains docteurs politiques et chez beaucoup d'hommes de nos jours un optimisme politique y une confiance aveugle en la vertu de notre régime républicain démocratique et parlementaire. Dès lors à quoi bon les études constitutionnelles, pourquoi s'acharner à trouver au problème politique une solution nouvelle? Si l'idéal est atteint, la recherche et l'effort sont inutiles.

Nos sociétés modernes cèdent d'ailleurs d'autant plus volontiers à ces sentiments de scepticisme, de fatalisme et de quié-

(1) Stuart Mill, Le régime représentatift ch. III, p. 83.

(2) On sait la propagande révisionniste qui a été entreprise sous l'inspiration de MM. de Marcère et Charles Benoist. (La Constitution et la Constituante lettre de M. de Marcère à M. Marcel Fournier, Rev. polit, et pari. i899. 1. 223 et s. ; II. 253 et s. — La Crise de l'État moderne de M. Charles Benoist). On peut voir dans l'article de M. Ferdinand-Dreyfus, La Constitution de 1875, paru dans Isl Rev. polit' et pari. 1899, p. 468, la manifestation du sentiment d'étonnement et de réprobation qu'elle a provoqué.

lisme politique qu'elles sont absorbées par des préoccupations d'un autre ordre. A la fièvre politique de la fin du siècle dernier et dont des crises se sont produites jusqu'au delà de la moitié de celui-ci, ont succédé lafièvre économique et la fièvre religieuse. « La question sociale et la question religieuse y tels sont les problèmes qui occuperont surtout les esprits pendant les années qui vont suivre » (1) écrivait encore récemment M. de Laveleye.

Et, en effet, ne voit-on pas la société moderne se ruer à la poursuite de la fortune. Arriver au maximum de la production et de la consommation, rapprocher les classes sociales, combattre les privilèges de la richesse, améliorer la condition des moins fortunés; voilà le problème qui sollicite notre attention et qui semble Taccaparer tout entière. Et c'est ainsi que la question économique prime, aujourd'hui, complètement le problème politique. Veut-on quelques illustrations de cette idée ? Voyez les titres mêmes que prennent les partis politiques ; comme ils révèlent l'orientation des esprits ! Jadis on se qualifiait àUmpérialisteSy de monarchistes ^ de républicains modéréSj d' opportunistes , de radicaux, l'échantillonnage s'établissait sur des nuances politiques ; aujourd'hui, on se dit : conservateurs y progressistes y radicaux y radicaux socia^ listes, socialistes, l'étiquetage se fait sur des idées économiques. De même, des programmes : autrefois, c'étaient des régimes politiques divers allant de la monarchie légitime à la démocratie conventionnelle sans chef d'Etat et sans seconde chambre, en passant par la république modérée, monarchie sans roi, des Thiers, des Dufaure, des Wallon, des Laboulaye, que les différents partis offraient aux pays pour gagner ses suffrages; aujourd'hui le chapitre des réformes politiques a presque disparu des professions de foi ; c'est sur des questions comme l'impôt sur le revenu que les batailles électorales se livrent.

Voyez encore, hors de chez nous, en Allemagne, une preuve éclatante de cette prédominance des préoccupations sociales sur les préoccupations politiques. Là une grande nation moderne vit sous un régime presque despotique ; l'Empereur traite comme quantités négligeables et le Bundesrathy

(1) De Laveleye, Le gouvernement dans la démocratie ^ préfacé, p. VH.

i4 CHAPITRE PREMIER

qui représente la souveraineté des États confédérés, et le Reichstag^ qui incarne la souveraineté de la Nation aile*' mande en son unité ; FEmpereur confisque le pouvoir législatif en monopolisant en fait à son profit l'initiative des lois et en exerçant un veto réel, sinon légal, vis-à-vis des assem«blées ; l'Empereur se soustrait à tout contrôle budgétaire ou gouvernemental ; le régime politique, semblable à celui de 1852 chez nous, masque derrière le mensonge du suffrage universel une pure autocratie. Et dans cet état des choses, les masses profondes de la démocratie ne se lèvent pas pour la conquête des libertés politiques, elles ne vont pas s'en^ rôler dans le parti des libéraux, qui les réclament; elles vont au parti socialiste, qui pour premier programme n'a pas les réformes constitutionnelles, mais les réformes économiques et sociales, et qui s'accommode en somme d'un régime despotique en le pliant, malgré sa force, jusqu'au socialisme d'Etat. De sorte que si l'Allemagne, soumise au despotisme, porte dans ses flancs le germe d'une révolution, ce semble être celui d'une révolution sociale bien plutôt que d'une révolution politique. — En 18-48, c'étaient les gouvernements qui oscillaient sur leurs bases, aujourd'hui c'est l'organisation sociale que l'on sent ébranlée.

Si Ton veut, d'ailleurs, mesurer la distance qui nous sépare à ce point de vue du milieu du siècle, il faut lire un dès livres de cette époque. Celui, par exemple^ de M. Vacherot, La Démocratie^ qui est de 1859, peut servir de témoin. On verra, sans doute, l'auteur aborder les problèmes économiques et sociaux, mais c'est en se plaçant à ce point de vue que la Démocratie, régime politique idéal, suppose des « conditions économiques et sociales » ; s'il veut « une société démocratique », c'est qu'elle est le fondement nécessaire de « l'Etat démocratique » qui est le but à atteindre. Ainsi pour lui la diffusion de la richesse, l'égalité des conditions, l'affranchissement économique des masses ne sont pas des fins en euxmêmes, mais seulement des « conditions », les moyens d'un idéal politique (1). Aujourd'hui, nous avons renversé les

(1) Vacherot, La démocratie, II consacre son livre là la « Société démocratique » et n'aborde « TEtat démocratique » que dans son livre II, mais tout le livre II n'est que Texposé des a conditions morales, pédagogiques, domestiques» socifiles,

termes, les institutions politiques ne sont pour nous que les « moyens » — et conime telles elles ont perdu leur intérêt de jadis, -^ l'état économique et social est la fin — et c'est lui qui captive toute notre attention.

De cette transformation des points de vue, les causes sont d'ailleurs profondes et multiples.

Causes de ce phénomène, les changements produits par la révolution économique du siècle dans toutes les classes de la société. En bas création d'un prolétariat urbain à la vie précaire, suspendue au régime et à l'essor de l'industrie (1)^ insécurité des agriculteurs que la concurrence internationale menace incessamment ; en haut, substitution à l'ancienne aristocratie terrienne d'une ploutocratie puisant sa force dans le maniement des affaires. De telle sorte que les questions économiques dominent la vie de tous.

Cause de ce phénomène, l'accentuation des inégalités sociales (2) qui fait que la lutte entre les classes prime tout autre question.

Cause de ce phénomène, notre régime politique qui, faisant du f nombre >> le « souverain », donne aux masses l'envie de se servir de leur souveraineté pour leur profit, sans chercher à perfectionner le système politique.

Causes de ce phénomène, les doctrines philosophiques régnantes, le matérialisme et le positivisme qui tournent les esprits vers les satisfactions sensibles de la richesse.

Causes de ce phénomène, les tendances naturelles de la démocratie, « la multitude, suivant la courageuse expression de Prévost-Paradol, n'étant point avide de liberté publique mais de bien-être » (3).

industrielles* économiques^ internationales de la démopratie » ; il nous dit dans le ch. III du 1. I : «c Toute institution politique a ses conditions. La démocratie a les siennes.. ., elle suppose trois conditions : l'intelligence, la moralité, la liberté.., Voilà pourquoi toutes les questions qui intéressent l'intelligence, la moralité, le bien-être du peuple... trouvent naturellement leur place dans la politique qui a pour objet l'institution démocratique », p. 41.

(1) « La proportion de la population urbaine à la population totale a passé de 84 0/0 en 1846 à 36 0/0 en 1886, en France ; en Angleterre, de 51 Û/0 en 18al ^ 79 0/0 en 1890. » Voir Seignobos, Histoire de l'Europe contemporaine, p, 646 et tout le chapitre : « Transformation matérielle de la vie politique i>.

(2) Voir sur ce point : Faguet, Questions politiques, p. 257-265, et Courcelle- Sbhbuil, Préparation à l'étude du droit, 1. Il, ch. VI. « Pourquoi les plaintes contre les inégalités de conditions sont plus aiguës qu'autrefois. »

(3) Prévost-Paradol, La France nouvelle, p. 35.

16 CHAPITKB PREMIER

Toute une série de causes puissantes pèsent donc sur les esprits d'aujourd'hui pour les détourner des anciennes préoccupations politiques et les orienter vers l'étude presqu'exclusive du problème social.

La question religieuse hypnotise peut-être moins d'esprits, mais ils sont encore nombreux ceux que ce problème passionne plus que tout autre. Et c'est là encore une des causes pour lesquelles le problème politique de nos jours passe au second plan.

Les uns en présence de notre démocratie, qui ne trouve plus comme les sociétés de jadis dans un gouvernement autoritaire et une hiérarchie sociale et politique de fortes assises, en laquelle l'individu par la loi du nombre est le souverain maître, voient dans la religion Téducatrice indispensable, seule capable de discipliner les masses souveraines et d'assurer l^ordre politique par l'ordre moral (1).

Les autres reconnaissent, qu'en effet, la religion est une très grande puissance, que c'est elle qui, façonnant les esprits et réglant les mœurs, donne à la société ses fondements ; mais ils ajoutent que les dogmes des anciennes religions sont en contradiction avec la science et les principes des nouvelles sociétés, que les Eglises sont des ennemies irréconciliables des idées de progrès et de liberté.

De ces deux écoles, qui font ainsi de la question religieuse comme un prologue de la question politique, j'emprunterai au passé des exemples.

Parmi les apologistes de la religion, comme premier fondement de la société, il est intéressant de trouver deux hommes aux idées d'ailleurs opposées, de Tocqueville et Le Play; l'un admettant avec l'évolution des sociétés vers la démocratie, le triomphe des idées de liberté et d'égalité, l'autre plein de regret pour la société autoritaire et anti-égalitaire de jadis et luttant pour une « réforme sociale ».

(1) C'était jadis par « l'éducation du Prince » que l'on cherchait à éviter les abus de l'absolutisme. Aujourd'hui c'est par « l'instruction publique » que l'on espère éviter ceux de la démocratie. « Ce qui manque au souverain en France c'est d'avoir fait son apprentissage » disait récemment un parlementaire (Ferdinand Dreyfus, Rev. polit. 1899. I, 478). On peut rapprocher les « Manuels d'éducation civique » de nos écoles de la « Politique tirée de récriture Sainte » de Bossuet; ce sont des livres écrits dans un même but.

CaiSE DE LA SCIKNGE POLITIQUE 17

Que « la religion a toujours été le premier fondement des sociétés », c'est si bien la thèse de Le Play, que cette formule est le titre même d^un chapitre de son célèbre ouvrage La Réforme sociale en France (1), dont il consacre le premier livre à « la méthode » et où il a écrit cette proposition capitale : « la méthode expérimentale m'autorise à voir la cause de nos maux dans le scepticisme et le remède dans le retour aux croyances religieuses » (2). Et c'est la même thèse que de Tocqueville a soutenue dans son grand ouvrage « De la démo^ cratie en Amérique ». Sans doute il a confiance en la démocratie, mais c'est à une condition préalable à savoir que la démocratie si mouvante, si livrée aux perpétuelles agitations, retrouve un peu de rigidité dans une foi assurée. « Pour moi, dit-il, je doute que Thomme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique, et je suis porté à penser que s'il Via pas defoi^ il faut qu'il serve^ et s'il est libre quil croie » (3).

Parmi ceux qui attribuent la même importance à la religion mais pour y voir une force malfaisante et à détruire avant toute chose, je prendrai comme exemple Michele.t et Quinet. Il y a en effet pour Michelet incompatibilité entre la société moderne et l'Eglise, dont les membres sont « les ennemis de l'esprit moderne, de la liberté et de l'avenir » (4), « la contrerévolution », « la mort de la liberté ». Et diaprés Edgard Quinet l'inconciliabilité est aussi absolue : « si la religion catholique écoutait les conseils de ceux qui l'invitent à accepter les principes démocratiques, si elle avait le malheur de se replacer, ne fût-ce qu'un seul jour, dans le courant des libertés modernes, elle se décomposerait indubitablement au contact

(1) Le Play, La Réforme sociale en France, Introduction, ch. I, § g.

(2) Eod, loc,, p. 183.

(^) De TocQVE\iLLE, La démocratie en Amérique, t. HI, p. 3S, Œuvres complètes, 1874. Le passage cité est précédé de celui-ci qui en développe la pensée : « Lorsqu'il n'existe plus d'autorité en matière de religion, non plus qu'en matière politique, les hommes s'effrayent bientôt à l'aspect de cette indépendance sans limites. Cette perpétuelle agitation de toutes choses les inquiète et les fatigue. Comme tout!; remue dans le monde des intelligences, ils veulent, du moins, que tout soit stable et ferme dans l'ordre matériel et ne pouvant plus reprendre leurs anciennes croyances, ils se donnent un maître ».

(4) Michelet, Leyréfre, avant-propos de 1845, p. 4, édit. définitive. Voir aussi: Les jésuites.

soudain de l'air vital » (1). Aussi pour eux la question religieuse prime tout le reste, parce que « ici c^est la forme poli-^ tique qui partout s'est réglée sur le moule de V institution reli" gieuse », parce que « partout ^ sous toutes les for mes ^ la religion est la loi des lois », parce qu'elle est « la substance des lois, des gouvernements, des mœurs », parce que » Pon ne peut rien changer si F on ne change d'abord la religion » (2).

Si des hommes comme de Tocqueville, Le Play, Michelet, Edgard Quinet ont considéré la question religieuse comme la question primordiale, aujourd'hui son importance n'a fait que croître. La société étant de plus en plus ébranlée, ceux qui veulent lui conserver ses dernières assises attachent à la religion un prix de plus en plus grand, ceux qui veulent hâter son renversement pour la reconstruire sur nouveaux plans s'irritent de plus en plus de rencontrer en elle une dernière résistance. Pour les uns elle est le dernier espoir, pour les autres le dernier ennemi, de part et d'autre, elle suscite les passions et fait oublier les questions politiques.

Ce sont ces préoccupations religieuses et sociales si prédominantes, qui, à côté du scepticisme, du fatalisme, du quiétisme politique,, constituent cet état d'âme que je cherchais à définir et à analyser, et qui est pour moi l'explication vraie du délaissement actuel de la science politique. La science politique, les uns dans leur scepticisme n'y croient plus, les autres dans leur fatalisme ou leur quiétisme n'en voient plus Tutilité, d'autres enfin s'en occuperaient peut-être, mais ils la jugent chose secondaire ; — et voilà pourquoi on la néglige si généralement.

Les causes de la crise où se trouve la science politique sont donc multiples et profondes ; elles constituent Tétat même des esprits d'aujourd'hui. Mais, je prétends qu'elles ne sont pas légitimes et les reprenant une à une, je veux établir que ces sentiments hostiles à cette science sont des erreurs, et qu'il importe de les dissiper.

Avant tout autre j'ai placé le scepticisme politique , l'indif-

(1) ËDGÂAD Quinet, Œuvres complètes^ Politique et religion, ch. VI : Quelle doit être la politique du catholicisme, p. 48.

(2) Edgard Quinet, op. cit.'. Une cause de servitude volontaire, p. 3 et s.

férence à la fois sceptique et résignée avec laquelle la masse de la nation envisage l'exercice de sa souveraineté (l). Or rien n'est plus fâcheux et plus injustifié en somme que ce scepti* cisme. En tout et toujours, le scepticisme est une triste chose, et celui qui a peut-être le plus fait pour le répandre parmi nous, Renan, dans son Examen de conscience philosophique^ n'a pas hésité en somme à le condamner (2), et ceux qui pensent, parmi les hommes d'aujourd'hui, semblent aussi vouloir s'en dégager, se faisant les prédicateurs de a l'action », qui exclut le doute et se tournant vers la foi, foi ancienne ou foi nouvelle qu'ils s'efforcent de fonder, qui est le prin^ cipe de l'action (3). Mais c'est en politique surtout que le scepticisme est un sentiment déplorable parce que l'action énergique de chacun est la force nécessaire, qui doit animer un gouvernement démocratique, et que le scepticisme est destructeur de l'énergie.

Il demeure pourtant de bon ton d'être sceptique en politique, et cela semble une marque d'intelligence. Ce n'est pourtant qu^une erreur fâcheuse.

Si je concède, en effet, volontiers qu'il n'y a pas de formule politique susceptible de donner par elle seule le bonheur à un pays, que la constitution idéale est une chimère, je ne crois pas nécessaire de beaucoup insister pour prouver que les institutions politiques d'un peuple ont leur large part d'action sur sa prospérité, — car nous verrons leur influence sur le développement économique, l'état moral et religieux de la nation. — Je n'en veux prendre pour Tinstant qu'une preuve topique dans notre histoire. Est-ce qu'après le régime direc-

(1) M. DE Pressensé, La crise du Libéralisme, Rev.des Deuoo-Mondes, 15 fév. 1897, p. 789, constate ce scepticisme politique et le déplore : «Ce n'est plus que d'une prise singulièrement molle que la France tient à ces principes démocratiques et républicains auxquels elle avait voué naguère un culte si fervent » ; il y voit la cause « tout entière » du mal présent,

(2) E. Renan, Examen de conscience philosophique, dans Feuilles détachées. « L'attitude la plus logique du penseur devant la religion est de faire comme si elle était vraie. Il faut agir comme si Dieu et l'âme existaient,... Agir pour Dieu, agir en présence de Dieu, sont des conditions nécessaires de la vie vertueuse », p. 432. C'est la condamnation du scepticisme.

(3) N'est-ce pas Tattitude de MM. P. Desjardins, de Vogué, Brunetière, Faguet, P. Bourget, J. Lemattre, par exemple, et ne voyons-nous pas parmi les philosophes la même tendance ; voyez, pour ne citer que celles-là, la thèse d(3 M. Maurice Blondel, V Action, 1893, et celle de M. Henri Berr. C Avenir de la philosophie, 1898.

âO CHAPITRE PREMIER

torial, impuissant à faire sortir notre pays de Tétat de faiblesse, de luttes instestines, où la crise révolutionnaire l'avait plongé, le Consulat et TEmpire n'ont pas montré qu'un régime succédant à un autre peut faire passer un pays de l'anarchie et de la faiblesse absolues à un ordre intérieur extrême et au maximum de la force?

Ce ne sont donc pas les sceptiques qui peuvent nous détourner de la science politique.

Mais pourrons-nous et devrons-nous écarter aussi complètement ceux que j'appelle les fatalistes^ qui nous présentent la science politique comme vaine, en nous disant que l'évolution des institutions politiques se poursuit sous un déterminisme rigoureux ? Pas tout à fait. Sans doute j'écarte le déterminisme absolu. La doctrine du libre arbitre, dont il semble bien que nous avons une conscience immédiate et suffisamment claire, ne me paraît pas avoir été réfutée victorieusement par ses adversaires (1). Mais si j'admets que parce qu'il y a liberté de Tindividu il n'y a pas fatalité absolue dans la marche des événements humains, j'admets aussi que, les volontés humaines étant influencées par des causes extérieures qui se transforment, il y a dans les institutions humaines des transformations générales qui se produisent naturellement.

C'est Texpérience, en eflFet, qui nous montre que l'humanité a toujours marché par grandes étapes. Comme à un état social donné un principe d'organisation politique correspond, féodalité, monarchie tempérée, monarchie absolue, ont ainsi eu leurs siècles de règne. Je suis donc prêt à dire avec M. Schérer : « la démocratie est le résultat d'une évolution naturelle des sociétés, elle est un fait inéluctable, et il est par conséquent indigne d'un homme sérieux, quelques sentiments qu'elle lui inspire, de se flatter qu'on en puisse venir à bout» (2). Oui, aujourd'hui toutes sortes de circonstances se rencontrent, qui favorisent l'égalisation des conditions individuelles et du même coup le relâchement du pouvoir : c'est l'ère de la démocratie et suivant l'éner-

(1) Voir Georges FoNSEGRivE, Essai sur le libre arbitre^ 1887, surtout le passage où il réfute la prétendue invariabilité des phénomènes sociaux et les prétendues lois historiques, p. 323 et suiv.

(2) ScHERERj La démocratie et la France, p. 3.

gique expression de de Tocqueville : « vouloir arrêter la démocratie ce serait vouloir lutter contre Dieu même » (1). Oui, comme on le disait encore tout récemment : « la démocratie est un des trois ou quatre grands faits qui dominent le xix' siècle, qui sont assez universels pour être nécessaires » (2), et TAngleterre et les quelques autres pays qui ont évolué sans révolution vers la démocratie sont la manifestation par cela même de sa nécessité.

Mais pourtant la part de la liberté dans le domaine politique reste considérable. Il semble même que certains historiens d'aujourd'hui, en réaction peut-être des abus du déterminisme, soient plutôt portés à l'exagérer. Ils n'accepteraient peut-être pas la formule par trop forte de Quinet, que pour transformer le pouvoir et l'Etat, il ne faut après tout qu'un vote dans une urne. Mais M. Lavisse écrit : « l'histoire est pleine d'accidents dont la nécesité n'est pas démontrable. Il existe une libre puissance d'action qu^ont exercée des individus et des peuples. Le hasard et la liberté contrarient la fatalité naturelle et cette fatalité des suites qui naît de l'histoire » (3). Mais M. SeignoboSj qui peut-être a pris à l'heure actuelle la vue la plus large et la plus complète des événements politiques de ce siècle, va, encore plus loin. « Une tendance naturelle, dit-il, à attribuer les grands effets à de grandes causes, nous porte à expliquer l'évolution politique, comme l'évolution géologique, par des forces profondes et continues plus larges que les actions individuelles. L'histoire du xix® siècle s'accorde mal avec cette conception » (4). Puis montrant que si les grandes crises de l'Europe ont été 1830, 1838, 1870, « à ces trois faits imprévus on n'aperçoit aucune cause générale », il termine son livre par cette conclusion qui semble être le résultat de son immense enquête : « ce sont trois accidents qui ont déterminé l'évolution politique de l'Europe contemporaine » (5).

A côté de cette sorte de fatalité qui fait se succéder, comme

(1) De Tocqueville, De la démocratie en Amérique y introduction, p. 8.

(2) Faguet, Questions politiques^ Que sera le xix« siècle ? p. 245.

(3) Lavisse, Vue générale de rhistoire politique de l'Europe, avant-propos, p. VU.

(4) Seignobos, Histoire de l'Europe contemporaine^ p. 804.

(5) On pourra rapprocher de cette manière de voir de M. Seig^nobos celle do Renan sur un de ces « accidents », celui de 1848. « La Révolution de 1848 ne fut

en un défilé réglé à l'avance les grands régimes politiques, par laquelle nous, hommes des xix' et xx® siècles, nous sommes voués à la démocratie, il y a donc une liberté qui dans le développement politique des peuples conserve une large part d'action.

Et Ton peut, à mon avis, déterminer quel est Taccord entre ces deux forces. C'est k la fatalité qu'appartient l'apparition successive des grands régimes politiques comme la féodalité, la monarchie, la démocratie, mais c'est à la liberté des peuples qu'appartient la détermination des institutions et des formes gouvernementales en lesquelles on les réalise.

Aussi M. H. Passy étudiant : « Les Formes de gouvernement et les lois qui les régissent », a-t-il pu conclure en disant : « un fait bien digne de remarque, c'est l'absence de toute corrélation entre l'état des civilisations et les formes sous laquelle existent les gouvernements. Ces formes ne sont aujourd'hui ni moins diverses ni moins opposées qu'aux âges les plus incultes » (1).

C'est ainsi que la Suisse et les Etats-Unis, bien qu'étant des démocraties à peu près de même niveau, et malgré leur trait commun encore et d'influence si considérable d'Etats fédératifs, ont des institutions si opposées; l'une se caractérisant par la force de son exécutif, l'autre par sa presque disparition.

C'est ainsi encore que, malgré que chez nous la démocratie n'ait cessé depuis un siècle de se développer, nous avons pu accepter tant de gouvernements différents. Ils étaient chacun d'une structure particulière, ils étaient tous à base démocratique de plus en plus large.

Eh bien, si c'est là la conciliation de la liberté et du fatalisme relatifs qui président au développement politique des peuples il en résulte que la science politique, la science des institutions, de leurs lois, de leur jeu et de leurs effets -garde toute sa valeur et toute son efficacité. Elle naura pas à approuver ou à critiquer la démocratie, mais elle aura à déter-

pas un effet sans cause (une telle assertion serait dénuée de sens), ce fut un effet complètement disproportionné avec sa cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. » La Monarchie constitutionnelle en France, dans le recueil : La réforme intellectuelle et morale^ p. 263.

(i) kippOLYTE Passy, Des formes de gouvernement, p. 460.

miner sous quelles formes, par quelles institutions elle doit se réaliser en un peuple donné.

Aux fatalistes nous répondrons donc, avec de Tocqueville encore, qu'il nous reste à « instruire la démocratie^ à régler ses mouvements^ à adapter son gouvernement aux temps et aux lieux » ; « qu^il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau)} (1).

Si j'ai fait quelques concessions aux déterministes, je n'en ferai aucune aux optimistes, aux satisfaits de l'heure présente, à ceux qui avec Stuart Mill jugent que la démocratie représentative et parlementaire est le terme des transformations politiques des peuples.

Pas plus que lui-même les choses de ce monde ne sont faites pour 1« repos, et les institutions politiques sont, comme le reste, le jeu d'une perpétuelle évolution. Sans doute cette évolution n*est pas fatale en ce sens que la libre volonté des hommes Tinfluence, mais elle l'est en cet autre sens que par le jeu même des volontés humaines, des aspirations, des désirs humains, Thumanité est condamnée ou appelée à d'incessants changements. C'est un fait d'expérience : où est le peuple dont les institutions sont restées immobiles un nombre appréciable d'années : révolutions brusques, bouleversant l'Etat, ou travail intime, lent, insensible, modifiant sans brisement ses rouages, est-ce que d'une façon ou d'une autre l'évolution n'a pas toujours eu lieu ? Nul peuple en Europe ne se reconnaîtrait s'il se regardait dans un passé de cinquante ans seulement. L'Angleterre depuis 1688 ne sait plus ce que c'est qu'une révolution ; elle n'en a pas moins passé le xviii* siècle à créer un à un les organes de son régime parlementaire, et le xix* à le perfectionner d'abord, à le démocratiser ensuite (2).

Le régime parlementaire et représentatif serait la dernière forme, politique des Etats civilisés ? Mais ne voit-on pas que

(1) De Tocqueville, La démocratie en Amérique^ introduction, p. 9.

(2) Seignobos, Histoire de l'Europe contemporaine : « L'Angleterre a passé ainsi d'un régime constitutionnel à un régime parlementaire et son régime parlementaire évolua vers le régime de la Convention, une république gouvernée par une assemblée », p. 89. Voir Boutmy, Développement de la constitution et de la société politique en Angleterre.

de la brume qui enveloppe l'avenir des peuples commence à sortir avec des lignes et un profil très nets la forme nouvelle de nos démocraties modernes. C'est dans les pays démocratiques d'ancienne date, en Suisse, aux Etats-Unis qu'elle s'élabore.

La Suisse, comme elle est loin dès maintenant du principe représentatif, de cet abandon de la souveraineté du peuple à des représentants agissant à leur guise, sous le seul contrôle de leur propre conscience pendant une législature, — règne de quatre ou cinq années pour le compte et au nom de la Nation ! Dans la Confédération, dans les Cantons le peuple ne connaît plus ces successives, mais continues abdications, il retient sous le nom de Référendum^ ou à' Initiative populaire^ la confirmation ou la proposition des lois; il a souvent dans les Cantons le droit de révoquer ses députés à toute heure, dès qu'ils ont cessé de lui plaire; dans la Confédération il peut par une proposition d'une révision générale amener la dissolution des Conseils. Dans certains pays de Landsgemeinde, le peuple assemblé fait la loi et décide les principales mesures gouvernementales ou administratives. C'est la démocratie directe^ le peuple souverain exerçant en personne sa souveraineté. Il y a aussi loin, et peut être plus, de cela à la démocratie représentative que de celle-ci à la monarchie de l'ancien régime. La Suisse n'a d'ailleurs fait que suivre la pente de ladémocratie» « La République, a-t-on dit, porte en elle l'idée naturelle et historique d'une domination populaire, d'un règne des masses par elles-mêmes et pour elles-mêmes » (1).

La Suisse n'a pas moins délaissé le régime parlementaire. Un gouvernement autonome sous l'influence et le contrôle seulement du législateur, telle est la fameuse formule du parlementarisme, l'ingénieuse conciliation de la force nécessaire au gouvernement et des garanties indispensables à la liberté. Mais le (( Conseil fédéral j>, les « Conseils de gouvernement », les « Petits Conseils », pouvoirs exécutifs fédéral ou cantonaux ignorent cette autonomie ; les assemblées qui en nomment les membres les tiennent sous une étroite dépendance,

(1) DopoNT White, République ou Monarchie, 1871, p. 18.

leur donnent, sous le nom de postulats^ des ordres en matière gouvernementale. Ils ne sont pas un pouvoir en face d'un pouvoir. Ils sont des comités exécutifs sous des assemblées conventionnelles.

Les Etats-Unis par d'autres voies sans doute, mais non moins résolument ont dépassé le régime représentatif et parlementaire. Tandis que le pouvoir législatif, dans les Etats surtout perd tout prestige et voit ses attributions et son autorité s'évanouir, — le Référendum devenant de pratique courante, les Constitutions, œuvres du peuple, débordant sur la législation qui n'est plus que la mise en œuvre de principes constitutionnellement établis^ les assemblées n'étant plus que bis annuelles, les sessions étant limitées à tant de jours de séances, ce qui nous montre l'agonie du régime représentatif, — le gouvernement fédéral, les gouverneurs d'Etats voient leur ascendant et leurs attributions se développer et ils les exercent en pleine indépendance vis-à-vis des congrès, ce qui est la négation du parlementarisme (1).

Si tel est le régime de ces pays d'avant-garde, comment dire que notre régime représentatif et parlementaire est la forme définitive de la démocratie ?

Le provisoire de ce régime politique n'en trouvons-nous pas chez nous même la preuve manifeste ?

Il devient banal de dire que si nous avons une constitution écrite, c'en est une autre que nous pratiquons. Chaque année le Sénat entend son doyen d'âge, « l'un des pères de la Constitution », se plaindre sur les ruines de son œuvre. On écrit des articles sur « la vraie constitution de 1815 », et l'on peut dire de notre système politique actuel : « Ce n'est plus en réalité la Constitution, c'est un régime né à côté d'elle et qui fonctionne sous un faux titre » (2). Ne sentons nous pas, en effet, que des glissements se sont produits au sein de nos constitutions politiques, que sous une couche superficielle, en apparence toujours la même, des excavations se sont creusées et

(1) Voy. sur le discrédit des assemblées et des limitations du pouvoir législatif : Bryce, The amer ican commonwealth, 1. 1,481-492, 521, 524-52o ; deNoailles, Cent ans de république aux Etats-Unis, 1, 244 et s. ; sur la force et l'indépendance de l'exécutif, Bryce, I, 494, 531-533.

(2) De Marcere, La Constitution et la Constituante, Rev. polit, et pari., février 1899, t. XIX, p. 227.

que ce sont le parlementarisme et le régime parlementaire qui vont s'y engloutir.

Notre système parlementaire consistait en un certain équilibre du Gouvernement et des Chambres, en une savante répartition entre eux de droits et d'attributions. Mais voici que toutes les prérogatives du Président de la République ne sont plus que des fictions. « Dissolution, ajournement des Chambres, messages aux assemblées, demande aux Chambres d'une nouvelle délibération, révocation des ministres; n'est-on pas étonné de lire dans nos textes constitutionnels la liste de ces droits aussi tombés en désuétude que le discours du trône, ou la nomination des Pairs par le Roi » (1) ? Et tandis que Texécutif s'annihile les Chambres grandissent démesurément, sortent de leurs attributions et envahissent le domaine gouvernemental. De sorte que Ton peut dire que notre parlementarisme n'est plus qu'une façade masquant une sorte de régime conventionnel en voie de construction.

Nous n'avons pas moins abandonné le principe représentatif.

Jadis il y avait accord entre les docteurs politiques et le peuple lui-même pour laisser à ses représentants le libre exercice d'une souveraineté dont il n'était que le titulaire. On disait : « l'Assemblée est l'unique souverain, c'est elle qui règne véritablement » (2) ; ou encore « le député est un homme investi de la confiance de ses concitoyens et chargé par eux de décider pour eux au mieux de ses lumières des questions qui lui sont soumises» (3). Les sociologues fondaient cela sur ce que « les hommes sont profondément inégaux », « qu'il faut que les plus capables aient la gestion des intérêts sociaux », composent « une aristocratie » à laquelle « la sagesse démocratique doit se confier (4) ». « La représentation n'était pas conçue comme un succédané du gouverne-

( 1 ) De Marcère, Eod. toc., constate que la prérogative de la nomination des fonctionnaires publics, exercée encore par le maréchal de Mac-Mahon, est aujourd'hui perdue pour le Président, p. 240.

(2) Vacherot, La démocratie, p. 351.

(3) Ed. Schérer, La démocratie et la France, p. 19.

(4) LiTTRÉ, L'établissement de la troisième République, p. 518, reproduction d'un article de la Revue de la philosophie positive, nov.-déc. 1879, De la durée de la République.

ment direct de la nation par elle-même^ mais comme un système de gouvernement préférable à celui-ci » (1). L'élection n'était pas un mandat mais une sélection portant le représentant à une fonction tirant sa puissance d'elle-même (2).

Peut-on dire que nous sommes restés fidèles à ces principes ? On nous représente le député comme « un organe choisi pour sa docilité aux vœux de ses constituants, et qui aura reçu d'eux sur tous les principaux sujets un mandat impératif » (3) ; on nous dénonce « le servage universel de l'élu à l'égard de Sélecteur » (4) ; on nous dit : « La foule veut gouverner, le mandat impératif est au fond de toutes ses erreurs » (5) et nous voyons en effet les socialistes, représentant aujourd'hui la république démocratique, revendiquer le gouvernement direct, avec le Référendum et Vlnitia-tioe comme en Suisse (6). Si nous recueillons le témoignage des faits, nous voyons qu'en attendant ces institutions précises du gouvernement direct, nous le pratiquons sous une forme grossière, par ce que l'on appelle le règne de Topinion publique. Dans tout le pays, en effets des organes spontanés se sont institués pour la représentation des intérêts régionaux et professionnels ; — c'est ainsi que le socialisme a ses partis régulièrement constitués^ et tient dans des congrès annuels ses assises où s'élabore le programme de ses représentants parlementaires et vient d'instituer un grand « comité directeur » chargé de surveiller et de diriger ses députés ; — c'est ainsi que les agriculteurs dans leurs syndicats et leurs unions de syndicats font entendre aux députés

(1) EsMEiN, Deux formes de gouvernement, Reu* du droit public^ I, p. 16.

(2) Orlando, Du fondement juridique de la représentation politique, Rev. du droit publiCf III, p. 39. — Saleilles, La représentation proportionnelle, Rev. du Droit public^ t. IX, p. 232 et s. Saripolos, La démocratie et Vèlection proportionnelle^ I. II, ch. I, | 2. La représentation personnelle et la représentation proportionnelle. — Comptes rendus du livre de Saripolos : Mestre, Revue générale du droite 1899, p. 444 et suiv. « La Révolution a fait disparaître de la science politique la théorie de la représentation... La représentation a fait place à Vèlection ». — Saleilles, Nouvelle Revue historique de droit français et étranger^ 1899, p. 591 et s. « Le député n*a de représentant que le nom : il n*y a pas de représentation. 11 n'est même pas exact de dire qu'il représente la nation ; il exprime la volonté de la nation et ne la représente pas. »

(3) De Marcère, Rev. pol. et pari., t. XIX, p. 236.

(4) Renan, Discours et conférences, Discours de réception de M. Cherbuliez, p. 122.

(5) Ed. Schérer, La démocratie et la France, p. 19.

(6) Renard, Le régime socialiste ^ 1898.

des circonscriptions rurales leurs ordres impératifs ; — c'est ainsi que les régions viticoles s'unissent en fédérations de plusieurs départements faisant marcher dans les Chambres des groupes de vingt, trente, quarante députés ; — c'est ainsi que les Chambres de commerce des grandes villes, les groupes industriels ne cessent d^agir sur leurs représentants; — c'est ainsi que des ligues et des associations de toutes sortes se fondent pour défendre telles idées ou tels intérêts qui semblent en péril. Dans le pays même se débattent les questions de réformes législatives et de gouvernement. On peut dire que le Parlement n'est plus que l'écho du dehors. Tout discours qui s'y prononce provient d'une inspiration extérieure. Toute loi qui s'y vote n'est que la consécration de décisions prises dans telle société, dans tel groupement extra-parlementaire (1). Le Parlement n'est en réalité qu'un bureau d'enregistrement, disait naguère un député, qui, pour avoir travaillé à de nombreuses et importantes réformes législatives, doit savoir comment elles se réalisent (2). C'est l'opinion qui mène les assemblées et c'est elle aussi qui dirige le gouvernement. N'avons nous pas entendu deux présidents du Conseil justifier leurs attitudes et leurs changements d'attitude dans une affaire retentissante en se couvrant de l'autorité de l'opinion publique? On a décoré ce système du nom de « gouvernement d'opinion », en réalité ce n'est que l'abdication du gouvernement et du système représentatif luimême, et c'est l'avènement, sous une forme rudimenlaire il est vrai, de la démocratie directe, de la démocratie avec le peuple non plus comme titulaire nominal, mais comme dépositaire effectif de la souveraineté.

(1) On pourrait, citer nombre de Sociétés et de Li^^ues qui sont les inspirateurs attitrés de nos assemblées ; comme la Société française des habitations à bon marché à qui sont dues les lois du 30 novembre 1894 et du 31 mars 1896 et la Société générale des prisons, dont les débats ont de plus en plus de retentissement et qui discute par avance toutes les réformes législatives en matière criminelle. Son très actif secrétaire général conscient de son rôle écrivait récemment: «Les sociétés d'études discutent, éclairent, approfondissent les projets de loi déposés devant les Chambres et leur propagande dans la presse, auprès du grand public, en prépare le vote » Rev. du droit public, 1899, II, 138.

(2) M. H. AuDiFFRED. — A propos des prochaines élections législatives. Rev, pot. et pari., 1898. II. 326 — montre fort bien l'origine extra-parlementaire de nos lois récentes. « Les lois dites sociales ou de prévoyance ont aussi bien que ces dernières leur origine dans les travaux scientifiques accomplis en dehors du parlement. )>

Suffrai^e universel, régime représentatif, régime parlementaire, toutes ces institutions politiques ne furent donc pas le terme dernier d'une évolution désormais achevée, ce ne fut que la halte d'un jour dans la marche sans arrêts de la démocratie vers des institutions de plus en plus conformes à ses principes et à ses tendances.

Et de tout cela la conséquence c'est que contrairement à l'opinion des quiétistes, des satisfaits de l'heure présente, I;i science politique n'est plus désormais sans but, puisque l'avenir nous réserve et nous réservera toujours de nouveaux problèmes à résoudre.

Faudrait-il les négliger pourtant pour se tourner uniquement vers l'étude des questions économiques et sociales, morales et religieuses ? On nous y invite sous prétexte qu'à la solution de celles-ci, avant tout, le bonheur humain serait suspendu.

Non, j'écarte également celte thèse, et le motif en est qu'iï l'organisation politique de l'Etat, le développement économique, l'orientation sociale du pays, — pour laisser tout d'abord de côté le problème religieux, — me semblent intimement subordonnés.

Du système politique de l'Etat dépend en grande partie son aptitude à remplir sa première et fondamentale mission, la sûreté extérieure. C'est ainsi, pour prendre la forme gouvernementale, qui nous intéresse le plus, que plus «n pays inclinera vers la démocratie extrême, plus il sera réfractaire aux sacrifices que la défense nationale exige, étant, par tendances libertaire et égalitaire, hostile à toute organisation militaire rigide (1), et moins sa diplomatie sera efficaci' et facile sous la contrainte et la gène d'une opinion publique, toujours inquiète et mobile ; — plus en un mot sera dif^cilc à constituer pour lui tout ce qui forme la sécurité extérieure

(1) Un eïemple typique de l'hostilité des citoyens à l'égard des ç^nea et des charges du militarial a été donné par le référendum suisse du 3 novembre i895. Un projet de centralisation militaire avait été soutenu par Ions les membres du Conseil fédéral, volé par le Conseil national par Ul voix contre 9, au Conseil des Etats par 3Q voix contre 14, il fut rejeté par le peuple par 271.000 voixcontr.' 194.000, par 17 cantons 1,2 contre 4 1/2. Revae poliliqae et parUmenlaire, t. Vl, p. 663.

d'un peuple. Or faut-il insister pour démontrer que le sentiment de cette sécurité est la première condition de la prospérité économique d'une nation, et que sans lui un pays n'a pas Tesprit assez libre pour songer à sa réformation sociale?

Du système politique de TEtat dépend la stabilité de son gouvernement et plus largement la continuité de son orientation politique. Or le développement des affaires est entravé si l'industriel, si le spéculateur ne peuvent pas prévoir ce que sera l'avenir, au moins dans la mesure où il est Tœuvre de la volonté humaine. Les économistes ne s'y trompent pas. Et dernièrement les chambres de commerce d'Allemagne déclaraient dans un rapport de 1897 qu'elles voyaient dans la stabilité de la politique économique de l'empire une des causes de son essor économique (1).

Du système politique de l'Etat dépend la prospérité de ses finances. Si le gouvernement par l'instabilité se soustrait à la responsabilité, si les représentants du pays deviennent à la fois les serviteurs des intérêts locaux au détriment de l'intérêt général/et les maîtres de l'Etat, les finances publiques, sans défenseurs, sont livrées aux convoitises des circonscriptions électorales, le budget devient la caisse noire des élections. Et de même si dans le jeu des pouvoirs publics le nombre est sans contre-poids, tout le régime des impôts en est influencé, on les tourne vers la fortune acquise privilège du petit nombre (2) et ce peut être, à un moment donné, en même temps qu'une injustice un péril pour les revenus publics puisés à une source trop mince et qui peut tarir.

Du système politique de l'Etat dépend la valeur de son administration avec le recrutement des fonctionnaires, le zèle, l'activité, l'harmonie des services publics. Parce que la Prusse est un pays de royauté tout au plus constitutionnelle, dont le souverain non seulement règne, non seulement gouverne,

U) Voyez Economiste français, 25 septembre 1897, p. 397-398. Voyez également Georges Blondel, Les ennemis de notre progrès économique j conférence faite à Lille le 16 décembre 1898, tirage à part, p. 30 et s.

(2) Nous trouvons dans la profession de foi d'un candidat aux élections sénatoriales du Cantal cette formule : « Dégrèvement des petits contribuables, impôt sur le revenu et les riches successions assez largement pour permettre l'abolition

d'autres impôts G*est uniquement dans les grosses et moyennes fortunes qu'une

démocratie doit chercher la source de ses revenus ». Journal des Débats, 22 janvier

CRISE DE LA SCIENCE POLITIQUE 3i

mais encore est le premier administrateur du pajs, les rois de Prusse ont pu, en se faisant des modèles de fonctionnaires, donnera leur pays une administration d'une exactitude, d'une tension dans le travail, d'une largeur dans les conceptions et d'un rendement extraordinaires (1). Parce que dans d'autres pays le gouvernement est anonyme et transitoire toujours, l'administration voit ses cadres s'accroître de plus en plus sans que les services rendus se développent en proportion.

Du système politique résulte l'orientation sociale de la législation d'un pays. Là où le suffrage universel domine plus largement, là où le gouvernement doit prendre son point d'appui dans l'opinion des masses, la préoccupation du sort du plus grand nombre l'emporte, la législation favorise les petits, la législation dite ouvrière notamment se développe.

Mais, d'ailleurs, ne voyons-nous pas dans les faits contemporains les preuves les plus manifestes du rôle de l'organisation politique sur la prospérité des peuples ?

Un des phénomènes les plus saisissants de ces dernières années c'est l'essor économique prodigieux de l'Allemagne. D'où vient-il ? Sans doute de la poussée que donne à un peuple la victoire, (ce qui est d'ailleurs une première cause politique), sans doute de la mise en valeur de richesses jusque-là inexploitées, sans doute de l'accroissement de la population, sans doute du génie méthodique et scientifique allemand alors que l'industrie et le commerce sont devenus questions de méthode et de science, mais aussi et pour beaucoup cela vient de la condition politique presqu'unique en Europe de l'Allemagne moderne. L'Allemagne en effet profite du privilège extraordinaire d'un gouvernement plus dévoué que tout autre aux intérêts du pays grâce à l'union intime du pays et de la royauté, et au caractère administratif traditionnel de la monarchie prussienne, et en même temps plus indépendant qu'aucun vis-à-vis des partis et des assemblées politiques. Si le gouvernement allemand a pu par une diplomatie merveilleuse et un développement vigilant de ses forces militaires faire de l'Allemagne l'arbitre de la paix depuis trente ans, ne

(1| A Lbbon. Études sur l'Allemagne politique^ ch. IV, Les institutions prussiennes, § V, L'administration centrale.

32 CHAPITRE PKEMIEH

lui a-t-il pas assuré avec le sentiment d'une sécurité incomparable sa première condition de prospérité ? Si par le développement de ses alliances, qui ont placé dans la mouvance germanique tout FOrient, si par la largeur de sa politique religieuse, qui, avec le protectorat religieux des missions catholiques allemandes, a ouvert à ^Allemagne TExtrême-Orient, le gouvernement impérial a assuré à Tindustrie allemande parallèlement au développement de sa force productive de nouveaux débouchés, n'a-t-il pas fourni au pays les conditions nouvelles nécessaires à la prospérité des peuples modernes? tous devenus surproducteurs (1) ? Si par sa perspicacité le gouvernement a su deviner rimportance que les forces maritimes allaient prendre au moment où les peuples opèrent entre eux le partage du globe et sont appelés à avoir et à soutenir, selon l'expression allemande une « politique mondiale >>, une welipolitik et constituer Tempire allemand en empire maritime (2), ne met-il pas le pays en état de se présenter aux nouveaux partages qui doivent s'opérer, et de se tailler un de ces empires coloniaux qui semblent l'élément de rénovation indispensable aux peuples anciens arrivés comme au terme de leur développement propre? Et peut-on croire qu'un gouvernement parlementaire, toujours changeant et incertain de l'avenir, aurait été capable de tant de grandeur et de tant d'unité dans ses conceptions et de tant de fermeté dans leur réalisation ?

Non moins instructive est la comparaison de notre développement colonial et de celui de TAngleterre en ces dernières années.

La France certes a dépensé plus de sang et d'or pour se constituer de vastes empires coloniaux : le Sud oranais, la

(1) Revue des Deux-Mondes, articles de M. Lamy. — Revue politique et parlementaire, La vie politique et parlementaire à l'étranger, Allemagne, D' Montanus, sur le voyage de l'empereur Guillaume II en Orient, 1899, I, p. 168.

<2) Les dépenses pour la marine en Allemagne ont passé de 31 millions de marcks en 1872 à 86 millions dans le budget de 1896-97, et 116 millions dans celui de 1897-98. Dans son lopst du 19 décembre- 1897, lors du départ de la flotte pour l'Extrême-Orient, Guillaume II disait : te Le pouvoir impérial implique le pouvoir sur mer, l'un ne saurait exister sans l'autre », et son frère, le prince Henri, lui répondait : « Une grande époque est venue, époque importante pour la nation et pour la marine ». On a dit que ce ne fut qu'à regret que Guillaume II ne prit pas le commandement de sa flotte, tant il attachait d'importance à cette manifestation première de TAllemagne comme puissance maritime.

Tunisie, le Tonkin, TAnnam, Madagascar, le Dahomey, le Soudan ont été et quelquefois à plusieurs reprises le théâtre d'expéditions longues, coûteuses etmeurtrières. Pouvons-nous dire pourtant que notre œuvre équivaut à celle de l'Angleterre ? Où trouvons-nous une prise de possession aussi importante et aussi systématiquement menée que celle de TEgypte? Où voyons-nous une extension aussi bien réglée que celle du Cap, et un projet aussi gigantesque que rétablissement de cet immense domaine britannique allant du Cap à Alexandrie (1) ? Et ne sentons-nous pas combien nos conquêtes, que n'appuie pas une flotte suffisamment puissante, et que ne défend pas une armée faite d'avance à sa tâche et toujours disponible, sont d'une possession précaire à côté des colonies anglaises combinées pour se prêter de mutuels appuis et placées sous la protection d'une flotte maîtresse de TOcéan ? D'où vient le constraste des résultats obtenus par deux peuples faisant dans le même sens les mêmes efforts ? N'est-ce pas des conditions différentes de leurs gouvernements ? En Angleterre un gouvernement stable sûr du lendemain ne craint pas les projets de longue haleine, et les suit sans défaillance ; en France des ministères sans durée, sûrs de leur chute prochaine le jour même de leur arrivée au pouvoir, ne peuvent, par défaut de temps et par défaut de confiance, former ni réaliser un plan d'entreprises suivies. Là c'est le règne du calcul, ici celui de l'aventure.

Que ceux donc que le problème de la richesse captive et détourne des préoccupations politiques le reconnaissent. La fortune d'un pays est en une dépendance étroite vis-à-vis de son état politique ; le gouvernement (Tun peuple est un des premiers facteurs de sa prospérité et par suite les problèmes constitutionnels sont à un certain point de vue des problèmes d'économie politique.

Le problème religieux ne doit pas davantage faire laisser de côté le problème politique. — On nous dit qu'avant de constituer la société politiquCj il faut constituer f/iomme qui

(1) La guerre du Transvaal et ses incertitudes ne sauraient infirmer cette manière de voir ; il n'en demeure pas moins vrai que le développement colonial de l'Angleterre est une des merveilles de l'histoire.

â4 CHAPITRE PREMIER

en est Télément même. Faisons-le religieux, disent les uns, l'homme religieux ayant seul une valeur sociale ; détachonsle de la religion, disent les autres, la religion étant inconciliable avec les principes dès sociétés modernes. — Je répondrai : aux premiers que la constitution politique d'un peuple intéresse au premier chef son développement religieux, aux seconds que le catholicisme lui-même est parfaitement conciliable avec la liberté moderne, aux uns et aux autres que l'exclusive préoccupation religieuse ou antireligieuse est une erreur.

Le rapport entre le développement religieux d'un peuple et ses institutions politiques, je crois pouvoir le formuler ainsi : la religion trouve dans la liberté ses meilleures conditions de progrès, ou encore, toutes choses égales d'ailleurs, le développement religieux d'un pays est proportionnel au degré de libéralisme de ses institutions.

L'histoire de notre pays, l'exemple de divers pays étrangers contemporains le démontrent.

Dans la France de l'ancien régime il n'y a eu qu'un siècle pour une ébauche de liberté de conscience, lexvn® siècle, de TEdit de Nantes à son abrogation. Or jamais la religion n'y fut plus florissante.

(( Autant, dit Sainte-Beuve au début de son Port Royale le XVI® siècle fut désastreux pour TEglise catholique, autant le xviie siècle lui deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ dans ses divers ordres se rangera de nouveau ; des réformes dirigées avec humilité et science prospéreront ; de jeunes fondations pleines de ferveur s'y adjoindront pour régénérer (1) ».

En effet c'est le temps des grands fondateurs d'ordres, des Saint Vincent de Paul, des Saint François de Sales, des Sainte Chantai. En moins de trente ans en France, sept sociétés ou congrégations puissantes se fondent (2).

(1) Sainte-Beuve, Port-Royaly discours préliminaire, t. I, p. 8.

(2) Histoire de VEglieey du D"- Funck, traduite par l'abbé Hemmer, t. II, p. 248- 251. Ordres fondés au xvu« siècle : Sœurs anglaises, 1609 ; Visitation, 1610 ; Oratoire, 1611 ; Congrégation de Saint-Maur, 1618; Lazaristes, 1624; Sœurs de la Charité, 1633 ; Sulpiciens, 1641 ; Réformation de la Trappe par Tabbé de Rancé, 1662; Frères des écoles chrétiennes, 1680. — Voir aussi : Fr. X. Kraus. Histoire de VEglise, t. III, | 144.

Mais voici que suivant l'expression de Sle-Beuve « la chaire de Bossuet s'adosse au trône de Louis XIV » ; c'est de nouveau la religion imposée par TEtat : TEglise dépérit. Au cours du xviije siècle aucun ordre nouveau ne se crée, neuf congrégations disparaissent et celles qui demeurent tombent en décadence ; ce sont les fruits d'un gouvernement absolu et protecteur (1).

Le xixe siècle inaugure en France la liberté politique et la liberté de conscience ; c'est une ère de renaissance religieuse. On pourrait être tenté, il est vrai, d'en attribuer le mérite à la restauration religieuse de Napoléon ; n'est-ce pas lui qui, voyant dans le catholicisme « le mystère de l'ordre social », a restauré les autels et rouvert les temples ? (2). Mais l'historien de l'Eglise sous le premier Empire nous dit que « ce n'est pas le vainqueur de Marengo qui du jour au lendemain, d'un mot de sa bouche victorieuse, a fait surgir de terre les autels renversés », que déjà avant Bonaparte « le vieux culte renaissait de lui-même, par ses propres forces et dans des conditions beaucoup plus conformes à l'esprit véritable comme aux intérêts bien entendus du Christianisme (3) ». Et de même ce n'est pas sous les Bourbons, ses protecteurs, que la religion a pris dans notre siècle, après sa renaissance, son essor, c'est sous le régime moins protecteur mais plus libéral de Louis-Philippe. Ils ne s'y trompaient pas ceux qui dirigeaient le mouvement religieux à ce moment, ils avaient tellement conscience des bienfaits de la liberté qu'ils ne demandaient rien moins que la séparation de l'Eglise et de l'Etat (4). De même encore si l'on compare le Second Empire et le régime actuel, on voit que c'est sous celui-ci que le plus grand développement religieux s'est produit. Tant il est vrai que pour notre pays déjà la règle se confirme : « La religion se développe en raison du libéralisme des institutions » ,

(1) Voyez dans V Histoire généralej de Lavissb et Rambaud, L'Eglise catholique de 1715 à 1788, de E. Chénon, sur la décadence des ordres religieux au xviiie siècle. Si de très rares ordres religieux, comme les ^Rédemptoristes et les Passionnistes, se fondent, c'est à l'étranger, en Italie, t. VII, p. 829. Voir aussi : Kraus, t. III, J 155.

(2) Voyez Taine, Le régime moderne, t. II, l'Eglise, ch. I, || I et II, où il montre l'importance que Napoléon attachait à la question religieuse et comment il entendait se faire de l'Eglise un instrument de règne.

(3) ïmA\JssoTnyiLLe.jV Eglise romaine et le premier Empire , introduction, p. xi-xii.

(4) D' FuNCK, Histoire de l'Eglise^ t. II, p. 343. Kraus, Histoire de V Eglise, t. III, p. 253.

36 CHAPITRE PEEMIBR

A Tétranger elle ne se vérifie pas moins.

La Belgique est le pays d'Europe où les progrès du catholicisme ont été les plus éclatants. Elle est le seul pays où les catholiques, constitués en parti politique, détiennent le pouvoir. Or nulle part les libertés publiques ne sont plus développées. Et l'Eglise ici du moins reconnaît les avantages que lui donne la liberté, à tel point que le Pape, en 1878, n'hésita pas à arrêter certains catholiques imprudents qui demandaient dans des visées anti-libérales la révision de la constitution « La situation du catholicisme en Belgique démontre, disait-il, que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable à FEglise (1) ».

Plus large encore est la liberté aux Etats-Unis, plus considérable s'y est produit l'essor religieux (2). Et l'une est bien la cause de l'autre ; les Américains n'hésitent pas à le reconnaître. M. Bourget interrogeant un jour Mgr Kean sur le développement du catholicisme aux Etats-Unis, le directeur de l'Université catholique de Washington lui répondit : « Tout ce que nous avons fait, nous l'avons fait par la liberté. Nous n'avons pas de rapports avec TEtat et nous nous en trouvons bien ». (3) Paroles que nous retrouvons presque textuelles dans la bouche d'un autre grand prélat américain, Mgr Ireland. « Quelle est, se demandait-il un jour en une conférence faite à Paris, la situation de l'Eglise dans les Etats-Unis ? » «C'est l'Eglise libre dans un Etat libre : et elle se trouve très bien dans sa liberté (4)». Tous ceux qui ont cherché à entrevoir les destinées de TEglise dans sa condition actuelle aux

(1) Voyez citation dans le livre de M. l'abbé Méric, Le clergé et les temps nouveauœ, ch, VI.

(2) Voyez Tarticle de M. Brunetière sur le catholicisme aux Etats-Unis, Revue des Deux-Mondes, !•' novembre 1898. « Parmi les phénomènes caractéristiques de cette fin de siècle, je n'en connais ^uère de plus intéressant, de plus significatif à tous égards, ni en vérité de plus paradoxal que le développement du catholicisme aux Etats-Unis. Comment ceux qui n'étaient il y a 125 ans qu'un peu plus du centième de la population 30 à 40.000 âmes sur 3 millions d'habitants sont-ils devenus le septième 9 ou 10 millions sur un chifFre qui n'atteint pas encore tout à fait 6-^ millions? et comment de toutes les confessions qui se partaie^ent l'un des peuples les plus religieux du monde, la plus nombreuse et bientôt la plus riche » p. 140. Voyez également le livre de M. le vicomte deMeaux.

(3) P. Bourget, Outre-Mer, t. I, p. 222.

(4) Conférence de Mgr Ireland du 18 juin 1892, dans le livre de M. l'abbé Klein, L Eglise et le siècle.

Etats-Unis ont parlé de même. « L'expérience des catholiques américains, dit Tun d'eux, nous enseigne que la liberté lui suffit et que les institutions politiques libres sont infiniment plus favorables à son épanouissement que la protection souvent compromettante du pouvoir » (1). Seul M. Brunetière semble refuser à la liberté le mérite de cet essor du catholicisme américain. La liberté poi|r lui « n'est l'ouvrière agissante, ni la cause de rien ». C'est dans « l'essence même du catholicisme qu'il voit le principe de son succès ». Mais M. Brunetière se trompe, a L'essence du catholicisme » étant partout la même, s'il ne triompheainsi, que là où il y a liberté, c'est que la liberté, si elle n'est pas « l'ouvrière agissante», « lacause » de son triomphe en est à tout le moins la condition et cela nous suffit. Le catholicisme américain a par suite démontré l'exactitude de cette proposition de Le Play : « La restauration des croyances commencée par la réforme morale du clergé sera complétée par l'abstention de V État et par la pratique de la tolérance » (2).

Ils ont donc tort ceux qui négligent le problème politique pour ne songer qu'aux intérêts de la religion. Tout est solidaire dans les choses humaines et l'organisation politique et la religion sont liées l'une à l'autre : le développement religieux d'un peuple est subordonné à son développement dans la liberté.

Non moins gravement se trompent ceux qui, déclarant inconciliables la religion et la liberté, voudraient faire table rase de la religion, l'anéantir, avant d'édifier les sociétés modernes. 11 n'y a aucun conflit fatal entre ces deux grandes choses, la liberté et la religion.

Je n'invoquerai pour le prouver que le témoignage d'un homme, celui de Montesquieu, et que le témoignage d'un fait, celui dontje viens déjà de parler, du développement du catholicisme aux Etats-Unis.

Montesquieu, en effet, le penseur qui a soumis à son observation le plus grand nombre peut être de sociétés politiques de tous les âges et de tous les pays, n'a-t-il pas posé la règle

(1) R. P. Macmus, Les catholiques et la liberté politique, p. 282.

(2) Le Plat, Réforme sociale, Introduction, ch. I. La Religion. Cette proposition est le titre même du J 5, dans lequel il en donne la démonstration.

38 CHAPITRE PHEMIBR

de raccommodation de la religion à toutes les formes politiques (1) ; si bien que pour récuser son témoignage il faudrait dire qu'il n'a vu que le passé et que c'est avec les institutions modernes que la religion est inconciliable. Mais c'est ici que nous faisons une seconde fois appel aux Etats- Unis. Ils ne sont pas le passé, certes, et le développement du catholicisme américain est ce qu'il y de plus nouveau comme phénomène religieux. Or, nous voyons qu'aux Etats- Unis le catholicisme s'accommode parfaitement au régime de la liberté, si bien qu'il en proclame les bienfaits.

De Tocqueville avait dit (2) l'harmonieux accord qui règne en Amérique de ces deux grands principes dont « la civilisation anglo-américaine est le produit : l'esprit de religion et l'esprit de liberté ». Et Ton a rappelé, fort à propos même, que c'est dans le Maryland catholique que les puritains persécutés en Virginie trouvèrent jadis asile et liberté, et qu'en Amérique, en cette terre aujourd'hui classique de la liberté de conscience, c'est ainsi l'Eglise catholique, « née et bercée dans la liberté, qui en a fait profession la première et en a donné le noble exemple » (3).

Et si Ton veut voir de quel amour les catholiques américains aiment la liberté, il faut lire, par exemple, les conférences de Mgr Ireland : « La démocratie américaine, disait-il un jour, comprend la valeur de la liberté individuelle.... Nous ne sommes pas tous d'accord, ni sur les idées religieuses, ni sur beaucoup d'autres terrains. Mais à force de nous connaître et d'aimer la liberté nous prenons pour règle de donner aux autres ce que nous voulons pour nous-mêmes. Nous ne nous servons jamais de la loi pour faire la propagande de nos idées. Nous respectons toujours les autres, parce que nous voulons être respectés (4) ».

Voilà ce que fait et ce que devient la religion quand dans

(1) Montesquieu, L'Esprit des lois. Liv. XXIV, ch. V.

(2) De Tocqueville, Delà démocratie en Amérique, Impartie, chap. II. Du point de départ et de son importance pour l'avenir des anglo-américains ; — toute la fin de ce chapitre, et notamment p. 167 et suiv.

(3) Voyez l'introduction au livre de S. E. le cardinal Gibbons, L'ambassadeur du Christf par M. l'abbé André, qui fut de longues années professeur dans un séminaire américain, p. XVIII.

(A) Conférence de Mgr Ireland, citée plus haut, du ISJuin 1892, à Paris.

les temps modernes elle rencontre la liberté. Loin de la combattre et de la maudire, elle y applaudit et s'en félicite. Loin de « se décomposer au contact de cet air vital », comme le ^pensait Edgard Quinet, elle puise dans cette atmosphère vivifiante des forces qu'elle ne connaissait plus.

Par suite sous aucun prétexte, ni parce que Ton devrait d'abord restaurer la religion, ni parce qu'il faudrait avant tout la détruire, le problème religieux ne doit faire écarter le problème politique, puisqu'à l'organisation politique et au développement de la liberté, la religion est si profondément intéressée, puisqu'à l'organisation démocratique de TEtat moderne la religion bien loin d'être une entrave peut être une aide précieuse.

Toutes les raisons pour lesquelles on se détourne dédaigneusement de la science politique sont donc en définitive des erreurs ou des exagérations. Il est faux que les institutions politiques soient de vaines formes sans efficacité ; il est faux que les institutions politiques soient le produit d'une évolution fatale ; il est faux que nos institutions actuelles soient des institutions définitives sous le règne desquelles l'humanité n'aurait plus qu'à se laisser vivre : sceptiques, fatalistes, quiétistes ou satisfaits se trompent. Et se trompent également ceux que la passion du bien-être et la passion religieuse ou anti-religieuse aveuglent, car il est faux encore que les problèmes religieux et économique priment le problème politique.

n. De la nécessité actuelle d'une renaissance de la science

politique.

L'abandon de la science politique est donc une erreur. J'ajoute que c'est une erreur aujourd'hui particulièrement dangereuse, parceque l'Etat moderne s'engage, à mon avis, à l'heure actuelle en une de ces crises qui forment les périodes critiques de l'histoire I

Une crise c'est un conflit entre deux forces, une lutte entre deux principes. 11 y a crise de FEtat moderne parce que l'Etat

de nos jours se trouve dans son évolution politique livré à deux forces opposées, et que deux principes contraires se disputent larég^ence de ses institutions. En effets si, comme tout ce qui se développe, les Etats évoluent sous l'action de forces externes, qui constituent le milieu au sein duquel ils se trouvent, et sous l'empire de forces internes qui sont leurs propres tendances, la pente naturelle de leurs institutions, il se rencontre qu'actuellement pour l'Etat moderne ces deux catégories de forces, celles qui agissent sur lui de l'extérieur, et celles qui le travaillent intimement, sont opposées les unes aux autres, de telle sorte que si c'estla force intérieure qui l'emporte, il peut y avoir ruine de l'Etat venant de périls extérieurs, si c'est la pression extérieure qui domine, il peut y avoir ruine de l'Etat par révolution intérieure. Cette crise de l'Etat moderne, il me semble qu'on n'en a pas suffisamment conscience. Aussi, et parce que c'est là ce qui rend le problème politique particulièrement pressant et difficile, je voudrais insister et taire ressortir le caractère aigu de cette -crise en montrant la puissance de ces forces supérieures qui nous mènent et leur antagonisme.

Celle qui nous travaille intérieurement, c'est la force même de développement de la démocratie. Elle entraîne si bien TEtat moderne qu'elle lui fait abandonner ses assises premières, parlementarisme et système représentatif, pour l'orienter vers le gouvernement populaire direct ou indirect.

Ce mouvement, j'en ai déjà parlé, mais on n'en saisira l'irrésistibilité, que si l'on veut bien comprendre que ces institutions dont la démocratie s'éloigne n'étaient pas à proprement parler démocratiques, et c'est ce que je voudrais maintenant démontrer, avant de voir à quelles conséquences pratiques nous allons.

Oui, si la démocratie modernç s'éloigne du parlementarisme et du régime représentatif, c'est pour cette cause déoisive et irrésistible que ces institutions n'étaient pas à vrai dire démocratiques.

Sans doute, avec le régime parlementaire et représentatif, par la division, le balancement des pouvoirs, par la subordination du gouvernement aux assemblées, comme par la par-

ticipation des citoyens à la nomination des hommes chargés de gérer les intérêts du pays, il y avait eu déplacement du principe du pouvoir, passant du Monarque, jadis titulaire de la souveraineté, à la Nation, qui d'ailleurs en était nominalement investie. Néanmoins, par l'indépendance relative du gouvernement vis-à-vis du pouvoir législatif et aussi par l'indépendance beaucoup plus absolue des élus vis-à-vis des électeurs, ce régime était loin du principe même de la démocratie, qui dans son sens, non pas même radical, mais simplement naturel signifie gouvernement du pays par laNalîon, règne de la volonté générale. A vrai dire c'était là un régime libéral, ce n'était pas un régime démocratique.

Si ces institutions furent pourtant les institutions premières de l'Etat moderne, c'est que l'Etat moderne donna d'abord à ses institutions une base qui était la contradiction même de la démocratie et avec laquelle elles se trouvaient en harmonie : le suffrage restreint.

Le suffrage restreint, c'était une catégorie de citoyens favorisés par la fortune, ayant dans les intérêts collectifs une plus large part et qui était chargée par une délégation tacite du pays de choisir ses représentants. Alors, il y avait au sein de l'Etat un pays légal, représentant le pays véritable, et la représentation se trouvait immédiatement à la base même des institutions de l'Etat. On comprend donc que les électeurs, qui devaient leurs droits à une délégation tacite, pouvaient ^dmettre facilement le principe représentatif fondement de leur pouvoir, et regarder leurs représentants comme indépendants vis-à-vis d'eux-mêmes, représentants indépendants de la nation, pour le compte de laquelle ils agissaient.

On comprend aussi que le gouvernement pouvait garder une certaine autorité vis-à-vis d'un pouvoir législatif, qui ne puisait pas dans le suffrage universel une autorité absolument souveraine, et n'était pas censé représenter la volonté même de la nation.

Et c'est ainsi que le régime représentatif et parlementaire put donc être la première incarnation du principe de la souveraineté nationale, parce que pendant longtemps il n'y eut qu'une demi-démocratie.

IVIais l'avènement du suffrage universel fut l'avènement vé-

a CHAPITRE PREMIBtt

rîtable de la démocralie, et du jour où il fui admis, on peut dire que le règne du parlementarisme représentatif était virtuellement achevé (t).

Pourtant pendant quelque temps le suffrage universel sembla se concilier avec ce régime. C'est que, d'une part, les clauses dirigeantes conservèrent d'abord leur prépondérance, fournirent le personnel des assemblées politiques et maintinrent la doctrine parlementaire et représentative, qui leur permettait en obtenant le suffrage des masses et en occupant le gouvernement de confisquer, au moins dans l'intervalle des élections, le pouvoir souverain. C'est que, d'autre part, les classes inférieures, les masses, éprouvèrent au début quelque étonnement de leur triomphe, se contentèrent de l'égalité électorale conquise et ne cherchèrent pas à obtenir la réalité du pouvoir. Et ainsi les notions anciennes de suffrage et de représentation ne furent pas de suite troublées par l'avènement du suffrage universel, et l'on put croire qu'il n'était qu'une extension de la capacité électorale.

En réalité, le suffrage universel était tout autre chose, il était, non une modification du régime électoral, mais un bouleversement des institutions politiques. Avec lui, le pays, titulaire nominal dé la souveraineté, mettait la main sur le pouvoir. Avec lui les électeurs, étant tout le monde, n'étaient plus les représentants de personne. Avec lui, la représentation n'existait plus à la base des institutions politiques, et dès lors, il devenait fortdifficile de l'établir à un autre degré, à un degré quelconque. Les électeurs, étant l'universalité delà nation, titulaire de la souveraineté, devaient refuser d'admettre qu'en votant ils n'exerçaient pas une souveraineté existant en euxmêmes, et, si leur vole était l'exercice d'une souveraineté personnelle, ils ne devaient plus admettre non plus que cette souveraineté, ils la déléguaient définitivement, complètement à un corps d'élus, qui, en les représentant, les éclipseraient et usurperaient l'exercice libre de la souveraineté nationale. Ils ne devaient pas admettre encore que leurs élus directs n'eussent pas vis-à-vis du gouvernement, non issu d'eux, source

(1) La profonde métamorphose de notrr régime politique a été très bien vue par M. h. ScnÉHEa dans sa si clairvoyante petile brochure; La démocratie et la

unique du pouvoir, une priorité, une autorité souveraine, une domination complète.

De là cette doctrine que le suffrage universel n'est pas seulement une formule abstraite, ou une délimitation des frontières du pays légal, mais la personnification du vrai souverain. De là cette doctrine que le vote n'épuise pas les droits de ce souverain, qui doit pouvoir agir encore après qu'il a élu députés et sénateurs, parce que le peuple souverain ne saurait abdiquer. De là cette doctrine que la volonté populaire, dont la démocratie est le règne, doit s'exprimer par elle-même, parce que la souveraineté ne se délègue pas. De là cette doctrine que le parlement, issu directement du peuple vis-à-vis d'un gouvernement qui n'en sort pas est un maître, dont celui-ci n'est que le très obéissant serviteur. De là la ruine du régime représentatif et parlementaire et l'avènement du régime de démocratie semi-directe inauguré dans ces pays d'avant-garde, qui sont les Etats-Unis et la Confédération suisse.

Ainsi c'est bien par la pente même de la démocratie, par le développement spontané de son principe, que l'Etat moderne, comme je voulais le prouver, se trouve amené à une nouvelle transformation radicale de ses institutions politiques et la conséquence en est que ce mouvement qui nous emporte, étant naturel, est irrésistible.

Nous pouvons, très facilement, discerner quelles en seront pour l'Etat moderne les conséquences. D'une façon générale il en résultera pour lui un affaiblissement. — Un Etat n'est fort que par la concentration de la puissance en des pouvoirs politiques combinés pour une action prompte et énergique; or la démocratie que nous entrevoyons pour nous, que nous voyons fonctionner à côté de nous en Suisse, partage le pouvoir non plus seulement entre deux corps, le gouvernement et le pouvoir législatif, mais bien entre ces deux corps politiques et le peuple lui-même, et dans la répartition du pouvoir entre les corps politiques de l'Etat, c'est au pouvoir législatif, c'est-àdire au plus faible, au plus malhabile à l'action qu'elle donne la prépondérance. — Un Etat n'est fort que par les sacrifices que les particuliers consentent à son profit : sacrifices de liberté lui donnant une large prise sur eux-mêmes, sacrifices

d*ar^ei)t lui permettant les grandes entreprises nécessaires à sa défense ou à sa prospérité ; or, comme la démocratie fait de plus en plus du citoyen l'arbitre des droits de TEtat et de ses propres droits et des sacrifices qu'il consentira au profit de l'Etat, il est à craindre que TEtat n'obtienne pas du citoyen ce qui lui serait nécessaire pour entretenir sa force au degré qu'elle doit atteindre. La démocratie suisse pourrait encore nous servir d'exemple. On a déjà vu s'y produire une sorte d'insurrection légale du peuple souverain contre les exigences pourtant légitimes et nécessaires de l'Etat (1]. Mais chez nous mêmes, on l'a dit, et c*est vrai, la coexistence d'un régime militaire rigide, d'une véritable armée à cadres fixes, à discipline étroite, à service universel et personnel, et de la démocratie est un phénomène extraordinaire. II a fallu, pour qu'il se produisît et durât, la passion de revanche qui nous a longtemps tenus en haleine et le sentiment du péril prochain qui s y joignait et qui tend peut-être à s'y substituer et il a fallu aussi que notre démocratie, par l'indolence des masses à comprendre les droits mêmes qu'on leur donne, ne prît que lentement conscience de sa force et de son pouvoir.

Voilà ce que tendent à devenir, sous l'action de la force intérieure qui les travaillesi puissamment, les Etats modernes : de grandes sociétés au gouvernement débile, de nature pacifique, surtout préoccupées du bien être de leurs membres.

Or^ pendant que cette force intérieure agit ainsi sur eux, les conditions extérieures dans lesquelles ils se trouvent, seconde force qui préside à leur développement, ont une action toute contraire.

Ces conditions, en effet sont des conditions de rivalités internationales, de conflits permanents et de luttes toujours menaçantes -â*. — Il semblait que les nations européennes

• ! X*'. d.>nne o\:< haut, i^ac^ Si. I>xem:>'e du npf^TipnJ.::» si::<>* da 3 iioveiii> brv !>-'> Tr;*:j»r.*. à «ne crv><<e nla;v>^î;5^ > : Tv\*e: Je oenîm.ssoîiion militaire.

i V. T\t^ >er/.r- e îp..:::> àV-^îret^rendre !a rr.o-nJrtf demo^s'.riîîoa de ce«e proz>LV<.v.^r.. — Ler.TTve en so^ae tie> Eiats-lnis ov^sinie n»::^» v»r^uerante, — Têro-u :.»:■= de rA">aiacr.e c^>mme pi:îs*»r.ce aï»rt::aie. — !e> prv»jets déposés de\a-î soîre parlesseai pour r*«iraienl*î«^ s de nv^;rtf Sotie, I* défense de nos cvtes e5 lorrtc-.syiUoa de noire armée colo:i;a>. — rîmmî&eaoe en Angleterre,

s'élant constituées à peu près logiquement, ayant trouvé un équilibre à peu près stable, le règne de la paix était arrivé pour nous. Le xix° siècle, en laissant de côté le grand duel entre la France et l'Europe, legs d'ailleurs du siècle passé, et les guerres par lesquelles quelques peuples attardés avaient achevé leur formation territoriale, paraissait faire présager des siècles pacifiques. On pouvait croire que c'était bien le temps de la démocratie progressive, instituant pour la paix des peuples qui n'avaient plus à faire la guerre. Mais, voilà qu'après le partage de l'Europe, qui a donné lieu à des siècles de guerre, s'ouvre un plus large et plus difficile partage, celui des continents que les découvertes des explorateurs, les modes nouveaux de locomotion, les armements modernes mettent à la merci des peuples civilisés, poussés à la conquête par la soif de la richesse. Et naturellement cette ère de partages va être, en même temps, une ère de luttes ardentes et peut être de guerres.

C'est donc à la guerre que les peuples modernes doivent se préparer, s'ils veulent, suivant une loi nécessaire de l'évolution^ s'adapter au milieu danslequel ils sont appelés à vivre (t). Pour cela il leur faudrait fortifier en eux le principe d'autorité; il leur faudrait développer aux dépens des individus la puissance et les droits de l'Etat ; dans l'Etat il leur faudrait faire prédominer le pouvoir actif, le gouvernement.

Et c'est ainsi qu'il y a, en l'Etat moderne, une lutte saisissante entre les deux forces qui le mènent : la force interne, l'élan démocratique, qui pousse les peuples modernes à l'affaiblissement de l'Etat, la force externe, la pression de ce milieu de conflits et de rivalités, qui les pousse en sens contraire à la consolidation de l'Etat, et à la restauration du principe autoritaire.

On comprend que si un Etat, dans ces conditions, se laisse

d'une armée nationale, — l'échec de la conférence de la Haye pour la limitalion des forces militaires, sont des faits d'une éloquence irrécusable. (Voir sur le Message du Tzar les principaux articles suivants : A. Desjardins, Le désarmement. Revue des deux Mondes, 1" oct. 1898 ; Lavisse, La condamnation de la paiœ armée^ Bévue de Paris, 1898, p. 433 et s. ; Revue générale du droit international publicy 1898. p. 687-744, toute une série d'opinions, où la gravité de la situation internationale est universellement dénoncée.

(1) Voir le tableau saisissant de « l'Europe nouvelle », de M. Paul Fauchille, Revue générale du droit international public, 1899, p. 5 et s .

entraîner aveuglément par ses tendances démocratiques, il peut tomber en une condition d'infériorité internationale qui le mène à. la ruine.

On comprend que si un Etat pour se préparer à la conquête refoule à l'excès les tendances démocratiques, qui le travaillent intérieurement, il court le risque d'une révolution aussi dangereuse qu'une défaite.

C'est à mon avis la véritable crise de l'Etat moderne. II s'agit pour l'Etat de se faire fort sans cesser d'être démocratique. — Et voilà comment se présente actuellement le plus difficile problème politique que Ton puisse poser : celui de la conciliation de la démocratie et de la force de VEtat.

Aussi, comme j'ai dit qu'aucune cause ne justifie l'abandon de la science politique^ en présence de cette crise de l'Etat moderne, j'ajoute que jamais peut-être elle n'a présenté pareil intérêt et pareille difficulté. Mais comment susciter une renaissance de la science politique et la mettre à la hauteur de sa mission ?

Le problème de la méthode La méthode sociologique

SoMHA.mE. — Introduction. — La crise de la science politique et le problème de la méthode.

La méthode sociologique. — Promesses faites en son nom. — Difficulté de la connaître. — Notion préalable de la sociologie ; différentes écoles sociologiques.

L Exposé de la méthode. — Simple application de la méthode positive : ses procédés. — Soudure de la sociologie et des sciences naturelles : pénétration de la

' première par les secondes.

n. Critique de la méthode sociologique dans son application à la science politique : — 1» La méthode sociologique condamnée par Vinjidélité universelle et radicale des sociologues à Tégard de ses préceptes ; — 2® La méthode sociologique condamnée par les résultats radicalement contradictoires ou négatifs de ses adepteSy surtout dans le domaine politique ; — 3o La méthode sociologique, confrontée avec les exigences propres de la science politique, condamnée par son impuissance : — 1® à résoudre le problème de Vavenir, à dire ce qui sera et ce qui doit être : — 2* à convaincre les esprits pour la réalisation positive de ses solutions.

Si la science politique est tombée en état de langueur et si là crise de l'Etat moderne, née du conflit entre ses tendances internes et ses conditions extérieures, fait de cette langueur un péril national — l'Etat ne trouvant pas dans la science les lumières nécessaires pour son orientation, et s'abandonnant en aveugle aux impulsions contradictoires du dedans et du dehors, — une conclusion s'impose : c'est la nécessité de refaire de la science politique une science vivante et efficace.

Mais il n'est pour une science qu'un principe de vie et d'efficacité ; c'est la méthode. C'est la méthode, en effet, qui attire les esprits vers la science en leur faisant entrevoir dans le chaos déconcertant des faits Tordre futur, et les dirige en leur montrant le but à atteindre et la voie pour y parvenir. C'est la méthode encore qui donne aux travaux des chercheurs l'unité, c'est-à-dire, ici comme partout, la force, et la sûreté scientifique qui les impose aux esprits.

Aussi bien à l'essor de toute science on trouverait la découverte d'une méthode nouvelle, et c'est pourquoi, dans mon désir de contribuer à la renaissance de la science politique, c'est à la question de méthode que je me propose de consacrer ces premières éludes.

Est-ce donc qu'il y ait pour la science politique présentement une tjiiestion de la méthode, qu'elle ne soit pas déjà en .possession des procédés d'investigation qui lui conviennent ?

A première vue, il semble que non et qu'ici nous n'ayons que l'embarras ducboi\. — Nous verrons, en etFet, qu'à l'beure actuelle en première ligne deux écoles, parculièrement confiantes en leurs métbodes, nous sollicitent. Ce sont les sociologues d'un côté, qui prétendent rattacher aux sciences naturelles, à la biologie principalement, la science sociale et la science politique, qui n'en serait qu'une dépendance, et appliquer à celle-ci la méthode d' observât ion et d'induction ; ce sont les écrivains politiques allemands d'autre part, qui placent la science politique, dans le cycle des pures sciences juridiques et la traitent par la méthode juridique ordinaire. Et nous voici déjà en présence de deux disciplines scientifiques bien caractérisées. Ce sont celles qui trouvent aujourd'hui, sinon les plus nombreux, du moins les plus ardents et les plus bruyants champions. — Mais nous verrons que d'autres méthodes encore ont été ou sont pratiquées de nos jours. Nous verrons qu'aux époques du plus grand éclat de la science politique, aux heures de ferveur et de croyance, c'est à la raison, qui peut concevoir un idéal, s'élever à la conception de principes supérieurs pour en déduire ensuite tout un système, qu'on a fait appel par l'usage d'une méthode idéaliste, rationaliste, déductive, tandis qu'après les li^rarides catastrophes politiques, après les désillusions qui inùrissenl l'esprit en même temps qu'elles le font douter de sa force, on a craint et abandonné les grandes aspirations et les envolées vers l'idéal décevant pour s'en tenir au terre à iL'ire du sens commun, en s'inspirant de l'expérience personnelle de la vie, par une sorte de méthode imprécise et inconsciente, que l'on peut pourtant qualifier méthode du simple bon sens. — Nous verrons enfin que certains esprits insatisfaits de

CRISE DE La science ^OLI'TlQUâ 40

ce bon sens un peu vulgaire, et des simples lumières que peut donner la pratique des affaires publiques, comme du raisonnement abstrait et des constructions théoriques, ont cherché à élargir le champ de l'expérience politique, à trouver le meilleur sans abandonner le réel, et se sont pour cela adressés aux institutions étrangères pour y découvrir la formule du progrès à réaliser chez nous, faisant de la législation comparée la méthode de la science politique.

Ce ne sont donc pas les méthodes qui manquent à notre science; je dis pourtant que la formule de la méthode est encore à trouver. La preuve en est cette richesse même. Comme il n'y a qu'une vérité il ne doit y avoir qu'une méthode c'est-à-dire qu'un chemin pour y parvenir. Quand donc nous nous trouvons à un carrefour d'où partent des routes si divergentes, par lesquelles des guides si peu d'accord prétendent pourtant nous conduire au même point, notre devoir est de demander à chacun de ceux-ci la justification de ses dires, la preuve que son orientation correspond à la direction vraie, pour distinguer parmi tous le vrai chemin, ou au besoin pour en tracer un nouveau.

Eprouvons donc scrupuleusement toutes ces méthodes, confrontons-les avec les exigences de notre science et voyons s'il ne faut pas, peut-être en les fusionnant entre elles, arriver à une formule et à des pratiques scientifiques nouvelles.

La méthode sociologique

C'est la méthode sociologique qui la première fixera notre attention (1). Non pas certes pour cette raison que toute une école fait autour d'elle grand tapage, mais parce qu'elle se présente avec Tappareil le plus scientifique et comme plus à même que toute autre par sa rigueur d'élever à la dignité d'une science véritable les spéculations trop souvent incertaines des écrivains politiques.

(1) Comme un très intéressant et très élégant article a déjà été écrit pour la Revue du droit public par M. Robert Ôeu^ant, sur ol l'application des méthodes biologiques à Tétude des sciences sociales » (1896, t. V, p. 434-456), suivi d'une réponse de M. R. Worms et d'une réplique de M. R. Beudant (1896, t. VI, p. 06- 70 et p. 469-475), je dois justifier cette nouvelle critique de la méthode sociologi*

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Dans les cadres qu'ils tracent de U sociologie la place est marquée pour notre science. Un auteur, qui a dressé le (I plan complet d'une sociologie intégrale ». comprend n dans la sociologie concrète et descriptive u une étude générale des sociétés humaines qui suppose l'examen de leurs formes el de leurs institutions politiques, et range dans la « physiologie sociale comparée » « l'organisation et ïévblution politi-

de rue M. Beadaul s'est placé pour combattre

uel esprit je reprends celte question, 'application des mclbodes biologiques aux )int de vue abstrait des règles strictes de ta l'observation et l'expérimentation d'une part, l'induction proprement dite d'autre part. Les premières qui doivent établir entre d«s phénomènes particuliers étudiés un rapport de causalité ne peuvent procéder que par les quatre méthodes décrites par Stuart Mill : concordance, diffèreDce, variations coq comi tantes, résidus. La seconde, qui a pour but de généraliser les résultats des premières, de substituer h des rapports de causalité établis dans des cas tout pariiculierg une loi générale, abstraite, repose « sur la croyance

ces procédés logiques sont inapplicables en science sociale. D'une part, ia complexité des phénomènes sociaux, i la pluralité des causes et le mélange des effets », rendant les quatre procédés d'observation inefficaces et l'expérimentation étant d'ailleurs impossible. D'autre part la liberté des actes humains interdisant l'usage du procédé inductif de généralisation. Telle est la Ibése de M. Beudant, très utile rappel de la thèse de Stuart Mill.

S° A ces conclusions j'adhère pleinement, je crois fermement que les caractères EpéciHques des phénomènes sociaux, leur inSnie complexité, le libre arbitre, qui dans une certaine mesure les InflucBce, rendent lmpo9!<ible ou, illégitime la stricte application des règles de ta méthode inductive.

3' Je crois nécessaire pourtant de reprendre le débat. D'abord parce que les procédés de l'école sociologique sont plus complexes que ne l'indique M. Beudant et qu'il est bon de les suivre dans leur complexité. Ensuite parce que les sociologues ne se sonl pas départis de leurs anciennes prétentions A fonder sur la mélhode inductive une science positive, et que cette métbode exerce sur les esprits la même séduction que par le passé. Puis parce que les sociologues prétendent échapper à l'argumentation de Stuarl Milt en répondant que si ta méthode inductive n'est pas susceptible en science sociale de s'appliquer dans toute sa rigueur, elle p'iit pourtant encore constituer une science véritable des soi'iétés, toutes les sciences n'ayant pas même rigueur et même précision (Voyez par exemple la critique de l'argumentation rigoureuse de Stuart Mill par M, GiDDiNGS, Principe! de sociologie, p. 61 et s.). Pour ces raisons je crois HM'apràs une démonstration abatraile, au point de vue des purs principes de la logique, de l'inappticabilitè de ta méthode inductive à la science politique, il esl utile de reprendre la question sur le terrain de la pratique et des faits, La méthode sociologique je la prendrai donc i partie moins dans sa formule théorique

ques » (1). On nous présente ainsi la science politique comme un rameau de la science sociale.

On nous assure d'ailleurs que la méthode qui fait vivre et prospérer celie-ci doit redonner  celle-là vie et prospérité.

Quelles promesses, en etFet, ne nous adresse-t-on pas au nom de la méthode sociologique ? Renan déclarait déjà jadis que : <( Organiser scientifiquement la société, c'est le dernier mot de la science moderne > (^)et M. Berthelot disait avec la même confiance : >< La méthode qui résout chaque jour les problèmes du monde matériel et industriel est la seule qui puisse résoudre et qui résoudra tôt ou tard les problèmes fondamentaux relatifs à l'organisation des sociétés (3) m. Aujourd'hui, si noua écoutons M. LetourneaU, dont le livre L'évolution politique dans les races humaines par son sujet nous intéresse particulièrement, nous l'entendons déclarer » qu'en sociologie l'ère des spéculations creuses est définitivement close » et que, avec les progrès de la sociologie traçant « les étapes successives de l'évolution politique ", « le progrès politique et social pourra s'affectaer régulièrement scientifiquement, car, la portion la plus éclairée de l'bumanîté aura la vue bien nette de son point de départ tit du but auquel elle doit tendre " (4), Et non moins engageant est M. Gumplowicz, qui lui aussi s'est occupé en sociologue des problèmes politiques (5). il n'bésite pas devant celte affirmation que « la politique deuiendra science par la sociologie » (6), promesse à laquelle il donne cette forme encore plus expressive et éner-

que dans ses applications positives el

e la eoufronlerai égalemenl

exigences prali(|ues de la science positive

Cetl« élude ne fera donc pas double

mploi avec celle de iVI. Beud

s'appuie sur elle, elle la suppose. C'est

une attaque parallèle que je

côté de la sienne contre une méthode don

que nous Toutons déloger d'Un terrain se

«nlifiqne qui ne doit pas être S

(I) A. WoRHS, Organisme et socHlé, Conclusion, p. 3(19. — M. Baliuki [l'État comme orgaitiiaiion eoercilive de la société politique, introd.) dit : ■ La théorie générale de l'ECtst ne constituera qu'un chapitre intégrant de la sociologie n.

(î) Hen*n, L'avenir dt la science, p. 37.

|3) La science idéale et la science positive, fl«UUe (/« DeaX:Vondes,\S aav, 1863, p. 44S.

(*J Letoubneau, L'évolution pnlitiqae dans les races humaines. Inlrod. p. 8 et p. S.

(S) Voir le livre de M, Guhplowici, Sociologie et poliligae.

(6i GuuFLowicz, Précis de sociologie, p. 141 ; Sociologie et poliligae, p. 203.

gique : « La politique est encore aujourd'hui profondément au-dessous de Thorizon de la science, on la considère encore à travers le crépuscule de la superstition..., ce n'estqu'appuyée sur la sociologie que la politique devient une science positive » (1), Tous les sociologues sont donc animés de la même confiance. Comment n'être pas séduits par les perspectives qu'ils nous ouvrent ainsi ?

Si, pourtant, nous demeurons incrédules à leurs promesses, pour nous déterminer, les sociologues recourent à un autre argument, qui est l'anathème. Quiconque ne pratique pas la pure méthode sociologique et se permet de douter de ses mérites n'appartient pas à la science. Et c'est ainsi que nous voyons, par exemple, M. de Greef exprimer tout son mépris pour « les juristes, les légistes, les politiciens », qui ne possèdent sur les sciences sociales et les lois sociologiques « que les notions les plus confuses, si même ils y ont jamais réfléchi (2) ».

Nous ne résisterons pas à ces sollicitations et nous nous demanderons — d'abord ce que c^est que la méthode sociologie quCy en quoi elle consiste^ — puis si elle convient vraiment à notre science politique^ si elle est conforme à son objet et à son but.

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