CONFÉRENCE
au Groupe Agricole de la Chambre des Députés
Voici en quels termes la République FrançaUe du 15 décembre 1893 rend compte de la conférence que M.EdmaUiJ Théry a faite le 13 décembre, sur la Question des change !i étrangers, devant le Groupe agricole de la Chambre des députés.
La parole est donnée à M. Edmond Théry, directeur de V Économiste Européen, et l'un de nos spécialistes les plus distingués en matières monétaires, M. Théry avait été convoqué pour donner au Groii[Kt quelques explications sur la question des changes étrangers.
Voici la série de questions qui ont été adressées par M. Méline, au nom du Groupe, à M. Edmond Théry, et les termes dans lesquels notre savant confrère a répondu :
!• Quelle est la cause^ ou les causes, de la hausse ries changes extérieurs qui atteint aujourd'hui un aussi grand nombre de pays f
D'une manière générale c'est la baisse de Tarfîent métal (c'est-à-dire l'écart toujours croissant, survenu depuis 1873, — date véritable de la suppression da bimétallisme françaiis et de la disqualification de l'argent comme instrument d'éclianj^a
international, — entre la valeur relative de l'argent comparée à celle de Tor) qui a provoqué ou accentué la hausse des changes extérieurs.
Pour expliquer comment la suppression du bimétallisme rançais a déterminé la baisse de l'argent métal, M. Théry, fait un rapide historique des systèmes monétaires qui fonctionnaient dans le monde avant 1873. Il démontre que le pair bimétallique français servait de trait d'union entre les na-r tions asiatiques à monnaies d'argent et les autres pays de l'Europe et il établit — avec preuves à l'appui — que, tant que le système monétaire français a été maintenu dans toute sa rigueur, la valeur relative de l'argent par rapport à l'or s'est maintenue sans grands écarts dans le rapport du 15 1/2, fixé par la loi française.
La dépréciation de l'argent métal survenue depuis 1873 a-t- «Ue réellement provoqué ou accentué la hausse des changes extérieurs dont l'importance augmente chaque jour ?
Le fait ne peut pas être mis en doute, dit M. Théry, pour les nations à circulation d'argent, comme les grands pays asiatiques : Chine, Japon, pour le Mexique et pour les Indes avant la suspension d« la frappe Tibre de la roupie dans ce pays (juin 1893). En effet, la cote de l'argent métal à Londres détermine encore aujourd'hui le cours du taëi chinois, du yen japonais, de la piastre mexicaine, absolument comme elle déterminait le cours de la roupie indienne avant la suspension de sa frappe libre.
La grande enquête monétaire anglaise de 1887, connue sous le nom de Gold and silver Commission, l'a prouvé d'une manière irrécusable.
Pour les pays à circulation papier déprécié, comme l'Espagne, le Portugal, la République Argentine, la Grèce, etc., l'influence que la rupture du pair métallique a produit sur leurs changes ne peut être déterminée mathématiquement. Mais comme tous ces pays sont, peu ou prou, débiteurs des pays à circulation monétaire, au pair de l'or, tels que la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique et la Hollande, le simple bon sens indique que la baisse de l'argent métal a singulièrement aggravé leur situation financière extérieure^ en ce sens qu'elle a rendu plus rare, c'est-à-dire plus chère
et plus exigeante, l'unique monnaie (l'or) avec laquelle ces pays débiteurs sont tenus de payer leurs dettes à l'étranger.
Accouplé à l'argent, Tor circulait librement dans le monde selon les be5oins des échanges universels. L'entrave brisée, il est devenu un prisonnier d'État, il s'est nationalisé et les grandes nations riches, créancières des payd à circulation à papier avarié, l'accaparent, le thésaurisent pour des besoins plus ou moins prochains. Donc, pour les pays à circulation papier, la rupture du pair bimétallique et la dépréciation qui en est résultée pour Vargent considéré au point de vue international, ont certainement contribué, dans une large mesure, <à la hausse de leurs changes extérieurs.
M. Théry donne à ce sujet des détails techniques et des chiffres qui rendent toute contestation impossible.
2* Comment la hausse des changes extérieurs agit-elle sur les pays qui les subissent f
De deux manières, répond M. Théry : elle élève une barrière protectrice (proportionnelle à la hausse des changes elle-même) contre la concurrence intérieure des produits similaires étrangers ; elle crée en faveur des produits indigènes une prime d'exportation également proportionnelle à la hausse des changes.
M. Edmond Théry, ne s'appuyant d'ailleurs que sur des documents officiels, démontre, en étudiant la situation économique intérieure des trois nations suivantes : République Argentine, Portugal et Espagne, que, depuis que la crise des changes extérieurs s'est produite dans ces pays, tous les éléments de la productivité indigène se sont développés d'une manière extraordinaire, que l'exportation a considérablement augmenté, tandis que l'importation des produits étrangers s'est, au contraire, de jour en jour réduite.
Il établit que la hausse des changes extérieurs n'a pas modifié les conditions économiques des deux derniers pays : salaires, loyers, produits indigènes, etc., mais qu'elle y a augmenté, dans la proportion de l'agio sur l'or, le prix des marchandises étrangères.
En résumé, la hausse des cnanges extérieurs de ces pays a très certainement favorisé leur production nationale au détriment des importations extérieures.
3» Quelle est la répercussion de la hausse générale des changes sur la production française f
En s'appuyanl sur les considérations développées pour la question précédente, et en accompagnant ses explications de tableaux d'une importance capitale, M. Théry démontre qae la hausse générale des changes extérieurs porte un triple préjudice aux nations à circulation monétaire au pair de l'orcomme la France et l'Angleterre :
1» En atteignant gravement le revenu et le capital de ceux de leurs nationaux qui ont en portefeuille des valeurs émises par les pays à changes avariés ;
2» En diminuant sensiblement les bénéfices que leur industrie et leur commerce d'exportation retirent de ces pays ;
3* En obligeant, enfin, leurs produits naturels, les produits agricoles surtout, à subir, dans le pays môme, urie concurrence d'autant plus redoutable qu'il n'est pas au pouvoir des. producteurs français de modifier les conditions économiques extérieures résultant des phénomènes monétaires expliqués •d'autre part.
Pour bien faire saisir la conséquence de cet état da choses par rapport aux pays à circtilation monétaire au pair de l'or, M. Théry donne un exemple qui mérite d'être cité in eoo~ Jenso :
« Supposons, dit-il, qu'une couche carbonifère soit décou.verte dans une région coupée par la frontière de deux; ats A et B. — L'État A a une circulation monétaire au pair de l'or . J'État B, pour des raisons quelconques, a une monnaie avariée, argent ou papier, perdant 40 0/0 par rapport au pair de il'or.
« Une Société obtient la concession de la couche du pays A, .une autre Société la concession de la couche du pays B. Les
deux Sociétés placent leurs mines à une égale distance d'un marché libre où le combustible extrait sera envoyé ; elles rencontrent du charbon de même qualité et à une égale profondeur et commencent leur exploitation respective dans des conditions matérielles absolument identiques. Le prix de revient du charbon rendu sur le marché libre sera, par exemple, de 10 francs la tonne.
« Tous les éléments du prix de revient de la tonne de charbon A : salaires, impôts, charges du capital, frais de transport, etc., seront naturellement constitués avec la monnaie du pays... c'est-à-dire avec de la monnaie valant le pair de l'or,
« Do même tous les éléments du prix de revient de Tautre mine seront constitués avec de la monnaie dépréciée de 40 0/0 par rapport au pair de l'or.
ce Les deux charbons arrivent sur le marché libre, où leur vente s'effectuera en monnaie d'or. A quel prix les deux produits, devenus concurrents, pourront-ils s'ojQfrir au consommateur ?
« Il est évident que le charbon A ne devra pas se vendre au-dessous de 10 francs, puisque cette somme payée en or représente tout juste son prix de revient sur le marché libre. Mais le charbon B pourra descendre son prix jusqu'à 7 fr. 50, puisque, en recevant cette somme en or, les 7 fr. 50 vaudront dans le pays B : 7.50 + (7.50 X 0.10) = 10 fr. 50 en monnaie locale.
« Ce qui démontre qu'avec du charbon de même qualité, ayant identiquement les mêmes facteurs de prix de revient, la mine du pays B (grâce à la monnaie avariée de ce pays) pourrait vendre son charbon 25 0/0 meilleur marché que la mine du pays A et réaliser encore 5 0/0 de bénéfice net, toutes c 'ges payées.
« Or, l'agriculture française se trouve en face de l'agriculture russe, indienne, argentine, espagnole ou italienne dans une position beaucoup plus mauvaise que celle de la mine A par rapport à la mine B, parce que nous avons supposé un même prix de revient initial pour les deux exploitations, tandis qu'en réalité — abstraction faite de la question du change
— les conditions économiques générales de l'agriculture française sont beaucoup plus mauvaises que celles des pays considérés ci-dessus (salaires, loyers, impôts, etc.) et que, par suite, la plus petite aggravation de charges, la plus petite maladie nouvelle peut la mettre à bas ! «
En résumé, d'après M. Edmond Théry, il serait absurde de soutenir que la dépréciation extérieure des monnaies espagnole, argentine, russe, indienne, etc., est l'unique cause de l'avilissement des prix du blé et du vin et — par répercussion — de la ruine de l'agriculture française ; de même qu'il serait absurde de soutenir qu'elle est l'unique origine des pertes subies par notre portefeuille des valeurs extérieures, et de la décadence progressive de notre commerce et de notre industrie d'exportation. Mais c'est un facteur très important qui est venu s'ajouter à ceux qui existaient déjà ; pour employer une expression consacrée : c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Tant que la dépréciation monétaire extérieure ne portait que sur des pays comme la Russie, l'Autriche et quelques États secondaires, vivant depuis de longues années sous le régime du papier, le mal était supportable pour les nations riches en espèces métalliques, car ces pays à monnaie avariée — malgré l'importance relative du premier — n'étaient qu'un point sur la surface du globe.
La crise de l'argent ayant contaminé la monnaie asiatique, et américaine, — et pour les pays asiatiques notamment, c'est-à-dire pour une population de plus de 700 millions d'habitants, la hausse actuelle de leurs changes extérieurs est due exclusivement à la baisse de l'argent métal et non à des fautes budgétaires quelconques, — l'équilibre monétaire universel a été irrémédiablement rompu et les perturbations matérielles qui frappent aujourd'hui les nations à circulation monétaire au pair de l'or ont été considérablement aggravées par cette rupture.
Et à quel moment s'est produit le nouveau désastre ? A cette heure terrible où d'immenses pays, nouvellement venus à la civilisalion moderne, outillés par les capitaux de la vieille Europe, organisés par ses ingénieurs et ses industriels, possédant des terres d'une fertUité incomparable, ayant à leur
disposition une main-d'œuvre presque gratuite, ne craignant ni les grèves ni les Syndicats, étaient prêts à marcher à la conquête économique du monde.
4» Comment pourrait-on supp^nmer ou enrayer la hausse générale des changes f
En supprimant la cause principale qui l'a produite, c'està-dire en rendant à l'argent le rôle de monnaie universelle qu'il avait avant la suppression du pair bimétallique français ,
M. Théry, pour des raisons que tout le monde comprendra, ne veut pas que la France s'engage dans la voie du bimétallisme absolu (frappe libre de l'or et de l'argent et pouvoir libératoire donné aux deux môtaux précieux, d'après un rapport légal), si les États-Unis, rAnglelorre et l'Allemagne n'adoptent pas, en môme temps qu'elle, le régime du Double étalon. M. Théry établit, par des témoignages et des documents d'une grande valeur, que la solution du problème à -résoudre dépend exclusivement de l'attitude de l'Angleterre, pfiais que le temps n'est pas éloigné où la créatrice du monométallisme-or — qui souffre actuellement des mômes maux que la France — acceptera l'idée et les conséquences pratiques du bimétallisme.
M. Théry démontre encore que sous cette forme (frappe libre de l'or et de l'argent et pouvoir libératoire donné aux deux métaux précieux, d'après un rapport pondéral commun) le bimétallisme deviendra nécessairement U7iiversel; qu'il supprimera les changes — (sauf une différence infinitésimale pour les frais de frappe et de transport) — entre les pays actuellement au régime de l'or et les pays de l'Extrême- Orient et de l'Amérique au régime de l'argent; qu'il atténuera rapidement les changes entre les pays à circulation papier et lea pays à circulation métallique. Enfin, qu'il réduira considérablement les perturbations monétaires dont les nations riches de la vieille Europe sont atteintes si cruellement, quoique d'une manière indirecte.
M. Théry ajoute que la crainte de l'envahissement de la France par l'argent et la hausse générale des prix qui pourrait être la conséquence d'une augmentation trop rapide du numéraire universel, ne sont nullement à redouter.
5° Mais, en attendant le Bimétallisme universel, quelles mesures spéciales, d'ordre intérieur, pourrait-on prendre en France pour parer provisoirement aux conséquences de la hausse générale des changes'^
, M. Théry déclare qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas. aujourd'hui encore, partisan des tarifs douaniers protecteurs; mais il reconnaît que la crise des changes est d'un ordre tout à fait spécial et qu'elle renverse, .en ce qui concerne les rela-. lions économiques extérieures, la base fondamentale du libreéchange.
En effet, qui dit libre-échange, liberté commerciale, dit aussi réciprocité, égalité de traitement. Or, quel est réconomiste, ayant sérieusement étudié les conséquences réelles de la répercussion des changes sur les pays à pair de l'or, comme la France et l'Angleterre, qui oserait soutenir aujourd'hui que cette base fondamentale de la théorie libre-échangiste n'est pas irrémédiablement détruite, que l'étalon auquel viennent finalement se mesurer les échanges internationaux n'est pas altéré au détriment de certains pays, et que les nations à monnaie au pair de l'or, qui commercent librement avec les nations à monnaie avariée, ne sont pas dans la situation d'un négociant qui achèterait avec de la bonne monnaie et qui vendrait contre de la monnaie de mauvais aloi ?
D'autre part, comme la France n'a pas le pouvoir de diriger la politique monétaire des pays à changes avariés, comme il ne dépend pas des producteurs français que les changes de tel ou tel pays, qui sont aujourd'hui à 20 ou 25 0/0 de perte, ne s'élèvent dans un mois, dans six mois, à 40 ou 50 0/0, M. Théry admet parfaitement le principe d'un tarif douanier spécial, ad valorem, qu'il désigne sous le nom de Tarif rectificatif des Changes, et qui serait appliqué à chaque pays, d'après la moyenne de sa perte au change extérieur.
C'est d'ailleurs le principe que l'Italie vient d'adopter — au rebours, il est vrai, — pour ses importations; c'est le principe que les délégués allemands voulaient faire admettre récemment par les délégués russes au cours des négociations commerciales qui se poursuivent à Berlin.
Pour conclure, M. Théry rappelle que lors du Congrès monétaire international, tenu à Paris en septembre 1889, les délégués de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne et de l'Angleterre ont déclaré formellement que le protectionnisme était la conséquence directe des perturbations économiques provoquées par la hausse des changes.
M. Théry partage pleinement cette opinion et il pense que le même mouvement instinctif, qui pousse presque toutes les nations du monde à la protection, amènera fatalement au Tarif rectificatif des Changes les nations dont la monnaie est encore au pair de l'or.
Ce sera une protection plus rationnelle et plus efficace que celle d'un tarif fixe, car elle graduera le remède d'après l'importance du mal lui-même, et les nations à changes avariés auront, dès lors, un intérêt réel à régulariser leur circulation monétaire.
Dans tous les cas, ce système aura le grand avantage de placer la question des changes sur un terrain d'application pratique, en ce sens qu'il obligera toutes les nations de l'Europe, l'Angleterre en tête, à comprendre enfin qu'une mesure monétaire commune et uni\erselle est indispensable pour le commerce de l'Europe et que le bimétallisme réel — unissant, comme par le passé, l'Orient et l'Occident — peut seul donner cette mesure commune.
Les déclarations de M. Théry, écoutées dans un profond silence, sont accueillies par des applaudissements unanimes.
République Franc lise.