‹ La crise des changes: la baisse de l'argent et ses conséquences, laChapitre 39 sur 48 · IH · texte numérisé non relu

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Valeur

en monnaie

japonaise

Par kilogr.

Le cours de la soie, à Lyon, s'entend or franco traite à 4 mois de vue.

Ainsi, le prix de la soie grège du Japon restant invariable à Lyon, la seule baisse de Tarf^ont pourrait permettre au producteur japonais des bt^néfices supplémentaires dont cette baisse elle-même déterminerait l'importance.

Mais nous pouvons aussi poser le problème d'une manière différente et calculer, d'après la baisse du change, jusqu'à quel prix le Japonais pourrait offrir son kilogramme de soie grège pour continuer à toucher 59 fr. 55 en monnaie japonaise :

Cours

Net en or

de la soie

pour

à Lyon

le Japonais

Le kilogr.

Le kilogr.

Cours

Nombre de yens

rlif change

obtenus

japonais

par la vente

Le yen

Au picule

Au kilogr.

Valeur

on monnaie

japonaise

Par kilog.

HEPEHCrSSION DES CHANGES

De sorte que le Japonais gagnerait autant en yendant sa soie grège à 31 fr. le kilogr. le change ou le cours du yen japonais étant à 2,50, que s'il vendaH cette même soie à G7 fr., le change étant au pair de lor comme en 1873 ; ou à 55 f r. 80, le change étant à 4,50 comme en juillet 1890 ; ou à 49 fr 60, le change étant à 4 fr. comme en décembre 1891 et en janvier 1892; ou encore à38 fr., le change étant à son cours actuel de 3,02.

Le tableau suivant peut nous fournir une preuve plus directe encore des avantages énorme 5 que la baisse de Vargent procure à la production japonaise, car il va nous montrer ce que le producteur japo ais retirerait, en monnaie japonaise, de la vente d'un kilogramme de soie à Lyon (aux divers cours que nous venons d'étudier dans le tableau précédent), si la valeur extérieure du yen était à son pair nominal de 5,40 (ce qui existait avant 1873), cours que Ton re verrait encore si l'argent reprenait son ancienne valeur relative, soit 15,5 kilogr. d'argent pour un kilogr. d*or.

Valeur en monnaie japonaise

Cours

Net en or

Change

Noaabre de yens

de la soie

pour

fixe

obtenus

à Lyon

le Japonais

au pair

par la vente

Le kilogr.

Le kilogr.

Le yen

Au piîule

Au kilogr.

Par kilogr.

59 55 55 55 49 10 43 30 b7 45 31 70 25 (io

Je ne crois pas que Ton puisse trouver un exemple plus saisissant de rinfluence que la baisse de Targentmétal exerce sur la France, et des avantages considé-

RÉPERCUSSION DKS CHANGES î)3

rables que sa réhabilitation, c'est-à-dire son retour à son ancienne fonction d'instrument d*échange international procurerait à Tensemble de notre production nationale.

II ne s'agit pas ici de protectionnisme ni de libreéchange : la maladie des changes (avec relTroyable iniporlance qu'elle a prise depuis trois années et l'exagération qu'elle peut prendre encore dans l'avenir) est un phénomène nouveau, qui fausse toutes les lois, toutes les anciennes ihéories de l'économie internationale.

Pour comprendre ses conséquences, il faut donc laisser de c5té les querelles d'écoles et ne considérer que le fait en lui-même : n est-il pas évident, irrécusable — en ce qui touche particulièrement la production française de la soie — que cette branche de la production nationale n'aurait rien à redouter de la concurrence japonaise si le yen japonais reprenait son ancienne valeur extérieure, c'est-à-dire si le change japonais remontait à 5,40, comme autrefois ?

Mais nous verrons plus loin, en étudiant la situat'on économique toule nouvelle que la suspension delà frappe libre de l'argent vient de créer aux Indes anglaises (juin 1893), que ce grand pays, devenu par celte mesure monométallique-or à V extérieur et monométallique-argent à Vintérieur, subit depuis sa mise en vigueur exactement les mêmes préjudices de la part de la Chine (qui est restée au régime monomélalliqueargent absolu), que-ceux que je viens d'indiquer chez les grandes nations à circulation monétaire au pair de l'or, delà part des pays à monnaie avariée.

La goutte d'eau a fait déborder le vase

Certes, il serait absurde de soutenir que la dépréciation extérieure des monnaies espagnole, argentine, russe, indienne, etc.. est Viinique cause de l'avilissement des prix du blé et du vin et — par répercussion — de la ruine de Tagriculture française ; de même qu'il serait absurde de soutenir que c'est Vunique origine des pertes subies par notre portefeuille de valeurs extérieures, et de la décadence progressive de notre commerce et de notre industrie d'exportation. Mais c'est un facteur très important qui est venu s'ajouter à ceux que je me suis efforcé d'indiquer au cours de cette Etude. Pour me servir d'une expression consacrée: C'est la goutte d* eau qui à fait déborder le vase.

Tant que la dépréciation ne portait que sur des pays comme la Russie, l'Autriche et quelques Etats secondaires vivant, depuis de longues années, sous le régime du papier : le mal était supportable pour les nations riches en espèces métalliques, car ces pays à monnaie avariée — malgré l'importance relative du premier — n'étaient qu'un point sur la surface du globe.

La crise de l'argent ayant contaminé la monnaie asiatique et américaine — et pour les pays asiatiques notamment, c'est-à-dire pour une population de plus de

LE VASE A DÉIJORDK 95

700 millions d'habitants, la hausse actuelle de leurs changes extérieurs est due exclusivement à la baisse de Vay^gent-mélal, et non à des fautes })U(l<((Uaire8 (juelconques — l'équilibre économique universel a été irrémédiablement rompu et les perturbations matérielles qui frappent aujourd'hui les nations à circulation monétaire au pair de Tor sont les premières conséquences de cette rupture.

La crise monétaire de la République Argentine, arrivant après la première période de la hausse des changes indiens et chinois, (en 1890 la perte moyenne de la roupie, du taêl, du yen et de la piastre mexicaine n'était encore que de 190/0: nous savons qu'à la fin de d»k*embre 1892 elle atteignait 37 0/0 environ) a été le dernier coup de bélier qui a ouvert la brèche.

Et à quel moment s'est produit le désastre? A cette heure terrible où d'immenses pays, nouvellement venus à la civilisation moderne, outillés par les capitaux de la vieille Europe, organisés par ses ing<'^nieurs et ses industriels, possédant des terres d'une fertilité incomparable, ayant à leur disposition une main-d'œuvre presque gratuite, ne craignant ni les grèves, ni les Syndicats : étaient prêts à marcher à la conquête économique du monde.

Un économiste anglais. M, Charles Pearson, vient de publier, sur l'avenir de la Race blanche, un livre qui doit singulièrement troubler la digestion et le sommeil des trafiquants et banquiers de la Cité. Il leur démontre, avec des preuves d'une très réelle valeur, qu'avec leur système « imprudent » de colonisation ils ont voué l'industrie et la fortune anglaises à une ruine certaine.

Les banquiers, les ingénieurs, les trafiquants anglais, 4iit-il, ont appris aux races inférieures les arts, les secrets industriels qui faisaient la force et la richesse des vieilles nations de l'Europe. Ils leur ont enseigné la manière de créer, d'organiser et de conduire les usines, do construire les routes et les chemins de fer, de creuser les port-^, de trafiquer les marchandises,.... de se servir des armes à tir rapide.

Déjà, leurs élèves, gruce à une main-d'œuvre qui ne leur coûte presque rien, ont réussi à détrôner aux Indes et dans presque tous les pays de l'Extrême-Orient, la souveraineté des produits anglais. Demain, ils les expulseront des pays américains encore ouverts à l'exportation anglaise ; après-demain, ils viendront les attaquer sur les marchés de la Métropole même.

M. Charles Pearson n'est pas un rêveur, un de ces prophètes en chambre qui élaborent des apocalypses au fond de leur cabinet — dit Arvède Barine, qui a fait dans les Débats du 26 septembre dernier une remarquable analyse du livre de M. Pearson. — Il y a quarante ans qu'il accumule surplace des observations sur les Sociétés les plus variées. A peine citerait-on un coin de terre où l'on parle anglais, dans l'un ou dans l'autre des deux hémisphères, qu'il n'ait pas habité à un titre quelconque. De partout, il est revenu les mains pleines d'arguments à l'appui de la thèse qu'il développe aujourd'hui.

Celte thèse n'intéresse pas la Grande-Bretagne plus spécialement que la France, que l'Allemagne, que l'Europe entière, que l'univers civilisé jusqu'à ses confins les plus extrêmes. C'est notre sort à tous qui est en jeu, à nous les Aryens, instruments du progrès et destines, — nous le croyions du moins, — à former l'avant-garde de l'humanité jusqu'à la mort de notre planète. Quels longs espoirs n'avions-nous pas conçus ! Que de vastes projets ! Et voici qu'on vient nous dire: — Laissez ces illusions. Vous jouissez de votre reste. Le règne de la race aryenne passera, comme tout en ce monde ; il aura duré à peine quelques siècles.

De son côté, un de nos savants compatriotes, ancien officier de marine ayant visité toutes les parties du monde, M. A. Bocher — frère du sénateur — traitant la même question dans le livre très intéressant, Les Progrès Modernes, que la librairie OllendorlT, vient de publier, dit :

Sait-on que la Chine seule compte quatre cents m illion h d'habitants (plus du quart de la population du globe) et que l'homme y gagne sa vie avec un salaire journalier de quelques centimes. Il est probable que le travail de huit heures y est ignoré. Le jour où, de ce stock d'êtres humains immobilis» s jusqu'ici chez eux, sortiront des essaims de travailleurs, et où, même sur place, en Europe, l'industrie locale fera concurrence au travail européen, quelles sont les lois de police et ('e douanes qui pourront arrêter aux frontières les produits Ces Célestes ?

Il n'y a pas longtemps encore, les pays de l'ouest de l'Europe possédaient le monopole de la vente du charbon de terre. Aujourd'hui, on en trouve partout, et le jour n'est pas loin où la production des mines d'Angleterre, de Belgique et de France n'aura plus à alimenter que les besoins do ces trois pays. A quel prix tombera la rémunération des mineui s ? Et ce qui s'applique aux mines de charbon peut se dire pour toutes les industries.

Et M. A. Bocher ajoute :

C'est alors que le véritable danger sera à craindre : Quand les travailleurs se trouveront, non seulement dé^us dans leur espoir de voir leur sort s'améliorer, mais encore condamnés à souffrir, peut-être même à perdre leurs moyens d'existence, ils n'auront pas la résignation du sage.

Ils se retourneront alors contre la société, et s'en prendront à ceux qu'ils accuseront sinon de les avoir trompés sciemment, tout au moins, de n'avoir pas su leur dire la vérité. A leurs reproches ces derniers n'auront même pas la ressource qu'ils ont utilisée si souvent, d'attribuer la responsabilité da mal à l'infâme capital, car son sort n'aura pas été meilleur

que celui du trayaiileur : Il aura été tué, comme le travail, par la concurrence.

Je crois que MM. Pearson et Bocher forcent un peu la note et que la déchéance de la Race blanche n'est pas aussi proche qu'ils le supposent: Mais je vous le dis en vérité, libre-échangistes mes frères, les temps sont venus où il faut apporter à nos formules théoriques quelques changements d'application.

Ainsi, par exemple, et pour en revenir à la question monétaire, la base fondamentale du libre-échauge n'estelle pas la réciprocité,, C égalité du traitement ?

Or, quel est l'économiste, ayant sérieusement étndié les conséquences réelles de la répei*cussion des changes sur les pays à circulation monétaire au pair de Tor, comme la France et TAngleterre, qui oserait soutenir aujourd'hui que cette base fondamentale de la théorie Iibr&-échangi8t9 n'est pas irrémédiablement détruite, que l'étalon commun, (la monnaie^) auquel viennent finalement se mesurer le.s échanges nationaux n'est pas altéré au détriment de certains pays, et que les nations à monnaie au pair de l'or qui commercent librem^ent avec les nations à monnaie avariée, ne sont pas dans la situation d'un commerçant qui achèterait avec de la bonne monnaie et qui vendrait contre de la monnaie de mauvais aloi ?

On peut ergoter à perte de vue sur les causes qui ont amené l'avilissement de la monnaie nationale dans 22 pays du monde civilisé : A quoi servira la dispute ! Que m'importe l'origine ou l'âge du cheval qui m'a cassé la jambe l Peut-on réduire la fracture et pourrai-je courir librement comme par le passé, où bien me cou-

pera-t-on la jambe et ne pourrai8-je, à Tavenir, que marclier avec le secours de béquilles protectrices? N'est-ce pas là la vraie question ?

100 LE PROTECTIONNISME ET l'aRGENT

Le Protectionnisme moderne est la conséquence directe de la Baisse de l'Argent métal

J*ai dit que le régime monétaire bâtard auquel le monde est condamné depuis la suppression du pair bimétallique français a eu pour conséquence de créer le mouvement protectionniste presque général auquel nous assistons depuis quelques années. Cette opinion, qui résulte des observations consignées dans les chapitres précédents, a été d'ailleurs formulée avec une singulière force par un certain nombre de délégués Mme métallistes au Congrès monétaire international de 18S0, et, enparsourant les procès-verbaux de ce Congrès, j'ai pu constater qu'aucun des monométallistes français, ayant assisté aux Conférences, n*a réfuté sérieusement cette opinion.

Dans le discours de M. AUard, directeur de la Monnaie de Bruxelles, et libre-échangiste enragé, je relève le passage suivant :

Parmi les troubles causés par la baisse de l'argent, citons encore son influence sur le libre-échange, — le libre-échange devient impossible, et nous en avons un exemple très frappant dans ce qui se passe entre les Indes et l'Angleterre.

Aux Indes, la roupie achète 80 0/0 moins d'or qu'autrefois parce que lor a monté, mais elle achète encore la même quantité des autres marchandises, parce que l'argent, qui est la monnaie courante, n'a pas baissé de valeur. D'où cette con-

LE PROTECTIONNISME ET l'aRGENT 101

séquence que rindlen a 30 0/0 d'avantage à exporter des mar- ' chandises plutôt que d'exporter de l'or.

Tournons-nous maintenant vers l'Anglelerre. Ici, Tor achète 30 0/0 plus d'argent que de marchandises ; l'Anglais aura donc 30 0/0 d'avantage à exporter de l'argent, ce qui forcera des détenteurs de marchandises à baisser leurs prix ou à conserver leurs produits.

L*on conçoit facilement, par conséquent, comment cette baisse de l'argent fausse tous nos tarifs douaniers. La baisse des prix qu'elle amène soulève ce chorus général qui accuse les produits étrangers de venir faire concurrence aux produits nationaux ; le libre-échange est battu partout^ et la protection triomphante s'établit victorieuse sur les ruines créées en 1873 par le monométallisme, tandis que la mystérieuse influence de la monnaie échappe à bien des yeux.

Restez-en convaincu, messieurs, là. protection mode *'ne est d'essence monétaire ; ouvrez le Troisième rapport de la Gold and Silver commission, n» 9 et n» 27, et vous n'aurez plus aucun doute à cet égard.

En effet, le Troisième rapport de l'Enquête anglaise établit que Tune des causes principales de la baisse des produits agricoles et manufacturiers doit être attribuée à la dépréciation de Targent métal ou, plus exactement, à l'écart qui existe entre la valeur relative de Tor et de l'argent, — écart qui va toujours en s'accroissant depuis 1873. — Le protectionnisme est né de cette baisse persistante.

M. Emile de Laveleye, professeur d'économie politique à l'Université de Liège (libre-échangiste), a dit de son côté :

Je désire dire quelques mots aussi de cette accusation formulée par M. Gladstone contre le bimétallisme, qui n'est, prétend-il, que du protectionnisme déguisé. Au contraire, la recrudescence du système protecteur, auquel nous assistons, est due, non uniquement, mais certes principalement, au monométallisme or qui est imposé au monde depuis 1874. . i.^ .

Le public, voyant baisser, en moyenjie, tous les joix, n'aperçoit pas que c'est la rareté de l'or qui l'amène en grantie partie ; il l'attribue surtout k la ooDcorrence de l'étranger, et il exige que le législateur l'en défende, en élevant les droits d'entrée. La plupart des pays : l'Amërique du Sud, l'Italie, la Russie, ia Roumanie, l' Allemagne, ont grand'peine à conserver leur or en présence de la puissance d'attraction des pays qui sont créanciers par suite de leurs placements au dehors, comme la France et l'Angleterre.

Alors ils se disent : « Nous ne pouvons conserver notre or que de deux façons : soit en limitant nos émissions de billels et en haussant l'escompte, soit en nous créant une balance favorable par la réduction de l'importation des marchandises étrangères. La première mesure frappe nos citoyens, la seconde l'étranger, et cette dernière favorise, en outre, Tindiistrie nationale. Il n'y a pas à hésiter : élevons les droits ». Et c'est ce qu'ont fait, depuis dix ans, la plupart des pays.

M. de Laveleye a complété sa démonstration en rapprochant le mouvement protectionniste européen de 1820 à 1830 du mouvement actuel et a prouvé, en s'appuyant sur les statistiques du docteur Çœtbeer, que les deux mouvements avaient une cause identique : rareté de l'or et baisse générale des prix, conséquence de cette rareté.

Le délégué de la Hollande, M. Boissevain (libreéchangiste) fit, à son tour, la déclaration suivante :

La conclusion de M. Goste est qu'il faut conserver le statu que en tentant des améliorations successives ; c'est aussi à peu près la conclusion de M. Fournier de Flaix (deuxmonométallistes français). C'est donc la continuation de la situation monétaire de ces quinze dernières années qu'on demande. Les conséquences en sont faciles à prévoir. La rareté de l'or continuerait d'entraîner la baisse générale des prix, Cetle baisse des prix a eu pour effet de diminuer la production générale dans des proportions sensibles ; il en est résulté, pour la plupart des nations, uns tendance à se retirer chacune

LE PROTECTIONNISME ET L'aRGENT 10*^

che: elle et à prendre des mesures restrictices du coin-

merce.

M. Otto Arendt, le secrétaire de la Ligue bimélallique allemande, du discours duquel j'ai déjà cité une partie, lança cette apostrophe au délégué anglais, M. Grenfcll (bimétalliste convaincu, quoique ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre tt Tun des directeurs de cet Etablissement) qui avait donné lecture d'une lettre de M. Gladstone présentant le bimétallisme comme analogue à la protection :

Je dois dire à M. Grenfell que, si nous sommes protectionnistes en Allemagne, c'est à cause de Tunique étalon d'or. 11 peut assurer à M. Gladstone que, dès que l'Angleterre sera revenue au bimétallisme, nous ne croirons plus le protection* nisme nécessaire et nous reviendrons au libre-échange. Mais si l'Angleterre ne marche pas avec les autres peuples dans la voie du bimétallisme, il n'est pas douteux pour moi que VAllernagne n'aille encore plus avant dans le système protecteur.

Enfin, M. Foxwell (libre-échangiste) confirma la déclaration de M. Arendt en disant :

En France, cependant, vous me semblez prendre la baisse des prix d'un cœur plus léger que nous ne saurions le faire. Je ne regarde pas cette baisse comme un simple accident du commerce, comme une simple perturbation des marchés. J'y vois un grand danger social, un trouble des relations entre les classes économiques, une cause de mécontentement révolutionnaire. Gela conduit à une disposition générale à répudier les contrats qui sont devenus iniquement lourds. Gomme l'a dit M. Arendt. c'est un encouragement puissant à laprotection et à ses tarifs prohibitifs. Si ce côté de la question ne m'était pas apparu, son intérêt aurait été bien plus faible. La théorie du bimétallisme est ingénieuse et aurait exercé sur moi une certaine fascination, mais c'est seulement lorsqne

104 LE PROTECTIONNISME ET l' ARGENT

j'ai compris les graves conséquences sociales d'une baisse des prix que je suis devenu un bimétalliste enthousiaste.

Mais, la preuve la plus décisive que la baisse de l'argent pousse, boa gré, mal gré, toutes les nations du monde vers la protection, c'est Tlnde anglaise qui nous la fournit en ce moment même.

On sait qu'au mois de juin dernier le Gouvernement indien a suspendu la frappe libre de l'argent aux Indes: pour bien faire comprendre les raisons de cette mesure et le régime singulier qu'elle a brusquement imposé à ce grand pays, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails.

Les Indes sont au régime monométallique-argent -absolu (elles Tétaient du moins avant le mois de juin 1893). La monnaie légale est la roupie, pièce d'argent de 11 gr. 664 au titre de 916,66 et valant à son pair monétaire 1 sb. 10 5/8 d. ou 2 fr. 38. La frappe de la roupie étant libre, chacun pouvait, moyennant 2,25 0/0 de frais de frappe, obtenir, à Calcutta ou à Bombay, 93 roupies avec 1 kilogr. d'argent fin, ou 8i roupies avec 1 kilogr. d'argent au titre 916,66.

Quand l'argent valait, à sa parité de 15 kilogr. 1/2 .pour un kilogr. d'or, 218 francs, le kilogr., un importateur anglais, ayant un paiement à faire aux Indes, ne pouvait avec 218 francs d'or (plup, environ 5 fr. 50 pour frais de frappe et 2 francs pour transport de l'argent aux Indes et intérêt de cet argent) que se procurer 93 roupies.

L'argent étant tombé à 145 francs le kilogr. par e'xemple, la môme somme en or de 218 francs a permis d'obtenir 124 roupies aux Indes, soit 295 fr. de monnaie légale indienne, desquels il convient de déduire simple-

LE PROTECTIONNISME ET L'aRGENT 105

m?nt 10 francs de frais de frappe, de transport et d'intérêt.

Les Hindous ne se sont jamais préoccupés de la baisse extérieure de la roupie, car celte pièce d'argent a conservé aux Indes sa môme valeur d'achat et son même pouvoir libératoire (la grande Enquête de 1887 a établi le fait d'une manière irrécusable), mais le Gouvernement indien qui se trouve chaque année dans la nécessité de convertir en or un nombre considérable de ce3 roupies (seule monnaie que lui procure les impôts) pour payer les chs.rges extérieures du budget indien a subi de grandes pertes du chef de la baisse extérieure de la roupie et a dû, par la force des choses, chercher m remède a la situation.

Pour convertir en or les roupies-argent qu'il retire de ses impôts, le Gouvernement émet, chaque année, à Londres, des traites dites Council drafts, ou Council bills, payables en roupies aux Indes, soit à vue, soit en transferts télégraphiques sur Bombay, Calcutta ou Madras.

Les commerçants anglais ayant des paiements à effectuer aux Indt^s pouvaient ainsi se procurer en monnaie indienne les sommes nécessaires, mais ces traites se négociaient toujours au cours de l'argentmétal, augmenté de^ 3 ou 4 0/0 représentant les frais de la frappe, du transport, de l'intérêt de Targent-métal qu'il aurait fallu envoyer aux Indes à la place de ces trailes.

Naturellement, plus l'argent a baissé à Londres et plus le Gouvernement a dû augmenter le montant des Council bills à convertir pour les paiements extérieurs du budget indien.

106 LE PROTECnONXISME ET l'aRGENI

Au cours de la discussion qui vient d'avoir lieu à la Chambre des Gomnaunes (13 décembre 1893), relativement à l'Emprunt de 10 millions de liv. st. demandé par le Gouvernement des Indes, précisément pour combler le déficit budgétaire résultant de la perte au change, M. Goschen a constaté que ces charges indiennes d'ordre extérieur s'élevaient à la somme totale de 18 millions de liv. st. ou 450 millions de francs, le budget total des dépenses étant de 2.100 millions de francs environ.

Quand la roupie ne perdait que 10 0/0, c'était un déficit annuel de 45 millions de francs à combler; à 25 0/0 de perte, le déficit s'élevait à 112.500.000 francs; à 40 0/0, à 180 millions; à 45 0/0, il représente 203 millions de francs, soit environ la dixième partie du budget indien lui-m^me.

C'est pour essayer d'arrêter la baisse de la roupie (l'abrogation de VAct Sherman devant la déprécier encore plus) que le Gouvernement indien a suspendu la frappe libre de l'argent et s'est réservé le monopole de cette frappe. Mais il a en môme temps fixé arbitrairement la valeur en or de cette roupie à 1 sh. 4 d. En d'autres termes, il a décidé qu'il donnerait 15 roupies d'argent valant légalement 35 fr. 70 aux Indes pour une livre sterling ou 25 fr. d'or , ce qui fixait le prix du kilogr. d'argent, payable en or, à 156 fr. environ.

De sorte que, depuis le mois de juin 1893, l'empire des Indes se trouve sous un régime monétaire qui n'a pas son pareil dans l'univers. Ce n'est pas le régime monométallique-or, puisque la roupie y a conservé son cours légal et son pouvoir libératoire de 1 sb. 10 5/8 d.; ce n'est plus le régime mono métallique-argent, puisque la frappe libre des roupies y est suspendue et quel'ar-

LE PROTECTIONNISME ET L'aRGEXT 107

geot est devenu marchandise da fait de cette suspension : c'est, en réalité, le régime bossu des assignats d'argent, tel que nous Tavons en France pour les écus et en Allemagne pour les thalers.

Mais la valeur arbitraire de la roupie à 1 sh. 4 d. d*or, donnait à l'argent métal une valeur marchande (iel56 fr. le kilogr., alors que ce métal était tombé presque de suite à 145 fr. sur le marché de Londres et qu*il n'y vaut plus aujourd'hui que 117 ou 118 fr.

Les commerçants et les cambistes anglais — soit par spéculation, soit parce que l'écart entre le cours arbi- Iraireraent fixé à la roupie et le prix r.^el de l'argent les effrayaient, soit pour toute autre raison — ont refusé de suivre le Gouvernement indien dans sa nouvelle politique monétaire, car, jusqu'alors, les Council bills et dent vendus au cours du jour, quelle que fût la situation du marché anglais. Ils se sont donc abstenus de prendre les traites indiennes, môme au taux de 1 sh. 3 1/4 d. (Tor la roupie ; et, de leur côté, les commerçants hindous se sont bien gardés d'aller demander aux Hôtels de Monnaies du Gouvernement 11 gr. 664 d'argent à 916.66 de fin pour 1 sh. 4 d. en or, lorsqu'ils pouvaient avoir sur le marché libre, au bazar comme on l'appelle aux Indes, la même quantité d'argent pour 1 sh. 1 d , oi or également.

Il ne faut pas oublier en effet que la monnaie, pour la presque totalité des pays asiatiques — tt les Anglais en font en ce moment -ci la dure expérience aux Indes — n'est acceptée que pour la quantité de métal fin qa'tlle contient. Par exemple le taël chinois n'e^t qu'un lingot de 36 gr. 65 d'argent environ (le poids et le titre variant suivant les provinces) ayant la forme

108 LL PROTECTIONNISME ET l'aUGENT

d*un petit soulier et sur lequel le fondeur a simplement frappé sa marque de fabrique. Toutes les transactions intérieures de la Chine se font en poids d'argent.

Voici donc le Gouvernement indien avec ses caisses bourrées de roupies-argent dans l'impossibilité de convertir en or les sommes nécessaires pour ses paiements extérieurs.

Il avait bien déclaré, au mois de juin dernier, que la suspension de la frappe libre de l'argent fixerait le change de la roupie... et il croyait de bonne foi, qu'il placerait tous ses Council bills au taux minimum de 1 sh. 4 d. or la roupie; mus il n'avait oublié qu'une chose: c'est qu'une nouvelle dépréciation dM Vargent mêlai renverserait toute sa combinaison.

N'ayant pas voulu céder s s Council bills au-dessous de 1 sh. 3 1/4 d'or, et le marché anglais les ayant refusés à ce prix, force a été au Chancelier de TEchiquier de venir demander à la Chambre des Communes, au nom du Gouvernement indien, l'autorisation d'émettre un Emprunt de 250 millions de francs.

La discussion du 13 décembre a été bien curieuse et bien instructive. Le Chancelier de l'Echiquier a d'abord expliqué que les Council bills étant invendables, le Gouvernement indien perdrait trop à vouloir convertir en or les sommes d'argent qu'il possède en ce moment, et qu'en attendant des circonstances plus favorables un Emprunt en or était la meilleure des solutions.

Sir J. Gorst lui a répondu que les Council bills étaient invendables parce que le Gouvernement indien n'avait pas voulu les offrir au prix où le marché anglais pouvait les prendre; que, jusqu'alors, la politique monétaire du Gouvernement indien avait consisté à

LE PROTECTIONNISME ET l'aRGENT 109

vendre ses bills régulièrement et automatiquement, mois par mois, quel que fût l'état du marché anglais, mais que désormais cette politique devenait une simple spéculation à la hausse sur l'argent.

Sir J. Gorst a encore ajouté que la nouvelle situation monétaire des Indes était des plus dangereuses, parce qu'en réalité on ajournait les difficultés de conversion dans resp<^rance d'un avenir meilleur, mais que ces difficultés seraient beaucoup plus graves pour Tannée prochaine si Taméli ration escomptée d'avance ne se produisait pas.

M. Goschen a parlé dans le môme sens. Il a déclaré que, selon lui, le Gouvernement indien avait commis une faute en supposant .que la fixité du change ext rieur de la roupie pouvait s'obtenir par la suspension de la frappe libre : en réalité il n'y a eu une apparence de fixité que parce que le Gouvernement n'a pas voulu vendre de Coiincil bills au-dessous de 1 sh. 3 1/4 d.

Le bill d'Emprunt a été voté par la Chambre des Communes mais cette discussion a prouvé que la conséquence fatale de la dépréciation extérieure de la monnaie légale indienne eût été la faillite extérieure de rinde — surtout dans la situation singulièrement critique ou la suspension de la frappe libre vient de la placer— si le puissant crédit de l'Angleterre n'é lait Vfuu au secours de son budget.

Et cependant l'Inde n'a pas de circulation fiduciaire et sa Dette publique n'est que de 5.200 millions de francs, dont seulement 2.100 millions payables à l'extérieur.

Mais la particularité la plus curieuse de cette discussion, c'est qu'elle a donné lieu, en plein Parlement anglais, à une première motion de protectionnisme en

faveur des Indes, ce pays du Libre^É change par excel- [ lence.

La baisse de Targent et la dépréciatioa extérieure de la roupie — qui n^avaient eu aucun effet sur le régime économique intérieur des Indes» qui avaient même provoqué, sur une échelle considérable, Texportaiion des produits indiens — a exercé une influence diamétral lement opposée dès qu'il y a eu un écart sensible entre le prix réel de Targent-métal et le cours de la roupie fixé à 1 sh. 4 d. or par le Gouvernement indien.

La suspension de la frappe libre de Targent a placé rinde sous le régime d'une nation à circulation monétaire au pair de l'or, le pair étant déterminé, dans l'espèce, par le taux de 1 sh. 4 d. or, les 11 gr. 664 d'argent au titre de 916,66,

L'argent métal ayant continué à baisser, le change qui n*avait jamais existé entre les Indes, la Chine et les pays monométallique-argent, précisément à cause de la frappe libre de l'argent dans ces pays, s'est tout à coup révélé et, à l'heure actuelle, il est de 20 0/0 entre la Chine et les Indes, le taël chinoiij perdant 200/0 sur le territoire indien.

En d'autres termes, depuis la suspension de la frappe libre dans l'Inde anglaise, ce pays se trouve — à l'yard de la Chine — dans la situation d'une nation à circulation monétaire au pair de l'or vis-à-vis d'une nation à monnaie avariée.

UEconomist anglais du 16 décembre dernier fait, à ce propos, la constatation suivante :

La fermeture des Monnaies a provoqué une réduction exceptionnelle des exportations indiennes d'opium et d'articles pour la Chine ; la diminution pour les trois mois finissant en

LE PROTECTIONNISME ET l'aRGENT 111

septembre s'est élevée jusqu'à 2.000.000 de roupies. Tandis qu« les exportations de marchandises diminua ienk, les importations augmentaient

Il est certain qoe fai tentative de hausse de la valeur d^ la roaf»e aux Indes doit continuer à aj^ir ccmme un stimulant sur les importations étrangères dans les Indes et à porter uA coup aux exportations indiennes dans les nations à monnaie-argent.

La conséquence de ce nouvel état de choses se fait déjà vivement ressentir au détriment du commerce extérieur indien. Voici, d'abord, les résultats des mois de juillet, août et septembre des trois derniùres années :

Commerce extérieur indien (roupiet) :

Marchandises 1893 1892 1891

Importations 10.576.300 14.526. 8(J0 15.531.300

Exportations 19.425.200 20.39S.600 22.503.200

En fav. des Export. + 2.818.900 + 5.867.800 + 6.971.900

Soit une diminution de la balance commerciale de plus de 3 millions de roupies pour les trois mois considérés de Tannée 1893. Mais on pourrait dire, malgr.^ Y Economisi, que Faugmentation des importations aux Indes (plus de 2 millions de roupies pour une période de 3 mois) n'est que le résultat d'une coïncidence étrangère à la nouvelle situation .Tionétaire de Flnde, Le Manchester Guardian publiait récemment une lettre d'un grand planteur de thé de Ceylan, M. Harcourt Skrine, datée du 28 novembre 1893, et dont les termes écartent tous les doutes :

Sir David Barbour et le Gouverneur général de l'Inde (dit le planteur de Ceylan), ont déclaré tous deux, publiquement,

112 LE FROTECTIONNISME ET l'aRGENT

que la stabilité de la roupie était assurée à 1 sh. 4 d. et l'opinion de personnages aussi autorisés est concluante. Ceci veut dire — en ce qui concerne le planteur de thé de Geylan et de l'Inde — qu'il faut allouer une prime permanente sur l'exportation des thés chinois en Angleterre ; en effet, si la roupie de l'Inde et de Ceylan continue à valoir 1 sh. 4 d., alors que le même poids de monnaie d'argent de Chine ne vaut que I sh.,le planteur chinois pourra p'acer à Londres autant de thé d'une qualité déterminée pour 1 sh. que son concurrent indien pour 1 sh. 4 d.

L'injustice de celte situation me paraît être manifeste, mais comme il y a toujours des personnes qui ne se préoccupent guère des injustices qui frappent leurs semblables, on m'objectera qu'après tout, nous autres planteurs de thé, nous ne sommes pas les seuls à avoir souffert des primes : les producteurs de sucre auraient souffert les mêmes inconvénients par suite des primes accordées sur le sucre de betterave en Franc? et en Allemagne. Je répondrai à cela que si les deux cas sont identiques, deux erreurs n'en rectiîient pas une. Mais il y a une grande différence dans l'espèce. En ce qui concerne le sucre, la prime était accordée par un Gouvernement étranger, et la Grande-Bretagne, victime du libre-échange, ne pouvait rien faire pour protéger ses planteurs de sucre. Pour le thé, au contraire, nous voyons le Gouvernement britannique pn ■ céder d'une façon diamétralement opposée, en aidant l'étranger à enlever le pain de la bouche des producteurs anglais.

Et après avoir indiqué la nature et rimportance des préjudices que le nouveau régime monétaire inflige à la production indienne, M. Harcourt Skrine réclame une protection énergique du Gouvernement impérial :

Le premier remède consiste simplement à frapper d'un nouveau droit de 3 d. par livre les thés chinois, cette mesure restant appMquée tant que le Gouvernement continuera à uiaintenir la roupie à un taux préjudiciable ; en bonne justice, ■ le Gouvernement chinois ne pourra se plaindre ; quant au consommateur anglais il ne se plaindra pas d'être garanti contre un article inférieur.

LE PROTECTIONNISME ET L'aRGKXT 113

Une autre solution de la difûculté consisterait à empocher h Gouvernement in lien de rontinuer à frapper lui-même la roupie 8t de permettre à celle-ci de revenir à sa véritable valeur. Saii3 doute. Sir David Barbour a pu déclarer qu'il est au pouvoir du Gouvernement de fixer le taux de la roupie à 1 sh. 4 d., mais il ne sera pas diflicile de ramener à reconnaître que le maintien de ce taux causera une perte énorme au Gouvernement et qu'il aboutira à une crise financière bien plus terrible que celle qu'il a voulu éviter. Sir David Barbour lui-mêmo a posé cet axiome en 1893 : que toute valeur supérieure attribuée à la roupie par la fermeture des Hôtels de Monnaies serait annihilée par une entrée correspondante de fausse frappe dans la circulation. Nous voyons, d'après les leltres publiées dans les journaux indiens, que cette prédiction se réalise déjà sur une grande échelle dans les Ëtats indigènes ; d'autre part, les achats de barres d'arf?ent ont été énormes depuis la fermeture des Hôtels de Monnaies.

Eq effet, jamais les Indes n'avaient importé plus d'argent en barre que depuis la suspension de la frappe libre. C'est exlraordinaire, incroyable e^ cependant, en voici la preuve officielle :

Importations et export'dions de l'argent aux Indes pendant les rnoij de juillet, d'août et de septembre des trois dernières années (roupies) :

Argent 1893 1892 189J

Importations 4.*ÎG4.000 3.296.800 1.159.700

Exportations 60 i . 100 613 . 30D 532 . 200

En faveur des Imp. + 3.659.900 + 2.683.500 4- 627.500

Soit, pour 1893, une augmentation d'importation de près de 1 million de roupies d'argent métal, et cela malgré une balance commerciale inférieure de plus de 3 millions de roupies par rapport à la période correspondante de Tannée 1892.

Ce sont ces symptômes fâcheux qui ont provoqué au Parlement anglais, au cours de la discussion de l'Emprunt indien, la première motion de protectionnisme en faveur des Indes auxquelles j'ai fait allusion plus haut :

M. Montagu déclare que le Gouvernement de l'Inde a été

forcé de demander cette mesure (l'Emprunt) et qu'il a été en

. droit de la demander, mais il pense, en même temps, que l'on

I aurait dii mettre un droit d'importation sur l'argent aux

\ Indes. En faisant cela, on ne se serait pas écarté du principt'

du Libre-Echange, puisqu'il n'y a pas d'industrie minière

aux Indes qui en aurait été affectée. Si cette mesure n'est pas

prise cette année-ci elle devra l'être l'année prochaine. (A^-

plaiidissetnents .)

En se plaçant sur le terrain budgétaire, M. Montagu semble avoir raison : c'est, en effet, Tabsence de tout droit d'importation sur l'argent en barre envoyé aux Indes par l'étranger, qui a fait subir au budget indien le fâcheux contre-coup de la nouvelle baisse de Targent survenue après la fermeture des Hôtels de Monnaies.

En se réservant le monopole de la frappe de l'argent et en fixant le prix de la roupie à 1 sh. 4 d. d*or, le Gouvernement indien croyait placer les Indes exactement sous le même régime que celui qui existe en France (Union latine), en Allemagne et en Hollande, depuis la suspension de la frappe libre de l'argent dans ces pays.

Mais l'émission de toute nouvelle monnaie d'argent a été véritablement suspendue en France, en Allemagne et en Hollande, parce que, depuis les temps les plus reculés, la monnaie nationale d'argent y est donnée et reçue, non pour la valeur réelle du métal qui la corn-

LE PROTECTIOXNIS^fE ET l'aRGEXT HT)

pose, mais pour la valeur arbitraire que Teffigie, la sigaatare de TEtat lui assigaent légalement.

Dans les pays asiatiques, au contraire, la monnaie, nous l'avons déjà dit, est donnée et reçue pour la quantité d'argent fin qu'elle contient. Les Hindous, malgré l'occupation anglaise, n'ont point perdu cette habitude : il est donc naturel que la fixation arbitraire du prix de la roupie au prix de 1 sh. 4 d. d'or ait produit des effets différents de ceux observés en France, en AUeniagne et en Hollande,

Un impôt sur Targent en barre importé aux Indes, faisant disparaître l'écart qui existe entre le prix de l'argent sur le marché libre et le prix officiel de la roupie aux Indes, peut évidemment, si l'argent ne baisse plus, améliorer la situation particulière du budget indien, en ce sens que les commerçants anglais qui importent en Europe des produits indiens n'auront plus aucun intérêt à refuser les Council hills au prix de 1 sh. 4 d. d'or la roupie.

Mais il peut avoir également pour conséquence de réduire considérablement les exportations indiennes en Europe, et c'est ici que la proposition de M. Montagu pourrait aller à rencontre du but qu'elle se propose.

Si la frappe de l'argent était encore libre aux Indes, un lot de marchandises indiennes valant, par exemple, 117 francs en or, à Londres, pourrait être payé, en ce moment, avec 1 kilog. d'argent fin, auquel il faudrait ajouter, nous l'avons déjà dit, environ 7 fr. 50 de frais divers.

Grâce aux habitudes monétaires des Hindous, la suspension de la frappe libre de la roupie n'a pas eu son plein effet, puisque nous savons qu'une quantité consi-

dérable d'argent en barre a été importée aux Indes depuis que le Gouvernement a pris cette mesure. Cependant, les demandes de protection des producteurs indiens, et la diminution sensible des exportations indiennes semblent indiquer qu'elle a déjà produit quelques résultais fâcheux.

Mais, si un impôt proportionnel à l'écart qui existe actuellement entre le prix de l'argent sur le marché libre et son prix officiel de 1 sh. 4 d. d'or la roupie, vient à être mis sur l'argent, étranger importé aux Indes : l'importateur anglais sera obligé, soit d'ajouter aux 117 francs d'or représentant le prix du kilog. d'argent fin sur le marché libre, le montant du nouveau droit; soit de solder le lot de marchandises indiennes avec des Çoxmcil hills achetés au prix de la roupie officielle c'est-à-dire à 156 francs le kilogr. d'argent fin.

Dans les deux cas, l'impôt sur l'argent étranger agira comme un impôt sur l'exportation des produits indiens.

La vérité, c'est que la suppression de la frappe libre de l'argent aux Indes n'a nullement amélioré la situation du budget indien, mais elle a placé ce grand pays sous un régime économique analogue à celui des nations à circulation monétaire au pair de l'or, et la conséquence immédiate de ce changement, si préjudiciable à la production indienne, a été des réclamations de protection.

Eq résumé, Us faits que je viens de citer prouvent que le môme mal existe dans tous les pays à monnaie

LE PROTECTIONNISME tT l'aRGENT 117

aa pair de For et que la protection a été comme un remède insliactif que les proiucteurs de ces pays réclament aujourd'hui.

Mais ce remède est-il lui-môme efficace? Non, puisqu'il donne une solution fixe, tandis que le mal (c'està-dire la hausse ou la baisse des changes) est essentiellement mobile et qu'avec le mcmométallisme-or, il n'est au pouvoir d'aucune puissance d'en régulariser les variations.

La conséquence logique et fatale de cet état de choses — qui ira toujours en empirant tant qu'on n'aura pas rendu à l'argent son ancienne fonction d'instrument d'échange universel — c'est que les nations à régime protectionniste finiront par ajouter à leurs tarifs douaniers ordinaires un tarif supplémentaire ad, valorem à échelle mobile qu'elles nommeront Tarif rectificatif des changes, absolument comme l'Italie vient de le décider, au rebours il est vrai, pour le paiement de ses droits d'importation, et comme les négociateurs allemands du traité de commerce russoallemand voulaient récemment l'imposer aux produits russes.

Le plus grand mal que notre régime monétaire bâtard cause à la production des pays à circulation monétaire au pair de l'or provient, surtout, de l'instabilité du change entre ces pays et les nations asiatiques et américaines à circulation argent. Le bimétallism,e universel rétablissant immédiatement la stabilité du change de ces divers pays, diminuerait d'abord l'in'ensité de la furieuse lutte pour l'or à laquelle se livrent

118 LE PROTECTIONNISME ET L'aRGENT

actuellement toutes les nations riches et supprimerait, par suite, la plupart des perturbations monétaires dont le monde entier se plaint et qui sont la conséquence certaine de cette lutte.

Possibilité d'un accord Internationai entre la France, les États-UniSi l'Angleterre et l'Allemagne.

Mais le bimétallisme universel — pouvant seul rend*e à l'argent la qualité d'instrument d'échange international que lui donnait jadis le pair bimétallique français — n'est aujourd'hui poasible que si les quatre grandes nations métalliques : France, États-Unis, Andeterre et Allemagne, adoptent, en même temps, le double étalon.

Je dis : en môme temps, parce que, dans l'état actuel de la politique européenne, il pourrait y avoir un danger sérieux — et tout le monde en comprendra la raison — à faire prendre à une nation unique (la France par exemple) la responsabilité de la réforme.

Avant d'examiner les avantages ou les inconvénients de ce bimétallisme icniversely il est donc nécessaire de rechercher s'il existe des chances sérieuses pour que les quatre nations ci -dessus désignées adoptent, ensemble, le double étalon sur des bases communes : c'est-à-dire, se mettent d'accord pour donner à Tor et à l'argent un pou voir libératoire légal, dans la proportion du 15 1/2, ou dans toute autre proportion commune aux quatre pays, et pour admettre, en conséquence, la

frappe libre — sur toute retendue de leur territoire — des deux m -taux précieux, sans limitation de qnmtité.

France. — En ce qui concerne la France, je ne crois pas qu'il soit utile de revenir sur ce que j'ai déjà établi dans les chapitres prt^cédents. Notre pays n*a renoncé à la frappe libre de l'argent que par cas de force majeure; il est devenu monométallique-or extérieur pour éviter l'isolement monétaire dont la démonétisation de l'argent allemand le menaçait au lendemain de la Guerre de 1870-71, mais il est resté légalement bimétallique et les trois milliards d'argent monnayé qu'il possède, l'obligent à désirer que ce métal reprenne son ancienne valeur extérieure, son ancienne fonction internationale.

Les monométallistes-or affirment, il est vrai, que la baisse de l'argent métal ne peut porter aucun préjudice à la France, parce que —à l'intérieur du territoire, — l'écu français a cours légal et forcé pour 5 francs et que — pour les paiements extérieurs — la France possède de Tor en quantité suffisante pour faire face à tous les besoins de son commerce.

Sans rappeler les préjudices que le système monétaire bâtard, imposé au monde civilisé par la disqualification de l'argent, fait éprouver à toutes les sources de la fortune française, je me permettrai de poser cette simple question aux monomôtallistes-or : qui supportera la perte de 40, 50 ou 60 0/0 que subiront nos écus le jour où, pour une cause quelconque, la France sera dans la nécessité de les utiliser pour solder ses règlements extérieurs ?

Celte simple éventualité suffirait — s'il n'y avait pas d'autres raisons économiques beaucoup plu? sérieuses encore — à expliquer Tintérêt qui s'attache, pour la France, à la réintégration de l'argent dans son ancienne fonction d'instrument d'échange universel.

Etats-Unis. — Les Etats-Unis accepteront-ils facilement le régime du bimétallisme universel ? La question est résolue d'avance. Depuis douze ans les Etats- Unis font à l'Europe, ainsi que M. Dana Horton, délégué de l'Amérique du Nord, l'a d'ailleurs rappelé au Congrès monétaire tenu à Paris en septembre 1889, « des propositions de fédération monétaire », et les résolutions et déclarations officitlles qui ont suivi icbrogatioa de l'Ac^ Sherman nous prouvent, jusqu'à révit'enc3, que les Etats-Unis attendent toujours un signe Qc l'Europe.

En effet, le Sénat de Washington, décidant la suppression des achats de métal blanc en vigueur depuis le 14 juillet 1890, a adopté, à la place du bill Wilson voté précédemment par la Chambre des représentants, le bill du sénateur Woorhees dont les deux derniers paragraphes méritent d'être cités :

Et il est déclaré, par la présente loi, que la politique des Etats-Unis est de continuer l'usage simultané de l'or et de l'argent comme étalons monétaires et de frapper à la fois de l'or et de l'argent en monnaies d'égale valeur, valeur intrinsèque et valeur d'échange, cette équivalence devant être assurée par voie d'entente internationale ou par des garanties législatives propres à maintenir la parité de valeur des monnaies d'or et des monnaies d'argent et à leur conserver en

tout temps un pouvoir égal sur le marché et pour le paiement des dettes.

Il est encore déclaré, par la présente loi, que les efforts da G >uvernement devront tendre résolument à l'établissement d*un système bimétalliste capable de maintenir en tout temps le pouvoir égal, sur les marchés et pour le paiement des dettes, de tout dollar frappé ou émis par les Etats-Unis.

Le bill Woorhees, voté au Sénat le 30 octobre 1893 par 33 voix contre 32 et adopté ensuite, par la Chambre des représentants, par 192 voix contre 94 (la minorité des deux Chambres étant, d'ailleurs, pour la frappe libre de l'argent) constitue une profession de foi de bimétallisme universel dont le Gouvernement de M. Cleveland accepte résolument le principe.

Dans un discours que le secrétaire du Trésor américain, M. Carlisle, a prononcé, vers le milieu de novembre, au banquet de la Chambre de commerce de Washington, ce haut fonctionnaire a expliqué ainsi la nouvelle situation monétaire que l'abrogation de Witt Sherman créait aux Etats-Unis :

Un Gouvernement, quel qu'il soit, ne peut, actuellement. établir un rapport fixe entre l'or et l'argent et le maintenir; cette raison seule nous obligerait à donner des limites au monnayage de l'argent. Le pays doit se féliciter que nous nous soyons mis enfin dans une situation qui nous permet de conserver intact notre système monétaire et d'exercer une influence dans toutes les combinaisons qui pourront être faites pour régler cette grosse difficulté d'une manière définitive.

C'est absolument l'attitude que la France observe depuis 1873 et qu'elle devra continuer à observer tant que V Angleterre n'entrera pas résolument dans la voie de la réhabilitation de l'argent.

ACCORD INTERNATIONAL l'23

Dans son message du 4 décembre dernier, le Président Cleveland, donnant encore plus de pr(!'cision à la politique monétaire qu*il comptait suivre, a dit, de son

cjté :

Le fait qu'on semblait attendre de nous quelque proposition bien définie lors de la seconde session de la Conférence de Bruxelles, m'a fait demander à ajourner encore cette Conférence, qui devait se réunir une seconde fois le 30 novembre. Il me semble qu*il sérail sage de donner au Président des pouvoirs généraux pour pouvoir inviter les autres puissances à une pareille Conférence aussitôt qu'il y aurait une perspectite raisonnable d'arriver à une entente internationale sur la question du monnayage.

Par conséquent, du côté des Etats-Unis, pas de doute possible, la cause du bimétallisme universel y est déjà depuis longtemps gagnée.

Allemagne. — L'Arllemagne est passée légalement, à la lin de 1871, du régime monométallique-argent au régime mono métallique-or, mais elle est, en fait, au régime monétaire bimétallique bossu de la France puique la baisse de l'argent (survenue après la suspension de la frappe libre de l'argent dans les pays de V Union latine) Ta mise dans Tobligation de conserver dans sa circulation environ 600 millions de francs de tbalers d'argent qui ont, aujourd'hui, le même pouvoir libératoire que les reichsmarks d'or. Avons-nous quelques indices qui nous permettent de croire, aujourd'hui, que l'Allemagne acceptera facilement le régime du bimétallisme universel?

Nous savons, d'une manière positive, que la crise économique générale dont la production française subit depuis quelques années les rudes conséquences, n'a pas épargné TAllemagne et nous savons aussi qu'un grand parti bimétalliste allemand fait chaque jour de nouvelles recrues dans les centres agricoles et imlustriels et dans le monde politique.

Mais, pourrait-on dire, si TAllemagne a un intérêt quelconque à l'établissesnent d'un bimétallisme univarsely pourquoi les délégués du Gouvernement impérial à la Conférence internationale tenue à Bruxelles en décembre 1892, ont-ils déclaré qu'ils avaient pour mission d'assister en simples auditeurs aux travaux de la Conférence? Pourquoi sont-ils restés indifférents à Texamen des propositions américaines ayant précisément pour objet u l'établissement d'un rapport fixe inter- « national entre l'or et Targent et emploi des deux « métaux comme monnaie ayant plein pouvoir libéra- « toire pour chacun des pays adhérents et comme con- « séquence, la frappe libre de l'or et de l'argent ? »

Mais, simplement, parce que la Conférence de Bruxelles n'avait été précédée d'aucun échange de vue entre les divers pays convoqués par les Etats-Unis (sauf, je crois, pour les nations formant rZ7n ion latine), que l'Allemagne a pour principe absolu de régler sa politique monétaire sur la politique monétaire anglaise et que les dispositions négatives de l'Angleterre étaient suffisamment connues, pour que le Gouvernement allemand ne se fit aucune illusion sur l'issue finale de la Conférence.

L'adhéfiion de l'Angleterre au bim^étallisme universel entraînera certainement l'adhésion de l'Allemagne.

Gomme preuve de cette affirmation je me contenterai (le rappeler le passage suivant du discours prononcé à la séance d'ouverture du Congrès monétaire international tenu à Paris au mois de septembre 18vS9, pendant rExposition universelle, par M. Otto Arendt, secrétaire général de la Ligue biméiallique allemande :

Gôtte Ligue, a dit M. Arendt, réunit beaucoup do membres du Parlement, des industriels, des agriculteurs, des hommes de science, qui sont tous convaincus que la crise économique que nous avons éprouvée, peu de temps après l'introduction en Allemagne de l'unique étalon d'or, est due à la dépréciation de l'argent qui en a été la conséquence. Nous avons fait de l'agitation dans ce sens, nous avons rencontré des partisans du bimétallisme dans toutes les parties de l'Allomagne, et nous sommes parvenus à empêcher la démonétisation des thalers. Mais le Gouvernement de mon pays commence à reconnaître la possibilité d'établir le bimétallisme, et des conférences monétaires ont été organisées dans ce but. Je veux dire qu'en Allemagne nous n'avons pas l'espoir que ; le bimétallisme puisse s'établir 5a;i5 l'Angleterre, mais nous » avons la conviction que notre Gouvernement prendra une détermination .conforme à celle de l'Angleterre.

Et M. Arendt compléta sa déclaration par la lecture d'une lettre adressée (par le Président de la Ligue bimétallique allemande, M. de Kardofif, membre du Parlement allemand) au Président du Congrès et dans laquelle je relève ces lignes significatives :

Ainsi donc la question si importante, à savoir si l'anarchie monétaire, qui règne à présent, doit continuer au grand préjudice de toutes les nations civilisées, ou bien si l'on doit sérieusement tenter de régler cette question dans l'intérêt delà, civilisation universelle par une Convention internationale, est soumise uniquement au bon vouloir et aux résolutions du Gouvernement anglais ou plutôt du Parlement

Ce présent Chapitre XI Y était déjà écrit et publié depuis plus d*uji mois dans VEconomiste Européen, lorsque, à propos de la discussion des traités de commerce avec la Roumanie, l'Espagne et la Serbie (qui vient d'avoir lieu au Parlement allemand le 12 décembre 1803), notre correspondant de Berlin nous a adressé les indications suivantes :

« Je ne relèverai rien dans la longue discussion des traités, — dit notre correspondant berlinois — si ce ne sont les déclarations faites incidemment par le Chancelier deTEmpire au sujet du bimétallisme. Vous savez que le rétablissement du bimélallisme est Tun des principaux articles du programme des agrariens ; ils ont vivement reproché à M. de Gaprivi rinaction des délégués allemands à la Conférence de Bruxelles. Aujourd'hui, le Chancelier a fait l'apologie de toute sa politique, et a répondu au reproche en question dans les termes suivants qui confirment en tous points les indications de M. Edmond Théry relatives à ropinioii allemande :

« Le Gouvernement prévoyait qu'il ne devait rien sortir do cette Conférence, et nous ne devions pas nous associer activement à un fiasco. Je suis toujours d'avis qu'il est fort dmgerouxde faire du bimétallisme une question d'agitation populaire, comme le fait le parti conservateur ; la question des étalons monétaires n'est pas de nature à être résolue p:ir les masse:^. Les conservateurs soumettent au peuple une question qui peut amener des résult-its d'autant plus graves qu'elle n'est pas comprise. Si l'on veut s'occuper du bimétallisme, qu'on prenne la bonne voie; une proposition de rétablissement du bimétallisme a été déposée au Parlement et sera disculée. Pour ma part, je ne suis pas entêté; je pense que nous avons le meilleur système monétaire, mais si on me prouve le contraire je me laisserai convaincre.

« Nous ne pouvons d*ailleurs faire autre chose que d'attendre. Qui est-ce qui se char$;e d'obtenir du Gouvernement ' anglais une modification delà question monétaire? Jusqu'ici, tout le monde était d'opinion que le rétablissement du bimétallisme était impossible sans le concours de l'Anf^leterre.

K Je suis toujours persuadé qu'il en êst ainsi, et quand je serais le bimétallisme le plus fanatique, je croirais qu'il est absolufrent impossible, dans la situation actuelle, de faire un pas en avant sans l'Angleterre dans la direction de la réhabilitation de l'argent. »

Rien n'est plus exact I C'est de l'Angleterre et uniquement de TAngleterre que dépend aujourd'hui la solution du problème monétaire universel.

L'heure est donc venue d'examiner si les dispositions officielles de l'Angleterre, qui s'est refusée de discuter le principe du bimétallisme imiversel en 1881, qui a cependant réuni, en 1886, une grande Commission dite Gold and Silver Commission, chargée de rochercher les causes « des changements récemment survenus « dans la valeur relative de l'or et de l'argent » et de dire « s'il est ou non au pouvoir des légi>latcurs de « port^ remède aux maux que ces changements ont « produits » (nous verrons plus loin les conclusions de cette Commission), qui s'est montrée si réservée au Congrès monétaire de 1889, et enfin si incertaine à la Conférence de Bruxelles de 1892 — l'attitude de ses délégués y a été, en effet, des plus curieuses — si les dispositions officielles de l'Angleterre, disons-nous, ont quelque chance de tourner au bimétallisme universel et de rendre ainsi possible la réhabilitation de l'argent.

Angleterre. — Les monométallistes-or professent volontiers Topinion émisa par Michel Chevalier, que l'Angleterre ne changera Jamais son régime monétaire actuel. Pourquoi? Est-ce une raison scientifique qui a déterminé TAngleterre, en 1816, à prendre l'étalon d'or de préférence à Tétalon d'argent ou au bimétallisme? Nullement î C'est une question de convenance personnelle à l'Angleterre.

Dans son excellent livre de VHistoire monétaire de notre te)7ips, Ottomar Haupt explique très nettement que pendant tout le XVIÎIe siècle l'argent ressortant en Europe au prix de 63 deniers l'once standard, alors que la loi ne lui assignait en Angleterre qu'une valeur de 62 deniers, l'argent avait une tendance naturelle à quitter l'Angleterre. « C'est ainsi, ajoute-t-il, que de- « puis longtemp^^ déjà, le pays ne possédait que des « monnaies d'or, et dès lors, rien de plus naturel « qu'une loi apportât la sanction de cette situation, au « moment même (1816) où il s'agissait d'opter pour un « nouveau système monétaire, comportant une circu- « lalion efif'îctive métallique. »

Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à cette époque l'Angleterre était au régime du papier-monnaie à cours forcé, que le pays possédait cependant une certaine quantité d'or, mais que le peuple anglais avait complètement perdu l'habitude de l'argent. Il est donc évident qu'en proposant l'étalon unique d'or pour remplacer la papier-monnaie, lord Liverpool — le fondateur du monométallisme-or — s'arrêtait au système métallique le plus facile à mettre en vigueur, et le plus conforme aux usages commerciaux de l'Angleterre.

C'est donc une simple question de co?ivenance

ACCORD INTERNATIONAL 12d

personnelle qui a poussé T Angleterre au monométallisme-or : pourquoi une autre convenance personnelle ne la pousserait-elle pas au bimétallisme universel f Un Anglais de grande autorité en matière monétaire, sir Mersey-Thompson, membre actuel de la Chambre des Communes et vice-président de \di. Ligue himétalU^ que anglaise, s'est d'ailleurs chargé de répondre aux économistes qui affirment que l'Angleterre ne changera JAMAIS son régime monétaire actuel.

On a demandé — a dit sir Mersey-Thompson au Congrès monétaire de 1889 — à être renseigna sur l'état de ropinion en Angleterre : M. Foumier de P'iaix a dit que TAngleterro n'accepterait jamais le bimétallisme. Je no suis pas du tout de cet avis, et c'est pourquoi il m'a semblé qu'il serait peutêtre utile au Congrès de lui indiquer, en très peu de mots, les progrès que nous sommes en train de faire en Angleten-e vers le bimétallisme. . .

La plus grande difficulté que nous ayons contre nous, c'est l'ignorance. Autrefois, lorsqu'on entamait la question du bimétallisme, votre interlocuteur vous répondait généralement: « Monsieur, je vous avoue franchement que je ne comprends rien au bimétallisme; on ne m'a rien appris sur le bimétallisme au collège, et je ne l'ai jamais étudié. »

Messieurs, la Ligue bimétallique a été constituée pour combattre l'ignorance ; elle existe depuis dix-sept mois, et qu'a-t-elle fait dans ces dix-sept mois de son existence?

Parmi les membres de la Ligue, nous avons deux Ministres actuellement membres du Cabinet anglais, M. Arthur Balfour et M. Chaplain; j'ai entre les mains une liste des viceprésidents de la ligue ; j'y trouve cent membres de la Chambre des Communes ; il y en a naturellement beaucoup d'autres qui sont plus ou moins bimétallistes, mais il y en a cent qui se sont déclarés bimétallistes et qui sont devenus membres et vice-présidents de La Ligue,

Et sir Mersey-Thompson donna lecture d'une liste

brillante d'hommes politiques, de professeurs, de savants et de grands industriels, puis il ajouta :

La Chambre des (Communes se compose aujourd'hui de quatre partis : les conservateurs, les libéraux unionistes, les libéraux Gladstoniens et les Irlandais. Dans chacun de ces partis nous comptons des adhérents. La question du bimétallisme a été discutée par les Chambres de Commerce et par les Sociétés d'Agriculture en Angleterre et en Ecosse, elle a reçu un accueil très favorable, et leH nuages d'ignorance commencent à se dissiper partout.

De son côté, M. Foxwell, de l'Université de Cambridge, un des plus savants spécialistes de l'Angleterre, professeur d'économie politique à l'Université de Londres, expliqua comment l'opinion des hommes intelligents et à esprit ouvert, du Royaume-Uni, avait progressé, sans interruption, depuis quelques années, dans le sens du bimétallisme. Il déclara que la majorité des économistes anglais — et il cita les noms des professeurs Courtney, Marshall, Sidgwick, Munro, Edgeworth, Nicholson, Gonner, Symes et Sorley, — admettait aujourd'hui la possibibilité de maintenir une relation déterminée, un rapport fixe entre les deux métaux ; et il rappela que c'était l'honneur de la France et de la Révolution française d'avoir rendu le bimétallisme international en établissant la frappe libre et illimitée des deux métaux à un rapport fixe.

L'impoilance de cette nouvelle politique, c|it-il encore, a été si peu comprise à l'époque, que lord Liverpool, dans le fameux Mémoire sur lequel l'étalon d'or anglais est fondé, ne fait «ucune allusion à ce changement. Il semble avoir complètement ignoré ce qui se passait en France : sa politique était absolument insulaire. C'est un des nombreux défauts de ce Mémoire qui a été, à mon avis, glorifié outre

Les principes qae pose lord Liverpool n'ont pas été mis en question durant les cinqaantes années qui ont suivi . Le sys* tème fonctionnait bien, en ce qui nous touche, parce qu*U était sotUenupar le bimétUlUme en vigueur en France, Les économistes anglais ne savaient rien du système fraaçais. Après 1850, John Stuart Mill était le chef de l'école anglaise. Sa description du bimétallisme est une parodie grotesque, et ceux sur lesquels il avait de l'influence n'ont abordé ce sujet qu'avec des préventions fortement hostiles. Mais, en 1870, une nouvelle influence s'est fait sentir, celle de Jevons, l'un des esprits les plus originaux et les plus brillants parmi les économistes anglais.

Jevons, qui avait une grande admiration pour les économistes français, et qui a tant fait pour encourager les Anglais à les étudier, avait eu son attention tournée vers le bU métallisme par Wolowski ; la clarté de ses conceptions sur le sujet de sa valeur lui permit de suite de saisir le principe du rapport fixe, qu'il a expliqué de la manière la plus frappante. Actuellement, il n'y a pas en Angleterre d'économiste dont l'influence soit aussi grande que celle de Jevons, et cette influence augmente tous les ans. Il a complètement détrôné Mill, en Angleterre et en Hollande ; sa théorie de la "valeur fait de rapides progrès dans les principaux pays.

Tous les élèves de Jevons, c'est-à-dire la presque totalité des professeurs d'économie politique de TAngleterre, sont aujourd'hui ralliés aux principes fondamentaux du bimétallisme.

Pour démontrer que le mouvement bimétallique anglais répondait bien aux intérêts actuels de l'Angleterre et que, dans l'espèce, la résistance des banquiers et commerçants de la Cité était plus inconsciente que raisonnée, M. Foxwell ajouta :

Mais la Cité de Londres est toujours conservatrice en matière de finance ; elle souflft^ de l'inertie due à la prospérité, elle est trop absorbée par les affaires. C'est plutôt le Lancashire qui conduit l'Angleterre. Nous avons un proverbe qui

dit : « Ce que le Lancashire pense aujourd'hui, l'Angleterre le pensera demain. » On sait que Manchester a été le berceau du mouvement libre-échangiste. C'est donc un fait significatif que les succès principaux de la Ligue bimétalliste aient été remportés dans le Lancashire, où des hommes de toutes les classes, appartenant à toutes les nuances politiques, sont unis pour proclamer le bimétallisme.

Et il termina son discours de la manière suivante :

« Dans le passé, le monde comptait sur la France « pour soutenir les intérêts de la civilisation, tandis « qu'on reprochait à l'Angleterre son matérialisme et tt son insularlsme. Je suis convaincu que, dans Tave- « nir, ces reproches ne seront pas mérités par TAngle- « terre et je ne veux pas croire qu'il faille les appliquer « à la France. Nous pouvons sûrement nous unir « tous pour remédier, par un accord international, aux « maux qui sont résultés d'une perturbation monétaire, « c'est-à-dire d'une perturbation internationale. »

Voilà l'état de l'opinion publique anglaise sur la question du himétallisine universel à la fin de l'année 1889.

Et maintenant, faut-il rappeler le grand mouvement en avant de 1892, la fameuse résolution de la Chambre de Commerce de Manchester (mars 1892) :

« Les conditions défavorables dans lesquelles se trouve le commerce anglais depuis longtemps sans que l'on puisse s'attendre à une amélioration dans l'avenir sont causées principalement par les fluctuations fréquentes et violentes dans le change avec l'Inde, la Chine et les autres contrées à étalon d'argent.

« L'opinion de la Chambre est donc que le Gouvernement devrait prendre immédiatement ses dispositions pour provoquer une Convention sur les bases d'une entente internationale afin d'assurer un change fixe entre l'or et l'argent. »

ACCORD INTERNATtOXAL 1^

La résolution da Congrès général des Agriculteurs anglais (11 décembre 1892) :

« Considérant, dit la résolution, que l'avilissement continu des prix, si préjudiciable aux intérêts agricoles, est drt, pour une \strge part, à la valeur attribuée à Tor et à la baisse du taux du change dans les pays bimétalliques ;

« Considérant que le meilleur remède serait une entente internationale sur de larges bases pour la réouverture, dans les pays principaux, des hôtels des monnaies pour la frappe sans limite de l'or et de l'argent,

« Le Congrès demande au Gouvernement de coopérer avec les autres nations représentées à la Conférence monétaire, pour obtenir cette entente. »

La motion de la Ligue bimétallique Anglaise, lors de sa' réunion après la Conférence de Bruxelles (février 1893):

« Sir W. Houldsworth et sir Guilford Molesworth ont commenté la récente Conférence de Bruxelles. Les deux orateurs ont été d^SLCCord pour juger défavorablement Vattitude du Gouvernement anglais ^ cette Conférence. La réunion a adopté une résolution invitant le Gouvernement à profiter de la reprise des travaux de la Conférence qui doit avoir lieu au mois de mai pour arrêter la rapide hausse de l'or et pour assurer un taux d'échange constant entre les deux métaux. »

Et enfin, la discussion qui a eu lieu à la Chambre des Communes, le 5 mars 1893, sur une proposition de sir Mersey-Thompson — déjà cité plus haut — tendant à inviter le Gouvernement anglais à user de son influence, afin d'amener la reprise de la Conférence monétaire, dans le but de trouver un remède à la situation désastreuse qui résultait, pour l'Angleterre, de l'écart croissant entre la valeur relative de l'or et de l'argent.

Sir Mersey-Thompson a établi, d'une manière sai-

sissante, les eiïets des variations des changes extérieurs sur la production anglaise et a affirmé que les autres pays du monde se mettraient au bimétallisme si TAngleterre adoptait ce régime monétaire.

M. Gladstone, qui est le monométalliste le plas convaincu de l'Angleterre, a combattu cette proposition, défendue par plusieurs orateurs (et notamment par M. Goschen) en déclarant d'abord qu'il n'en comprenait pas la portée :

Aucun projet pratique n'a encore été présenté qui démontrât pour l'Angleterre la possibilité de changer son étalon monétaire actuel ; il est donc inutile qu'elle réunisse une Conférence monétaire pour déclarer qu'elle n'a aucun projet à proposer. L'Angleterre, d'ailleurs, n'a jamais mis d'obstacle à la solution de la question.

Plusieurs grandes puissances de l'Europe — continue M. Gladstone— l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, la Suisse, la Suède, la Norvège et même le Danemark, ne désirent pas modifier leur système monétaire.

En réalité les puissances, à la Conférence de Bruxelles, se divisaient en deux sections : celles qui ne voulaient aucune modification au système monétaire, et celles qui ne présentaient aucune proposition de modification.

Et après avoir vanté le mérite théorique du monométallisme-or, il ajouta :

« La Chambre doit y regarder à plusieurs fois avant d'abandonner la solide fondation sur laquelle l'An^eterre a, pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, élevé un édifice commercial inconnu jusqu'ici dans l'histoire du monde. »

M. Goschen lui répondit qu'il pensait aussi que « la Chambre devait certainement y regarder à deux fois avant de faire quoi que ce soit qui puisse porter atteinte

au splendide édifice du commerce britannique. Toutefois, il est important, pour le pays tout entier, que si les bimétallistes sont nombreux et que s'ils se trompent, on leur démontre leur erreur.

« Le problème monétaire est des plus complexes et le dogmatisme, de part et d'autre, serait déplacé. Mais à la Conférence de Bruxelles, il a été reconnu qu!il était désirable d'employer l'argent d'une manière plus large, et cette même Conférence a dû s'ajourner, en présence de Vaititude des délégués britanniques,

« Ce n'est donc pas trop exiger que de demander au Gouvernement britannique de faire des démarches afin de convoquer la Conférence, non pas nécessairement pour arriver à l'adoption du bimétallisme, mais afin d'étudier les différents projets qui étaient présentés en vue de donner à l'emploi de l'argent une plus grande extension. »

Malgré cette intervention de M. Goschen, la motion fut rejetée à la faible majorité de 81 voix. Mais n'est-ce pas un fait significatif que cette discussion où M. Gladsstone a été obligé de payer de sa personne pour faire repousser une proposition qui n'aurait pas eu dix voix dans le Parlement anglais en 1875? Cette majorité de 81 voix n'indique-t-elle pas victorieusement la puissance des faits qui pousse l'Angleterre vers le bimétallisme?

M. Gladstone en est resté aux principes de John Stuart Mill : mais la jeune école économiste anglaise pense comme Jevons, comme le savant professeur d'économie politique de l'Université de Londres, M. Foxwell €t la masse des producteurs du Royaume-Uni est en

train de se rallier à l'idée, Nouvelle pour elle, du bimétallisme universel.

Pour compléter cet examen de l'évolution anglaise, je citerai encore ce passage de la déclaration faite par M. Fielden, membre de la Ligue bimétallique anglaise et grand industriel de Manchester :

Pendant plus de 30 ans j'ai été dans l'industrie des cotons, qui donne du travail à 500.000 ouvriers et qui en fait vivre au moins 2 millions. Je connais intimement leurs corporations et les chefs ou délégués des branches de commerce principales du nord de l'Angleterre. Les chefs se sont réunis dans leurs conseils et ont pris la résolution unanime de soutenir le bimétallisme international. Parmi les corps représentatifs d'ouvriers qui se sont ralliés à cette cause se trouvent les tisserands des Comités du Nord, les Trades unions de Manchoster-Salford et de Newcastle. Ces organisations représentent un nombre considérable d'ouvriers et exercent un^ très grande influence dans les questions sur lesquelles les membres sont d'accord... Ce qui est devenu clair à l'esprit des chefs des corporations ouvrières, c'est qu'une mesure monétaire commune pour le monde entier serait la seule vraiebase pourl'échange des produits du travail et de rhabileté.

... L'industrie du coton se trouve dans une position très grave, causée par un déplacement de travail provenant principalem^ent des difficultés de change entre les pays d'argent et d'or, et ce déplacement est regardé avec alarme par nos ouvriers, vu qu'il résulte de causes monétaires et non de la supériorité des producteurs concurrents.

Et ceci s'appliquait à la situation de 1889 ; or, nous avons vu, en étudiant le commerce extérieur anglais des années 1890,1892 et 1893, combien cette situation s'était aggravée depuis.

Mais un nouveau fait vient de rendre encore plus manifeste l'évolution de l'Angleterre vers le bimétallisme. Le bill, relatif au fameux Emprunt indien de

10 millions de livres sterling, a été porté à la Chambre des lords, le 20 décembre dernier, après avoir été voté — ainsi que je Tai longuement expliqué dans le cha* pKre précédent — par la Chambre des Communes.

Lord Salisbury, sans refuser au Gouvernement iadien Tunique moyen qu'il avait d'ajourner les difficultés redoutables dans lesquelles la suspension de la frappe libre de l'argent aux Indes place son budget, a cepeDidant constaté (ce que j*ai démontré d'autre part) que cette mauvaise politique monétaire portait déjà de graves préjudices au commerce indien.

Or, voici comment lord Salisbury, l'ex-premier ministre du Cabinet conservateur, a terminé son discours :

Peut-être le ministre me demandera- t-il :

Quel remède avez-vous k nous présenter? Je suis heureux (le me réfugier dans le privilège de l'opposition, et je dois ajouter que je serais bien fâché d'offrir des remèdes. Mais il y en existe cependant, et l'un d'eux est de reprendre les négociations, que le ministère a si inconsidérément abandonnées, pour tenter d'établir, de concert avec les autres natio?is européennes, un rapport stable entre les deuat métaux. Je ne sais s'il est possible d'arriver à une entente, mais les autres nations prétendent que le seul obstacle à un arrangement est l'obstina'ion de l'Angleterre. Il serait fort regrettable qu'il en fiit ainsi.

Ces paroles ont été prononcées, je le répète, par lord Salisbury lui-môme, le 20 décembre 1893, et la Chambre des Lords les a applaudies.

De ce qui précède il résulte donc que Topinion, émise par Michel Chevalier, lors de la Conférence monétaire de 1878, qu'on n'arriverait jamais à convaincre l'Angleterre, n'est plus conforme à la vérité en 1893. D'ailleurs, ce qui poussera fatalement la nation an-

glaise, berceau du libre-échange, au bimétallism-e universel, c'est qu'en réalité le régime monétaire bâtard auquel le monométallisme anglais condamne le monde civilisé, aura pour effet inévitable de tuer cette liberté commerciale à laquelle l'Angleterre doit sa fortune.

Les industriels anglais se rendent déjà très nettement compte de la situation désastreuse que leur crée le mouvement de protection qui s'accentue sur tous les points du globe. Cette menace suffira certainement pour ouvrir les yeux aux monométallistes les plus endurcis. Les arguments les plus éloquents pour les Anglais sont ceux qui ont une influence directe sur leur bourse ; c'est d'une question d'intérêt particulier, de convenance personnelle qu'est né leur monométallisme ; c'est en vertu du menus principe qu'ils se rallieront avant peu au bimétallisme universel.

Mais il dépend du Président des Etats-Unis, c'est-àdire de la politique monétaire qu'il va suivre, d'avancer l'heure de cette révolution bienfaisante.

L'avilissement monétaire, par rapport au pair de l'or, porte aujourd'hui en Europe sur une population totale de 190 millions d'habitants et de 900 millions pour l'ensemble du monde civilisé. Les pays au pair de l'or ne comptent en Europe que 145 millions d'habitants et 260 millions pour l'univers entier.

La dépréciation n'est pas défavorable pour les intérêts particuliers des pays à changes avariés, mais elle est absolument désastreuse pour les nations à pair métallique-or: Ces dernières nations doivent-elles, oui ou non, essayer de modifier cet état de chose et chercher à

ACCORD INTERNATIONAL 13î)

rétablir Téquilibre monétaire universel? Voilà la question des questions !

Et si l'on admet Tafôrmative, ne saisit-on pas, sans hésitation possible, que la réintégration de l'argent dans son ancienne fonction éCinstimment d* échange universel servira merveilleusement cette politique monétaire ? Ne comprend-on pas — sans qu'il soit nécessaire de revenir sur les raisons déjêw données — que plu» le numéraire métallique admis comme instrument d*échange universel se trouvera en abondance et moins il sera défîant, c'est-à-dire exigeant, et moins certaines nations auront le pouvoir de l'accaparer et des motifs pour le thésauriser... et plus vite enfin l'équilibre monétaire universel se rétablira.

XY

Possibilité de maintenir un rapport stable et universel entre l'or et l'argent

Le régime du double-étalon monétaire, que H. Gernuschi a baptisé, en 1889, du nom de bimëtallistiief a été institué en France par la loi du 7 germinal an XI (28 mars 1803), sur la proposition de Charles Gandin. Déjà la- loi du 18 germinal an III (7 avril 1795), constituant notre système métrique décimal des poids et mesures, avait décidé que Vunité monétaire française (qui était alors la livre ^owrnois), prendrait le nom de franc. Puis, une autre loi du 28 thermidor de la même année, posa la première base du système en stipulant que le titre de ïa monnaie d'argent serait de 9 parties de ce métal pur pour une parlie d'alliage, que la pièce de 1 franc pèserait 5 grammes, celle de 2 fr. 10 grammes et celle de 5 fr. 25 grammes.

La loi du 7 germinal au XI compléta le régime en ordonnant de frapper des pièces d*or de 20 fr., à la taille de 155 pièces par kilogramme, également au titre de neuf dixièmes de métal fin.

La frappe libre fut admise pour les deux métaux et moyennant 9 francs de frais de fabrication pour un kilogr. d*or et 3fr. pour un kilogr. d'argent, chacun put obtenir, avec des lingots d'or ou d'argent, une transformation équivalente à leur poids droit en monnaie légale ayant plein pouvoir libératoire.

RAPPORT ENTRE l'OR ET l' ARGENT 141

A partir du 1er juillet 1835, le taux de fabrication fut fixé à 9 francs par kilogr. d'or et 2 fr. par kilogr. d'argent. Le 1er octobre 1849» ce taux s'abaissa à 6 francs par kilogr. d'or et 1 fr. 50 par kilogr. d'argent. Depuis le 1er avril 1854, il est maintenu à 6 fr. 70 pour l'or et 1 fr. 50 pour l'argent.

Enfin, la loi du 25 mai 1864 a ordonné la fal)rication de pièces d'argent de 50 centimes et de 20 centimes du titre de 835mes de fin et, pour arrêter l'exode de la monnaie divisionnaire qui se produisait alors, il fut décidé, par une autre loi du 14 juillet 1866 (Convention monétaire avec la Belgique, l'Italie et la Suisse), que les pièces de 1 franc et de 2 fr. seraient également frappt^es au titre de 835 millièmes de fin. Mais cette dérogation à la loi fondamentale du 28 mars 1803 n'altérait nullement le principe du double étalon monétaire, parce que les pièces de 5 francs en argent et les pièces d'or conservaient le plein bénéfice de la frappe libre et du pouvoir libératoire, et que tout le monde pouvait, à volonté, se procurer de la monnaie légale ayant plein pouvoir libératoire, en portant des lingots d'argent ou d'or à la Monnaie.

Le bimétallisme français a fonctionné, dans toute sa vigueur, jusqu'au 6 septembre 1873. Depuis cette date, et pour les raisons que j'ai exposées au chapitre VII : (Pourquoi la France a suspendu la frappe libre de Vargeni) nous sommes, en fait, au monométallismeor, puisque seule la frappe libre de l'or est encore admise.

D'après les principes fondamentaux de la loi du 28 mars 1803, une pièce française de 5 francs en argent contenant 25 grammes d'argent au titre 900me, soit

142 RAPPORT ENTRE l'OR ET l'AROENT

^2 gr. 5 d'argent fin : un kilogramme d'argent fin (sans tenir compte des frais de monnayage) donnait, à l'époque où la frappe de Targent était libre, 222 fr. 22 de monnaie légale ayant plein pouvoir libératoire.

Une pièce française de 30 francs contenant 6 gr. 45.161 d'or au titre 900™^, soit 5 gr. 8.064 d'or fin, un kilogr. d'or fin donne encore aujourd'hui (toujours sans tenir compte des frais de frappe) 3.444 francs de monnaie légale ayant aussi plein pouvoir libératoire.

Le rapport adopté par la loi française était donc de 3,444

Ce qui revient à dire que grâce à la frappe libre des deux métaux, 15 kilogr. 500 d'argent fin équivalaient à 1 kilogr. d'or fin.

Mais dans la pratique, ce pair bimétallique n'était réalisé qu'après la transformation des métaux en monnaie. En effet, les frais de la frappe n'étaient pas proportionnels à rimportance des sommes fabriquées (6 fr. 70 par kilogr. d'or et 1 fr. 50 par kilogr. d'argent); ils représentaient! fr. 94 par 1.000 francs d'or et 6fr.75 par 1.000 fr. d'argent. Cette différence portait, dans la pratique, la parité-bimétallique à 15,58.

Pour assurer le pair au 15,5, avant comme après la frappe, il aurait suffit de rendre les frais de fabrication proportionnels aux sommes frappées. .

C'est d'ailleurs le principe qui est en vigueur dans le commerce international de l'or et de l'argent. Les frais de transport, assurance,etc. ,sont généralement établis ad valorem ce qui signifie que les doux métaux sont traités sur un pied d'égalité, sans tenir compte de la diffé-

rence de leur volume respectif et que 1.000 francs d'argent ne coûtent pas plus cher à transporter que 1.000 francs d'or.

Ce rapide exposé du bimétallisme français, et des conditions légales dans lesquelles il fonctionnait, était nécessaire pour les explications qui vont suivre.

Bimétallisme Français. — Ainsi, en France et dans tous les pays de l'Union latine, l'or et l'argent (avant 1873) n'étaient pas des marchandises dans le vrai sens du mot, parce que les Hôtels de Monnaies acceptaient toujours dé les transformer, bous déduction des frais de frappe : le kilogr. d'argent fin en 222 francs de monnaie ayant cours légal et lorcé, et le kilogr. d'or fin en 3.444 francs de monnaie ayant également cours légal et forcé.

L'of et l'argent n'avaient pas de marché en France, pas de fluctuations sensibles de cours, malgré des variations considérables dans la production des deux métaux, parce que l'idée ne serait venue à personne de vendre un kilogr. d'or, ou un kilogr. d'argent, audessous du prix que la frappe libre lui permettait d'en retirer, et que, d'autre part, l'idée ne serait venue à personne de payer un kilogr. d'or, ou un kilogr. d'argent sensiblement plus cher que 3.444 francs ou 222 fr., puisque la circulation libre des doux métaux monnayés les offrait à ce prix.

Pour grouper l'or ou l'argent en monnaies qu'on pouvait ensuite transformer en lingots» il fallait évi-

144 RAPPORT ENTRE L'oR ET l'aRGENT

demment ajouter à la valeur des pièces elles-mêmes une prime représentant le bénéfice du changeur qui recueillait la monnaie.

En parcourant la Cote officielle des Agents de change de Paris, qui donne quotidiennement la prime ou la perte 0/00 (pour mille francs) à Paris sur les deux métaux, on constatera que cette prime (sauf une seule exception : la Révolution de 1848) n'a jamais été bien considérable. Tantôt c'était Tor qui était le plus demandé, comme pendant la période de 1843 à 1850 ; tantôt c'était l'argent, comme pendant la période 1851- 1870. L'écart entre les deux primes variait entre le minimum de 2 fr. 0/00 en 1840, et 5 f r. 0/00 en 1873, et le maximum (sauf 1848, où ce maximum a même atteint 65 0/00) 25 0/00 en 1860 et 27 0/00 en 1864.

La moyenne de la période 1830-1873 est exactement de 9 0/00. Ce qui revient à dire qu'un porteur de mille francs d'argent, voulant transformer son métal blanc en or^ ou un porteur de mille francs d'or voulant se procurer mille francs d'argent, payait en moyenne 9 fraacs de prime pour la transformation.

Je ferai simplement observer que toutes les opérations de banque, d'escompte ou de change paient également des commissions.

Le prix du métal en barre, or ou argent, était donc nécessairement l'esclave, le prisonnier de ces condi- •tions générales et ne pouvait jamais se mouvoir que dans des limites très étroites.

J'ai dit, dans les chapitres précédents, que l'univers entier avait subi l'influence régulatrice du bim^étallisme français, qu'il servait de trait d'union entre les pays monométallique-argent et les pays monométallique-or,

RAPPORT ENTITE L'OR ET l'aRGENT 145

et que, grâce à lui, Tor et Targent (malgré des vorialions considérables de production) avaient toujours gardé dans le monde — sauf quelques faibles écarts — leur valeur relative du 15,5.

Serait-il possible (aujourd'hui que le rapport commercial de For et de l'argent s'est élevé à 29, c'est-àdire-qu'un kilogr. d'or sur le marché libre équivaut à 29 kilogr. d'argent), grâce à une Convention monétaire, ou à une simple entente fidèlement observée entre la France, l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis — - et établie sur le principe de l'ancien bimétallisme P'ançais — serait-il possible, dis-je, de ramener la valeur relative de l'or et de l'argent à leur ancien rapport du 15,5, ou même serait-il possible de maintenir un rapport stable quelconque entre les deux métaux ?

Les monométallistes-or, ens'appuyant surles définitions classiques : « L'or et l'argent ne sont que des « marchandises. C'est la loi naturelle de l'offre et de la « demande qui en fixe la valeur respective. L'or et l'ar- « gent, transformés en monnaies, ne peuvent échap- « per aux effets de cette loi universelle, même lors- « qu'une législation spéciale prétend leur assigner un « rapport stable », affirment que le problème tst insoluble, et que, même avec un accord entre les grandes puissances métalliques, il serait impossible de réaliser la fixité du rapport.

Je me suis bien promis, en commençant cette Etude, de faire abstraction des théories et de ne discuter qu'avec des faits.

Le fait qui découle des définitions suivantes — et qui est l'arme de guerre des monométallistes-or ~ est celui-ci : « l'or et l'argent étant des marchandises ce n'est pas le

monnayage qui leur donne leur Tsleur : c'est la valeur propre de Tor et de Targent qui confère à ces deux métaux leur puissance monétaire. »

Or, ce fait est absolument contraire à la réalité des choses. Nous avons vu qu'en Prance, pays à régime -Jaimétallique, tant que la frappe libre des deux mé- .taux a fonctionné, il n'y a pas eu de marcjié pour l'or ou l'argent. Le monopole monétaire que l'Etat leur conférait avait donc supprimé leur qualité de marchandise puisque, malgré la plus ou moins grande abondance de la production de l'or ou de l'ai'gent, un kilogr. d'or ■en lingot y a toujours donné — de par la loi française — la môme puissance d'achat que 15 Mlogr. 500 d'argent en lingot; et réciproquement un lingot de 15 kilogr. 500 d'argent y a toujours gardé le même pouvoir d'acquisition et de libération qu'un lingot d'un kilogr, d'or.

Le Monométallisme-argent indien. — Il en a été de même pour Vargent aux Indes anglaises (pays monométallique- argent), tant que la frappe libre de la roupie n'y a pas été suspendue, c'est-à-dire jusqu'au mois de juin 1893.

Les bazars indiens vendaient et achetaient de l'argent en barre et cependant il n'y avait pas de marché libre pour l'argent parce que les roupies en circulation, d*une part, et, d'autre part, la faculté qu'avait toujours le possesseur d'un lingot d'argent de le faire convertir en roupies d'après un tarif de fabrication connu de tout le monde, emprisonnaient le prix de l'argent en barre

RAPPORT ENTRE l'oR ST l'aRGENT 147

dans les étroites limites des frais de la frappe à Bonibav, à Calcutta ou à Madras.

L'argent n'avait pas de prix à Tintérieur des Indes, parce que les 11 gr. 664 d'argent au litre 916,66 de fin que contient une roupie, y avaient toujours exactement le môme pouvoir libératoire et la môme puissance d'acquisition quelle que fût leur valeur relative sur le marché de Londres.

En réalité r.argent, par rapport à Tor, n'avait pas plus de valeur intrinsèque aux Indes qu'à Londres ; en d'autres termes, 5 grammes d'or ne donnaient pas plus de grammes d'argent à Londres qu'à Bombay ou à Calcutta; mais alors qu'à Londres l'argent, simple marchandise, diminuait de valeur par rapport au prix général des choses anglaises : aux Indes l'argent, monnaie légale, conservait son entière valeur par rapport au prix général des choses indiennes, et cela pour l'unique raison que c'était celte monnaie légale elle-même qui cotait, qui mesurait, qui représentait ce prix général.

Ce qui revient à dire que, grâce à la frappe libre de l'argent et au pouvoir libératoire légal de la roupie (que tout le monde pouvait obtenir avec 11 gr. 664 d'argent au titre 916,66), le prix général des choses indiennes s'identifiait avec la valeur anglaise de l'argent et baissait ou s'élevait avec elle.

C'est ce phénomène qui explique la répercussion de la baisse de l'argent sur les pays à monnaie au pair de l'or.

Mais le jour où la frappe libre de la roupie a été suependue aux Indes, le jour où la faculté de convertir les lingots d'argent contre de la monnaie légale a été

enlevée aux Hindous r Targent en lingot est brusquement devenu marchandise, et un véritable marché s'est alors créé sur lui.

Le lingot d'argent est devenu marchandise parce que l'Etat, jusqu'alors acheteur perpétuel de 11 gr. 664 d'argent pour une roupie (plus 2,5 0/0 de frais de frappe), a décidé qu'à Tavenir il ne donnerait plus la roupie que contre 1 sh. 4 d. d'or.

A l'heure actuelle, dans la pratique ' du commerce hindou, 11 gr. 664 d'argent en lingot ont sans doute conservé, dans une certaine mesure, la puissance d'acquisition qu'ils avaient avant la suspension de la frappe libre, parce que nous avons déjà vu que les Hindous, surtout dans les contrées intérieures, ne considèrent la monnaie que pour la quantité de métal fin qu'elle contient. Mais le Gouvernement indien, refusant désormais au lingot d'argent de 11 gr. 664 la faculté de se transformer en roupie, et n'acceptant pour ses impôts que des roupies portant son effigie, il s'est nécessairement établi une disjonction entre la valeur arbitraire de la nouvelle monnaie légale déterminée en or et le prix général des choses indiennes jusqu'alors déterminé en argent,

. En décidant qu'à l'avenir il ne céderait plus de roupies que contre 1 sh. 4 d. d'or par unité, et en refusant au possesseur hindou d'un lingot d'argent de 11 gr.664 la faculté de transformer ce lingot en roupie libératoire d'impôts, le Gouvernement indien a d'abord décrété l'augmentation, de tous les impôts de l'Inde, de la différence qui existe à Londres entre 1 sh. 4 d'or (soit 1 fr. 66) et la valeur en or de 11 gr. 664 d'argent au titre de916,66dejan,soit lOgr.69 d'argent 'fin. Au cours actuel

TBP

de Targent, ces 10 gr. 69 représentent en ce moment, à Londres, 1 fr. 24 d'or, c'est donc une majoration réelle de 25 0/0 environ par rapport au cours du jour.

Et la conséquence inéluctable de cette mesure, si elle se continue pendant plusieurs années, sera de rompre ridentifi cation qui existait (qui existe encore dans une certaine mesure aujourd'hui) entre le prix général des choses indiennes et la valeur extérieure de l'argent, puisque, en fin de compte, tous les prix se rapporteront à la roupie d'or, et le lingot d'argent reviendra simple marchandise, comme il l'est en France, par exemple.

Le Monométallisme-or anglais. — Et maintenant, si nous passons à l'Angleterre, pays à régime monométallique-or : y existe -t- il un marché d'or, un marché dans le vrai sens du mot ? Les faits nous disent non ! Il n*y a pas de marché d'or, un lingot d'or n'est pas une marchandise, parce que la frappe de l'or étant libre, 7 gr. 988 d'or au titre 916.66 transformés en monnaie légale, donnent exactement une liv. sierl. (il n'y a pas de frais de frappe en Angleterre) et qu'il ne viendrait à l'idée de personne de vendre en Angleterre des lingots d'or ^ia-dessous de ce prix fixé par la loi anglaise ; de môme qu'il ne viendrait à personne ridée d'y acheter des lingots d'or au-dessus' de ce prix, parce que la circulation libre, ou la Banque d'Angleterre elle-même, fournit toujours 7 gr. 988 d'or au titre 916.66 pour un souverain.

Le lingot d'argent, au contraire, est en Angleterre {comme en France, et aux Indes, depuis la suspension delà frappe libre de l'argent) une véritable marchandise.

parce que TEtat, ne conférant aucune quaiité monétaire légale à Targent (sauf pour les shillings, ou monnaie divisionnaire au titre de 925 millièmes, dont l'Etat s'est réservé le monopole de la frappe, et qui n'ont pouvoir libératoire — légal tender — que jusqu'à concurrence de 50 francs ou 2 liv. st.), son possesseur, pour l'utiliser comme instrument de paiement légal, se trouve dans la nécessité de le vendre contre des souverainB.

Quand les Hôtels de Monnaies français étaient ouverts à l'a frappe libre de Targent, le possesseur anglais d'un lingot d'argent pouvait échapper à la loi du souverain d*or en expédiant son lingot à la frappe française. Il connaissait d'avance les frais que nécessiterait cette transformation de son lingot d'argent en écus français, et la cote du change entre la France et l'Angleterre lui indiquait aussi à quelles conditions il pourrait ensuite transformer ses écus français en chèques sur Londres ou en souverains d'or anglais.

Cette série d'opérations n'avait même rien d'aléatoire, car, dans la pratique, pour utiliser sur l'heure, en Angleterre, le crédit que devait luî donner en France son lingot d'argent transformé en monnaie légale française, il s'adressait à des intermédiaires spécialistes qui, en échange du lingot d'argent et moyennant commission, lui réalisait Topération séance tenante.

C'est ainsi que, sauf quelques rares exceptions, Tin.fluence du bimétallisme français a maintenu en Angleterre, et pendant plus d'un demi-siècle, le prix de la marchandise argent dans les environs de sa valeur légale française du 15,5.

Prix de l'argent. — Certes, la période de 1833 à 1873^ par exemple, ne s'est point écoulée sans qu'il y ait eu quelques variations dans le prix de l'argent pat/e en or à Londres,, soit en dessus, soit en dessous. Le tableau suivant va nous les indiquer :

Prix moyens annuels en or, à Londres, d'une once STANDARD d'argent MÉTAL {3i.i grammes d'argent à 925 millièmes de fin) en pence ou 240^ partie cCune livre sterling.

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