‹ La crise du clergéChapitre 38 sur 55 · L'ARGENT · texte numérisé non relu

L'ARGENT

l*n fait dont il est impossible do n'être pas frappé, c'est l'impopularité des prêtres. Malgré de grandes vertus chez beaucoup d'entre eux, une charité ardente chez plusieurs, un zèle assez répandu pour ce qu'ils estiment l'intérêt des Ames, la plupart des hommes manifestent à leur endroit une aversion qui va souvent jusqu'à l'horreur et jusqu'à la haine.

C'est, dit-on, l'effet de l'esprit du monde, de son opposition à l'esprit de l'Evangile.

Cette opposition a toujours existé, et le Clergé n'a pas toujours été aussi impopulaire. D'ailleurs beaucoup aiment l'Evangile, qui pourtant n'aiment guère ses prétendus ministres.

On accuse la « mauvaise » presse, la Franc-Maçonnerie, que sais-je encore. Alors, pourquoi le succès de la « mauvaise » presse, sinon parce qu'en s'atlaquant à eux, elle répond à l'état de l'esprit publie ?

(1) Novembre 1906.

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Pourquoi tant d'hommes entrent-ils dans la Franc- Maçonnerie, et y font-ils œuvre d'anticléricalisme, sinon parce qu'ils détestent déjà l'Eglise ?

Evidemment, les causes, au moins les principales, sont ailleurs. Ce n'est pas chez les adversaires du Clergé, c'est chez lui qu'il faut les chercher.

D'abord son caractère général, son manque de franchise, ses allures cauteleuses, déplaisent souverainement, surtout en France où l'on aime avant tout la droiture. Ensuite la mythologie morte, qu'il s'obstine à prêcher n'intéresse presque plus personne. Mais ce qui lui aliène bien davantage l'esprit du peuple, c'est son avarice.

Malgré le désintéressement et la charité de nombre de ses membres, le Clergé se montre, en effet, beaucoup trop avide d'argent. Le mal es,t bien ancien, puisque le Pasteur d'Hermas s'élevait déjà, au second siècle, contre les ministres de l'Eglise qui pillaient les veuves et les orphelins, appliquant ce qu'ils recevaient à leur propre soulagement et non à celui des pauvres.

Le prêtre, dit-on, doit vivre de l'autel. Et voulùton lui en contester le droit, les frais du culte entraîneraient toujours le besoin de recevoir quelque chose des fidèles.

Assurément. N'abuse-t-on pas cependant de cette nécessité ?

Vous entrez à l'Eglise. C'est la maison de Dieu, celle de tous ses enfants, la vôtre par conséquent. Vous y êtes chez vous. Seulement, si vous voulez

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vous asseoir ou vous agenouiller autrement que dans la poussière, il Tant payer; Il v a même des plaies pour toutes les bourses. Eu voici de mauvaises pour ceux a qui on ne peut prendre qu'un ou deux sous. Quant aux bonnes, M. le Curé les tient soigneusement entourées d'une barrière. I /accès n'en est permis qu'à ceux qui donnenl davantage. Ailleurs, c est à l'année qu'on loue les places ; elles s'adjugent à L'encan.

Vous avez payé, la place est a vous. A peine y ètes-vous installé, qu'on vient vous secouer nue bourse sous le ne/. Vous étiez eu train <l<' prier. Dieu attendra. Remettez la main à la poche en faveur de ses ministres.

Vous venez écouter un prédicateur. Entrez, la parole de Dieu est gratuite, à condition toutefois que vous restiez debout sous le porche, où vous vous fatiguez sur vos jambes, tout en n'entendant presque rien. Pour vous placer dans les bas côtés, payez ; pour franchir la barrière de la nef, surpayez. Rien pour la parole de Dieu, c'est entendu ; seulement, pour les chaises, un peu plus que les jours où ces messieurs n'ont pas de prédicateur à vous servir.

Nous voulez vous marier ? Ils sont à votre disposition, et n'allez pas croire qu'ils vous feront payer un sacrement. Néanmoins, il faut présenter votre acte de baptême ; vous le paierez. Une attestation de première communion ; vous la paierez. Trois bans sont indispensables ; mais il y a moyen de s'arranger.

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Payez, et Ton vous dispensera d'un ou de deux. Puis, voyez si vous n'avez pas quelque empêchement canonique. C'est un obstacle tel qu'il annulerait le Sacrement. Pourtant, on peut vous procurer une dispense, moyennant finances, bien entendu. Enfin, tous les obstacles sont levés ; il n'y a plus rien que le sacrement à recevoir. Cela, c'est gratuit, ils vous l'ont dit. Seulement, vous ne voulez pas être expédiés dans un coin. Vous désirez une certaine pompe. Ils tiennent cet article-là. Orgue, chants, tapis, Heurs, illumination de l'autel, tous les vicaires et jusqu'aux prêtres habitués, avec des cierges à la main, Monsieur le Curé en personne, vous aurez tout, ou seulement une partie, selon ce que vous paierez. Et quand vous aurez acquitté la note, on profitera de l'occasion pour vous faire défiler à l'offrande et faire encore une petite quête. Enfin, vous signerez votre acte de mariage, dont il vous faudra plus tard quelque extrait, que vous paierez encore.

Dieu a béni votre union, comme on dit en pieux langage. Menez le petit pour le baptême. Un sacrement, vous savez, c'est gratuit. Seulement, si vous le faisiez administrer sans quelque pompe, cela ferait mauvais effet. La pompe se paie. D'ailleurs, l'usage est de ne pas oublier ces messieurs dans la distribution des dragées, et leur boîte se distingue des autres par l'offrande que vous y placez.

L'enfant grandit. Il faut le conduire au catéchisme, en vue de sa première communion. Oh ! cette fois-ci, ne craignez pas pour votre bourse, on va le sugges-

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tionner gratuitement. ïlesl vrai que les mamans qui t'.uii îles cadeaux sont toujours mieux vues que les autres. Leurs chérubins sont l'objet de tendresses particulières.

Enfin, voici le grand jour : l'enfant va recevoir pour la première fois l'Eucharistie. L'Eucharistie c'est un sacrement : gratuit par conséquent, la première fois comme les autres. D'ailleurs, les hosties oe sonl pas chères. Seulement, il faut nn cierge, que vous mettrez votre amour-propre à fournir le plus l»eau possible. 11 reste au clergé qui revi ad la cire (1).

Puis n'oubliez pas qu'on vient à l'offrande, et que sur un plateau bien découvert, chacun se fait priser selon ce qu'il dépose.

La mort a frappé chez vous. Gardez-vous pour le cher défunt d'un enterrement civil ; c'est impie, et très mal vu. D'ailleurs, quoiqu'il ne s'agisse pas ici d'un sacrement, les prières et l'eau bénite ne coûtent rien. Mais il y a toujours la pompe. A vous de choisir. Ils tiennent toutes les classes. Pour l'homme de bien, mort pauvre, un dépôt rapide de sa bière de sapin dans un bas côté sombre, entre (]cu\ simples cierges, devant un vicaire pressé, assisté d'un bedeau grognon. Pour les usuriers et les prostituées,

(1) Dans certaines paroisses on se garde bien de laisser allumer aux enfants leurs cierges qu'on revend. Dans d'autres on Fournit les cierges moyennant cinq francs. Les mômes cierges peuvent alors resservir d'année en année, et les cinq francs sont un bénéfice presque uet.

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qui ont fait fortune, on décore toute l'église ; ces messieurs viennent tous, M. le Curé compris : on chante longtemps, et tout le monde a la mine satisfaite. Il ne s'agit que de leur faire une part suffisante dans la mammonne d'iniquité.

C'est ainsi sur toute la ligne. L'offrande du pain bénit à la grand' messe, les messes dites à des intentions particulières, les recommandations nominales de défunts au prône, le commerce des cierges aux portes des églises et dans certaines chapelles, le récitation d'Evangiles avec apposition de l'étole sur la tète des fidèles, les relevailles de femmes récemment accouchées, les pèlerinages, sans compter les troncs et les appels directs à la bourse du haut de la chaire, sont autant de moyens d'imposer les fidèles. J'en oublie probablement beaucoup.

Et le confessionnal ! Combien de fois ne s'en serton pas pour se procurer des renseignements sur les familles, connaître leurs ressources, soupeser les chances d'en tirer quelque chose, ou pour capter la générosité des esprits faibles !

Dans certaines congrégations, qui ont été expulsées ou dissoutes récemment, on reconnaissait les religieux qui confessaient, à ce qu'ils étaient beaucoup mieux vêtus que leurs confrères. Ces mêmes religieux recevaient fréquemment de leurs pénitents et pénitentes des livres, d'élégant papier à lettres, parfois des cigares, et l'argent nécessaire pour faire, chaque année, un petit voyage de vacances, pèlerinage ou station balnéaire. Ces abus n'étaient point

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particuliers aux congrégations, ils subsistent et ils fie u risse ni dans le Clergé séculier, quoique moins largement, parce qu'il n'intéresse pas les cœurs sensibles autant que les bons pères qui avaient fait vœu de pauvreté.

L'épiscopat n'est pas plus innocenl que le bas clergé. D'abord il tolère ou même il approuve formellement ces pratiques. Puis lui aussi l'ait argenl de tout, même au mépris des défenses les plus formelles des Conciles. Ainsi le Concile de Trente interdit - \, lui, ut aux évêques de percevoir quoi que ce soit pour la collation des Saints Ordres, ou même à l'occasion de cette collation. Et les séminaristes n'ont aucun besoin de certificat pour la réception de chaque ordre, au moins tant qu'ils restent dans le même séminaire. Cela n'empêche pas que, dans certains diocèses, pour la tonsure, pour les Ordres mineurs, pour le sous-diaconat, pour le diaconat, pour la prêtrise, on lesobligeà prendre des lettres testimoniales qu'on leur fait payer chaque fois.

Cela n'empêche pas non plus que dans certains diocèses, on fait payer au prêtre le celebret, c'est-àdire la lettre testimoniale, auquel il a strictement droil pour dire la messe en voyage dans un diocèse

étranger.

Les lois de l'abstinence et du jeûne ne semblent plus faites que pour donner matière à des dispenses qui sont autant d'occasions obligatoires pour les fidèles d'ouvrir encore leur bourse au profit des caisses épiscopales. Mais la chose est bien plus

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sensible encore pour les empêchements dirimants du

mariage.

A quoi bon ces empêchements, sinon à motiver la dispense et à la faire payer ? Les prétendues raisons canoniques ne paraissent être que prétextes hypocrites, puisqu'il y en a toujours quelqu'une. A défaut de l'àg*e des contractants, de la petitesse du lieu (moins de quinze cents âmes), du scandale à faire cesser, de l'insuffisance de dot, de la qualité d'orpheline, de la charge d'enfants chez une veuve, de l'infirmité ou de la flétrissure morale, on se contente de la crainte du mariage civil, crainte qui existe toujours, des que les parties le veulent bien...

Pour être plus sûrs d'être payés, les . évoques n'acceptent aucune demande qui ne soit présentée par le curé des parties, et le curé est responsable du paiement, par là même qu'il a fait la présentation.

Sans doute, le peuple ne se rend pas compte de tout cela, ou il n'y pense guère. Il en sait, il en voit assez cependant pour constater qu'avec le Clergé, malgré la prétendue gratuité de ses services, il faut sans cesse ouvrir sa bourse.

L'impression désagréable qui en résulte coïncide avec la diminution générale de la foi. Beaucoup de gens, en France, veulent qu'on baptise les enfants, qu'on bénisse les mariages et les funérailles. Et ces rites traditionnels auxquels ils tiennent, et qui pour eux sont parfois toute la religion, ces rites leur donnent lieu seulement de constater la différence qui

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existe entre l'Eglise moderne el l'Evangile, entre l'idéal religieux e1 les pratiques sacerdotales.

\li ! si le peuple pouvail entrer dans nus églises sans jamais apporter que «les offrandi s absolument libres, si l'odieuse distinction entre les riches el les pauvres s'éteignail à leur seuil, si le chrétien vivant ou mort, «nielle que soit la pompe ou la simplicité du cortège qui l'a accompagné jusque-là, était reçu indistinctement avec les mêmes honneurs, lesmêmes cérémonies, les mêmes prières, suit pour son mariage, --"il [unir ses Funérailles, dussions-nous n'avoir plus qu'une croix et des chandeliers de bois sur nos autels, nous serions moins impopulaires !...

C'est forl beau, dira-t-on peut-être; mais il faul que le prêtre vive : les évêques ont besoin de ressources, non-seulement pour eux-mêmes, mais pour le personnel qui les entoure.

Il faut que le prêtre vive, sans doute. Pourquoi ae gagne.-t-il pas sa vie par son travail, en dehors de son ministère? Débarrassez-le de l'obligation de figurer à tant de convois ou de mariages, obligation qui n'a d'autre utilité que de flatter la vanité des familles, el de leur faire ouvrir plus largement leur bourse, il lui restera bien assez de loisirs pour exercer un travail lucratif. Ce travail, fùt-il manuel, n'est incompatible ni avec la dignité, ni avec les occupations du sacerdoce. Jésus était charpentier, saint Faul faisait des tentes, et pendant les premiers siècles, les plus féconds, les plus glorieux pour

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l'Eglise, on vit longtemps les prêtres pourvoir Meurs propres besoins par un travail indépendant de leur ministère. En 398, le quatrième Concile général de Carthage (1) faisait encore une obligation à tous les clercs avant la force de travailler, d'apprendre des métiers et de gagner leur vie, c'est-à-dire leur nourriture et leur vêtement, soit par un métier, soit par l'agriculture. Si ces règles revivaient, le peuple n'en serait pas choqué, comme il Test de voir aujourd'hui le prêtre traîner son oisiveté dans les maisons riches, courir journellement les routes pour aller dîner chez ses confrères et s'installer à une table de jeu pendant des journées entières (2). D'ailleurs il resterait toujours les offrandes volontaires des paroissiens. Elles arriveraient là Où il y a de vrais fidèles. Elles seraient d'autant plus larges qu'on verrait le prêtre plus désintéressé et plus dépourvu d'autres ressources. Là où elles feraient défaut, on constaterait que les populations ne veulent pas de prêtre. De quel droit prétendre leur en imposer ?

(1) Canons 51, 52 et 53.

(2) Dans un grand nombre de diocèses de France, sinon dans tous, les réunions de curés autour de la table sont journalières. Chacun reçoit les autres à tour de rôle. Après le dîner, commencent d'interminables parties de cartes. Dans le diocèse de Rodez, Mgr Bourret, un des rares évoques qui auraient voulu pousser leur clergé à l'étude, avait défendu à ses prêtres déjouer pendant plus de deux heures consécutives. Aussi quittaient-ils docilement le jeu, dès que les deux heures ôtaieni révolues. Seulement, après avoir pris l'air cinq minutes, ils venaient reprendre la partie interrompue, en faisant des gorges chaudes sur la façon ingénieuse dont ils conciliai! ni l'obéissance sacerdotale avec l'amour de la dame de pique.

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Les évêques ont besoin de ressources pour le personnel qui les entoure. <>ui. tel que ce personnel esl aujourd'hui constitué. Mais sa principale occupation est de parader à côté du prélat. Que les évoques renoncent à cette jKimpc que le Chrisl el les apôtres n nul poinl connue, ou <|u"ils fassent parader d'autres prêtres à tour de rôle. Pour le reste, <|u'ils se contentent des vicaires généraux. Qu'ils les déchargent, en même temps qu'ils se déchargent eux-mêmes, d'une foule de détails que la tradition de tout concentrer dans leurs mains rend seule nécessaire; ils suffiront à tout. Au besoin, d'autres prêtres ni' demanderaient pag mieux que de consacrer une

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