L'ANCIEN LÉVITE
Conclusion du livre : L'Avenir de la Science par Ernest Renan :
Un souvenir me remonte dans l'âme, il m'attriste sans me faire rougir. Un jour, au pied de l'autel, et sous la main de l'évêque, j'ai dil au Dieu des chrétiens : Dominus pars liœrcditatis mèse et calicis mei; tu es qui restitues hsereditatem meam mild. J'étais bien jeune alors, et pourtant j'avais déjà beaucoup pensé. A chaque pas que je faisais vers l'autel, le doute me suivait: c'était la science, et, enfant que j'étais, je l'appelais le démon. Assailli de pensées contraires, chancelant à vingl ans sur les bases de ma vie, une pensée lumineuse s'éleva dans mon âme el y rétablit pour un temps le calme et la douceur : « Qui que lu sois, m'écriai-je dans mon cœur, ô Dieu des nobles âmes, je te prends pour la portion de mon sort. Jusqu'ici je t'ai appelé d'un nom d'homme; j'ai cru sur
parole celui qui dil : Je suis la vérité el la vie. Je lui serai fidèle en suivant la vérité partout où elle me mènera, .le serai le véritable nazaréen, tandis que, renonçant aux vanités et aux superfluités de la terre, je n'aurai d'amour que pour les belles choses, et ne proposerai à mon activité d'autre objel ici-bas. »
Eh bien ! aujourd'hui je ne me repens pas de celte parole,
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je redis volontiers Dominus purs hsereditalis mese, el j'aime à songer que j<' l'ai prononcé dans une cérémonie reli trieuse. Les cheveux on! rep tusse sur ma tête : mais toujours je f;ii^ partie de la sainte milice «1rs déshérités de la lerre. Je ae me tiendrais pourapostal que le jour où des intérêts usurperaient dans mon àme la place des choses saintes, le jour où, en pensant au Christ de l'Evangile, je oe me sentirais plus son ami, le jour où je prostituerais ma vie à des choses inférieures, el ou je deviendrais !<■ compagnon des joyeux delà terre.
Funes ceciderunt mihi in prseclaris ! Mon lui sit;i toujours avei les déshérités : je serai de la ligue des pauvres en esprit. Que tous ceux qui adorenl encore quelque chose s'unissenl par l'objel qu'ils adorent. Le temps des petits hommes el «1rs petites choses est passé : le temps des saints est venu. L'athée, -i l'h< • frivole : les impies, les païens, ce sont les profanes, les égoïstes, ceux qui n'entendent rien aux choses de Dieu; âmes flétries qui affecîenl la finesse el rient de ceux qui croient; âmes basses et terrestres, destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nullité. Comment, ô disciples du Christ, faites-vous alliance avec ces hommes? Oh! ne vaudrait-il p.'is mieux nous asseoir les uns et h's inities à côté de la pauvre humanité, assise morne et silencieuse sur le bord du chemin poudreux, pour relever ses yeux vers le doux ciel qu'elle ae regarde plus? Pour nous le sort en est jeté : et quand même la superstition et la frivolité, désormais inséparables el auxiliaires l'une de l'autre, parviendraient à engourdir pour un temps la conscience humaine, il sera 'lit qu'en ce XIXe siècle, le siècle de la peur, il y eut encore quelques hommes qui, nonobstant le mépris vulgaire, aimèrent à être appelés des hommes de l'autre monde , des hommes qui crurent à la vérité, el se passionnèrent à sa recherche, au milieu d'un siècle frivole, parce qu'il était sans foi, et superstitieux parce qu'il était frivole.
J'ai été formé par l'Eglise, je lui dois ce que je suis i ne l'oublierai jamais. L'Eglise m'a séparé du profane, et je l'en
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remercie. Celui que Dieu a touché sera toujours un être à part : il est. quoi qu'il fasse, déplacé parmi les hommes. On le remarque à un signe. Pour lui les jeunes gens n'ont pas d'offres joyeuses et. les jeunes tilles n'ont point de sourire. Depuis qu'il a vu Dieu, sa langue est embarrassée, il ne sait plus parler des choses terrestres. O Dieu de ma jeunesse, j'ai longtemps espéré revenir à toi, enseignes déployées, et avec la tierté de la raison, et peut-être, te reviendrai-je humble et vaincu, comme une faible femme. Autrefois, tu m'écoulais : j'espérais voir quelque jour ton visage ; car je t'entendais répondre à ma voix. Et j'ai vu ton temple s'écrouler pierre à pierre, et le sanctuaire n'a plus d'écho, et, au lieu d'un autel paré de lumières et de fleurs, j'ai vu se dresser devant moi, un autel d'airain, contre lequel va se briser la prière, sévère, nu, sans images, sans tabernacle, ensanglanté parla Fatalité. Est-ce ma faute, est-ce la tienne ? Ah ! que je frapperais volontiers ma poitrine, si j'espérais entendre celte voix chérie qui, autrefois, me faisait tressaillir. Mais non, il n'y a que l'inflexible nature ; quand je cherche ton œil de père, je ne trouve que l'orbite vide et sans fond de l'infini; quand je cherche ton front réleste, je vais me heurter contre la voûte d'airain, qui me renvoie froidement mon amour. Adieu donc, ô Dieu de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu, quoique tu m'aies trompé', je l'aime encore !