I. — Analyse de la méthode sociologique
Ce que dest que la méthode sociologique. — Il semblerait, à voir l'assurance avec laquelle on nous la recommande, que rien ne dût être plus facile que de le savoir, et qu'il n'y eût qu'à ouvrir un ouvrage quelconque de sociologie pour en trouver l'exposé précis ou l'application rigoureuse et démonstrative.
Illusion bientôt déçue. La méthode sociologique n'est pas facile au contraire à préciser, car, autant les sociologues sont unanimes et clairs pour la prôner, autant ils sont contradictoires et obscurs quand il s'agit de l'exposer, et infidèles à ses règles lorsque le moment de les suivre est venu. L'un d'eux, comme excuse, nous dit, il est vrai, que cela vient de ce que « jusqu'à présent les sociologues se sont peu préoccupés de
(i) GuMPLOwncz, Précis de sociologie , p. 141 ; Sociologie et politique, p. 203. (2) De Greef, Les lois sociologiques, p. 1.
caractériser et de définir la méthode qu'ils appliquent à l'étude des faits sociaux » (1). Mais c'est une excuse inadmissible, son propre ouvrage n'est consacré qu'à cette « définition », d'autres avant le sien avaient été composés sur cet unique sujet (2) et nous savons que dans les assises annuelles que tiennent les sociologues ce sont les questions de méthode, qui, comme de juste, occupent la première place (3).
Aussi M. Fouillée nous paraît-il bien plus près de la vérité quand il avoue qu'au sein de l'école sociologique « l'on est encore loin de s'entendre sur le vrai principe et sur la vraie méthode que doit adopter, pour ne pas rester en arrière des autres sciences, la science sociale » (4). C'est bien de là et non d'ailleurs que vient l'obscurité que nous trouvons à la place de la lumière attendue.
A cause de cette obscurité et de ces incertitudes, force nous est de tracer personnellement le plan de la méthode sociologique en tenant compte des variations profondes que Ton rencontre d'école à école.
Mais comme pour comprendre une méthode il faut connaître la science qu^elle doit édifier, avant cet exposé de la méthode sociologique, je crois indispensable de rappeler, aussi brièvement que possible, la conception générale et les conceptions que se font de leur science les sociologues.
Il est une idée générale en laquelle tous les sociologues s'unissent : c'est que si les sociétés, les phénomènes sociaux, constituent un ordre de choses et de phénomènes particuliers, qui doivent être l'objet d'une science particulière, ces phénomènes ne diffèrent pas de ceux que nous pouvons observer dans la nature, qu'ils sont liés entre eux par un rapport inflexible de causalité, qu'ils obéissent à un déterminisme rigoureux et que, par suite, la science qui s'en occupe est une science positive, qui, par l'observation et l'induction, cherche à déterminer les lois qui les régissent (5).
(1) E. DcRKHEiH, Les règles de la méthode socioloffique, p. 1.
(2) Voyez notamment Spencer, La science sociale ; de Roberty, la Sociologie ; GuMPLOwicz, Précis de sociologie ; Giddings, Principes de sociologie.
(3) Stahgke, Quelques questions sur la méthode de la sociologie, Revue interna^ tionale de sociologie, 1898, p. 16.
(4) Fouillée, La science sociale contemporaine. Introduction, p. 3.
(5) Cette idée fut Tidée fondamentale de Comte, qui dans ses Opuscules pro-
Cette science, son objet, en effet, d'après M. Fouillée ce sont « la nature, les formes, les causes et les fins, lex lois d'équilibre et de développement des sociétés » (1), et d'après M. Spencer « la croissance, le développement, la structure et les fonctions de l'agrégat social en tant que produits par l'action réciproque des hommes » (3). Les sociétés sont ainsi par tous les sociologues présentées comme des « choses », dironsnous pour ne pas noua engager sur le terrain des controverses, comme régies, quant à leur organisation, leurs fonctions, leur évolution, par des lois que la science sociale a pour mission de découvrir.
C'est là l'idée commune. Mais d'ailleurs, les divergences éclatent et les sociologues d'après l'orientation de leurs études se divisent en deux grands groupes au sein desquels existent encore des divisions. Ces deux groupes je les qualifierai, à défaut de dénomination consacrée, les uns de u naluralistes » et les autres de h méoanistea ».
Naturalistes sont ceux qui étudient les sociétés humaines pour en faire une sorte d'histoire naturelle, en définir et en classer les espèces et les genres, en décrire en une anatomie minutieuse les organes, en analyser en une vraie physiologie les fonctions, et en tracer enfin la courbe d'évolution. -^ Mais cette première école renferme elle-même deux groupes, les uns en effet ne voient dans les sociétés que des groupements d'individus, tandis que les autres les considèrent comme de véritables organismes ayant par eux-mêmes une existence propret dans lesquels les individus ne sont que des éléments secondaires, des cellules sociales (3).
posattdèjà de faire de I3 science poli tique une i science d'pbseFvation >(p. 99).Od la retrouve nifnie chez des penseurs qui ne sont pas des socioiognes à proprement parler, comme SiuAnt M11.L, Système de togiqae indaclioe et déduclioe, I. VI. De la logique des sciences sociales, comme T*ihë doni nous avons àonai les déclarations formelles en faTBur d'un déterminisme historique absolu.
(1) Fouillée, Le Moaoemeitl positivUle et le conception sociotogigae dit mondt,p. £30.
(S) Spencer, La science sociale, p. 55.
(3) Celte école esl la plus nombreuse et c'est à elle qu'appartiennent les plus anciens sociologues et les fondateurs même de ta sociologie. Cohie rattache 1^ premier la sociologie à la biologie, il appelle d'abord la science nouvelle la ( physiologie sociale ». Spehceh emprunte aux sciences naturelles leurs cadres pour étudier les sociétés. Après eux MAt. En. Perhieh, les Colonies animales, BoHDiEH, Vie des Sociétés, Espin*s, les Sociétés animales, les Eludes sociologiques m
Mécanistes sont ceux qui, laissant de côté l'étude et la description des différentes sociélés, el leur histoire naturellcj vont aux /ails sociaux, les mêmes dans toutes les sociétés, pour chercher les 'ois qui les régissent. Comme en toute science il n'y a au Fond, disent-ils, qu'an phénomène sous des formes diverses, les faits sociaux sont la manifestation d'une seule force et la science sociale délaissant les descriptions de ce qui n'est qu'extérieur doit aller à ces phénomènes internes pour saisir l'explication dernière de la vie sociale. — Dans cette seconde école, du reste, comme dans la première, une scission s'est produite. Tandis que les uns prétendent trouver dans les énergies individuelle.s les forces profondes qui produisent les phénomènes sociaux, et expliquent ainsi la société par la psychologie de l'individu, son élément, d'autres, objectivant la société, prétendent trouver en elle les forces spécifiques, indépendantes de toutes autres qui sont le ressort de la vie sociale. Les premiers forment le groupe des psychologistes, j'appellerai les seconds, plus difficiles à qualifier, les objectivi'stes (1).
France, (Rev. philos , 1882), ac Liubnfbi,d, la Société hamaîne considérée comme organisme vivant, Woniis, Organisme el lociété, Notigow, etc.. compleat parmi les adeptes du rapprochement étroit entre la EOciétéeirorganiBnic vivant. MM. Schœf- FLE, Slrttctare el vie du corps lacial, Gumplowicï, Vidée sociologique de l'Elat, Fouii-LÉE, La science sociale contemporaine, doivent être rangés parmi les partisans de 1» simple comparaison. La théorie orpaniqne a fait l'objet d'une discussion coDsidérable el intéressante au sein du troisième congrès international de sociologie en 1897. MM. Novicow, de Lilienfeld et Worms ont défendu énergiquement la thèse de l'identité. MM. Tarde, de Kranz, Stein.Sleinmet^ l'ont combattue résolument; .MM. Stsrcke, Garofalo, Limousin ont présenté certaines réserves à son égard ; M, Espînaa l'a admise en faisant une distinction entre les organismes- Annale» de finstitut int. de sociologie, 1898. M. Tarde considère que ce débat mémorable g s'est terminé par la déroule complète de l'organisme social, ■ pis» aller déoevant, branche de salut, maie pourrie, A laquelle se sont accrochés ceux qui ont jugé ne pouvoir pas sans elle jeter un ponl entre la nature et Chisloire ». Eludes de psychologie sociale, p. S.
(1) Celte orientation de l'école sociolot^ique est la plus récente. On peut lire à son sujet Favin-in, le Mouvement positiviste el la conception sociologique du mande, p. S3I et s , Goulot, Essai sur la classijicalioti des sciences, p. S15. HM. Taroe, Lebom, de Ckeei', Haukiou, DunKHEiu, entre autres, appartiennent à ce groupe de sociologues. M. B\].cki, l'Etat comme organisation coercitive de la société politique, donne cette simple Formule du but de la sociologie : ■ La sociologie classe et exjilique les faits en découvrant leurs lois générales >, p. 15. 11 explique la i tournure biologique donnée A la sociologie par le besoin d'une base Rxe d'un caractère d'exactitude scienlilîque >. Mais cet ■ échafaudage formé d'analogies plus on moins arbitraires peut être considéré, d'après lui, comme
Ainsi sur une notion générale et commune de la sociologie se greffent des conceptions particulières de celte science (1).
Maintenant que nous les connaissons, nous pouvons dégager et comprendre la méthode générale et les méthodes particulières par lesquelles on prétend l'édifier.
Si les sociétés et les phénomènes sociaux forment un ordre de choses régi par des lois, comme toutes les autres catégories de phénomènes, lois qui déterminent, au sens scientifique du mot, c'est-à-dire absolument, l'organisation, les fonctions, le développement des sociétés et les différentes manifestations de la vie sociale, cet ordre de choses régi par la nécessité, dans lequel aucune force indépendante ne vient exercer une action perturbatrice, constitue un objet de science véritable ; la sociologie est une science positive, et ses procédés ne sont pas autres que ceux de toutes les autres sciences positives, — Tel est le principe de méthode générale que tous les sociologues posent comme l'assise même de leur science.
définitivement dcmali ■. p. 9. M. Steinmetz combullant la théorie organique définit le but de II science sociale dans le même esprit : t Qu'est toute science ? dit-il. Des descriptions de faits et des découvertes de régularité dans ces faits el ri>ii de plus ; la théorie organique ne nous donne ni des lois, ni des faits ; elle remplace tout cela par des mots, des mots saas Bn et sans but i. Aanales de rinsl. iiU. de Sor. 1897, p. 305.
(1) La distinction entre les diverses écoles sociologiques que j'ai adoptée- n'est pas celle que M. Worhs en traçait presqu 'officie Ile ment à l'ouTerlure du congrès de tlnstilut de sociologie de 189S. 11 distinguai! : 1> l'école kisloriqae ne se proposant d'édifier qu'une « histoire générale du règne social > sans recherche des lois sociales ; £* l'école psychologique cherchant les lois qui régissent les sociétés dans t une psychologie agrandie de l'homme en société > ; 3° l'école orgaaiqm prétendant les trouver dans t'élude intrinsèque des sociétés, • êtres d'une espèce spéciale, analogues cependant à l'ensemble des êtres qui constituent le règne de la vie > ; V l'école saprà-orgaaiqae qui voit dans les sociétés des êtres dont des caractères ne sont pas ceux d'un organisme ordinaire ». Annales de Flntl. inf. de Soc. 1895, p. SS-6S. — Cette distinction, à mon avis, ne rend pas compte des différences quant à la méthode, qui existent entre les sociologues, et c'est pourquoi j'ai groupé sous la même qualification de nalaralieles les écoles historique, organiqae et saprà-organiqae sans méconnaître les dislances qui les séparent d'ailleurs, parce qu'elles font appel a des procédés méthodologiques communs, pour les opposer en bloc aux mécanisles, qui d'ailleurs à cûté des psychologues comprennent un autre groupe, parce que les uns el les autres dirigent leurs recherches dans d'autres voies et par d'autres procédés.
C'est ainsi que M. Worms (1) nous indique « l'observation » qui fournil « les premières données du réel », la ((classification »,qui groupe les faits, " l'induction» qui établitles lois, la (( déduction » qui tire des lois les conséquences nouvelles, comme les procédés de la sociologie.
C'est ainsi que pour M.deRoberly (2)la n description » en est un procédé essentiel ; la description qui est encore de l'observation, mais déjà une observation transformée et prolongée, « travail intermédiaire entre ia simple observation, collection des faits, et les derniers efforts de l'abstraction et de l'analyse ».
C'est ainsi'que M. Letourneau (3), moins précis, mais plus imagé, déclare « qu'il importe de baser ses efforts de généralisation sur des gerbes de faits nombreux comme les épis d'un champ 1) et que « dans une investigation sérieuse le premier devoir est d'observer et d'enregistrer les faits avec l'impartialité d'un appareil photographique, le second de les enregistrer et de les interpréter sans parti pris et en faisant au besoin litière de ses opinions ».
C'est ainsi que M. de Greef (4) espère que la sociologie pourra bientôt ne plus s'en tenir à l'observation, qu'elle disposera de « l'expérimentation •>, instrument par excellence des sciences positives, grâce à de vastes « laboratoires tant nationaux qu'internationaux » où des statistiques intelligentes seront dressées pour suivre les effets de toutes les lois et de toutes les mesures administratives.
C'est ainsi que Spencer, pour assurer l'application rigoureuse à la sociologie des méthodes des sciences positives, a consacré tout un livre « Introduction à la science sociale », à l'exposé des difficultés que cette application rencontre.
C'est ainsi que M. Duguit, répudiant la méthode déductive, nous propose comme méthode exclusive du droit constitutionnel la méthode d'observation (5).
(Il WoHMS, La Sociologie. Article de la Revae iitl. de Sociologie, 189.1, p- 12.
(Si de Roberty, La Sociologie, voir le chapitre • de la Mélliode sociologique t. notamment, p. IS, 10, SS.
(3) Létouhneji;, L'évoluHon poliliqae dans les races humaines, p. 'i,
(i) deGheef, Les lois sociahgiqaea, p. 66, 67.
(5) Dl'gl'it, Le droit conslitalionaet et la sociologie : ■ Eludions tes fails sociaux comme te physicien et le chimiste éludienl les phénomènes àf la nature, comm
Maïs nulle part ailleurs nous ne votods le pur esprit de la méthode scientifique se manifeiiter avec autant d'éclat et de précision que dans les « Règles de la méthode toctotogique » de M. Durlfheim, que je veux brièvement analyser.
M. Durkheim cherche d'abord à déterminer les « règles relatives à robservation des faits gociatuc a et sa formule est qu'il faut « traiter les faits sociaux comme des choses o, comme existant par eux-mêmes, comme objectifs; d'où il tire : i* qu'il faut « écarter de la science toutes les prénotions n c'est-à-dire les concepts de notre imagination, pour s'en tenir aux données de ]'obser\-ation ; 2* que pour mettre de l'ordre dans ses recher^ches il faut n grouper les faits par leurs caractère» extérieurs communs » ; 3* que ■ ces caractères extérieurs doivent être les plus objectifs possibles ». — M Durkheim établit ensuite les a régies relatives à la distinction du normal et du pathologique a, qui doivent permettre à la science sociale de révéler à la société la direction qu'elle doit suivre, et prend comme signe le plus objectif du normal « la conformité au type moyen ou spécifique ». — Puis M. Durkheim pose les n régies relative» à Fexpliealion des faits sociaux » elles résume dans cette idée, qu'il faut expliquer les faits sociaux par des causes sociales, non par des causes externes, ce qui fait de la sociologie yne science indépendante qui se sufBt à elle-même où tout s'établit par l'observation des faits qui conslituenl la vie sociale. — Enfin, abordant les « régies relatives à Fadminislration de la preui'e », il les résume en cette idée que « la méthode comparative ou e.rpérimentation indirecte est la méthode de la preuve en socioloa:ie » et que « la méthode des variations concomitantes est l'instrument par excellence de la recherche sociologique. » — C'est bien là le programme d'une méthode inflexiblement positive.
Observer, décrire, ciasser, induire, expérimenter même, dès qu'on en trouve te moyen, consliluentdonc les procédés géné-
1e bialocî''' iludir les phenomÈncs de la rie, el les sricDrcs soi^i»les feront bieo-
Ji'.iCii ï. depuis re minireïle. eoril dïlTrrenles elndrs que j'ai plus f:rand inlrrél ; j'aroue que je ne me suis pas aperçu qu'il mde du phvsirien. du chimisle. du biolodsle.
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raux de la méthode sociologique, procédés empruntés dans toute leur rigueur aux science» positives.
C'est par leur adoption commune que l'accord rogne parmi les sociologuesqui, tous, partent de ce principe, article de foi pour eux, que la sociologie est une science positive. Quand il s'agit, il est vrai, d'en préciser l'application, bien des dissentiments s'élèvent entre eux; ils sont loin, bien loin d'adopter les mêmes critériums pour diriger leurs observations et établir leurs classifications. Si le principe est commun, la mise en œuvre varie beaucoup. Mais je ne m'attacherai pas à ces divergences, elles sont en sothme secondaires,
La grande scission qui existe entre les sociologues s'est produite ailleurs : elle existe surtout entre le groupe de ceux que nous avons appelés les mécanîstes et celui des naturalistes.
Tandis, en effet, que les méoanistes qui s'appliquent uniquement à démêler la trame des faits sociaux, à découvrir la force qui les produit, font simplement usage de fobservalion des Jaits et de l'induction, procédés de la méthode positive, les naturalistes qui s'attachent à une œuvre infiniment plus compliquée, recourent à un appareil et à des procédés scientifiques plus complexes. Le point de départ des naturalistes se trouve, en effet, dans le rapprochement intime qu'ils ont établi entre la science sociale et les sciences naturelles. Ces sciences, ils les ont comme soudées ensemble, et cette soudure, ce rapprochement, ont eu, nous allons le voir, les plus considérables conséquences sur l'orientation de leurs travaux e| les procédés qu'ils y emploient.
Cette soudure, les naturalistes étaient portés à la faire par leurs habitudes et leurs tendances scientifiques, s'étant pour la plupart adonnés aux sciences naturelles en même temps qu'à la sociologie, et par la conception qu'ils se faisaient des sociétés, les considérant comme semblables aux organismes vivants qu'étudient les sciences naturelles. Cette soudure, nous la voyons par exemple dans Comte, qui commence par appeler la science sociale « physique ou physiologie sociale », avant d'inventer ce nom de sociologie qui devait avoir une si prodigieuse fortune ; nous la voyons dans Spencer, qui calque sa sociologie sur le plan même de la physiologie ; et nous en
trouvons encore une preuve parmi bien d'autres, dans le curieux livre de M. Espinas, « Les sociétés animales », qui forme le pont entre les sciences naturelles et la science sociale, dont on ne sait s'il appartient aux unes ou à l'autre.
De cette soudure, l'importance méthodologique est manifeste.
Si les sociétés ne sont que des organismes comme les autres ou présentent au moins avec les êtres vivants la plus frappante analogie, la méthode sociologique pourrait consister simplement dans la transcription en langage sociologique des découvertes de la biologie, dont tout le contenu pourrait, en somme, être repris et simplement remis au point pour constituer la sociologie. Les sociologues, il est vrai, ne poussent pas tous jusque-là. SiM.Novicow(l), conséquent avec lui-même, admet formellement cette conséquence de ses principes, M. Worms, un des protagonistes actuels de l'assimilation, n'admet pas que l'on puisse raisonner « par déduction » des individus par rapport aux sociétés et déclare a qu'il faut observer les sociétés directement en elles-mêmes et pour elles-mêmes, sauf ensuite à faire des rapprochements » (2).
(1) M. Novicovv, dans sa défense de la théorie organique, répondant à cette question : « Mais à quoi sert cette théorie ? », a dit expressément qu'elle était le moyen de faire de la sociologie une science exacte en en faisant le prolong^ement de la biologie. *i. Les lois fondamentales de la biologie et delà sociologie sont les mêmes parce que la seconde science est tout simplement le prolongement de la première i» . « Quand on a la conviction que les phénomènes sociaux sont le prolongement des phénomènes biologiques^ c'est dans la biologie qu'on va chercher les racines de toutes nos institutions ». Exemples : « La base de la justice est le phénomène biologique de la survivance des plus aptes ». « On discute à perte de vue sur la propriété, le capital, et la légitimité de l'héritage. Il faut chercher les fondements de ces phénomènes dans la biologie. La propriété existe-t-elle dans les corps animaux ? Si oui, elle est conforme aux lois naturelles et il faut la conserver, etc. » Annales de VInst. int. de sociologie^ 1897, p. 192 et s. Voyez dans le même sens de Lilienfeld. « La méthode organique en sociologie », Annales, 1894 p. 39 et s., notamment p. 45.
(i) WoRMS, Organisme et société. Conclusion. Ailleurs M. Worms développe sa pensée plus expressément encore: « L'organicisme, dit-il, ne se donne paç non plus comme une méthode exclusive. Les analogies biologiques ne suffisent pas pour constituer l'art social. Et j'avoue^ sans regret^ qu'elles ne suffisent pas non plus pour constituer la science sociale. Bien des phénomènes sociaux s'expliquent plus aisément en invoquant les principes de la psychologie sociale, ou ceux du matérialisme économique ; d'autres résistent jusqu'à présent à toute explication et ne peuvent être que constatés au moyen des procédés de l'investigation historique». V. La théorie organique des sociétés. Annales de l'Inst. int. de soc, 1897, p. 302. On remarquera en passant dans quelles ténèbres nous laisse
Mais si les sociologues, en général, montrent cette résen^e, qu'on ne comprend pas très bien d'ailleurs, à se servir des résultats acquis dans les sciences naturelles pour la sociologie, alors qu'ils ne font de celle-ci qu'un prolongementde celles-là, ce rapprochement n'en exerce pas moins une influence capitale sur leur méthode.
C'est ainsi que presque tousceux qui subissentl'influeucede l'école sociologique considèrent les conclusions de ces sciences, sinon comme des résultats transposables, du moins comme des moyens d'épreuve, de contrôle « pour l'interprélation des faits observés en sociologie », des arguments pour trancher telle ou telle question d'ordre social. Avant d'aborder un problème sociologique, nous les voyons étudier le problème analogue en biologie, et ne pas hésiter à appuyer sur les résultats de cette science leur démonstration sociologique {!).
C'est ainsi que toute l'école oriente la science sociale dans le sens même des sciences naturelles. L'objet de la science sociale devient dès lors une histoire naturelle des sociétés, c'esl-à-dirc l'élude e( la classihcalion de leurs espèces et' de leurs genres, la description de leurs organes et de leurs fonctions.
C'est ainsi que les cadres des différentes branches des sciences biologiques, anatomie, physiologie, pathologie, devienncTit les cadres des diverses branches de la sociologie, comme on ]ifut
cette conception de l'organisme. Quand sommes-nous dans te domaiiif de In biologie, quand dans celui de la psychologie sociale, quand sur le terrain du matérialisme économique ? Et qu'est qu'une science si disparate 7
(1) On pourrait citer de ces arguments empruntés aux sciences biologii^ups par les sociologues mille exemples. C'est ainsi que Coûte pour établir « l'harmonie entre les fonctions et les foiielionnaires » s'écarte des théories Saint-Simoniernes en déclarant qu'on « devra beaucoup respecter toute possession etFective b pour cette raison • que le meilleur organe a toujours besoin d'un apprentissa^p spé" cial J>, Si/>léme de politique posiliue, I. II, p. 339. C'est ainsi que Spe>cer tirera la conception du droit d'une considération sociologique ; u Sont seuls drisil^t véritables ceux qui correspondent au libre accomplissement d'une des fonflicins de la vie ', et en concluera que te vote n'est pas un droit parce que ii voler n'est pas une fonction indispensable de la vie *, Justice, ch. XXII, « Les Droits dits politiques •, p. 204, 2)ï. Voyez également,Pnnei>eïifesocioioji'e,p. i4:i, la juslification de l'hérédité du rang e( des fonctions par une considération pi>ri-tni>ul biologique. C'est ainsi qu'un publiciste qui n'est pas k proprement parler un sociologue, M. CH:tRLES Behoist, subissant l'influence de l'école sociologique, pour justifier le principe de la séparation des pouvoirs écrit : « Nous np nnns appuyons plus comme les publicistes du xviii" siècle sur une abslrnclinii, sur l'affirmation rationnelle, que les pouvoirs doiventétre séparés, mais sur un Tait
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s'en convaincre en se reportant au plan complet de sociologie intégrale présenté par M. Worms(l).
C'est ainsi que les procédés des sociologues deviennent essentiellement ceux des sciences naturelles : la description et la classification. L'œuvre de Spencer n'est-elle pas, en effet, une simple, mais prodigieuse description des variétés sociales, méthodiquement classées par genres, espèces et familles ?
Mais rinfluence de la soudure faite entre la sociologie et les sciences naturelles est surtout dans l'esprit même qu'elle imprimeaux sociologues naturalistes. Ils abordent lasociologie, imbus de leurs doctrines naturalistes, qui constituent dans leurs études sociales des préjugés conscients ou inconscients. Spencer, par exemple, ne fait en somme que ramener sa sociologie à la démonstration de sa grande loi d'évolution ; bon gré mal gré il faut qu'il découvre dans les transformations sociales le passage de l'homogène à l'hétérogène, la différenciation progressive, et M. Durkheim a pu justement lui reprocher de n'avoir pas su s'élever à l'impartialité scientifique en
d'observation, à savoir que les fonctions ne sont jamais bien et totalement remplies que par des organes séparés, à savoir que la confusion des fonctions et des organes est le trait caractéristique soit des animaux inférieurs, soit des sociétés primitives 9, Sophismes politiques de ce temps. Préf. p. 18. C'est ainsi que nous voyons M. de la Grasserie poussant au maximum l'application de cette idée dans un article sur le a phénomène social de la dissociation et de la concentration des partis politiques » étudier : d'abord « les phénomènes analog^ues du monde physique et biologique », et déclarer c qu'il est rare qu'un phénomène du monde social n'ait pas son correspondant dans le monde psychologique, ainsi que dans les ordres d'idées biologique, physique, chimique et mécanique », que c'est le fondement de la « théorie organique » et que « même si on n'admet pas cette théorie, il n'en reste pas moins acquis que le monde social opère comme si elle existait et que pas une de ses grandes lois ne lui est exclusivement propre ». Revue politique et parlementairet août 1899, t. XXI, p. 234.
(l)[WoRjis, Organisme et «ociV/e, p. 396. — Voici, d'autre part, les titres des chapitres dans lesquels Spencer étudie la société dans ses éléments : III. Croissance sociale ; IV. Structure sociale ; V. Fonctions sociales ; VI. Appareils d'organes ; VII. Appareil producteur ; VIII. Appareil distributeur ; IX. Appareil régulateur; X. Types sociaux et constitutions ; XI. Métamorphoses sociales. Si le mot « social » ne s'y retrouvait pas de temps en temps ne pourrait-on pas prendre ceci pour la table des matières d'un ouvrage de biologie? — M. Novicow dit expressément que l'étude des sociétés est impossible, incohérente, si on ne la calque pas sur celle de l'organisme vivant. « Si les sociétés sont des organismes il n'y a pas autre chose à faire qu'à procéder comme on le fait pour un corps animal. Il n'y a qu'à suivre la biologie pas à pas », Annales de Clnst. int. de sociologie ^ 1897, p. 190 et s., et il insiste sur ce point de méthode disant avec raison : « La méthode est par elle-même une philosophie de la science ».
se dégageant de ce qu'il appelle le8 • prénotions », c'esl-à-dire les idées que l'esprit admet par provision en quelque sorte avant leur démonstration scientifique (1).
Ce sont donc, avec toute une méthode, un esprit particulier et des tendances instinctives qui résultent, en somme, de la liaison établie e'ntre la sociologie et les sciences naturelles.
El ainsi, tandis que tous les sociologues s'entendent pour emprunter aux sciences positives leurs procédés généraux d'investigation scientifique, les accommodant seulement à l'objet spécial de leur science, les sociologues naturalistes greffent sur celle méthode les emprunts particuliers qu'ils font aux sciences naturelles. El telle est, sous son double aspect, réduite à ses très grandes lignes, cette méthode sociologique qui nous est si énergiquement vantée. Que vaut-elle ?
II. — Critique de la méthode sociologiqae dans son application à la science politique.
Une méthode se juge d'abord par sa mise en œuvre et ses résultats et puis par la confrontation théorique de ses principes aoec les exigences de la "science à laquelle on prétend la faire servir. Je soumettrai la méthode sociologique à cette double épreuve {2).
La mise en œuvre et les résultats de la méthode sociologique, je voudrais pouvoir ne les chercher que dans le domaine des
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me place. Voir p. 4S, 50, ooU.
choses politiques, qui m'intéressent tout spécialement, mais à me cantonner exclusivement sur ce terrain trop étroit et quelque peu délaissé parles sociologues, je craindrais de les mal juger.
C'est donc d'abord dans son application générale à l'étude des sociétés que je veux suivre la méthode sociologique. Nous y trouvons déjà les plus sérieuses raisons de douter de sa valeur, ou tout au moins de son efficacité.
Comment donc les sociologues appliquent-ils en fait cette rigoureuse méthode scientifique qu'ils nous vantent si fort ?
La sociologie^ nous dit-on,* est une science exacte. Quand elle cherche les lois de la vie sociale, ce doit être par une minutieuse et impartiale observation des faits entre lesquels elle établit les rapports de cause à effet par les différentes méthodes inductives, principalement par la méthode des variations concomitantes. Quand elle entreprend l'histoire naturelle des sociétés, leur classification, leur anatomie, leur physiologie, ce doit être par une vaste enquête, qui porte sur toutes les sociétés, en plongeant jusque dans les ténèbres de la préhistoire et dont le résultat est la description scrupuleuse de tous les systèmes sociaux pratiqués jusqu'à notre époque.
Admirable programme, mais qui l'applique ?
Certes, ce ne fut pas Comte, le fondateur de la sociologie, dont l'œuvre n'est qu'un immense travail d'imagination, de raisonnement abstrait, fondé sur une conception toute subjective de rhumanité, dans lequel les faits n'apparaissent jamais, et qui ne s^appuie sur aucune référence. Ce ne fut pas Comte dont M. de Greef, dans la brutalité de sa franchise, n'a pas craint de dire que, « sa grande erreur provient d'avoir renoncé aux procédés inductifs, qui sont la condition sine qua non de toute généralisation objective », et que « ses ailes d'Icare le transportent à des hauteurs vertigineuses » d'où il « tombe finalement dans les flots incohérents d'un subjectivisme sentimental, où il s'engloutit » (1).
(1) DE Greef, Les lois sociologiques, p. 74, 442. Voir également le jugement de M. DuRKHEiM sur les infidélités de Comte à la méthode sociologique : « Quand, sortant des généralités philosophiques, il tente d'appliquer son principe et d'en faire sortir la science qui y était contenue, ce sont des idées qu'il prend pouf objet d'étude », les Règles de la méthode sociologique, p. 25.
Ce ne fut pas Spencer lui-même qui, sans doute, accumule des milliers de faits; mais qui exploite presqu'exclusivement le fonds des sociétés sauvages, d'après les données si problématiques et toujours incontrôlées des voyageurs, dont on a dit avec raison que c'était « une mine au minerai bien impur » (1) ; qui rapproche arbitrairement les sociétés sauvages, les républiques antiques de la Grèce, les sociétés politiques du moyen âge ; qui néglige presqu'absolument tout le moderne, tout le civilisé, en somme tout le véritablement connu ; dont Tenquête, tapageuse parla singularité des noms de peuplades sauvages qu'elle lance dans la circulation scientifique, est en définitive, et cela est fatal, considérablement incomplète et tout à fait dénuée de critique.
Et les disciples ne sont pas plus fidèles à la méthode que les maîtres; on peut prendre un livre quelconque de sociologie, on éprouvera, après les intransigeantes déclarations de principe des préfaces, en abordant l'œuvre même, une cruelle déception.
Voici, par exemple, de M. Letourneau, Uévolution politique des races humaines. Où sont « les gerbes de faits nombreux comme les épis d'un champ », bases de tout « essai de généralisation » ? En quatre cents pages, toutes les sociétés humaines sont passées en revue. En quatre pages, la « royauté féodale » et « le rétablissement de la royauté centralisée », en cinq pages, « le mouvement communal », en trois pages, « les origines du régime parlementaire » nous révèlent leurs mystères, et l'auteur s'arrête laissant « en dehors de son enquête les temps modernes que tout le monde connaît » (2), Où est l'exactitude des faits, base de toute science ? L'auteur parle du référendum et nous le présente dans un historique singulier comme « usité jadis à Athènes, puis chez les Anglo- Saxons et de nos jours même dans quelques Cantons suisses » (3). Et trouvons-nous « l'impartialité d'un appareil photographique » dans cet aperçu sur nos Constitutions, d'après lequel la fantaisiste Constitution de 1793 serait « la meilleure de nos Constitutions » (4), appréciation que peut
(1) Tarde. Les transformations du droite p. 7.
(â-3-4) Letourneau, V Evolution politique dans les races humaines, p. 461, 541.
66 CHAHITHE II
seule expliquer un parti-pris politique particulièrement aveugle.
Prenons encore les livres de M. Tarde, œuvres éminentes d'un esprit développé par la connaissance de toutes les sciences, d'une lecture parfois difficile mais toujours attachante, œuvres toujours pleines de points de vue originaux. Ce ne sont pas des faits particuliers, établis par une observation scientifique scrupuleuse, rattachés entre eux par les procédés stricts de la méthode inductive que nous trouvons dans ces démonstrations des grandes lois sociologiques d'Imitation, d'Adaptation et d'Opposition ; nous n'y rencontrons que des aperçus généraux, des réflexions, des faits historiques très largement rappelés et le plus souvent interprétés d'après la tradition courante, sans mise en œuvre d'un système scientifique précis.
Sociologues métaphysiciens comme Comte , sociologues naturalistes comme Spencer, sociologues anthropologistes comme M. Letourneau, sociologues psychologistes comme M. Tarde, sont donc, autant les uns que les autres, infidèles aux règles de la méthode quand il s'agit non plus de faire un manifeste retentissant, mais, ce qui est infiniment plus difficile, une œuvre positive (1). A^ous voyons donc, qv^en somme, cette fameuse méthode sociologique n'est jamais appliquée et nous avons le droit de demander quelle confiance peut inspirer une méthode que ses adeptes ne proclament que pour la trahir.
A quels résultats d'ailleurs les sociologues arrivent-ils ? Je n'ai pas, on le comprend, la prétention d'analyser ici toutes leurs œuvres. Pour juger leur méthode il me suffit, je crois, de montrer à quelles irréductibles contradictions sur chaque question capitale ils ont abouti.
(1) Si Ton trouvait ces appréciations trop sévères, je renverrais aux aveux autrement durs à entendre d'un sociologue sincère, qui, au Congrès de 1895, considérant « qu*en famille il était permis de laver son linçe sale », déclarait que les sociologues parlant trop du « caractère de leurs recherches, de ce qu'ils vont faire, oublient de faire leur science >. qu'ils versent dans « les grandes constructions anticipées, les hypothèses générales, les aperçus originaux nullement prouvés », que « tel livre de sociologie d'un auteur bien connu contient une quantité de lois sociologiques en quelques pages, naturellement sans ombre de preuves » ; que « la technique des sociologues ne vaut pas grand chose > et que pourtant c c'est la bonne technique qui fait la bonne science ». Steikmetz, Quelques mots sar la méthode de la Sociologie» Annales de V Institut, 1895, p. 79 et s.
CRISâ DE LA SCIENCE POLITIQUB Q7
Quel est tesubstralum de la sociologie? — Lessociétés, répondent en chceur les sociologues. Mais pour les uns cela veut dire seulement les sociétés humaines, pour d'autres cela veut dire les sociétés animales aussi et pour d'autres encore les individus eux-mêmes qui ne sont que des sociétés. Mais, sociétés, cela encore signifie organismes vivants, identiques à ceux que nous considérons comme les seuls êtres vivants ou bien, cela représente quelque chose de non défini, qui n'est pas à vrai dire un être vivant, mais qui est régi par les mêmes lois que les êtres vivants. Ou enfin ce vocable ne désigne que le milieu dans lequel les phénomènes sociaux se produisent ; et ainsi le chœur se change en une singulière cacophonie.
Quel est l'objet, le but de la sociologie? — Une histoire naturelle des sociétés, répondent les uns : l'étude de toutes celles qui ont existé, sans négliger la préhistoire, leur description et leur classification et l'analyse de leurs organes, et l'exposé de leurs fonctions, et la découverte de leur évolution passée et à venir. Une simple étude des faits sociaux et des forces qui les engendrent et des lois qui les régissent, opposent les autres.
Il y 8 évolution des sociétés, quelle est-elle? — Pour les uns, pour Comte et Spencer, par exemple, l'évolution est unique, partout la même, produit d'une force innée qui agit au sein de toutes les sociétés, même quand les océans les séparent pendant des milliers d'années, cette évolution universelle fait traverser à tous les groupes sociaux les mêmes phases et les conduit au même terme. Pour les au très, et parmi eux au premier rang pour M.Tarde, le dogme de l'évolution unique, « unilinéaireit,est une chimère : chaque groupe social évolue, mais d'après ses tendances propres, suivant une courbe qui lui est particulière {!).
La sociologie étudie les faits sociaux ; qu'est-ce qu'un fait social ? — Pour Comte et Spencer on peut dire que ce qui est social ce sont « les propriétés collectives des sociétés ». Pour
(1) M, TaUdB ne fail guère dans son livre Les Transformaliaita da droit qu« soulenir celte thèse, « l.c transformisme, dit-il. ayant pris naissaoce chez des OBluralisles, non chez des sociologoes. se persuade trop aisément qu'évolution signifie reproduction en exemplaires mulliples de phases prédéterminées analo- 1 individu végétal ou animal. II ne lui vîenl pas i le langue, d'une religion, d'un corps de droit, tout
68 CflAPlTKE II
M. Tarde, « le caractère constant du fait-social quel qu'il soit », c'est « d'être imitatif » et « ce caractère est exclusivement propre aux faits sociaux » (1). Pour M. Durkheim, le caractère du fait social, c'est d'être le produit d'une contrainte. « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure » (2). Pour M. Goblot, le fait social est celui qui constitue un élément de solidarité, ou la sociologie pour lui, « c'est la science des services en général, gratis aussi bien qu'échangés » (3). Enfin le plus grand nombre « emploie couramment cette qualification pour désigner à peu près tous les phénomènes qui se passent dans l'intérieur de la société pour peu qu'ils présentent avec une certaine généralité quelque intérêt social w (4).
Il y a des faits « sociaux »; quelle est la force profonde qui les produit ? — Les uns, les psychologues, MM. Le Bon et Tarde au premier rang chez nous, expliquent tout par l'intérieur, par les individualités, par leurs tendances psychologiques. « L'action d'une personne en puissance sur une autre personne en puissance, action qui a pour effet de les réaliser toutes deux, voilà, dit par exemple M. Tarde, le fait social élémentaire perpétuel et universel » (5), et l'on sait que pour lui l'Imitation, l'Adaptation, l'Opposition forment en quelque sorte la Trinité des
en étant aussi conforme au déterminisme universel que la croissance d'une graminée pourrait bien être tout autrement orig^inale et unique en soi », p. 9. «( En résumé, écrit-il encore en tête de son chapitre final, les études qui précèdent nous ont permis de constater que dans aucune des branches du droit ne s'applique la thèse de l'uniformité d'évolution », p. 166. Voir cette thèse reprise par M. Tarde : « Etudes de psychologie sociale », La Sociologie, p, 54 et s.
(1) Tarde, Le8 lois sociales, p. 37. Dans ses Etudes de psychologie sociale M. Tarde affirme de nouveau que l'imitation est la force constitutive de l'ordre social, et que tout acte social est un acte imitatif. Après avoir rappelé que toute science suppose « des répétitions qui lui sont propres », p. 42, il se demande « quelle est la répétition proprement sociale ? » et répond : « C'est l'imitation, c'est l'impression mentale à distance par laquelle un cerveau reflète en un autre cerveau ses idées, ses volontés, même ses manières de sentir».
(2) Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, p. 19. On peut suivre le débat entre M. Durkheim et M. Tarde, dans l'étude de celui-ci : Les deux éléments delà sociologiey Lecture faite au premier Congrès international de sociologie, 1894, Annales, 1894, p. 895,
(3) GoBLOT, Essai sur la classification des sciences, p. 214.
(4) Durkheim, Z/C« Règles de la méthode sociologique, p. 5.
(5) Tarde, Annales de l'inst. int. de sociologie. 1897, p. 239.
forces essentielles dont la résultante est l'action sociale (1). Les autres, et M. Durkheim s'est mis à leur tête, déclarent « la nature du fait social irréductible aux faits purement psychiques », « les faits sociaux ne pouvant être expliqués que par les faits sociaux» (2), et c'est donc pour ces auteurs par une force sociale spontanée, indépendante des forces individuelles, contraignante à leur égard, que la vie sociale s'entretient.
Ainsi, sur tous les points^ entre les sociologues^ nous ne voyons qu^ oppositions, batailles^ explications contradictoires : il y a presqu' autant de sociologies qù!il y a de sociologues (3).
(1) C'était la conception de Stuart Mill, qui, sans être de Técoîe sociologique, n'en a pas moins étudié avec une grande pénétration la science sociale pour déterminer la méthode qui pouvait lui convenir {Système de logique dèductiue et inductive,l. VI, « de la logique des sciences sociales» : « Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes delà nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent être régis aussi par des lois fixes, conséquences des précédentes », t. II, p. 466. L'esprit psychologique de MM. Tarde et Le Bon se révèle dans le titre même de leurs ouvrages : Les Lois de limitation, l'Opposition universelle, Etudes de psychologie sociale, Lois psychologiques de révolution des peuples, etc. M. Tarde se défend du reproche qu'on lui a adressé « d'avoir absorbé la sociologie dans la psychologie individuelle ». Mais pour donner*l*idée fondamentale qu'il se fait de la sociologie, il dit : ce La psychologie collective, telle que je l'entends, la sociologie véritable d'après moi, ce n'est rien de mystérieux, quoique ce soit quelque chose de très différent de la psychologie ordinaire. Elle étudie, non les phénomènes du moi isolé, mais ceux du moi dans ses rapports avec d'autres moi. Ce sont là deux sciences bien distinctes ». Nous voyons donc que la sociologie, pour lui, c'est une psychologie, et nous pouvons ajouter que c'est la psychologie ordinaire, car la psychologie, c'est la science du moi complet, dans toutes ses conditions, dans ses rapports avec les «c autres moi » comme dans son activité purement individuelle. (La théorie organique des sociétés par M. G. Tarde, Annales de VInst, intern. de sociologie, 1897» p. 257, 258). Spencer qui ne fait pas partie de ce groupe de sociologues admet également parmi les c facteurs des phénomènes sociaux » les « caractères émotionnels », « l'intelligence », les tendances de l'esprit de « l'homme individuel » ; il leur consacre tout le premier volume de ses Principes de sociologie sous le titre de : Données de la sociologie.
(2) Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, p. 120 et s. Comte que M, Durkheim range parmi les psychologues semble se rapprocher de cette conception par l'idée qu'il se fait de l'Humanité, du Grand Etre, qui comprend «l'ensemble des êtres humains, passés, futurs et présents >, au sein duquel il y a f une vraie coopération à l'existence commune », et dans lequel « les vivants sont toujours, et de plus en plus, et nécessairement gouvernés par les morts, loi fondamentale de Tordre humain », Catéchisme positiviste, deuxième entretien.
(3) Je sais bien que certains sociologues, M. Worms tout particulièrement, et c'est son rôle de secrétaire général d'un Institut qui groupe des savants à idées très contradictoires, (voir son rapport sur « les diverses conceptions de la socio-
Dira-t-on, pour expliquer cet étal de choses, que la sociologie est bien jeune, que, n'étant qu'à ses débuts.elle tâtonne encore? Mais les hommes très considérables, les penseurs et les savants de premier ordre, qui s'y sont appliqués, ont eu, j'imagine, la prétention de faire autre chose que des ébauches et de n'être pas de simples essayistes. D'ailleurs il y a plus de 50 ans que fa sociologie se présente comme une science constituée et ce n'est plus là, même pour une science, la première jeunesse.
Ëh bien ! si la sociologie est dans cet état extraordinaire de division, si sur aucune question, si capitale soit-elle, il n'y a accord, une conclusion s'impose. Celte anarchie ne peut venir que du défaut d'une méthode sûre ou d'une méthode praticable. C'est la méthode qui, orientant irrésistiblement vers un but unique les esprits, disciplinant leurs travaux par ses règles précises et inflexibles, substituant au sens particulier et variable de chacun le critérium scientifique, universel et invariable, faitl'unité de la science. Quand dans une science sur les questions capitales on trouve d'irréductibles divergences, quand sur aucun point il n'y a rien d'acquis, de définitif, d'incontesté, on peut dire qu'il n'y a pas science constituée el que c'est par défaut de méthode. Du jour où Lavoisier eut jeté les bases de la méthode chimique, tous les efforts des chimistes devinrent convergents, leurs travaux firent corps et progressivement, mais sûrement, développèrent leur science dans l'unité et l'harmonie.
L'état anarchique de la sociologie constitue donc contre la valeur de la méthode sociologique une seconde et grave présomption.
Mais, abandonnons le terrain de la sociologie générale et suivons cette méthode, dont je cherche à apprécier la valeur au point de vue de la science politique, dans ses applications sur le domaine politique, en examinant les résultats auxquels elle est parvenue. Quels enseignements va-t-elie nous donner ? Ici encore nous ne la verrons aboutir qu'au vague, à la confusion, et à la contradiction.
loçic », AnnaUt de l'Inst. int. de aociot., 1895), se sonl efforcés de ramener à
sonl efforts stériles, et le Congrès de l'Institut en 18W7, sur l'importante question de rorgaaiEine, moDlra à DU tes antagonismes radicaux qui les divisent.
Lui demanderons-nous la loi ou le sens de l'évolution politique générale des sociétés ? — Spencer retrouvant dans le cours des choses politiques sa loi fatidique du passage de Thomogène à Thétérogène nous donne cette formule : « différenciation progressive des pouvoirs », et il faut avouer que c'est là une indication bien peu précise. M. de Lilienfeld, nous déclare (( qu'il n'y a pas de loi d'évolution des formes politiques » (1). Et M. Tarde de son côté, qui écrit un chapitre spécial, « la loi des transformations politiques », au titre bien alléchant, pour renoncer à trouver « la formule élégante et simple des transformations du pouvoir, le verset réglant d'en ha:ut la procession des phénomènes de gouvernement » (2), n'atteint pas davantage à la précision dans cette série de conclusions fragmentaires : que « les transformations comme les déplacements du pouvoir dépendent en définitive d'initiatives individuelles vulgarisées » (3), que « les pouvoirs divisés d*abord se sont centralisés, pour se diviser de nouveau, mais d'accord entre eux » (4), que « si le passage de l'aristocratie à la .démocratie est une pente de l'histoire bien accusée,.., il y a aussi parfois des mouvements en sens inverse qui doivent poser des problèmes insolubles aux sociologues partisans de Tévolutionisme linéaire » (5), que la loi n'est pas la différenciation progressive, mais « la substitution d'une diversité logique à une diversité illogique » (6). Ne serait-ce pas là, suivant le jugement de M. Tarde lui-même sur ses adversaires, « vérités vagues et demi-profondes, qui n'atteignant rien d'essentiel font miroiter à l'esprit déçu l'illusion d'avoir expliqué le fond des choses » ?
(1) Paul de Lilienfeld : « Y a-t-il une loi de révolution des formes politiques?», Annales de VInst. int. de socioLy 1895, p. 235 et s. La conclusion assez inattendue est qu'il n'y a pas de lien entre révolution politique et le progrès des sociétés, c La succession des différentes formes politiques ne saurait servir de point de départ et de base pour déterminer rév^)lution, soit progressive, soit régressive de la société », p. 240 ; « il n'y a pas de loi de l'évolution des formes politiques », p. 246.
(2-6) Tarde, Les transformations du pouvoir, p. 190, 193, 200, 214, 225, 226. Non moins lâches et flottantes sont les conclusions d'une étude de M. Starke sur «les lois de l'évolution politique », ^l/ina/ei rfe l'Inst. int. de sociologie^iS^T, p. 341 398 : car, de savoir : l'' que « Les tâches politiques ont toujours été les mêmes et le sont restées, tandis que les moyens de les résoudre sont autrement variables » ; 2® que '< le pouvoir politique est toujours d'un caractère représentatif » ; 3° que t le représentant de la communauté se transforme en un seigneur et maître it ; 4» que
72 CHAPITRE n
Plus modestes demanderons-nous aux sociologues, sinon la loi générale de révolution politique, du moins quelques pronostics pour l'avenir ? — Le pronostic c'est la pierre de touche des sciences exactes munies d'une sûre méthode ; la science des sociologues n'y résiste pas. L'un voit dans Tavenir un âge d'or « où les criantes inégalités pécuniaires de notre temps seront inconnues », « où le gouvernement sera réduit au minimum », où Ton ne rencontrera plus « les sauvages penchants que nous ont légués les cannibales nos ancêtres » ; il est vrai que l'auteur a soin de nous prévenir que « ce régime est loin dans les profondeurs de l'avenir » (1). Comte plus précis et plus prochain dans ses prévisions entrevoit à l'aurore du siècle qui vient une Europe divisée en petites républiques, grandes au plus comme le Portugal, formées d'une grande ville entourée de sa banlieue économique (2j. Spencer à la veille de 1870 ne croit plus à la guerre, mais à la veille du mouvement centralisateur et socialiste, il croit à TafFranchissement de l'individu vis-à-vis de l'Etat. Il est vrai que pour ce qui est des formes politiques, il s'aventure moins et ne prévoit que le règne « de la volonté commune » par le régime représentatif susceptible d'ailleurs d'organisations très diverses (3). — Qui ne voit Finanité, pour cause de vague, d'imprécision et de condamnation par les faits, de pareils pronostics (4) ?
Mais peut-être faut-il abaisser encore nos prétentions et ne
« le pouvoir politique est toujours exploité par son propriétaire comme moyen dans la concurrence économique • : 5® que « le pouvoir politique se trouve toujours entre les mains de ceux qui réalisent par leur activité les possibilités économiques du pays », tout cela ne nous avance pas à grand chose, et ne nous donne pas pour la pratique d'orientation positive.
(1) Letourneau, L'évolution politique dans les races humaines, p. S42, 548.
(2) « Dans Tordre final, les Etats occidentaux n'auraient pas une étendue normale supérieure à celle que nous offrent maintenant la Toscane, la Belgique, la Hollande, et bientôt la Sicile, la Sardaigne, etc. ». (c Avant la fin du xix^ siècle, la République française se trouvera librement décomposée en 17 républiques indépendantes formées' chacune de 5 départements actuels ». « Une population d'un à trois millions d'habitants, au taux ordinaire de 60 par kilomètre carré, constitue en effet, l'extension convenable aux Iitats vraiment libres ». A. Comte, Caté' chis me positiviste, p. 301, 302.
(3) Spencer, Principes de sociologie, t. III, p. 8ô0.
(4) Un sociologue de bonne foi, M. Bernes, reconnaît « qu'il faut admettre, qu'il y a des irrégularités en matière sociale, que les lois sociologiques, établies sur l'analyse des faits passés, ne sont point des lois exactes et exhaustives, mais n'ont qu'une valeur d'approximation, enfin que les prévisions sûres ne peuvent
demander aux sociologues que Torientation générale de la politique? Des tendances contradictoires nous divisent : esprit de progrès et esprit de conservation, libéralisme et autoritarisme, individualisme et socialisme. Entre ces courants contraires les pilotes politiques se dirigent difficilement. Si les sociologues pouvaient leur donner une direction générale, éclairer leur route même d'une lumière diffuse, leur service ne serait certes pas négligeable. Pouvons-nous y compter?
Progrès ou conservation ? — L'un et Tautre, dit la sociologie. (( Les doctrines progressistes comme les doctrines conservatrices peuvent à des degrés divers s'autoriser de Thistoire naturelle. » «Si les sociétés sont des êtres naturels et artifificiels on ne saurait du jour au lendemain tout changer arbitrairement. » Mais « est-ce à dire que les révolutions soient par là absolument et universellement condamnées ? Non. Il y a des circonstances où un organisme languissant et malade ne peut être sauvé que par une révolution physiologique, par une crise, par un accès de fièvre bienfaisant, par une réforme brusque et radicale d'un genre dévie qui le condamnait à mort.» (1) — 'Ainsi M. Fouillée résume-t-il les enseignements de Técole sociologique, et on avouera que la lumière qui s'en dégage n'est pas aveuglante.
Liberté ou autorité ? — Comte rêve d'une domination rigoureuse de Télite intellectuelle, d'une papauté scientifique, conduisant le troupeau humain pour son plus grand bonheur vers l'idéal révélé par la science ; il voit dans le tzar « le seul chef temporel vraiment éminent, dont notre siècle puisse s'honorer, qui tout en faisant avancer son immense empire, autant que le comporte sa situation actuelle, le préserve avec une énergique sagesse, d'une vaine fermentation » (3); il salue le coup d'Etat de 1852 qui ramène la France à la dictature, sa véritable tradition, « heureuse crise qui vient d'abolir le régime parlementaire et d'instituer la république dictatoriale, double
être obtenues ici que si l'on s'en tient aux généralités et dans des limites assez restreintes ». Programme d'un cours de sociologie. Revue int. de sociologie, 1895, p. 986.
(1) Fouillée, La Science sociale contemporaine. Conséquences politiques de l'organisme contractuel, p. 132.
(2) Comte, Système de politique positive y t. IV, p. 257.
(3) Comte, Catéchisme positiviste^ préface de la l" édition; 2* édition, p. 5.
74f CHAPITRE lï
préambule de toute vraie régénération » (1). Huxley ne voit dans les sciences naturelles que des leçons de despotisme. Mais Spencer en tire le plus intransigeant libéralisme, l'abstention du pouvoir laissant les individus développer leurs facultés en pleine indépendance (2).
Individualisme ou socialisme ? — Toute Técole socialiste prétend s'inspirer de la sociologie, c'est au nom de la science sociale qu'elle condamne l'état de fait de la société actuelle auquel elle veut substituer un état scientifique ; c'est dans le langage sociologique qu'elle fait entendre ses revendications et c'est là quelle puise cet appareil scientifique qui exerce sur certains esprits une fascination véritable. Mais une école adverse, celle de Le Play, ne prétend pas moins énergiquement trouver dans la science sociale les fondements d'une doctrine éminemment individualiste ; et ce sont les lois naturelles de la concurrence vitale, delà sélection qui font de Spencer l'apôtre outrancier d'un individualisme qui proclame bienfaisant Técrasement des forts dans la libre concurrence des individus ; et ainsi les partisans les plus convaincus de la théorie organique se rangent quelquefois parmi les adversaires les plus déterminés de l'extension des attributions de l'État (3).
En définitive y dans le domaine politique^ à toute question^ même sur Porientation générale des sociétés^ la sociologie a deux réponses : elle dit oui et non ; au total elle ne dit rien (4).
(1) Comte, Système de politique positive^ t. II, préface, p. 44. Catéchisme positiviste^ préface 1" édition ; 2« édition, p. 12.
(2) Spencer, tout son livre L* individu contre l'Etat. M. Novicow de son côté tire de la théorie organique des conclusions libérales. 11 ne voit pas dans le cerveau un « despote omnipotent ». « Commandez à votre cœur d'avoir toujours le même nombre de pulsations, commandez à vos poumons de ne pas se laisser envahir par les microbes pathogènes, commandez à un os brisé de se resouder immédiatement. Tout cela sera absolument vain. Le cerveau ne sera pas obéi. » Il conclut: « Où donc est cet épouvantable despotisme dont parle Huxley ? Et pourquoi l'identification du corps social au corps animal doit-il nous faire perdre le dernier atome de liberté ? », La théorie organique des sociétés, Annales de VInst. intern. de sociologie, 1897. En même temps que la division parmi les sociologues, cette citation indique la faiblesse de leur argumentation.
(3) Novicow, ihid.s p. HS. « Le cerveau est un monarque qui cherche tous les jours à gouverner le moins possible. Il n'a qu'une visée : restreindre le champ de son action. Il nous donne un magnifique exemple de libéralisme. Si les gouvernements faisaient comme le cerveau, notre prospérité augmenterait beaucoup plus vite qu'elle ne le fait actuellement ».
(4) M. René Worms, il est vrai, a cherché à défendre la sociologie, et particu"
Les résultats de la méthode sociologique dans le domaine politique ne sont donc pas pour nous rendre notre confiance en elle déjà si ébranlée. En résumé la première épreuve de la méthode sociologique, la critique de sa mise en œuvre et de ses résultats, semble accuser sa très grande impuissance (1).
Mais comme on pourrait être tenté d'invoquer à sa décharge, soit la nouveauté de son emploi, soit Tinsuffisance de ceux qui ont prétendu s'en servir,pour écarter une condamnation immédiate et demander un délai lui permettant de faire ses preuves, nous devons la soumettre à notre seconde épreuve et confronter ses principe^ avec les conditions et les exigences de la science politique. « La méthode sociologique convient' elle y étant donnés ses procédés, à la science politiquCy étant données ses conditions et ses exigences ? », telle est la question précise et définitive que nous devons trancher.
Quelles sont donc les exigences de la science politique ? — Si la science politique n'était que la science du passé et du présent, et si elle ne consistait qu'en une exposition et une
lièrement les partisans de l'organisme contre le reproche de contradiction: « Si la théorie organique, nous dit-il, mène les uns au libéralisme, les autres à l'autoritarisme, c'est qu'elle fait voir dans les sociétés à la fois le côté décentralisation et le côté concentration (les divers esprits retenant l'un plutôt que l'autre suivant leurs préférences personnelles) ; c'est donc qu'elle renferme à la fois les deux aspects de la vérité, c'est qu'elle est large et cotapréhensive, eomme la réalité sociale elle-même ». La théorie organique des sociétést Annales de VInst. intern. de Sociologie, 1897, 301. Thèse singulière — il suffit donc que deux doctrines soient soutenues pour que la vérité soit un compromis entre elles — et ce sont donc des préférences personnelles, qui dictent leurs conclusions à des savants, comme spencer et Huxley en une science qui se dit pqsitive.
(1) On comprend ce jugement de M. F. Brunetière sur les efforts de l'école sociolojSfique. « Le progrès qu'on avait cru faire en soudant les sciences morales aux sciences naturelles n'a pas été du tout un progrès, mais au contraire un recul », Après une visite au Vaticant, Rev. des Deuœ-MondeSy le janv. 1895, p. 104. Et l'on se demande ce que pensent aujourd'hui ceux qui témoignaient il y a quelques années une si belle foi en la sociologie, comme M. Duguit, par exemple, écrivant : « Le moment viendra bientôt oii les lois sociologiques seront aussi nettement formulées que les lois physiques et les lois biologiques ». c Qu'on accorde à la sociologie quelque crédit et dans un avenir prochain la connaissance intime des lois sociales nous permettra de formuler des prévisions certaines et à longue échéance », Le droit constitutionnel et la sociologie, Revue int. de l'Enseignement, 1889, t. XVIII, p. 409, 494.
explication pure et simple de ce qui a été et de ce qui est, la méthode sociologique avec l'observation, la description et l'induction pourrait peut être suffire. Mais cette conception de la science politique serait insuffisante et tronquée. La science politique ne peut être purement descriptive et explicative de ce quia été et de ce qui est. Les institutions politiques, en effet, ne sont pas choses abstraites, elles n'existent pas pour ellesmêmes, ce sont choses instituées pour la vie, elles ont une fin qu'elles doivent remplir, et, par suite, les étudier sans les rapprocher de leur fin, sans voir si et dans quelle mesure elles y satisfont, sans les qualifier en valeur, c'est ne pas les connaître. Les institutions politiques encore, faites pour des sociétés en perpétuelle transformation, sont destinées à se transformer pour s'adapter à des milieux nouveaux et aussi à se perfectionner, et, par suite, les étudier sans se soucier de leurs transformations et de leurs améliorations, en se cantonnant dans le passé et le présent, c'est encore en faire une étude insuffisante et mutilée.
La science politique ne peut donc pas se borner à la description du passé et du présent, elle ne peut pas n'être qu'explicative et descriptive^ elle doit apprécier le présent^ elle doit aussi se tourner vers F avenir et inventer.
Il est vrai qu'on dénie quelquefois à la science politique ce rôle utilitaire pour en faire l'attribut de /'aW politique. « La pratique a engendré l'art, il a fallu aux hommes des règles de conduite ; ce fut l'origine de la morale, du droit, de la politique, de l'économie politique, ensemble de préceptes qu'on nomme improprement des sciences » (1), écrit M. Worms, qui ailleurs dit encore du droit, de l'économie, de la politique pratique qu'ils «ne constituent pas des sciences étudiant ce qui est, mais des arts cherchant àétudierce qui doit être » (2). Mais je ne puis admettre cette conception étroite de la science
(1-2) Worms, La Sociologie, Rev. int. de Soc., 1893, p. 4. Organisme et société, p. 397. Voir égalemenl de M. Worms : « les diverses conceptions de la sociologie », Annales de Vinst. intern. de sociologie, 1895, p. 52, 58. De même M. Beaurix Gressieh définit l'art « l'ensemble des procédés et des règles, la méthode, à l'aide desquels un sujet peut arriver à la réalisation d'un but ou d'une série de buts successifs se conditionnant les uns les autres », Bev. int, de Soc., 1897, p. 429. Le critérium de l'art est, non le caractère des v procédés, règles et méthode » employés, mais le caractère finaliste, utilitaire des recherches. De même M. Duguit écrit :
comme notation simple et exclusive de ce qui est, excluant sa qualification en valeur et la recherche de ce qui doit être. La limite de la science n'est pas au point où les préoccupations pratiques de valeur et d'opportunité entrent enjeu. Quand un ingénieur, pour la construction d'un ouvrage, en imagine le système, en combine les organes d'après les efforts qu'ils auront à supporter, quand un chimiste cherche à obtenir un produit répondante certaines exigences, un acier par exemple de certaine qualité, bien que ce soit une préoccupation utilitaire qui les inspire et qu'ils recherchent ce qui doit être et non ce qui est, ils font œuvre de science, ils demeurent dans le domaine de la mécanique et de la chimie pures. Gomme nous aurons l'occasion de le dire tout à l'heure, ce n'est pas le but que l'on veut atteindre, c'est la méthode, qui distingue l'art de la science.
La science politique doit donc être capable d'apprécier les institutions présentes et de résoudre le problème de leurs transformations (1). Mais c'est devant ces exigences de la science politique que se révèle et à divers points de vue l'insuffisance radicale de la méthode sociologique.
Les sociologues cherchent-ils à résoudre le problème de ravenir ? quel n'est pas le vague, l'insuffisance de leurs réponses !
A rheure présente un malaise profond tourmente les États civilisés, le parlementarisme, d'une part,de son mouvement propre, tend à s'exagéreret à dégénérer en un régime conventionnel, dans lequel une assemblée unique exercerait même le pouvoir exécutif, et, d'autre part, la pression des circonstances externes tend à la restauration du principe d'autorité par l'indépendance et la consolidation du gouvernement, et encore le mouvement démocratique va vers une participation de plus en
« La science détermine les lois nécessaires qui régissent les phénomènes. L*art est un ensemble de procédés tendant à atteindre un but donné y>, Le droit constitutionnel et la sociologie, Revue ini. de V Enseignement ^ 1889, t. XVIII, p. 501.
(1) M. DuGUiT, en contradiction avec lui-même, (voir la note précédente), a défini le droit constitutionnel « l'étude systématique des faits relatifs à l'origine de l'Etat, à son développement dans les sociétés anciennes et à sa forme dans les sociétés contemporaines, dans le but de déterminer son organisation dans les sociétés futures ». /6irf., p. 485. Le but de la sciencç politique c'est Vorganisation de l'avenir.
Ï6 GHAPITHB II
plus grande des citoyens aux affaires publiques par diminution et subordination des pouvoirs constitués. — Que vont devenir les institutions de TEtat moderne dans ce conflit de forces profondes contraires ? — Interrogeons-nous sur ce problème les sociologues, Spencer, par exemple, qui envisage, nous le savons, ce problème des formes politiques futures? Il nous prédit « à une époque plus ou moins éloignée» le règne « de la volonté commune ». Mais quels en seront les moyens de réalisation ? « Il y a, nous dit-il, diverses organisations par lesquelles le consensus géuévdA de sentiment et d'opinion peut se manifester et s'exprimer activement, et c'est bien plutôt par convenance que par principe que Tune de ces organisations sera adoptée de préférence aux autres. » Et si nous lui posons la question de Tunité ou de la dualité du pouvoir législatif, de l'élection de ses membres, de l'origine du pouvoir exécutif, « ce seront, nous dit-il encore, les antécédents de la société... les difl^érences généalogiques qui conduiront à une solution plutôt qu'à une autre ». A quoi, craignant sans doute de s'être compromis, il se hâte d'ajouter : « l'avenir amènera des arrangements politiques imprévus à côté des choses prévues » (1).
Voilà le vague et l'imprécision des réponses de l'école sociologique. Mais le plus grave c'est que ce vague et cette impression sont les résultats forcés de la méthode. Cherchant à tirer ses prévisions de l'observation du présent, en lequel se trouvent les causes qui engendreront l'avenir, comme par leur nombre infini ces causes échappent à l'analyse, la sociologie ne peut fournir, pour demeurer dans la rigueur de la science positive, que de très vagues indications. Ce qu'elle indique, ce sont les éventualités générales que les grandes causes, générales aussi, actuellement agissantes et discernables, ont toute chance de réaliser. Quand un trop grand nombre de causes agissent à la lois, même là où règne un déterminisme absolu, la prévision de ce qui n'est pas très général est scientifiquement impossible. Et c'est ainsi que la météréologie, science positive, se limite à des prévisions si prudentes, et c'est ainsi, pour reprendre un exemple classique, qu'aucun physicien nes'aven-
(1) H. Spencer, Principes de sociologie, t. III, p. 860, 868.
turera à dire la place où tomberont tes différentes pierres d'un mur que Ton abat, bien que la chute de chacune d'elle soit régie par les lois absolues de la pesanteur. La complexité des phénomènes déroute les prévisions des sciences les plus exactes. Les phénomènes sociaux sont d'une complexité infinie. Stuart Mill dans sa Logique^ ne cesse d'insister sur ce point et y voit Técueil de la méthode inductive proprement dite (1). Et c'est pourquoi, devant le problème de l'avenir, la méthode socioloffique, quand on veut demeurer fidèle à ses principes rigoureux, nous laisse impuissants, condamnée qu'elle est à un vague, qui lui enlève toute valeur pratique (2).
Mais il y a plus, la méthode sociologique, devant ce problème de Tavenir, se trouve désarmée absolument, parce que ce problème ne se pose pas à vrai dire en ces termes : « Qu'est-ce qui va être? », mais bien en ceux ci : « Qu'est^e qui doit être? » Il implique un idéal vers lequel on doit s'orienter. Ce qu'il nous faut, en effet, ce n'est pas un simple pronostic de l'avenir^ qui nous permette d'assister en spectateurs avertis au déroulement des faits, c'est un programme, un plan de conduite, un idéal, je le répète, qui dirige notre action et nous permette d'agir sur le cours des événements. Même en partant du principe déterministe, on doit admettre
(1) Stuart Mill, op. cit.^ livre VI, Delà logique des sciences sociales^ notamment ch. VII, De la Méthode chimique ou expérimentale dans la science sociale.
(2) Stuart Mill semble bien admettre cette manière de voir quand il dit : « Les circonstances qui agissent sur la condition et la marche de la société sont innombrables et changent perpétuellement, et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent, des lois, la multitude des causes est telle qu'elle défie tous nos efForts de calcul ». Quelques lignes plus loin, il semble plus assuré, il est vrai, quand il écrit : « Un degré d'information insuffisant pour une prédiction peut être très. utile pour la direction de la pratique. La science sociale serait arrivée à un très haut point de perfection, si elle nous permettait, dans toute situation donnée des affaires publiques, dans la condition de l'Europe, ou d'une nation européenne à notre époque, d'assigner les causes qui l'ont faite ce qu'elle est, de juger si elle tend à se modifier, de prévoir les effets que chacune des circonstances de son état actuel doit vraisemblablement produire dans l'avenir. Il n'y a rien de chimérique dans l'espoir que des lois générales, suffisantes pour nous mettre en état de répondre à ces diverses questions pour un pays ou un temps, dont les particularités nous seraient bien connues, pourront être positivement déterminées ». Mais Stuart Mill, en supposant les circonstances les plus favorables, n'admet encore que la possibilité de prévoir ce qui « doit vraisemblablement se produire dans l'avenir s. Il écarte donc en définitive la possibilité de la précision scientifique en science sociale.
que les volontés humaines, déterminées, si Ton veut, par les enseignements de la science, sont une des forces les plus manifestement agissantes dans les transformations sociales, et, par conséquent, la science politique n'a pas seulement à dire aux intelligences où vont les tendances et les dispositions nationales, forces aveugles en quelque sorte, elle doit indiquer aux volontés et aux intelligences, forces voyantes, le but vers lequel elles doivent marcher.
Eh bien ! marquer le but à atteindre^ découvrir V idéal à réaliser^ c^est ce que la méthode sociologique^ dans son positivisme^ paraît absolument impuissante à faire.
Sur le terrain de la morale, la science positive a cherché, il est vrai, la constitution d'un idéal, la distinction du bien et du mal, par ses méthodes d'observation et d'induction. Que de systèmes de morale positive n'a-t-on pas vu proposer! Il me semble que leur échec ne peut être nié, car je n'en vois aucun qui se soit imposé comme l'expression de la vérité scientifiquement établie, et qui serve vraiment de guide à la conscience humaine.
En matière sociale et politique, les sociologues, bâtisseurs de systèmes, n'ont pas manqué. Comte, par exemple, s'est montré peut-être le plus hardi des architectes politiques ; sans hésiter il a donné les plans complets d'une Europe rebâtie de fond en comble. Mais généralement ces tentatives ont été . faites dans l'abandon des principes positivistes, ce furent des œuvres de pure imagination subjective.
Il est pourtant un auteur, M. Durkheim, qui, intransigeant sur la question de la méthode et sentant bien que la science sociale est condamnée si elle ne résout pas le problème de la conduite, a cherché à trouver la distinction positiviste du bien et du mal, qu'il appelle le « normal » et le « pathologique », des ((/aitSy comme il dit encore, qui sont tout ce qu'ils doivent êtrea et « de ceux qui devraient être autrement qu'ils ne sont ». Essai particulièrement intéressant pour nous, car si le critérium de ce qui doit être était scientifiquement établi, la méthode sociologique échapperait au reproche que nous entendons lui adresser. Suivons le donc(l).
(1) Durkheim, Les règles de la méthode sociologique^ ch. III, Règles relatives à la distinction du normal et du pathologique.
GRlriK DE LA SCIENCE POLlTlV^UE 81
Il s'agit de découvrir un signe objectif, reconnaissable par ta simple observation, qui permette de dire ce qui est normal et ce qui ne Test pas. M. Durkheim passe en revue <( la souffrance », le « défaut d'adaptation de l'organisme avec son milieu », « la diminution des chances de survie », mais il élimine tous ces signes, et c'est heureux pour nous, car nous ne voyons pas comment s'en ferait l'application aux institutions politiques, comment on jugerait objectivement que telle institution est cause « de douleur », ou que telle autre entraîne (( une diminution des chances de survie ». Mais il croit découvrir le signe fatidique dans la conformité à la moyenne, au type moyen. Est normal ce qui est « général dans toute retendue de r espèce», « ce qui se retrouve, sinon chez tous les individus, du moins chez la plupart d'entre eux », ce qui ne «varie d'un sujet à l'autre » qu' « entre des limites très rapprochées ». Et voilà bien, en effet, un critérium objectif, pour l'application duquel la simple observation suffit.
Malheureusement, en science politique tout au moins, ce critérium me paraît inapplicable d^abord et insuffisant en-suite.
Est normal ce qui est « général dans toute l'étendue de l'espèce », ce qui « ne varie d'un sujet à un autre que dans des limites très rapprochées ». Mais dans le domaine de la science politique il s'agit des institutions des Etats. Or, les Etats constituent des individualités peu nombreuses et qui varient essentiellement entre elles. Nos nations civilisées ne sont pas plus d'une trentaine peut-être, et entre elles on n'en rencontre certainement pas deux qui se ressemblent assez pour consituter une classe. Qu'on veuille seulement réfléchir aux abîbîmes qui séparent la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche, la Belgique, l'Italie, la Russie, l'Espagne, la Turquie, et l'on conviendra que ces pays ne peuvent guère être considérés comme les types « multiples d'une seule et même espèce». Mais alors comment, pour apprécier leurs institutions et distinguer celles qui sont normales de celles qui ne le sont pas, établir ce type moyen qui doit servir de critérium? Si je me demande, par exemple, si notre mode de nomination du chef de l'Etat est normal, je ne trouve que quelques rares pays où le chef de TEtat n'est pas héréditaire
82 CHAPITIIK II
la Suisse, les Etats-Unis et les Républiques sud-américaines. Mais ces Etats pouvons-nous les envisager comme formant un groupe, comme constituant une « espèce » ? Je ne puis l'admettre, car de radicales oppositions les séparent. Et, par conséquent, Je ne sais où prendre ce fameux « type moyen », étalon auquel Je devrais rapporter notre système pour juger de sa a normalité )) (1).
Le critérium objectif de M. Durkheim ne fût^il pas, pour nous du moins, radicalement inapplicable, je dis encore qu'il serait d'une insuffisance absolue.
C'est qu'il ne permet pas, en effet, la recherche du nouveau, de rinédit, et qu'il est la négation du progrès. Objectif, il repose sur la simple observation de ce qui est, c^est la moyenne de ce qui existe qui détermine ce qui doit être. Avec lui, il n'y a donc plus à sortir des types actuels ; le progrès est impossible ; il n'y a plus d'idéal à concevoir, et aussi bien, T/rfea/ est remplacé par le « normal )k Mais l'humanité ne peut rester, et de fait ne reste pas stationnaire, elle est toujours en mal de transformation, incessamment elle essaie du nouveau. Entre les formes politiques rudimentaires des sociétés primitives et le compliqué mécanisme du régime parlementaire que d'étapes elle a dû franchir, que d'essais d'institutions inédites elle a dû tenter ! Créer sans s'arrêter, toujours progresser, ou du moins innover, c'est la loi. Et. ainsi, entre la loi de progrès et d'innovation, qui est celle de l'humanité et la science politique, qui, réduite à la méthode positive, est incapable d'imaginer du nouveau, il y a inconciliabilité.
(1) L'obstacle que je signale à la possibilité d'appliquer le critérium objectif de M. DuBKHEiM est en somme de même nature que celui qui s'oppose pour Stuabt MiLL à l'application en science sociale des méthodes expérimentales de Différence, de Concordance, de Variations concommitantes, etc. (Voyez Système de logique déduciive et induciive, 1. V, ch. VU.) II s'arrête constamment à l'im possibilité de trouver deux Etats qui diffèrent ou se ressemblent, etc., en tout, sauf par un point. Les conditions des peuples, les causes qui s'agitent en eux sont en nombre infini, varient infiniment de l'un à l'autre, chacun forme un type unique et ne peut être rapproché d'aucun autre. C'est bien l'objection que nous opposons à M. Durkheim. Voyez également la règle sur la valeur de l'induction formulée par M. GiDDiNGS, Principes de sociologie^ p. G2 : « L'efficacité d'une méthode quelconque de généralisation empirique en sociologie dépend di^ nombre des faits qui peuvent être comparés ». N'en résulte t-il pas que, les « faits »politiqifes coipparables étant infiniment restreints en nombre, la (il généralisation empirique » est dans le domaine politique infiniment peu «efficace »?
La seule tentative vraiment scientifique pour accommoder la méthode sociologique à son rôle de direction, par impossibilité d'abord et par insuffisance ensuite, se trouve condamnée,
J'en conclus, que cette méthode mise aux prises aoec le problème de ravenir, de la conduite, problème qui s'impose à nous est deux fois impuissante (1).
Mais la méthode sociologique mît-elle la science politique en mesure de donner la solution de ce problème, j'ajoute qu'à un nouveau point de vue elle serait encore inefficace.
C'est qu'en effet toute science doit tendre à la mise en pratique de ses découvertes, et les sciences morales, sciences de la vie sociale, plus que toutes les autres. Il ne suffirait donc pas que la science politique trouvât la formule des réformes à faire, traçât le plan de la société future ; il faudrait que ses formules se traduisissent en faits, et pour cela qu'elle imposât aux esprits ses solutions, et qu'elle convertît à ses enseignements les masses elles-mêmes, les masses sans le concours effectif ou l'abstention approbatrice desquelles rien dans le domaine politique ne peut se faire, parce qu'elles sont la force suprême, qu'il faut avoir à son service ou tout au moins ne pas avoir contre soi.
Or, je prétends que si la science politique était fondée sur
(1) Je remarquerai de plus que la sociologie est tournée bien plus vers le passé que vers l'avenir. Sous prétexte que l'on ne* peut étudier avec l'impassibilité scientifique, qui doit être l'état d'âme du sociologue, les faits qui se déroulent autour de nous et qui nous touchent dans nos intérêts et dans nos sentiments, ou encore que la complexité des phénomènes sociaux dans nos sociétés modernes déroute l'analyse et voile le jeu des lois simples qui les régissent pourtant, tous les sociologues se réfugientdansl 'étude de sociétés primitives ou sauvages. Spencer adonne l'exemple, M. Letourne au s'arrête, nous l'avons vu, aux « temps modernes que tout le monde connaît». M. Starke établit « ses lois de l'évolution politique » en regardant fort loin en arrière, déclarant que «les événements qui se déroulent autour de nous servent toujours mal à raisonner froidement et ne peuvent que difficilement servira établir des lois, mais au plus à vérifier celles déjà formulées »,que « pour connaître les lois du développement politique, il faut s'inspirer du passé ». Annal, de VInst. int. de soc.^ 1897, p. 37C. Mais n'est-il pas manifeste que ces études lointaines, quand bien même elles aboutiraient à l'établissement de quelques lois générales, n'auraient guère d'utilité immédiate pour la solution des difficultés présentes et des problèmes de l'avenir ? (Vesl dans leur complexité actuelle qu'ils se présentent à nous, la socioloc:ip simpliste et quasi-préhistorique ne saurait prétendre les résoudre.
84 CHAPITilE îl
la méthode sociologique^ elle serait condamnée à V inefjicacité parce qxjHelle se trouverait sans prisé sur les masses,
Pense-t-on qu'on inculquerait jamais aux foules un principe, une idée, par argument d'analogie entre les sociétés et l'organisme vivant, et qu'elles accepteraient, par exemple, la domination exclusive et despotique du gouvernement, comme c'est la prétention de certains, par ce motif qu'il est le cerveau, source de tout mouvement, de l'organisme social ?
Pense-t-on qu'on amènerait les individus à l'abolition de tout droit individuel^ comme le voudrait Comte, par suite de je ne sais quelle conception du « Grand Etre », de * l'Humanité » ?
Pense-t-on qu'on ferait admettre par la foule des faibles, sous prétexte d'analogie entre les sociétés humaines et le monde animal et végétal, comme le voudrait Spencer, l'abstention de l'Etat dans les relations sociales pour favoriser l'application radicale et bienfaisante de la grande loi de la lutte pour la vie ?
Pense-t-on que, sous prétexte qu'imaginer est anti-scientifique, nous tuerions en nous notre faculté d'imagination, que nous renoncerions à tout idéal, et que nous nous bornerions à rechercher un « normal » quelconque obtenu parla voie rigoureusement scientifique de l'observation (1) ?
Non, lés tendances humaines résisteraient à ces prétentions et s'insurgeraient contre la science qui voudrait les lui iitiposer. C'est en vain que M. Durkheim, comme pour préparer l'opinion, déclare qu'il faut s'attendre à ce que « la science des sociétés ne soit pas une simple paraphrase des préjugés traditionnels et fasse voir les choses autrement qu'elles n'apparaissent au vulgaire ». La science politique, qui n'est réali- , sable que par V appui de l'opinion publique, est dépendante « des préjugés traditionnels » et ne peut s'insurger contre le
(1) Les sociologues qui demeurent fidèles au positivisme scientifique se refusent en effet à toute recherche d'un idéal, la science n'a qu'à poursuivre impassiblement ses 'découvertes, il faut marcher tout droit sans se demander où l'on va. « Il ne faut pas, dit M. Novicew, se préoccuper de savoir où mène la théorie organique, il faut se préoccuper de savoir si elle est vraie d, La théorie organique des sociétés, Annales de VInst, int. de sociologie, 1897. Nous doutons fort que l'humanité consente ainsi à marcher vers un terme inconnu sans demander « où on la mène n.
« vulgaire ». Si elle voulait les heurter, entrer en lutte avec eux, ce ne serait pas elle qui aurait la victoire (1).
Mais dira-t-on pourquoi ne dissiperait-elle pas les préjugés et pourquoi ne convertirait-elle pas les masses ? Est-ce que toutes les sciences n'ont pas suscité le scandale avant d'imposer leurs vérités ? N'en serait-il pas ainsi de la science politique affranchie du préjugé ? Je ne le pense pas. On ne peut pas, à mon avis, des» succès remportés par les autres sciences sur l'opinion publique conclure à celui des sciences sociales, et cela pour de multiples raisons. C'est qu'en effet, les sciences en général ne nous touchent pas dans nos habitudes, dans nos sentiments, dans nos intérêts, dans notre personnalité. C'est que pour leur application il suffit du concours de quelques-uns, de ceux qui peuvent les comprendre. C'est qu'enfin elles trouvent dans les expériences positives irrécusables par lesquelles elles se démontrent une puissance de persuasion toute particulière. Les sciences sociales, au contraire, ne sont pas démontrables de cette brutale et triomphante façon, elles nous atteignent dans ce qui nous tient le plus au cœur, leurs vérités ne se traduisent en faits que par le concours de tous ou du plus grand nombre. Et ainsi les résistances de l'opinion publique, desquelles les autres sciences sont sûres de triompher, forment pour elles un obstacle insurmontable.
Les philosophes et les sociologues ne l'ont-ils pas compris ? N'est-ce pas pour cette raison que Comte rêvait d'un despotisme intellectuel, d'une Papauté non plus religieuse, mais scientifique, imposant les découvertes de la science sociale comme des articles de foi et appuyée sur une sorte de Chevalerie destinée à « garantir les prêtres contre la tyrannie temporelle » (2)? N'est-ce pas pour cela que Renan reprenait cette conception du gouvernement des savants, et professait pour les foules le plus profond dédain? Et ne voyons-nous pas Spencer, conscient de la faiblesse de sa science, avouer « que les hommes sont très peu accessibles aux conceptions scienti-
(1) M. Tarde constate l'échec de la sociologie en lutte avec la conscience morale. «La sociolog^ie s'est heurtée jusqu'ici, et non sans motif, à la conscience morale qui repoussait le despotisme de ses formules et se sent étouffée dans le défilé de phases rigides, uniformément enchaînées, où la plupart des sociologues condamnaient l'évolution humaine à passer». Etudes de psychologie sociale, p. 23,
(2) CoMTB, Catéchisme positiviste* Onzième entretien.
fiques des phénomènes sociaux » (1), ce à quoi il ajoute, du reste, d'une façon imprévue et quelque peu déconcertante qu'il n'est pas à regretter qu'il en soit ainsi.
La méthode sociologique, et c'est là le dernier considérant de notre condamnation, ferait donc de la science politique une œuvre vaine, parce qu'elle ne lui donnerait pas de prise sur l'esprit des masses,
Pour tous ces motifs : — et parce que la méthode sociologique, trahie par ses adeptes, semble impraticable ; — et parce qu'elle n'a conduit qu'à des résultats contradictoires ou négatifs, indices d'une insuffisance réelle ; — et parce qu'elle est impuissante à résoudre le problème de l'avenir dans le domaine des institutions politiques^ problème qui s'impose, — — et parce qu'elle serait impuissante à imposer aux masses populaires, ses solutions si elle en fournissait, — nous renoncerons donc à voir en elle la méthode suffisante et efficace de la science politique ; — siauf peut-être à nous inspirer dans une certaine mesure de son esprit.
Mais alors une question se pose que je veux, rapidement au moins, signaler, avant d'entreprendre la critique d'une autre méthode.
Comme il est vrai que la méthode sociologique est la mise en œuvre des véritables procédés de la science positive, observation, classification, induction, etqu^y renoncer c'est faire appel forcément dans une certaine mesure àll'imagination, au sens intime, à la déduction, à partir de notions non obtenues strictement par l'observation des faits, en abandonnant la méthode sociologique, n'allons-nous pas renoncer à faire œuvre scientifique au sens exact du mot et ne devons-nous pas cesser d'appeler science ce que nous édifierons ainsi ?
Pourquoi ne pas le reconnaître? Il n'y a vraiment science que quand il y a méthode rigoureuse, conduisant l'esprit par
(1) Spencer, Introduction à la science sociale^ p. 427. Il semble que dès cette époque Spencer ait voulu se ménager une porte de sortie pour s'évader de la sociologie au jour où elle aboutirait à des conclusions contraires à son individualisme On sait qu'aujourd'hui en présence des aboutissants de la théorie organique il s'en est définitivement éloigné.
CaiSB DE L4 SGIEXGE POLITIQU S 8l
«ne marche inflexible vers la vérité, sans qu'il puisse se dérober. Il n'y a plus science positive, quand on fait appel à l'intuition, au sens iatiine, au sentiment personnel. Et c'est ainsi que la peinture, la musique, l'architecture ne sont que des arts et non des sciences parce que les canons du beau ne sont pas encore découverts, et qu'il n'y a pas de méthode rigoureuse, précise, pour faire une belle œuvre musicale ou architecturale.
A prendre donc le mot science dans sa rigueur, nous devons dire que la science politique non édifiée par la méthode positive n'est pas une science. C'est une constatation et un aveu qu'il faut absolument faire.
Nous conserverons pourtant l'expression de « science politique ».
D'abord parce qu'il faut réserver le nom d'art politique pour une autre chose, qui est le maniement même des affaires publiques, pour lequel le sens particulier, l'intuition jouent encore un rôle autrement prépondérant.
Ensuite parce que ce serait bouleverser une terminologie séculaire, car, depuis Aristote pour le moiiis, l'on a coutume de parler de la science politique.
Enfin et surtout parce que si l'imagination, le sens intime, ont dans ce que nous continuons à appeler la science politique un riSle à jouer, ils peuvent si fortement s'appuyer sur les méthodes rigoureuses et la science exacte que l'on se rapproche assez de la science proprement dite pour en garder le nom sans usurpation illégitime (1),
(1) C'est dans le même esprit que M. L. Steih n'admettant pas la sociologie au nombre des « science Exactes > (Annales de Plnst. inl. desaeiologie. 1897, p. S7S), la place pourtant entre I "
politique n'est pas i l'art proprement dit.
La Méthode juridique
Sommaire. — Introduction. — La méthode sociologique et la méthode juridique, rapports et antithèses. — La méthode juridique, méthode allemande.
L Analyse de la méthode juridique. — Le < manifeste » de Laband . — La « raison pure », instrument de la méthode. — Les « concepts juridiques supérieurs », fondement de la méthode. — La « déduction », procédé constructif. — Orientation de la science politique sous l'influence de la méthode.
II. Application de la méthode juridique par la science allemande. — Vue générale sur sa « mise en œuvre ». — Exemples typiques et particuliers d'application.
— La science politique allemande toute tributaire de la méthode juridique.
III. Prestige de la méthode juridique en science politique. — Motifs de ce prestige, ils ne le justifient pas. — Prestige général de la science juridique allemande.
— Richesse de la littérature politique allemande. — Son unité et sa fermeté. — Le domaine de la politique conquis par le droit et la justice.
IV. Critique de la méthode juridique comme méthode de la science politique. — Dou" ble erreur : 1*^ le règne de la logique dans les institutions politiques ; 2*" la logique politique, logique juridique. — Danger de la fausse orientation donnée à la science politique. — Impuissance de la méthode juridique pour l'œuvre de réformation politique.
V. Causes nationales du règne de la méthode juridique dans la science allemande,
— Nouveauté de la constitution. — Fédéralisme. — Demi-absolutisme. — Conclusion.
Comme la sociologie le droit offre à la science politique de la prendre en adoption et lui propose sa propre méthode. Et c'est ainsi que se présente à nous la méthode juridique, qui avec la méthode sociologique a ce trait commun, et déjà un peu suspect, d'être, elle aussi, une méthode d'emprunt.
Entre elles c'est d^ailleurs le seul point de contact, car, par ailleurs elles sont radicalement opposées Tune à l'autre : la première reposant sur l'observation des faits et procédant par voie inductive, la seconde ayant pour instrument le raisonnement abstrait, la logique pure et la déduction. Si donc j'examine la
(1) Voir Revue du droit public et de la science politique, no» de janvier-février, mars-avril 1900.
valeur de la méthode juridique comme méthode de la science politique après avoir fait le procès de la méthode sociologique, ce n'est pas que je voie entre elles une affinité de nature, — ce sont des ennemies et non des alliées, — c'est simplement parce que la méthode juridique, elle aussi, nous apparaît comme une méthode très précise, très rigoureuse, et qu elle jouit de par son origine allemande, d'une faveur, qui semble devoir grandir même parmi nous et qu'elle sollicite ainsi particulièrement notre attention.
C'est en Allemagne, en son pays d'origine, que nous devons aller étudier l'application à la science politique des procédés juridiques. Ils y régnent d'une façon absolue, et nous trouverons facilement dans la littérature politique allemande — le manifeste de l'Ecole juridique, — puis une vue précise et générale de la mise en œuvre de sa méthode, — et enfin des exemples typiques d'application.