‹ La crise du monde moderneChapitre 95 sur 147 · US · texte numérisé non relu

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qui dit individualisme dit nécessairement division; et cette division, avec l’état chaotique qu'elle engendre, est la conséquence fatale d'une civilisation toute matérielle, puisque c'est la matière elle-même qui est proprement la racine de la division et de la multiplicité. Cela dit, 1} nous faut encore insister sur une conséquence immédiate de l’idée « démocratique », qui est la négation de l’élite entendue dans sa seule acception légitime; ce n’est pas pour rien que « démocratie » s'oppose à « aristocratie », ce dernier mot désignant précisément, du moins lorsqu'il est pris dans son sens étymologique, le pouvoir de Pélite. Celle-ci, par définition en quelque sorte, ne peut être que le petit nombre, et son pouvoir, son autorité plutôt, qui ne vient que de sa supériorité intellectuelle, n’a rien de commun avec la force numérique sur laquelle repose ia « démocratie », dont le caractère essentiel est de sacrifier la minorité à la majorité, et aussi, par là même. comme nous le disions plus haut, la qualité à la quantité, donc l'élite à la masse. Ainsi, le rôle directeur d’une véritable élite et son existence même, car elle joue forcément ce rôle dès lors qu'elle existe, sont radicalement incompatibles avec la « démocratie », qui est intimement liée à la conception « égalitaire ».

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c’est-à-dire à la négation de toute hiérarchie : le fond même de l’idée « démocratique », c’est qu’un individu quelconque en vaut un autre, paree qu’ils sont égaux numériquement, et bien qu'ils ne puissent Jamais l’être que numériquement. Une élite véritable, nous l’avons déjà dit, ne peut être qu'intellectuelle; c’est pourquoi la « démocratie » ne peut s’instaurer que là où la pure intellectualité n'existe plus, ce qui est effectivement le cas du monde moderne. Seulement, comme l'égalité est impossible en fait, et comme on ne peut supprimer pratiquement toute différence entre les hommes, en dépit de tous les efforts de nivellement, on en arrive, par un curieux 1llogisme, à inventer de fausses élites, d’ailleurs multiples, qui prétendent se substituer à la seule élite réelle; et ces fausses élites sont basées sur la considération

de supériorités quelconques, éminemment relatives et contingentes, et toujours d'ordre purement matériel. On peut s'en apercevoir aisé-

ment en remarquant que la distinction sociale

qui compte le plus, dans le présent état de choses, est celle qui se fonde sur la fortune, c’est-àdire sur une supériorité tout extérieure et d’ordre exclusivement quantitatif, la seule en somme qui soit concilable avec la « démocratie », parce qu'elle procède du même point de vue.

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Nous ajouterons du reste que ceux mêmes qui se posent actuellement en adversaires de cet état de choses, ne faisant intervenir non plus aucun principe d'ordre supérieur, sont incapables de remédier efficacement à un tel désordre, Si même ils ne risquent de l’aggraver encore en allant toujours plus loin dans le même sens; la lutte est seulement entre des variétés de la « démocratie », accentuant plus ou moins la tendance « égalitaire », comme elle est, ainsi que nous l'avons dit, entre des variétés de l’individualisme, ce qui, d’ailleurs, revient exactement au même.

Ges quelques réflexions nous paraissent suffisantes pour caractériser l’état social du monde contemporain, et pour montrer en même temps que, dans ce domaine aussi bien que dans tous les autres, il ne peut y avoir qu'un seul moyen de sortir du chaos : la restauration de l’intellectualité et, par suite, la reconstitution d'une élite qui, actuellement, doit être regardée comme inexistante en Occident, car on ne peut donner ce nom à quelques éléments isolés et sans cohésion, qui ne représentent en quelque sorte que des possibilités non développées. En ellet, ces éléments n’ont en général que des tendances ou des aspirations, qui les portent. Sans doute à réagir contre l'esprit moderne,

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mais Sans que leur influence puisse s'exercer d’une façon effective; ce qui leur manque, c’est.

la véritable connaissance, ce sont les données

traditionnelles qui ne s’improvisent pas, et auxquelles une intelligence livrée à elle-même, surtout dans des circonstances aussi défavorables à tous égards, ne peut suppléer que très imparfaitement et dans une bien faible mesure. Il n’y a donc que des efforts dispersés et qui souvent s’égarent, faute de principes et de direction doctrinale; on pourrait dire que le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire. Il en sera ainsi tant que ceux-ci se tiendront sur le terrain « profane », où l’esprit moderne a un avantage évident, puisque c’est là son domaine propre eb exclusif; et d’ailleurs, s’ils s’y tiennent, c’est que cet esprit à encore sur eux, malgré tout, une très forte emprise. C’est pourquoi tant de gens, animés cependant d’une incontestable bonne volonté. sont incapables de comprendre qu'il faut nécessairement commencer par les principes, et s’obstinent à gaspiller leurs forces dans tel ou tel domaine relatif, social ou autre, où rien de réel n1 de durable ne peut être accompli dans ces conditions. L'’élite véritable,

au contraire, n'aurait pas à intervenir direc-

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tement dans ces domaines ni à se mêler à l’action extérieure; elle dirigerait tout par une influence insaisissable au vulgaire, et d’autant plus profonde qu’elle serait moins apparente. Pi l’on songe à la puissance des suggestions dont nous parlons plus haut, et qui pourtant ne supposent aucune intellectualité véritable, on peut soupçonner ce que serait, à plus forte raison, la puisance d’une influence comme celle-là, s’exerçcant d'une façon encore plus cachée en raison de sa nature même, et prenant sa source dans l’intellectualité pure, puissance qui d'ailleurs, au lieu d’être amoindrie par la division inhérente à la multiplicité et par la faiblesse que comporte tout ce qui est mensonge ou illusion, serait au contraire intensifiée par la concentration dans l’unité principielle et s’identilierait à la force même de la vérité.

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