AMBITIEUX
élus de la faveur et de l'intrigue. Mais, désireux avant tout de faire carrière, ils n'aiment point la science pour elle-même. S'ils ont tâché de l'acquérir aussi considérable que possible, ils se sont promis de la vulgariser seulement dans la mesure et de la manière qui pourraient leur être utiles.
Au début de sa carrière, le prêtre ambitieux voit se poser devant lui un formidable problème.
Depuis cinq siècles, deux partis existent dans l'Eglise.
L'un s'efforce de maintenir la papauté dans l'état où elle était à son apogée : souveraine temporelle en Italie, dominatrice de toutes les nations, arbitre des discussions scientifiques, politiques et sociales du monde. C'est la théocratie.
L'autre est favorable aux idées modernes. Il reconnaît que la religion du moyen âge a été souillée par beaucoup d'ignorance, de passion, d'intolérance, de fourberie. Il cherche à la dégager d'un passé aussi mélangé et à reconnaître à la société et aux individus une liberté raisonnable. C'est le libéralisme.
Entre ces deux partis, le prêtre ambitieux ne doit pas seulement choisir. S'il se déclarait pour la théocratie toute pure, ni L'Etat, ni l'opinion publique ne lui accorderaient de faveur. Opterait-il pour un libébéralisme sans mélange, il cesserait bientôt d'être catholique. 11 lui faut donc allier l'une et l'autre thèses dans une mesure acceptable, en quelque manière, aux ultramontains et aux libéraux. Il prêche l'orthodoxie sous le couvert du libéralisme, et le libéralisme
\MI1ITII I \
bous le couvert de l'orthodoxie. Il emploie le science st-à dire ce qui est, en boî, la recherche de la vérité pure, sublime el désintéressée, à justifier sa sa politique.
tte tactique présente des variétés très curieuses selon qu'au milieu de ses études l'ambitieux conserve sa foi, selon qu'il la perd, selon qu'il la retrouve plus ou moins complèteinenl à force de la prêcher. Au lieu de travailler pour lui directement, s'il appartienl à une congrégation, il peut viser la plus grande gloire de son ordre et cette hypothèse complique le cas. Enfin l'attitude et les résultats sonl différents, selon qu'il s'agil d'ambitieux plus ou moins conscients, d'ambitieux bienveillants et se respectant eux-mêmes, ou selon qu'ils sont malfaisants et de nature essentiellelement méchante.
A moins que l'un des partis entre lesquels il devra choisir ne se trouve dans une position prépondérante, l'ambitieux ne se presse point d'opter. Autant que possible, il reste neutre. S'il est très prudent, il essaie de faire sa carrière sur des terrains peu compromettants : recherches archéologiques, conférences aux dames, sermons patriotiques. Au commencement de mars L904, un vieil ecclésiastique, qui est arrivé aux honneurs par d'autres sentiers que les études théologiques, racontait sa fortune dans une conversation sur les conceptions dogmatiques : « J'ai fait unballot de tout cela narrait-il gaillardement, ei je me suis dit : Si j'y regarde, c'esl un effondrement, je perds la foi. N'y pensons donc jamais el marchons comme devant. »
LMBITIE1 \ 'j5
L'ambitieux est facile à reconnaître. Ses travaux montrent qu'il n'a pas l'angoisse de la vérité, qu'il ne veut pas pénétrer le fond des choses, qu'il cherche à briller beaucoup plus qu'à éclairer. Il se dérobe aussi longtemps qu'il le peut aux questions capitales. S'il est forcé de les toucher, sa circonspection devient encore plus admirable : il distribue les compliments à droite et à gauche, il s'ingénie à trouver du talent et de la vérité dans toutes les opinions, dans tous les partis et surtout chez les gens en place ou susceptibles d'y parvenir. Il ne dédaigne ou ne combat que ceux qui sont tombés et sans avenir.
Avant de se créer une réputation, il tache d'acquérir de la notoriété par tous les moyens en usage dans un siècle de réclame. Il fait parler de lui dans les journaux. Il distribue surabondamment le sommaire de ses sermons. On voit partout son portrait, dont la pose dénote la vanité. Tel prédicateur qui prêche volontiers l'humilité se fait photographier comme un cabotin, dans un geste savant, les yeux étincelants, débitant une tirade vigoureuse.
Enfin, il faut prendre parti. Que de précautions pour ne pas s'engager imprudemment et n'avoir pas à revenir en arrière ou à changer de route ! Avec de l'esprit, du savoir-faire et d'heureuses circonstances, on arrive à se tirer d'un mauvais pas. Mais il est des mésaventures cruelles qui laissent une cicatrice ineffaçable. Après avoir trop accordé à la science, un érudit s'est mué en un apologiste autorisé. Seulement on a dit de lui : « C'est une cocotte qui offre le pain
\ M lit I 1 1 i \
bénil dans sa paroisse en jctanl des regards de mépris aux filles-mères « ; e1 ce mol empoisonne le 1» mheur de ses dignih s.
p(. grand mérite de l'ambitieux, c'esl de savoir plier les méthodes scientifiques aux besoins apologétiques • '! de donner l'illusion de l'amour de la vérité.
d'est pas aussi difficile qu'il semblerail a première vue. Il lui suffil d'évoquer discrètement les entraves que l'Église dans le temps de sa puissance, a oppo-
s aux libres recherches, et il est déclaré courageux et sincère. Le public aime à lui voir accepter, plus encore que les méthodes, les conclusions scientifiques elles-mêmes, celles que l'Église a le plus combattues, celles que n'osent pas encore adopter les ecclésiastiques savants mais timorés. Pourrait-on rester insensible au mérite d'un prêtre qui déclare l'évolutionaisme la seule manière par laquelle Dieu pouvait dio-nemcnt associer des créatures à sa vie ? Seulement l'ambitieux ne découvre jamais rien d'important : il aurait peur de se compromettre. 11 accommode en temps opportun les trouvailles des vrais savants. Il ne peut accepter toutes leurs conclusions. On le suit avec curiosité dans se- adaptations hardies, puis, tout à coup, on le voit donner le change avec quelques formules étourdissantes, se fondre en phrases onctueuses et dévotes, disparaître dans une pirouette. Désireux surtout de briller, 1 ambitieux se complaît dans la polémique. Il s'y mesure devant le public, avec des champions el sur des terrains de son choix. Que de réfutateurs du gallicanisme, du rationalisme,