‹ La crise du clergéChapitre 42 sur 55 · ITI \IH. I · texte numérisé non relu

ITI \IH. I

L'ordination des prêtres n'a lieu qu'à vingt cinq ans. D'abord, ce u'esl pas à vingt-cinq ans qu'il faudrait dire, mais « dans la vingt-cinquième année », c'est-à-dire à vingt-quatre ans révolus. Puis on accorde toujours la dispense d'un an, si bien qu'en fait, l'âge de la prêtrise remonte jusqu'à vingt-trois ans. Enfin l'engagement irrévocable esl aujourd'hui contracté, non pas par la réception de la prêtrise, mais j>;ir celle du sous-diaconat. Nouvelle avance de deux ans, qui place à vingt-un ans cet engagement.

« ( )n sait ce qu'on veut, on esl libre de ne pas s'engager. » Quoi ! il sait ce < j 1 1 i 1 veut, ce malheureux jeune homme, élevé dans la claustration du séminaire. Toutes les avenues par où pénètre la lumière chez les jeunes gens de son âge on! été rigoureusement fermées pour lui ; on l'a soumis à un régime de suggestion intensive où tout est mis en œuvre pour fausser son jugement; on lui a bourré la cervelle de thèses fondées sur des textes faux, ou découpés de façon à faire dire aux auteurs le contraire de leur vraie pensée, le tout dans 1 intérêt du recrutement ecclésiastique. Et vous le proclamez libre de ne pas s'engager. Il est libre, en effet, mais comme vous le seriez, vous, monsieur Drumont, au carrefour d'un bois, de ne pas prendre une route où des juifs seraient embusqués pour vous .i-sommer, si Ton vous avait persuadé que cette route est la seule sûre, et que toutes les autres sont pleines d'affreux dangers pour vous.

« Quand on a prononcé le suprême serment, c'est manquer à l'honneur que de ne pas le tenir. » Rien ne serait plus vrai, si le serment n'était pas subreptice. Mais il ne l'est que trop ; et le prêtre qui reconnaît combien on l'a trompé pour obtenir de lui ce serment, reconnaît du même coup que la conscience n'est pas liée par lui. De plus, s'il est conséquent avec lui-même, cette conscience est bientôt angoissée dans une terrible alternative : « Faut-il demeurer dans les rangs du clergé ? Faut-il en sortir ? »

Le difficile, on l'a très bien dit, n'est pas le plus souvent de faire son devoir, mais de le connaître.

Un prêtre reste parce qu'il veut conserver, pour parler de Dieu, de la responsabilité de l'homme, de la certitude d'une justice d'outre-tombe, une autorité dont il se dépouillerait, en se dépouillant de sa soutane ; parce qu'il veut travailler, non à la ruine de l'Eglise, mais à son évolution. Un autre reste, parce que sa mère, qui l'a poussé au sacerdoce, ne comprendrait jamais les motifs de ce qu'elle appellerait son apostasie et que le chagrin empoisonnerait le reste de ses jours ou, peut-être, la tuerait. Qui osera les condamner, surtout si, tout en continuant d'exposer par force ce qui ne s'appuie que sur l'enseignement de l'Eglise, ils cessent de le confirmer par leur assertion personnelle (1) ; si (comme j'en connais des exemples) ils refusent désormais toute

(1) Celait la lactique de l'abbé de Meissas. comme je l'ai noté,

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fonction qui les obligerait à Faire le catéchisme, ou ;i prêcher des dogmes < j 1 1 < - leur raison repousse?

D'autres prêtres estiment que le seul port de leur soutane est devenu pour eux l'équivalent d un mensonge. Ils affrontent les déboires, les insultes, la misère même en renonçanl à une position souvent douce et commode, pour ne pus mentir. Et M. Drumont trouve qu'ils manquent à l'honneur —

Avec cette note, l'abbé de Meissas me remit, pour le publier en appendice de mon livre un petil manuscril où il avail résumé ses expériences el ses réflexions sur la foi chez l<s prêtres. En voici le texte :

Parmi les gens grossiers qui détestent le clergé el déblatèrent ;i tout propos contre lui, l'opinion générale paraît être que les prêtres sont des fourbes qui oe croienl pas à leurs propres dogmes. Pour les dévots, au contraire, le prêtre est toujours convaincu de ce qu'il enseigne ; s'ils admettent connue possible l'existence du prêtre sans foi, c'est seulement à l'état de monstrueuse et rarissime exception. La vérité, comme toujours, est entre ces deux extrêmes.

11 n'est vrai de dire en général, ni que le clergé manque de foi, ni que sa foi soit aussi ferme que le supposent les fidèles. Mais dans quelle proportion existent chez nous les hommes à foi inébranlable, les hésitants et ceux qui ont conscience de l'erreur chrétienne ? Parmi ces derniers, combien restent convaincus de l'existence de Dieu, de sa justice et de l'immortalité de l'âme '.* Combien ne croient à rien

du tout et ne sont pas même spiritualisles ? C'est ce que personne ne peut savoir au juste ; car le seul moyen pour cela serait que chacun se rendit bien compte de ses convictions intimes, ce qui n'est pas aussi facile qu'on pourrait croire, et qu'ensuite il pût et voulût les déclarer librement. Or, tout est organisé, d'abord pour empêcher les prêtres de voir clair en eux-mêmes, ensuite pour leur faire enfermer au plus profond de leur cœur le secret de leurs découvertes.

Le prêtre sort le plus souvent d'une famille de croyants ; son cerveau est donc prédisposé à la foi par l'atavisme. Les suggestions de la première enfance, surtout celles qui viennent de la mère, ont puissamment agi sur son intelligence en passant par son cœur. Le régime des séminaires, surtout celui du grand, a confirmé, aggravé son état mental avec une énergie à jet continu.

Tout ce qui aurait pu entraver l'œuvre de sa déformation intellectuelle a été soigneusement écarté. Et, si l'on s'était aperçu, soit qu'il n'eût pas la foi, soit qu'il l'eût hésitante, il aurait été écarté lui-même.

Malgré toutes ces précautions, il passe par les séminaires et il arrive au sacerdoce des hommes qui n'ont pas la foi.

Je le sais parce que j'en ai connu qui, une fois prêtres, me l'ont avoué. Ils n'avaient aucun intérêt à me faire pareille confidence, et ils ne me la faisaient qu'à raison de la grande confiance que leur inspirait la loyauté de mon caractère.

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A l'un d'eux qui me dénonçai! un jour comme absurde le dogme de la présence réelle, je <lis;ns :

— Mais mon cher, si vous n'y croyez plus maintenant, au moins v avez-vous cru quand vous avez été ordonné .'

— Pas davantage, me répondit-il.

— Alors comment n'avez-vous pas reculé ? Moi, jamais je n'aurais consenti à recevoir les ordres, si je n'avais pas été convaincu <le la vérité du catholicisme.

— Duc voulez-vous ? ( Miami je me suis rendu compte de mon état d'esprit, j'étais trop avancé, l'amour-propre m'a empêché de reculer.

Mais tous ceux qui sont dans un cas semblable n'en arrivent pas à de pareilles confidences, même avec quelqu'un dont ils se croient très sûrs. Il yen a certainement qui dissimulent, et pour qui cotte dissimulation entre dans un plan de conduite conçu des le séminaire. Ceux-là sont les habiles, et comme avec un peu d'habileté on capte aisément la faveur des supérieurs ecclésiastiques, de qui dépend tout l'avenir d'un clerc, ces habitudes échappent aux écueils où sombre si souvent la fortune des croyants naïfs. Il v a donc de fortes probabilités pour qu'ils soient plus nombreux parmi les évoques, leurs vicaires généraux et les curés de grosses paroisses, que dans le menu fretin du clergé.

Supposez Renan dans la crise intellectuelle qu'il subit à Saint-Sulpice, se décidant à rester au lieu de partir. Il avait scientifiquement constaté que la

foi de sa mère, celle de son enfance et des maîtres qui l'avaient élevé, était erronée. Il conclut loyalement à la déposition d'une robe dont le port n'était plus pour lui qu'un mensonge, à l'abandon d'un état que sa conscience ne lui permettait plus de garder. Mais qu'il eût pris le parti contraire, qu'il eût cédé à l'attrait que là vie ecclésiastique exerçait si fortement sur une nature comme la sienne, qu'il eût étouffé ses scrupules en s' attachant au bien que le prêtre peut faire avec la morale, malgré l'erreur du dogme, il eût apporté chez nous le talent et le savoirfaire qui l'ont fait monter si haut dans une autre voie. Peut-ètreau lieu d'un Guibert ou d'un Richard, aurions-nous vu Son Eminence le cardinal Renan à la tète du diocèse de Paris. Par parenthèse, je ne crois pas que rien eût marché plus mal pour cela ; certaines choses auraient pu marcher beaucoup mieux. Ce n'est pas, par exemple, un homme de l'intelligence et de la valeur de Renan, qui eût détruit les chapelains de Sainte - Geneviève, et justifié d'avance la désaffectation du Panthéon. Peut-être aussi, redoutant moins d'être éclipsé qu'un Guibert ou qu'un Richard, se fût-il entouré d'hommes de valeur, et eût-il subi des influences moins désastreuses.

Mais revenons à la question. D'après mes conjectures, — car j'en suis réduit là malgré quarante ans de vie ecclésiastique, — les prêtres dont je viens de parler, c'est-à-dire ceux qui n'avaient pas la foi au moment de leur ordination, ne forment qu'une minorité.

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'"'' plupart croient donc, ils croienl même avec fanatisme, car après avoir toul fail pour leur inculquer la foi, on fait tout pour la leur conserver. Les moyens employés à cet effet, ne sonl que la prolongation de ceux qui ont si bien réussi jusque-là : suggestion à jet continu de la vérité du catholicisme, compliquée d'écartement systématique de tout ce qui peut provoquer le doute, fournir des éléments • 1 examen, Gnalement démontrer l'erreur.

Comme on n'a plus la contrainte du séminaire, et l'obligation d'assister aux exercices multiples qui enserraient tout entière la journée du séminariste, on fait appel à la conscience du prêtre, telle qu'où s'est efforcé de la former. On lui a répété depuis des années que le bon prêtre est celui qui continue librement les pratiques, dites de piété, auxquelles lé séminaire le contraignait. Tel même de ces exercices, la récitation du bréviaire, est donné comme obligatoire sous peine de péché mortel.

Joignez à cela, que sans donner au prêtre la célébration quotidienne de la messe comme strictement obligatoire, ce qui serait théologiquement insoutenable, on lui a inculqué l'idée que, s'il est bon, il se tria une joie de célébrer tous les jours, et qu'à cela seul qu'il ne le ferait pas, on connaîtrait qu'il n'est pas bon.

Pour mieux entretenir ces idées, on lui a encore persuadé non-seulement de se confesser pour recevoir de temps en temps l'absolution de ses fautes, ce qu'il pourrait faire prés d'un quelconque de ses confrères, mais encore de se choisir un directeur.

Celui-ci doit avoir au plus haut degré l'esprit sacerdotal et se consumer en efforts pour soutenir et développer cet esprit chez son pénitent, lu pareil guide se prend ordinairement parmi les directeurs du grand séminaire ou les titulaires des postes principaux du diocèse. Il peut servir à deux fins : maintenir son pénitent dans ce qu'on est convenu d'appeler la bonne voie et le patronner près de l'évêque. Le prêtre met ainsi d'accord les intérêts de sa conscience avec ceux de sa carrière, art très commun dans le clergé d'après ce dont j'ai pu m'apercevoir de bonne heure. On n'a pas ridée, par exemple, de ce que le choix de M. Icard, supérieur de Saint-Sulpice, pour directeur, et sans doute aussi une certaine manière de se confesser à lui, ont fait arriver de nullités aux plus riches postes du dioeèse de Paris, d'où quelques-uns ont grimpé jusqu'à l'épiscopat (1).

Ainsi suggestionné par ses antécédents, resuggestionné par son confesseur, poussé par ses intérêts de carrière en même temps que par sa conception particulière du devoir, comment le prêtre passera-t-il sa journée ?

Au lever, prières assez longues, suivies d'une méditation d'au moins une demi-heure.

(1) La chose était si furie qu'elle riait connue même des domestiques du séminaire. Ceux-ci en étaient venus à pronostiquer sûrement les nominations aux cures de Paris, d'après la fréquence et la régularité des visiies faites par le! nu ici premier vicaire à la chambre de M. Icard Note de M. de Meissas.)

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I h peu plus Lard, célébration de la messe, précédée d'une préparation Bpéciale, el suivie d'actions de grâces, le toul occupant environ une heure.

Dans la journée, récitation «lu bréviaire généralement à plusieurs reprises, donl L'ensembl ;cupe

encore une bonne beure.

A d'autres moments, récitation du rosaire lectures pieuses, visite au Saint-Sacrement, examen particulier vers midi, autre examen le soir, prières qui terminent la journée e1 préparation de la méditation pour le lendemain, sans compter l'angelus , les benedicite, les grâces, etc., etc.

Faisons le total approximatif :

Prière et méditation du matin ■■ heure 3 \

M — e, avec préparation et action de grâces. I — »

Bréviaire, au moins I — »

Rosaire » — I -

Lecture de piété » — 1/2

Visite au Saint-Sacrement » — 1/i

Examen particulier » — l S

Examen et préparation du soir » — 1/2

Prières diverses >• — I '"

Total 5 heures.

Le prêtre, tel qu'on s'efforce de le former au séminaire, tel qu'il le faut pour plaire au cardinal Richard et à la plupart de ses congénères, est donc un homme qui enserre chacune de ses journées dans cinq heures d'exercices, dont le résultat nécessaire n'est que la prolongation des suggestions du séminaire.

Qu'on examine en effet n'importe lequel de ces exercices et qu'on étudie son action sur l'intelligence, je défie qu'on trouve en dernière analyse autre chose que la suggestion, encore et toujours la suggestion.

Prenons comme exemple la visite au Saint-Sacrement. Elle consiste à se placer, dans la posture de l'adoration, en face du tabernacle, contenant les hosties consacrées ; à se pénétrer tout d'abord de cette prétendue vérité, que l'on n'a pas devant soi du pain, comme il semblerait, mais le Fils de Dieu incarné, vraiment, réellement et substantiellement présent ; puis à entrer avec lui en un colloque dans lequel le croyant fait, tout naturellement et sans s'en douter, les réponses aussi bien que les demandes. Or, qu'est cela, sinon l'autosuggestion de la foi à la présence réelle, laquelle implique la foi à l'Incarnation, à la Rédemption, en un mot, à tout le catholicisme ?

Il n'est pas nécessaire d'être un psychologue de première force pour comprendre la puissance de pareils procédés et se rendre compte de l'état mental qu'ils entretiennent.

Mais cinq heures ne sont pas la journée entière. N'y a-t-il pas au moins relâche le reste du temps, et l'âme du prêtre échappera-t-ellé à la suggestion durant les autres heures ? Tant s'en faut qu'il en soit ainsi, car le prêtre prêche, catéchise, il confesse, il visite les malades. En tout cela, il suo/uvstionne beaucoup autrui ; ce n'est qu'en continuant de se

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suggestionner lui-même. Tous les avocats savent qu il suffit d'être chargé d'une cause el de l'embrasser avec quelque chaleur pour |;| \,,ii sous le jour le plus favorable e1 se persuader de sa justice.

Les journées du prêtre réputé bon sont assez remplies commeonvoit, mais si ses facultés psychiques y sont enjeu, ce n'est que pour pratiquer à jet • '"iitinii la suggestion sur lui-même. Pourtant il peul en rester quelque chose, même après déduction du temps «les repas, des allées et venues, des visites faites ou reçues, de la lecture du journal (1), etc....

Ce quelque chose, comment l'emploiera-t-il ?

Ici, de deux choses l'une, ou il a le goût de l'étude ou il ne Ta pas. Le second ras est .le beaucoup le plus fréquent, car on n'a rien l'ait pour développer en lui la curiosité intellectuelle. Au contraire tout a clé mis en œuvre pour lui persuar der, et il continue de se persuader lui-même par la façon dont il vit, que, possédant la science divine, toute autre science est pour lui superflue. Cette autre -M-ience, il la tient pour profane ; et les évoques ont grand soin, parla façon dont ils distribuent leurs faveurs, d'entretenir en lui cette idée qu'elle est aussi inutile à son avancement qu'à sa conscience.

Pourtant le goût de l'étude se rencontre chez quelques-uns, et les supérieurs ecclésiastiques, pas

1 Le journal est le plu- -cuvent un journal catholique, qui suggestionne encore. (Note de M. de Meissas.)

plus que les confesseurs, n'osent le condamner ouvertement. Ils font même parfois de très belles phrases qui peuvent donner le change sur leurs dispositions à cet égard.

En réalité, le prêtre" que pousse la curiosité intellectuelle, et qui comprend que si Dieu nous a donné le jugement -et l'intelligence, c'est pour nous en servir, les embarrasse fort. Ils ont tout fait déjà pour laisser le moins de temps possible à l'exercice de ses facultés. Et quand ils le sentent porté à les exercer malgré tout, ils font tout encore pour le détourner d'un examen qui menace de détruire tous les effets de la suggestion. Voient-ils clairement ce résultat ?

Le redoutent-ils seulement d'instinct ? Je crois que les hommes d'une réelle portée d'esprit, qui arrivent exceptionnellement chez nous à l'épiscopat, le voient clairement. Le cardinal Richard et ses congénères, qui forment la grande majorité de nos supérieurs, en ont l'instinct seulement, mais l'instinct étonnamment puissant. Les uns comme les autres tiennent personnellement et encouragent de tout leur pouvoir autour d'eux une môme ligne de conduite. Quand un prêtre veut absolument étudier, ils tâchent de le cantonner dans ce qu'on est convenu d'appeler la science ecclésiastique. Questions théologiques, liturgie, droit canonique, histoire de l'Église rédigée par des auteurs qui faussent constamment la Mérité au profit du catholicisme : il y n là de quoi occuper les loisirs d'un homme. Quand de pareilles

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études sont abordées avec les prédispositions il un prêtre fortement croyant, el que d'ailleurs on lui ferme l'accès de certaines Bources, non seulemenl elles -"ut peu dangereuses pour sa foi, mais elles viennent encore renforcer chez lui les effets antérieurs de la suggestion catholique.

Si on ne peul le cantonner dans ces études-là, il en est d'autres qui, toul en ne confirmant pas les croyances chrétiennes, soûl au moins sans danger pour elles. Il es1 évident, par exemple, qu'un brave cun' de campagne pourra devenir très fort en botanique, sans se douter jamais de l'inanité des prétendues preuves de la divinité de Jésus-Christ, ou de la façon dont les prérogatives de la papauté se sont échafaudées sur des falsifications séculaires de documents. Les études vraiment dangereuses pour la foi, c'est-à-dire pour l'erreur chrétienne, ce sonl les études critiques. Leur effet est immanquable, mais a Arux conditions, la liberté et la persévérance.

Liberté d'abord. Pour asseoir sou jugement touchant les origines de l'humanité, l'histoire des juifs, la personnalité du Christ, le passé de l'Église, la genèse et la constitution de ses dogmes, sur d'autres hases <pie les pitoyables thèses de nos auteurs de -eiuiuaires.il est nécessaire de contrôler les sources et d'entendre au moins les adversaires de nos théologiens.

Persévérance ensuite. Car d'abord, ce nest pas en un jour qu'on arrive à la lumière sur un seul

point, à plus forte raison sur un pareil ensemble. Puis le prêtre, à raison de l'état mental si fortement constitué chez lui, capitule plus difficilement que tout autre devant les preuves les plus décisives. Le premier effet qu'il en éprouve est un bouleversement profond. Quand l'évidence est contraire à sa croyance antécédente, elle a beau lui crever les yeux, qu'il répète encore : « Non, ce n'est pas possible ! » J'ai passé par là et, dans mes tortures intellectuelles, j'avais déjà touché du doigt l'erreur du christianisme, que j'en étais encore à m'avouer seulement des doutes. A bout d'arguments théologiques , dont l'inanité m'était devenue trop manifeste, je me raccrochais à des raisonnements, tel que celui-ci : « Si la vérité n'est pas chez nous, elle n'est nulle part ici-bas. Dieu ne peut avoir abandonné ainsi l'humanité sans lumière. »

Un reste d'habitude de foi en la révélation me faisait estimer cette privation impossible pour tous les hommes. Et pourtant , je l'avais longtemps admise, sans en être révolté, pour tous les peuples en dehors du judaïsme avant Jésus-Christ, en dehors de l'Eglise depuis lui, c'est-à-dire l'immense majorité des hommes. Pourquoi regarder comme impossible, à l'égard de tous, ce qu'on admet à l'égard du plus grand nombre ?

Si pauvres que semblent de pareils obstacles, je garantis par expérience qu'il faut bien des recherches et bien des rellexions pour en triompher. Une preuve, une évidence, ne sufiisent pas. Elles font

tout au plus l'efiet du premier boulel qui frappe un rempart. Il en faut des centaines, des milliers d'autres pour ouvrir la place. Voilà pourquoi j'indique comme condition du succès des études critiques, ,i\ ec la liberté, la perses érance.

Or, ou u soigneusement hérissé la vie du prêtre d'obstacles à l'une aussi bien qu'à l'autre.

La liberté, on le comprend, èsl singulièremenl entravée par les occupations journalières du prêtre.

Nous les avons énumérées, et l'on a pu voir qu'elles sont à double lin : elles enlèvenl à la fois le eroût et le loisir de l'étude, surtout de l'étude indépendante.

Mais il v a mieux. L'Index de la Cour de Rome interdit tous les livres dont la lecture conduirait à la lumière, ou mettrait au moins sur sa voie Et l'Index est pour le prêtre aussi bien que pour 1rs -impies fidèles. Il est même beaucoup plus pour lui, puis qu'à raison de son état mental, le prêtre est a peu près le seul qui prendra au sérieux l'excommunication, la privation et l'incapacité de toutes charges et bénéfices, l'infamie perpétuelle et autres peines portées contre les transgresseurs de ses prohibitions.

J'ai longtemps cru que les livres hostiles a la foi catholique n'étaient dangereux que pour ceux qui manquent do science théologique : j'imaginais en conséquence, que les prohibitions étaient aisément levées pour les prêtres, surtout pour ceux qui offraient la double garantie de leurs études anté-

rieures et de leur désir d'étudier encore. Il fallut en rabattre.

J'avais été reçu au concours de Sainte-Geneviève, et j'étais docteur en théologie du collège de la Minerve, lorsque je demandai pour la première lois l'autorisation de lire les livres à l'index. La demande était faite par l'intermédiaire de Mgr Lucciardi, alors secrétaire de la Nonciature à Paris, avec qui j'étais lié, et qui pouvait témoigner du sérieux de mon caractère et de la droiture de mes intentions. Je ne reçus pourtant qu'une autorisation exceptant les livres obscènes et ceux des hérétiques traitant de la religion. Je n'avais ni besoin ni désir de lire les obscènes ; mais pour les écrits des hérétiques traitant des mômes matières que nos théologiens, c'était précisément ceux que je désirais le plus étudier. En conséquence, je revins à la charge.

Une nouvelle autorisation me fut donnée, mais avec les mêmes restrictions que la première.

Bien que je ne pusse croire encore à un parti pris de m'empêcher de m'éclairer, je me formai la conscience, comme disent nos moralistes, et, fort d'intentions qu'elle approuvait, je passai outre. Les fanatiques diront qu'à partir de ce jour, égaré par l'orgueil, foudroyé par les censures, destitué de la grâce, il n'est pas étonnant que j'aie perdu la foi ; je dirai, moi, qu'entendant une autre voix que celle de nos théologiens, je saisis un nouvel aspect des choses. Les œuvres de Daillé, par exemple, me firent voir que les altérations de saint Cyprien et les faus-

!18 M'i'i NDII i

- Décrétales ne sont p;«s des faits isolés ; qu ils se relient au contraire à un système séculaire de falsification «le l'histoire au profil des prérogatives de 1 évoque de lï' une.

11 se trouve donc, grâce aux obstacles si habilement opposés, peu, très peu de prêtres pour avoir seulemenl la première des deux conditions, la liberté.

Mais ce n'est pas tout, je l'ai «lit, «l'avoir cette liberté el d'en user. Il Faul encore persévérer. Qu un prêtre ait lu Daillé ou quelque auteur semblable, s'il ne va pas plus loin, tout se bornera au trouble momentané «!<• son esprit. Le jeu de l'autosuggestion,

continuanl chez lui les jours suivants, tri phera

des doutes qu'il n'aura pas eu la force de poursuivre el de résoudre par la voir critique.

Or, la persévérance rencontre de terribles obstacles dans la paresse de la plupart des prêtres, el dans leur pusillanimité intellectuelle. Elle en rencontre surtout dans certaines idées inculquées «l'avance el sur lesquelles son directeur ne manquera pas d'appuyer, dès qu'il aura reçu l'aveu de l'étude faite et du premier effel produit par elle.

Les doutes sur la foi sont l'œuvre «In démon. C'est -auvent en punition de nos infidélités que Dieu les permet. Comme le prêtre est toujours infidèle en quelque chose, il prend facilement le change; il méconnaît alors l'usage naturel et sain qu'il a fait de ses facultés, pour aller chercher dans les chimères de l'ordre extra-naturel la cause de ses doutes

( !.. inclusion : ne plus chercher, et se raccrocher

à des exercices de piété. En d'autres termes, plus d'application de l'intelligence à la poursuite du vrai ; de la suggestion, de la suggestion à outrance. Et, plus enténébré que jamais, le malheureux continue de se croire la lumière du monde.

Le nombre de ceux qui arrivent à reconnaître scientifiquement l'erreur du christianisme est donc nécessairement très petit. Il yen a pourtant, j'en suis la preuve. J'en ai connu d'autres parmi les confrères les plus profondément estimables qu'il m'ait été donné de rencontrer ; mais je ne me crois pas le droit de les nommer. Et s'il n'y en a pas davantage, c'est seulement à raison de la rareté chez nous des études fortes et indépendantes.

Mais des prêtres qui n'ont ni l'intelligence et la sagacité, ni le courage, ni peut-être le temps et les éléments nécessaires aux études critiques, se déshabituent petit à petit des exercices d'autosuggestion. Ils ouvrent ainsi l'accès de leur esprit à bien des motifs de doute qui, pour n'être pas rigoureusement scientifiques, n'en font pas moins, sur la plupart des hommes, une impression profonde. Je crois qu'il en arrive plus à l'incrédulité par cette voie-là que par la précédente, parce que le nombre de ceux qui s'y eno-ao-ent est autrement considérable.

Quant à ceux qui continuent de croire, leur nombre importe peu, ce sont leurs raisons qui, seules, peuvent avoir du poids. Mais quelles raisons que celles qui entretiennent la conviction dans des cerveaux comme ceux du cardinal Guibert, du cardinal Richard, ou de la plupart des Sulpiciens !

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I . abbé ( Iharles Perraud, Frère du cardinal, évêque d'Autun, étail un cœur d'or. Il étail l'ami intime de l'abbé Perreyve, une bien noble nature aussi, morl jeune el très croyant. Il me disait un jour : a Jamais je ne pourrai croire que la foi dans laquelle est morl l'abbé Perreyve soil erronée. < Cela prouvail sans doute en faveur de ses sentiments ; mais quel pauvre argument ! El combien n'en onl plus guère d'autre! Combien n'en onl que de moins respectables! C'esl la foi de leur mère, c'esl la foi de Leur enfance; c'esl aussi une foi qui leur donne une très haute opinion d'eux-mêmes et de la prédilection divine à leur endroit. Ils s'y cramponnenl pour des motifs de cœur, mi par orgueil, ou seulement par épouvante du vide affreux que sa disparition laisserait dans leur âme.

Sans arriver à l'incrédulité complète, bien des prêtres (et je émis que c'est l'immense majorité . même très fidèles à leurs exercices de piété et de mœurs très régulières, ont au moins des doutes sur leur croyance. Ils s'en accusent en confession, et se rejettent pour les calmer, non dans l'étude, mais dans la prière, c'est-à-dire dans un renfort d'autosuggestion. Malgré la crainte qu'ils éprouvent, soit de scandaliser les Gdèles, soil de nuire à leurs intérêts de situation ou de carrière, en trahissant leur état d'esprit, quelque parole révélatrice échappe parfois à l'un d'eux.

Dans une réunion ecclésiastique, il y a quelque trente ans, un prêtre, alors jeune connue je Tétais

moi-même, accentuait son étonnement du désaccord entre ce que l'Eglise enseigne sur les grâces attachées à l'Eucharistie et les effets de cette manducation quotidienne. Il est aujourd'hui curé d'une des plus riches paroisses de Paris, en faveur singulière près de notre archevêque aussi bien que du noble faubourg. C'est qu'à défaut du savoir nécessaire pour résoudre ses doutes, il a certainement acquis assez de savoir-faire pour les dissimuler. Le pieux cardinal Richard et les dévotes de *** (1) l'estiment plein de foi. Quant à moi, je serais fort étonné qu'en disant aujourd'hui la messe, il soit très convaincu d'avoir jamais en main autre chose que du pain et du vin.

J'en ai connu bien d'autres, chez qui la foi qu'ils affichent m'inspire le même degré de confiance. Mais ce que je n'ai jamais connu, c'est un prêtre qui, arrivé au doute, et conduit par le doute aux études critiques, ait raffermi sa foi. En serait-il ainsi, si l'Eglise, vraiment divine par son fondateur et par sa mission, n'avait rien à redouter de la lumière ; si la recherche sincère et désintéressée du vrai dans l'étude des sciences comme dans l'observation des hommes et des choses, ne pouvait que tester en sa faveur ?

(1) Le manuscrit porlc ici une indication trop explicite pour que je ne sois pas obligé de la supprimer.

Extrait du volume : Les Contemporains, 2 série, par M. Jules Lemaître, de l'Académie française : article consacré à Ferdinand Fabre.

Songez donc qu'à moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doil guère se rencontrer, toui prêtre, quelles qu'aienl pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le jour où il s'esl couché toul de son long au pied de l'évoque qui le consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer; qu'il s'esl élevé, à cette heure-là, au plus haul degré de dignité morale, el qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. El quJon ne dise pas : « Cela n'esl rien, c'est très facile : ils foni cela pour être mieux récompensés au ciel. <■ Car l'espoir d'un surcroît de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire) ne saurail provoquer un tel eflbrl ; ou bien, si je ne m'étonne plus du sacrifice, ce qui m'élonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au même. Des hommes qui ont été un jour capables soit de cet effort, soil de c si élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. El pensez un peu à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener partout su robe noire, le renoncement à toutes les curiosités «le l'esprit, l'idée que l'on porte un signe

indélébile el qu'on ne s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cria fait froid. Non, non, ceux qui méprisent ou

raillent les prêtres ne les comprennent point.

J'ai essayé d'indiquer quelle éducation il faudrait avoir reçue et par où il faudrait ensuite avoir passé pour être en état de les comprendre et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu Ion»-. C'est un être spécial qu'un prêtre, et si différent des autres hommes ! Dès l'enfance on le prend. on l'isole du grand troupeau humain, on plie son corps et son âme aux pratiques religieuses. Au petit séminaire les pratiques se multiplient : tous les jours, messe, chapelet, méditation, lecture spirituelle ; tous les dimanches, catéchisme et sermons, confession et communion fréquentes; à quinze ou seize ans la soutane. Au grand séminaire, la séquestration se complète : les pratiques pieuses, toujours plus nomhreuses et plus longues, pétrissent l'âme lentement et invinciblement. < in a des heures de solitude où l'on reste presque sans pensée. hypnotisé par une idée fixe, celle du sacerdoce où l'on tend. L'enseignement de la théologie ou de l'histoire ecclésiastique achève la formation de l'âme sacerdotale. Nulle communication avec le dehors; les livres du siècle ne vous parviennent qu'en petit nombre, résumés et réfutés. Pendant ses vacances. le jeune lévite reste isolé dans le monde, vivant Je plus possible avec son curé, évitant les compagnies frivoles, déjà respecté de ceux qui l'approchent, et même de sa mère. 11 est prêtre enfin, c'est-à-dire (pesez bien les mots et tâchez d'en concevoir tout le sens : ils sont étranges et stupéfiants) ministre et représentant de Dieu sur la terre, choisi et consacré par lui pour distribuer ses grâces aux autres hommes par les sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain t du vin au corps et au sang de Dieu lui-même. Cela ne vous dit rien, à vous, parce que vous êtes un profane, un indifférent, un malheureux égaré; mais le prêtre qui, étanl homme, est pourtant tout cela, et qui le croit, el qui en a conscience !... Réfléchissez combien un tel étal d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'être tout entier.

E(, en eiïet, nul pli professionnel n'esl aussi tranché, aussi profond, aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au magistrat el au soldat. Car chez ceux ci la pro fession ne prend pas l'homme «1rs l'enfance et elle ne le lient pas jusqu'à la mort. Les traits par où ils nous ressemblent sonl beaucoup plus nombreux que ceux par lesquels ils se

séparent de i s. J'ose dire que c'est le contraire chez le

prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs dernières conséquences 1rs obligations <l<- sa foi est déjà une créature rare et singulière el qui se distingue fortement du reste des hommes : rappelez-vous les solitaires de Port- Royal. Que (lirons-nous donc d'un prêtre qui, outre la constante préoccupation de son salut, a encore celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre Dieu sur l'unicl el condamne ou absout au nom de Dieu ? Sans compter que sa fonction lui impose une vie à pari ; le fond de pensées habituelles que cette fonction implique doii non-seulement réagir sur ses manières, su parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments, à ses passions, à sis vices ci ne à ses vertus, une marque énergiquemenl caractéristique. Ni un prêtre n'esl bon, ni il n'esl méchant de la même façon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus originale et la plus nettement « différenciée ». El la différence ne pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci el prendra plus pleinement

- session >\r la terre.

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