‹ La crise et lʹévolution de lʹagriculture en Angleterre de 1875 à nos jours, essai dʹhistoire économiqueChapitre 39 sur 90 · FETE · texte numérisé non relu

FETE

Quelle que soit au reste leur provenance, les denrées importées doivent toutes traverser les mers. De là pour les hommes d'Etat une très grave préoccupation. Que ferait l'Angleterre en cas de guerre ? « Est-il un danger plus grand pour une nation, écrit à ce sujet M. J. Méline, que celui d’être entre les mains de l'étranger et à sa merci pour son alimentation ? C’est la situation de l'Angleterre et elle n’a rien d’aimable ; elle est pour ce grand pays si fort et si puissant un sujet d'angoisses continuelles et trop justifiées ; s’il se trouvait jamais engagé dans une grande guerre, il suffirait du moindre accident, de la moindre surprise maritime, pour compro-

(1) J.-H. Schooling : The Bristish trade Yearbook — 1905, London, Murray. — p. 84,

mettre ses approvisionnements etaffamer son immense population. Sans pousser les choses an uoir, il est en tout cas dès à présent certain que, le jour même de la déclaration de guerre, les vivres monteraient en Angleterre à des prix excessifs qui créeraient au gouvernement les plus grands embarras intérieurs. [1 y a là pour elle un terrible inconnu et on comprend aisément que les autres gouvernements de l'Europe, qui voient cela, ne veuillent pas s’exposer au même danger » {. De tous les périls que ferait courir à l'Angleterre une grande guerre, soit avec les Etats-Unis, soit avec l'Allemagne ou la France ?, celui-là est incontestablement le plus grave. Qu'on se représente en effet la situation sous son véritable aspect. Une nation continentale a généralement plusieurs voisins. Hors le cas improbable, en tout cas assez rare, d’une guerre sur toutes ses frontières, elle pourra sans interruption recevoir des vivres qui combleront le déficit de la production nationale : un seul ennemi, une coalition même, à moins d'être générale, ne peuvent intercepter tous les convois et affamer le pays ; il reste toujours quelque frontière libre par où s’approvisionner. Le Royaume-Uni, au contraire, est isolé au milieu des mers. Ses ennemis peuvent, sur toutes les routes maritimes, établir des croisières ; un blocus est possible. Si, rarement, il est absolu, il entrave toujours le ravitaillement. C'est pourquoi l'insuffisance de l’agriculture indigène est particulièrement grave pour elle : la famine la guette. Une fois, il y a un siècle, cette terrible éventualité aurait pu se réaliser : c'était au temps du blocus napoléonien. Le blocus échoua. L’Angleterre ne fut pas affamée ; et les optimistes - tirent encore aujourd'hui argument de cet échec. Mais sir V. Caïllard leur répond * : le blocus était unilatéral, en ce sens qu'il était interdit d'acheter à l'Angleterre, mais non pas de

(1) Le Retour à la Terre, Paris, Hachette, 1905, pp. 247-8.

(2) Cf. Robert Giffen : English Commerce in a naval war. (Nineteenth Century, t. 62, 1907, pp. 177 sq.).

(3) Imperial fiscal Reform, pp. 131-2.

lui vendre. Une pensée mercantiliste était à la base de ce vaste projet : ruiner l’Angleterre par ses propres achats. Les temps d’ailleurs sont bien changés : alors, la population était de 18 millions d'âmes ; aujourd'hui elle se chiffre par 44 millions. Alors le pays se suffisait presque à lui-même ; aujourd'hui, il importe les trois cinquièmes des produits qu’il consomme. Enfin le gouvernement s’est démocratisé, c’est-à-dire qu'il est plus directement soumis à l'influence et à la volonté des classes pauvres qui seraient les premières à souffrir du renchérissement soudain et considérable de la vie.

Vu l'insuffisance de la production indigène, les approvisionnements seraient bientôt épuisés. Une commission, en 1903, avait été chargée d'en évaluer l'importance et la durée probable. « Elle n’a pas cherché à dissimuler la vérité et à endormir les inquiétudes de la nation en lui jetant de la poudre aux yeux : elle a tout de suite reconnu et proclamé très loyalement que le stock de céréales accumulé dans le Royaume-Uni représentait au maximum en septembre l'alimentation de dix-sept semaines. C’est la période culminante des livraisons de blé ; mais, à partir de septembre, ces stocks vont sans cesse en diminuant et la commission estime qu'ils peuvent à certains moments être réduits à l’alimentalion de sept semaines et même descendre au mois d'août à six semaines et demie. À ces quantités fixes, il faut ajouter, il est vrai, une importante quantité de blé qui est perpétuellement en route pour l'Angleterre et qui représente de trois * sept semaines d'approvisionnement. Donc si la guerre éclatait en juin ou en août, c'est-à-dire dans la période la plus défavorable, le Royaume-Uni serait tout de même en état de se suflire avec ses propres ressources pendant six semaines environ » !. |

(4) J. Méline : Le Ravilaillement et l'Entente Cordiale (République

Francaise du 25 octobre 1905). — Report of the Royal Commission on supply of food and raw material in time of war. — London, Wyman

and Sons, 1905, p. 15, $ 67. — Cf. p. 17 $ 77.

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C'est peu, surtout si l’on songe qu’on ne vit pas exclusivement de pain et qu'une question analogue, bien que moins aiguë, se pose pour les autres denrées d'alimentation. A dire vrai, cependant, la famine proprement dite n’est pas à redouter. Le blé seul pourrait manquer d’une façon absolue. Mais le pays possède assez de réserves en bestiaux pour assurer longtemps la vie de ses habitants. Aussi bien ne faut-il pas précisément envisager la question sous ce jour. En réalité, le premier et le plus sûr effet d’une guerre navale serait de provoquer une hausse rapide de tous les prix. Les classes pauvres en souffriraient d'autant plus que, étant celles qui consomment le plus de pain, elles seraient les plus éprouvées par la pénurie de froment. Les classes riches, comme toujours, supporteraient plus aisément la crise. Ce qu'on verrait alors, ce serait un état de gène, de misère, gros de souffrances, d'autant plus grave que les usines entravées par le renchérissement ou la rareté des matières premières (laines, cotons, cuirs, bois etc.) rejetteraient sur le pavé une foule d'ouvriers. Certes, dans tout pays, la guerre produit de semblables effets. Mais, nulle part, ils ne seraient aussi sensibles, aussi violents qu'en Angleterre, la limitation des approvisionnements disponibles y entrainant une hausse plus subite et plus folle des prix. De toute nécessité, il faut donc que les apports de vivres ne s’interrompent jamais. L’Angleterre doit être maitresse de la mer et toujours capable de rompre le blocus de ses côtes. Elle le sait. Et voilà pourquoi, les mains libres jusqu'ici du côté de son armée de terre, elle a sans cesse renforcé sa marine pour la mettre en état d’écraser à bref délai les floîtes ennemies. Certes les préoccupations alimentaires ne sont pas seules à dicter sa politique navale. Il en est d’autres d'ordre purement politique et impérialiste, d'ordre commercial et industriel aussi, qui Commandent au gouvernement anglais de rester maître des mers. M. Mac Kenna, premier lord de lAmirauté, l’a bien fait entendre à la Chambre des Communes : € Un pays insulaire, un pays dont les possessions sont dispersées à tra-

vers le monde et dont le commerce a une pareille importance, doit maintenir une marine assez forte pour se protéger contre toute invasion, pour défendre ses colonies et empêcher la destruction de son commerce en cas de guerre » !, Cependant la question des approvisionnements est vitale ; à défaut de toute autre considération, elle suflirait à justifier la politique navale de l'Angleterre 2.

Le principe directeur de cette politique est ce qu’on a appelé {he two powers standard, c'est-à-dire une supériorité de 10 o/o environ de la flotte anglaise sur celles réunies des deux puissances navales les plus fortes. Ce principe a eu pour résultat une longue «lutte de l’Angleterre contre toutes les puissances navales, ou plutôt contre toute coalition possible, appliquant pour elle-même les programmes de toutes les autres réunies, mettant en chantier cuirassé pour cuirassé, n’hésitant devant aucun sacrifice, allant jusqu'au milliard de dépense pour une

(1) Siècle du 18 mars 1909. — L'émotion soulevée dans tout le monde britannique par l'accroissement rapide et formidable de la marine allemande a donné lieu à de curieuses manifestations d'impérialisme sur tous les points de l'empire. Le gouvernement de la Nouvelle Zélande a offert les fonds nécessaires à la construction d'un croiseur-cuirassé de première classe, du type le plus récent, et même, au besoin, d’un second. Les journaux australiens, appuyés par des meetings tenus à Perth, Hobart, Sidney, demandent que le Commonwealth offre un Dreadnought à la mère patrie : une commission a même été chargée de recevoir les souscriptions. À Toronto, l'Empire Club a voté un ordre du jour demandant au gouvernement canadien d'offrir également un Dreadnought à l'Angleterre. (Siècle des 23 et 27 mars 1909).

(2) La Ligue anglaise de la marine, à l’occasion des élections générales de janvier 1910, a lancé un appel dans lequel on relève les déclarations suivantes :

« La sécurité du transport des denrées alimentaires et des matières premières pour nos industries, la sécurité, l'honneur et le bien-être du pays, l'avenir de l'Empire et le maintien de la paix qui est notre intérêt le plus important, tout cela dépend de la suprématie de notre marine...»

La Royal Commission on supply of food of and raw material in time of war place également sa confiance dans la puissance des flottes anglaises.

seule année de marine » !. De 1890 à 1906, en dix-sept ans, le Royaume-Uni construisit ainsi plus de 1 100 000 tonnes de cuirassés et de croiseurs-cuirassés et consacra à leur construction tout près de “eux milliards, sans compter ce qu’elle a dépensé pour des unités de moindre importance. Grâce à ce gigantesque effort, la production anglaise fut égale à celle des cinq autres marines les plus puissantes (France, Allemagne, Russie, Etats-Unis, Japon) à 10 000 tonnes près, en moyenne, par an. L’Angleterre a ainsi tenu tête au monde entier de 1890 à 1900: ce n'est qu'à partir de 1901 que son effort a fléchi ?. Longtemps, pendant plusieurs siècles, c’est la France, et la France seule, qui lui avait paru menacer sa prépondérance : « La seule chose que nous ayons à craindre, disait un jour lord Chatham, c’est de voir la France devenir une puissance maritime, commerciale ou coloniale ». L'alliance russe, sur la fin du XIX° siècle, aggrava les préoccupations des gouvernements anglais. Il y à quelques années, envisageant l'hypothèse la plus défavorable, pour ne courir le risque d'aucune déception, sir V. Caïllard prévoyait l’action combinée des marines française et russe 3. Aujourd'hui les préoccupations ont changé d'objet. Notre marine traverse une crise aiguë ; d’ailleurs une entente lie la France à l'Angleterre. De la flotte russe, la guerre d'Extrème-Orient n’a guère laissé subsister que des débris. A l'aurore du XX° siècle, après un effort financier qui avait lentement acheminé vers le protectionnisme douanier une partie de l'opinion, l'Angleterre semblait assurée d’une sécurité à laquelle elle n’était point accoutumée. Un relâchement dans l'effort naval en fut la conséquence. Un ministère libéral et pacifiste, avec M. Campbell-Bannerman, arriva au pouvoir. Des économies furent faites sur le budget de la marine. Entre temps, cependant, patiemment, méthodiquement, à coup de millions, l'Allemagne se constituait une

(1) A. Rousseau : La Situation navale (Temps du 1°r mai 1908). (2) Id., ibid.

(3) V. Caillard, loc. cit., p. 128. — Cf. R. Giffen, loc. cit.

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flotte formidable et, peu à peu, elle gagnaïit du terrain sur l'Angleterre même. Le moment approchait où elle pourrait mettre en ligne autant de grands cuirassés que l'Amirauté de Londres. Fait inoui, les prévisions de son budget de la marine pour 1910 dépassent d'une cinquantaine de millions les crédits demandés par le gouvernement britannique. L'opinion anglaise a fini par s'émouvoir. Au moment où s’élaborait le budget 1908-09, il y a déjà deux ans, un pacifiste notoire, M. Stead, directeur de la Review of Reviews, réclamait « pour chaque bâteau allemand deux bâteaux anglais : telle est, disait-il, la formule de sécurité que nous ne devons pas plus discuter que le nageur ne discute celle de tenir la tête audessus de l’eau » 1. Il demandait pour la marine un crédit de un milliard. Le gouvernement libéral, quelque répugnance qu'il eût à pousser les armements, a dû lui-même ouvrir les yeux. Brutalement rappelé à la réalité par la fièvreuse activité des chantiers allemands, qui anticipent sur les programmes à venir, il a dû, par la bouche du premier lord de l'Amirauté, reconnaitre non seulement que la marine anglaise est loin, dès maintenant, d'être égale aux marines réunies des deux plus fortes puissances navales, mais qu’elle est menacée par la seule marine allemande, sinon dans le présent, du moins dans un avenir prochain. Il a sollicité du Parlement un relèvement de crédits et l'autorisation d'entreprendre la construction de huit cuirassés géants. L'opinion est unanime en Angleterre sur la nécessité d'un effort vigoureux, si l’on veut préserver l'indépendance et la sécurité du pays et garantir son ravitaillement. Le cabinet libéral, après avoir fait au gouvernement allemand des ouvertures en vue de la limitation des armements, va remettre en vigueur le principe classique : the lwo powers standard. C'est une politique coûteuse et qui pèse sur le contribuable anglais aussi lourdement qu'eût pu le faire un régime protectionniste, avec cette différence peut-

(1) V. le Temps du 15 décembre 1907.

être que le fardeau, s’il est plus apparent, est aussi, semblet-il, plus équitablement réparti. Le budget de 1905-06 faisait ressortir à 1 554 millions de francs les charges militaires de toutordre; en Russie, elles atteignent seulement 1 275 millions (1906), en Allemagne, 1 258 millions (1906-07) et en France, 1 044 millions (1906) !. On est un peu étonné de voir l’Angleterre, considérée jusqu'ici Comme inaccessible, s'imposer un militarisme plus coûteux qu'aucun des Etats de l'Europe. La marine seule y figurait au projet de budget de 1904-05 pour 36 830 000 L. (920 750 009 fr.) 2. Depuis, le gouvernement libéral avait fait des économies. Les crédits étaient tombés à 796 millions pour 1906-07. Mais aujourd'hui (1909-10), ils remontent à 35 142 700 L. (878 570 000 fr.) ; et l'on prédit encore au contribuable anglais qui s'était endormi dans une fallacieuse quiétude de terribles lendemains *.

Encore cette politique dispendieuse n’assure-t-elle pas une sécurité parfaite. En dehors des aléas inhérents à tout conflit armé, il faut tenir compte des délais qu’exigerait le rétablissement des communications et des convois par une victoire britannique, par la destruction des croiseurs et des corsaires. Ce délai, parfois, est d’une longueur inquiétante. Envisageant

(1) À Neymark : VIIe Rapport sur la Statistique internationale des valeurs mobilières.

(2) Stat. Abstr. for United Kingdom (52 nd. number), p. 5.

(3) La ruine de l’agriculture et la nécessité du ravitaillement en temps de guerre pourraient bien être par ailleurs la source de nouvelles dépenses. La Royal Commission on supply of food and raw material in time of war (Report, pp. 53 sq. et 62 S 266 sq.) s'est ralliée à un système d'indemnité nationale (National Indemnity) destiné à limiter la hausse des prix en temps de guerre. L'Etat paierait aux armateurs et aux commerçcants les navires et les marchandises capturés par l'ennemi. Il ne percevrait d’ailleurs aucune prime d'assurance. Le risque de guerre ne saurait par consequent élever le cours des frets. Il resterait sans influence sur le prix des marchandises. Les intérêts des consommateurs seraient ainsi sauvegardés. Mais les contribuables feraient les frais de l'opération. — Il convient de remarquer que l'indemnité payée par l'Etat n'empécherait pas les cours de subir l'influence soit de la raréfaction des produits, soit de la panique consécutive à une déclaration de guerre.

l'hypothèse d’une action combinée française et russe, sir V. Caillard estimait à deux mois la durée des opérations, avant que les flottes alliées fussent réduites à l’impuissance et la route ouverte aux convois !. Aujourd'hui que l'adversaire vraisemblable est l'Allemagne, les prévisions doivent rester sensiblement les mêmes. Et peut-être, malgré l’incontestable suprématie navale de l'Angleterre, les diplomates qui négocièrent les accords franco-anglais de 1904 et qu'on accusa de vouloir isoler, «encercler » l'Allemagne, eurent-ils quelque peu la préoccupation secrète et prévoyante d'assurer contre tout hasard la subsistance de leurs compatriotes. Peut-être aussi songèrent-ils, en dehors de tout objectif militaire, à se ménager pour le cas de guerre un fournisseur bienveillant dont on püût sans difficulté acheter et importer les récoltes ou les excédents d'importation ?. Le plus sur, au reste, est encore d'éviter le conflit. Ce n’est pas toujours possible. Cependant si, dans une guerre qui mettrait aux prises les principales nations manufacturières, où même elle serait engagée, l’Angleterre peut trouver des avantages pour son industrie, les terribles aléas auxquels serait exposé son ravitaillement ne peuvent que lui inspirer une salutaire prudence. C’est une garantie pour la paix.

Quoi qu'il en soit, le Royaume-Uni est presque à la merci d’une guerre. Il ne l’est pas moins d’un boycottage, d'un accaparement * ou d’une disette dans les pays producteurs. L'Inde est coùûtumière du fait ; et l’on sait les atroces famines qui périodiquement déciment sa population. Voilà surtout ce qui rend critique la situation de l'Angleterre. La guerre, on l’es-

(1): Locreits :

(2) J. Méline, loc. cit.

(3) Le danger n'est pas imaginaire. Un spéculateur américain, M. Leiter tenta en 1897-98 un corner sur le marché du blé. L'entreprise échoua. Mais elle avait duré près d’un an, et avait, pendant plusieurs mois, amené une hausse considérable des cours. Parfois, les prix doublèrent. (Report of the Royal Commission on food and raw material supply in time of war. — II. Minutes of Evidence, p. 31, question 696). À Glasgow le prix

père, est peu probable et la victoire à peu près certaine, encore que peut-être sujette à se faire attendre. Mais contre les accapareurs étrangers, contre la pauvreté des récoltes, que faire ? Chercher ailleurs de nouveaux fournisseurs ? Mais du Jour au lendemain on ne crée pas un mouvement commercial capable de sustenter l'Angleterre. Peu nombreux sont les producteurs assez puissants pour lui envoyer le blé ou la viande nécessaires. De jour en jour, d’ailleurs, les pays neufs se peuplent ; et la population plus dense absorbera bientôt la majeure part, sinon la totalité, des produits aujourd'hui exportés. C’est le sort qui attend à bref délai les Etats-Unis d'Amérique. Certes, ils peuvent accroître les rendements, multiplier la production. Mais les prix s’élèveront ; une crise violente se produira dont l'Angleterre aura la première à subir le contre-coup.

C'est pourquoi l’appauvrissement régulier des récoltes aggrave chaque jour sa situation. Le Parlement est souvent sollicité de parer au danger par des mesures de prévoyance. Il y a quelques années seulement, M. Chaplin proposait aux Communes la création de greniers nationaux où viendraient s'emmagasiner, Comme jadis à Rome, les stocks de grain nécessaires. De son côté, la Chambre Centrale d'Agriculture (séance du 4 mars 1902) adoptait la résolution suivante : « Le moyen le plus pratique d'assurer l’approvisionnement de vivres en temps de guerre serait le paiement par l'Etat au cultivateur d’une certaine somme par quarter pour lui faire garder son blé pendant neuf mois » f.

Ce serait une prime à la conservation du blé ; et cette poli-

du blé passa de 38 s. 6 d. le quarter en janvier 1898 à 54 s. 6 d. en mai. (Id., p. 58, question 1483). — Au mois d’avril 1899, un autre américain, M. Patten, a accaparé les blés américains, et acheté de grandes quantités de grains en Australie et au Canada. Il en résulta un renchérissement du pain à Londres qui émut vivement l'opinion et provoqua une énergique campagne de presse contre les accapareurs.

() Des projets analogues ont été soumis à la Royal Commission on food and raw material supply. Ils ont été repoussés.

tique est déjà de linterventionnisme. C’est un premier accroc à la politique libérale et passive. De là à protéger la production elle-même par une prime ou par un droit de douane, il n'y a qu'un pas. M. Chamberlain l’a franchi. A dire vrai, sir V. Caillard ne compte pas beaucoup sur ce droit pour ressusciter l’agriculture anglaise. Il pense seulement qu'on pourrait tirer tous les ans du sol des approvisionnements pour quelques semaines de plus 1. Et ce résultat aurait déjà une importance capitale en temps de guerre. Les produits de la douane, alimentant le Trésor, permettraient de poursuivre avec plus de vigueur encore la politique navale traditionnelle. Le tarif différentiel de M. Chamberlain, favorisant la mise en valeur des terres incultes, quoique fertiles, des colonies, parait même devoir faire des territoires extra-européens soumis à la Couronne, «ces grands comtés extérieurs de l'Angleterre », les greniers de l'Empire ?. Par là, pour longtemps encore, des disponibilités à bas prix seraient assurées à l'exportation, le danger des disettes, écarté ou, tout au moins, réduit. L’étendue de l'aire productrice constituerait à l'Angleterre consommatrice une sorte d'assurance. Et cependant, devant la conférence coloniale de 1907, le gouvernement britannique, par la: bouche du premier ministre, s’est retranché derrière la nécessité d’approvisionner le pays en substances alimentaires pour repousser la motion preférentialiste du Premier australien, M. Deakin. Cest là, disait M. Asquith, le point capital. Les taxes proposées devraient précisément porter sur ces matières indispensables. «Les sources d’approvisionnement étant ainsi restreintes, les prix s’élèveraient, puisque notre production locale ajoutée à la production des colonies serait loin de satisfaire aux besoins de la population du Royaume » *.

(1) Imperial fiscal Reform, p. 139. — Mais v. R. Haggard, loc. cit., IL.

(2) Id., ibid.. — Mais v. Souchon : L’Agriculture anglaise et le protectionnisme, (Rev. d'Econ. polit., XVIIT, 1904, pp. 273 sq.).

(3) Biard d’Aunet : Le Problème impérial britannique : La Conférence Coloniale de Londres en 1907. (Rev. Pol. et Parl. 10 nov. 1907, p. 293).

Le raisonnement ne dut pas convaincre la Conférence : la motion fut votée. Seulement, le Gouvernement britannique ne lui a donné et ne lui donnera aucune suite. Mais le jour n'est pas éloigné où la question sera reprise, sinon au point de vue qui nous occupe et qui est celui du ravitaillement, du moins au point de vue financier et fiscal et parce qu'il faudra bien faire face aux dépenses énormes nécessitées par le service des pensions aux vieillards (old age pensions), récemment inauguré, et par les constructions navales. |

Nous voilà, semble-t-il, un peu loin du sujet. Qu'on se détrompe. Le souci aigu du ravitaillement est une conséquence, autant politique qu'économique, il est vrai, surtout par un temps de démocratie, du déclin de l’agriculture anglaise. C’est l’une des plus graves questions qui dominent la crise agricole et qui pèsent le plus lourdement sur la politique et les finances du Royaume-Uni. Elle demandait bien quelque développement.

— Cf. sur cette conférence W.-J. Ashley : La Conférence impériale britannique de 1907 (Rev. Econ. Internationale, 1907, IV, pp. 463 sq.).

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Conclusion

Un fait s’est produit, vers la fin du XIX°siècle, qui devait exercer sur l’agriculture, sur l’industrie, sur la vie sociale tout entière, une décisive influence : la baisse des prix. Dü, pour partie, à un accroissement du pouvoir monétaire, il n'aurait pas à ce seul titre entraîné l’évolution agricole dont nous venons de tracer à grands traits le processus et les résultats. Les frais de production, diminuant dans la même proportion que le prix des produits, un équilibre nouveau se fût rapidement établi, sans transformations profondes, sans ruines, sans déperdition sensible de forces naturelles.

Mais le monde civilisé s’est élargi : des continents entiers, immenses et vierges, réservoirs prodigieux de richesses accumulées, se sont ouverts à la colonisation, à l'agriculture, parfois même à l’industrie : l'Argentine, l'Australie, le Canada, l'Inde même, jusqu'ici si arrièrée qu'on la peut sans paradoxe considérer comme un véritable pays neuf, les Etats-Unis enfin, avec leur Far West que pour la première fois les colons ont presque entièrement défriché. Céréales, bétail, produits agricoles de toute espèce, se sont multipliés plus vite que la population. « Par suite du perfectionnement des moyens de communication et de la diminution des tarifs de transport, les obstacles naturels qui isolaient les marchés les uns des autres se sont abaissés comme par enchantement ; tous sont devenus solidaires les uns des autres et il n’y a, pour ainsi dire, plus qu’un marché, le marché du monde. La conséquence forcée de cette évolution devait être un avantage pour les nations Jeunes, occupant un sol vierge, produisant sans effort, presque sans frais, et ayant une population clairsemée,

Cette évolution devait être, au contraire, désavantageuse aux nations anciennes, écrasées par les charges du passé, qui depuis des siècles pressurent le sol et ne peuvent entretenir sa fécondité qu’au prix de lourds sacrifices et de dépenses considérables » 1. Transporté sur des chemins de fer économiques et à grande vitesse, embarqué sur des cargos à fret réduit, un flot de produits à bas prix a submergé le vieux continent.

Les capitaux et les bras se sont détournés de la terre. Le vieux monde est le théâtre d’une émigration intense des campagnes vers les villes 2; tout entier, il ressent les effets de la concurrence américaine, indienne ou australienne. Maïs tous les milieux ne sont pas également atteints. Les plus affectés ont naturellement été ceux où l’agriculture n'était protégée contre l'invasion des produits étrangers par aucune barrière ; ce sont encore ceux qui, mieux doués pour l’industrie, ont vu rompre l'équilibre entre les conditions de la production industrielle et celles de la production agricole. Tel est le Royaume-Uni, libre-échangiste, pourvu en abondance de houille et de fer, admirablement placé pour recevoir aux meilleures conditions les matières premières du monde entier, coton, laine, bois, cuivre etc.. En outre, il ne faut pas oublier que la crise actuelle est surtout une crise de prix et de maind'œuvre : elle touche la culture qui produit pour vendre, non pas celle qui produit pour consommer ; elle touche aussi celle qui est l’œuvre de mains salariées, non pas celle qui est l'œuvre exclusive du chef d'exploitation et des siens. Or, sur le continent, en France notamment, ce qui domine de plus en plus, c’est la petite propriété exploitée par le petit paysan.

(1) G. Blondel : Etudes sur les populations rurales de l'Allemagne et la crise agraire. — Paris, Larose, 1897, pp. 390-91.

(2) La dépopulation des campagnes est à la fois cause et effet de la crise agricole. D'une part, elle a entraîné le renchérissement de la main-d'œuvre, comme nous l'avons montré. D'un autre côté, l'évolution suscitée par ce renchérissement a eu pour conséquence de rejeter sur les villes des sälariés qui ne trouvaient plus à s'occuper dans les champs.

Celui-là ne produit pas pour le marché ; ilne travaille pas pour le débouché : dans une large mesure, il en est encore au régime de l’économie domestique, produisant surtout pour la consommation de sa famille ; le mode d'exploitation pratiqué en France, du moins dans les régions de petite propriété et de petite culture, est essentiellement mixte. D'autre part, le paysan fait par lui-même tous les travaux de sa ferme. Peu de ventes, peu de salaires. Il ne prête pas le flanc à la crise. Toute autre est la situation en Angleterre. Là dominent les grandes exploitations. Celles-là travaillent forcément en vue du marché. La famille de l'exploitant ne suffirait pas à absorber la production. Ne faut-il pas, d’ailleurs, du numéraire pour payer rentes et salaires, parfois même les intérêts du capital investi et l'entretien ou le renouvellement du matériel ? Plus spécialisée d’ailleurs, la grande culture est bien obligée d’écouler son excédent et d'acheter ce qu’elle ne produit pas. La vente, la main-d'œuvre salariée, l'argent enfin jouent dans la grande exploitation un rôle autrement important que dans la petite. Par cela même l’agriculture anglaise devait être plus sensible à la concurrence des pays neufs.

Avec leur esprit de décision et leur coutumière ténacité, les agriculteurs anglais se sont promptement ressaisis ; ils ont fait effort pour s'adapter et conjurer la crise. Ils y ont réussi, certes, mais en partie seulement. Cette crise se prolonge - depuis trente ans ; les ruines s'accumulent aux dépens des propriétaires et des fermiers, les récoltes ont diminué ; les progrès de l'élevage n’ont pu compenser le recul de la culture. Des énergies naturelles demeurent inutilisées. Et le déclin de l’agriculture met l'Angleterre en danger de famine. L’adaptaüon est un remède, sans doute, le meilleur peut-être, mais qui ne guérit qu’à moitié le mal. Elle n’a pas enrayé la crise ; elle ne l’a pas empêchée de se solder en perte. Malgré ses progrès techniques, malgré ses transformations, l’agriculture n'a ni contribué ni participé à la prospérité du pays.

Or l’un des traits caractéristiques de l’évolution est la subs-

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titution de l'élevage à la culture. Devant l'invasion étrangère, les céréales s’effacent peu à peu, l'avoine exceptée. Le climat du pays leur convient cependant à merveille : plantes à racines courtes, les céréales demandent une température douce et des pluies fréquentes entretenant à la surface du sol une humidité à peu près constante. L’Angleterre remplit, on ne peut mieux, ces conditions. Enveloppée d’un perpétuel brouillard qui, à tout instant, se résout en averses, elle n’est sujette ni aux chaleurs brûlantes ni aux froids rigoureux 1. Or c’est des Etats-Unis, de l'Argentine, de l'Inde, de l’Australasie même, qu'elle tire la majeure part des céréales et surtout du blé consommés. L'aptitude des vastes plaines argentines à produire ces denrées, est, du moins pour le moment, incontestable, surtout dans le centre qui est la région tempérée. Le climat est très doux, point trop sec. Et, quant au sol, « grâce au stationnement du bétail depuis des siècles, les terres d’alluvion riches en engrais naturels ont une fertilité qui paraît inépuisable. Réveillé par le labour de son éternel sommeil, le sol a une telle vigueur que l’on a vu parfois, pendant vingt années successives, le même blé semé au même lieu donner toujours la même bonne récolte » 2. L'Inde, par contre, est exposée à d'épouvantables sécheresses. L'agriculture n’y connaîtrait pas de morte saison, si l’eau tombait en quantité suffisante. Mais la plus grande partie du pays reste dépouillée, sèche et poudreuse après mars et jusqu’à la venue de la mousson bienfaisante, qui apporte des quantités considérables d’eau. Orda mousson commence à souffler de l'Océan vers le mois de juin, au moment précis où le blé approchant de la maturité a besoin de soleil et de chaleur. L'Australie n'est pas mieux partagée. Le centre du continent australien

(1) V. L. de Lavergne, op. cit., pp. 1 sq. — A. Dulac : Agriculture et Libre-Echange dans le Royaume-Uni, pp. 71-72.

(2) M. Lewandowski : La République argentine et son développement économique (Rev. Econ. Internationale, 1907, If, pp. 318-519). — Cf. Schrader, loc. cit.

est voué à une sécheresse chronique, parfois si intense qu'elle décime les troupeaux eux-mêmes, comme on l’a vu, voilà quelques années à peine. À coup sûr, les versants est et sudest des Alpes australiennes, qui reçoivent le vent du large, sont mieux traités. Et c'est là qu'on cultive le blé. La Nouvelle-Galles du Sud est le pays d'élection de cette culture et la surface ensemencée y a presque triplé en dix ans. (Pourtant, sans doute en grande partie, à raison de l’irrégularité des pluies, le rendement est des plus capricieux, non seulement de province à province, mais de vallée à vallée et d’une année à l’autre. Un des exemples les plus saisissants à cet égard est celui de la Nouvelle-Galles du Sud qui, en 1904, donnait jusqu'à environ 18 hectolitres à l’hectare, alors que l’année précédente, la récolte avait à peine atteint un hectolitre pour la même superficie. Aussi la moyenne annuelle du rendement est-elle partout assez faible et atteint-elle difficilement, dans les parties les plus favorisées, 8 hectolitres à l'hectare » 1. Aux Etats-Unis, qui ont été jusqu'ici les plus gros fournisseurs des Iles Britanniques, les conditions ne semblent pas non plus très favorables. Pour plus des deux tiers (67,25 0/0), la superficie emblavée est concentrée dans la région dite Centre-Nord ?. Là sévit le climat continental dans toute sa rigueur, torride en été, polaire en hiver : les Américains le qualifient de « tropical-arctique ». De très longs intervalles de beau temps séparent des périodes de pluies torrentielles, Tassé par ces pluies, durci par les mois de sécheresse, le sol finit par former à la surface une croûte si résistante que les céréales, n'ayant pas de racines plongeantes, s’y trouvent

(1) Alfred Uhry : Za mise en valeur de l'Australie envisagée dans ses rapports avec le marché extérieur. (Rev. Econ. Internationale, 1907, IV, p. 569).

(2) Picard : La production et l'exportation du blé aux Etats-Unis ‘(Rev. Econ. Pol. XVI, 1902, p. 914). — Cf. Leroy-Beaulieu, loc, cit, pp. 103 sq. — Le Centre-Nord comprend douze Etats : Ohio, Indiana, Illinois, Michigan, Wisconsin, Minnesota, Iowa, Missouri, North et South Dakota, Nebraska, Kansas.

dans une situation désavantageuse 1. Ce n’est pas là d’ailleurs la seule conséquence qu’entraîne le climat américain. Comme on sait, les céréales, en particulier le blé, exigent pour leur développement de grosses quantités d'azote. En dehors des engrais, qui ne sont point encore d’un usage très répandu par delà l'Atlantique, les ferments nitriques du sol peuvent seuls les donner. Or leur action efficace suppose une terre bien aérée, c’est-à-dire ameublie, de l'humidité constante et enfin une chaleur moyenne comprise entre 10 et 45° 2. D'autre part, «une température douce, un ciel un peu voilé sont les conditions favorables à une bonne maturation ». Un soleil implacable arrête la vie du blé à ses dernières phases ; les grains restent vides, la récolte est manquée #. En dernière analyse, à tous points de vue, la production des céréales demande un sol meuble et humide, un climat tiède et mouillé, sans grandes variations, toutes conditions qui font plus ou moins défaut au centre des Etats-Unis, comme à l'Inde ou à l’Australie. Aussi M. S.-N. Patten a-t-il peut-être raison de conclure que, mieux que l'Amérique, l'Angleterre était naturellement adaptée à la culture du blé. Et cependant cette culture s’y meurt ; les blés consommés ont passé l'Atlantique. L’évolution a donc ceci de paradoxal qu’elle s’est faite au mépris des aptitudes naturelles et permanentes du pays et, pour ainsi dire, contre eHes et à contre-sens.

Des circonstances passagères, sans doute, des accidents ont assuré aux Etats-Unis, comme à la Russie, aux Indes ou au Canada, la prépondérance sur le marché des céréales. Mais ces conditions avantageuses s’'évanouiront un jour qui peut-

(1) S. N. Patten : Les fondements économiques de la Protection. (Trad. Lepelletier, Paris, Giard et Brière, 1899, pp. 43-44). — Sur le climat, v. Leroy-Beaulieu, loc. cit., pp. 5 sq.

(2) P. Dehérain : Les ferments de la terre (Rev. des Deux Mondes, 15 mai 1893), p. 389.

(3) Id., Les Plantes de grande culture : le Blé. (Rev. des Deux Mondes, 1 mai 1896) pp. 192-3.

être est prochain. La population des pays jeunes se multiplie rapidement et bientôt la demande intérieure absorbera la majeure part des récoltes et des produits indigènes. Déjà, aux Etats-Unis, la production du blé ne marche plus du même pas que la population. Après avoir augmenté assez vite pour atteindre 3 hectolitres 3 par habitant en 1879, elle est tombée à 2 hect. 8 en 1898 1. D'autre part, la consommation mondiale est loin d’avoir atteint son apogée ; l'usage du blé se répand : des pays, qui jadis se suffisaient ou peu s'en faut, comme l'Allemagne, deviennent importateurs ?. Et les conditions favorables qui assuraient la prépondérance aux pays jeunes sont ou vouées à disparaître ou susceptibles de s'étendre mèême à l’ancien continent. « La faiblesse de tous les frais, si lourds en Europe, est évidemment l’une des grandes causes de supériorité de l’agriculture américaine. Mais comment ces frais peuvent-ils être si bas ? Pour les achats d'engrais, dit M. P. Leroy-Beaulieu 5, c’est la fertilité naturelle du sol vierge qui en est cause : il ne dépend pas du vieux monde d’imiter le nouveau. » Non, sans doute; mais par contre le nouveau monde imitera l'ancien. Les terres s’appauvriront; elles ne pourront indéfiniment résister à une culture épuisante, que ne vient contrebalancer aucun reconstituant ; leur naturelle richesse s’évanouira et la culture se pratiquera, en Amérique comme en Europe, à coups d'engrais, avec beaucoup de travail. Pendant des années, sur le même sol, contrairement à tous les principes d’agronomie, on a produit les mêmes ré-

(1) Picard, loc. cit.,.p. 917.

(2) En 1880, l'Allemagne n'importait que 300 600 tonnes de blé ; en 1906, l'importation s’est chiffrée par 2 008 000 tonnes (Statistiches Jahrbuch, p. 164). L'accroissement des importations de denrées alimentaires est un des caractères les plus frappants de l’évolution économique de l'Allemagne. (Aftalion, loc. eit.). Dans l'Inde, la production est insuffisante pour nourrir l'immense population condamnée à se laisser décimer par la famine ou à émigrer. (A. Métin, la culture indienne et ses charges. Rev. Econ. Pol. XVII — 1903 pp. 51 sq.).

(3) Loc. cit., p. 100.

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coltes. « Aussi longtemps que la terre vierge s’est ouverte devant la colonisation, nous avons fait, écrivait, voilà déjà quinze ans, M. Atkinson, en grande partie, nos récoltes, en traitant le sol comme une mine et en lui enlevant ses éléments de fertilité. Une telle pratique ne profite pas aux vrais méthodes de culture. L'intelligence doit maintenant prendre la place de l'énergie purement mécanique et le sol doit être traité comme un instrument de production qui rapportera abondamment dans la mesure de l’habileté avec laquelle il sera manié » f. Déjà, sur le versant oriental des Alléghanys, dans les deux régions dénommées Atlantique-Nord et Atlantique-Sud, le sol est fatigué, la production des céréales, autrefois prospère, est abandonnée ; le marasme sévit ?. La zone épuisée s’élargira sans cesse vers l'ouest. D'autre part, le champ ouvert à la colonisation, quelque immense qu'il ait pu être, n’est pas illimité. À l'heure présente, peu de terres vierges restent à défricher. Les meilleures ont été prises ; la grande plaine a été comme écrèmée. Le Centre-Nord côtoie une région aride, brûlée par la sécheresse, où la culture est assez peu rémunératrice. Déjà, dans le Kansas et le Nébraska, on avait trop poussé les emblavures vers l’ouest ; des farms ont dû être abandonnées %. On tente, il est vrai de transformer les vastes étendues que les hautes barrières des Rocheuses et des Monts Cascades privaient d'eau. De gigantesques travaux d'irrigation sont cCommencés qui S’annoncent comme la plus grande entreprise des temps modernes. « Aucune œuvre isolée, ni le Canal de Suez, ni le Transsibérien, ni le chemin de fer du Cap au Caire, ni la digue d’Assouan, ne peut lui être comparée. » C’est la reprise de l'Ouest (the reclamation of West). On espère ainsi donner à la culture 20 millions d'hectares nouveaux #.

(1) The financial outlook. (An address made before the Chamber of Commerce of the State of New York, 1894), p. 6.

(2) P. Leroy-Beaulieu, loc. eit., pp. 76 et 121.

(3) Id., p. 82.

(4) E. Cammaerts : La Reprise de l'Ouest américain (Rev. Econ. Intern.

1906. II, pp. 601-615).

Mais c’est là une œuvre de longue haleine qui ne sera pas terminée de longtemps. Quand elle sera achevée, les moyens de communication feront défaut; 1l faudra ramifier le réseau actuel. Et, quand tous ces travaux aurontété accomplis, la population sans doute aura considérablement grossi; les nouvelles terres à blé ne seront pas de trop pour l’alimenter. Leur mise en valeur, du reste, aura été singulièrement coûteuse. Désormais, 1l faudra donc se résigner, pour accroître la production des céréales, à exploiter les sols de moins bonne qualité, moins bien placés, sur lesquels le prix de revient sera plus élevé. Il faudra aussi perfectionner les méthodes, inaugurer, dans l'Ouest américain, la culture intensive et reconstituante, comme on la pratique en Angleterre. Avec les progrès de la colonisation, la rente augmentera, les frais d’exploitation s’élèveront. Et, comme ce sera le sort commun de tous les pays neufs, à plus ou moins brève échéance, de plusieurs du moins parmi ceux-là qui approvisionnent le monde, sur lemarché international les céréales renchériront. L’Angleterre, désormais privée d'agriculture, sera livrée sans défense à toutes leurs fluctuations.

L'inutilité des engrais n’explique d’ailleurs pas, à elle seule, le bon marché des produits d'outre-mer. Nous l'avons déjà signalé, la main-d'œuvre sur l'exploitation rurale est fort restreinte en Amérique. Or, comme l'explique encore M. Leroy- Beaulieu !, «la légèreté des charges qu'elle entraîne provient de la bonne organisation du travail, du grand nombre d’animaux domestiques et de la perfection de l'outillage. On se plaint souvent chez nous que l’agriculture manque de bras, pour employer le cliché usuel ; elle en manque plus encore aux Etats-Unis, si l’on tient compte de l’'énormité des surfaces cultivées et de la masse colossale des produits ; mais elle les utilise mieux ; elle sait les économiser en remplaçant, autant que possible, la force humaine par celle des animaux et des

(1) P. Leroy-Beaulieu, Loc. cit., pp. 100-101.

machines, que l'homme est surtout chargé, dans l’agriculture comme dans l'industrie, de diriger, au lieu de donner cette force lui-même. Ainsi, scientifiquement organisé, le travail humain devient extrêmement productif ». Les méthodes sont plus pratiques, les machines plus perfectionnées qu’en Angleterre. En veut-on un exemple ? Une double charrue à deux ou trois chevaux, conduite par un seul homme, fait le travail de deux charrues, de quatre chevaux et de deux hommes en Grande-Bretagne !, C’est d’ailleurs une supériorité tout artificielle. Les agriculteurs anglais auraient pu, ils peuvent encore se l’assurer, ou du moins la contrebalancer par une organisation équivalente. Toutefois, il est curieux de constater que le stimulant de la concurrence, et d’une concurrence fort dure, fut impuissant à rénover les méthodes agricoles et à perfectionner les procédés : la liberté des échanges a failli à la tâche fondamentale que lui assignent ses partisans. On en pourrait observer des exemples dans le domaine industriel lui-même, tous dûs, comme dans l'agriculture, au défaut de confiance et de capitaux, conséquence précisément d'une implacable concurrence et d'une exploitation malheureuse. Qu'il nous suffise de constater ici que l'évolution toute préjudiciable de l’agriculture anglaise s’est faite sous l'influence de conditions passagères ou artificielles, qui peuvent et doivent s'évanouir sans tarder, et qu'après leur disparition l’Angleterre se trouvera aux prises avec de nouvelles difficultés et, notamment, avec un renchérissement de la vie. Il faudra une nouvelle adaptation aux conditions du commerce international, qui sera aussi lente, aussi pénible et aussi douloureuse que la première.

L'utilisation imparfaite de la nature, la préoccupation constante de son ravitaillement, à la merci d’une guerre ou d’un corner, une crise qui dure depuis trente ans avec des alternatives d’accalmie et d’acuité, ruinant tous les agriculteurs, la

(4) Tariff Commission, loc. cit., $ 768.

perspective d’une crise prochaine qui atteindra non pas seulement le monde agricole, mais la société tout entière et plus sensiblement le monde des travailleurs, voilà pourtant de quel prix nos voisins paient leur pain à bon marché, leur pain blanc, leur gros pain (the big loaf) libre échangiste. Combien démenties les prophéties de Cobden et l’optimisme de M. L. de Lavergne ! (Il y a eu sans doute, écrivait ce dernier, au lendemain de son voyage en Angleterre f, et il y aura encore beaucoup de souffrances individuelles ; mais dans l’ensemble, on le sait maintenant, cette secousse (labrogation des Corn Laws) qui semblait devoir être si fatale à la culture anglaise, lui fera faire au contraire un nouveau pas ; à l'immense avantage de faire disparaitre toute crainte sur l’approvisionnement national, à l'avantage non moins grand de supprimer toute cause d'infériorité pour l'industrie anglaise sur le marché universel, viendra s'ajouter un accroissement notable dans la production agricole ». À la lumière des faits, ces lignes semblent aujourd'hui d’une cruelle ironie.

Il ne faudrait cependant pas, attribuant à nos conclusions une portée qu'elles n'ont pas, que nous n'avons pu leur donner et que cette étude ne justifierait pas, y voir une condamnation en forme de la liberté commerciale. Elles se limitent strictement à l’agriculture anglaise. Sous l’action passagère, mais puissante, de la concurrence, la production agricole s'est restreinte, l'exploitation du sol, se perfectionnant sur certains points, a régressé sur d’autres et, au total, est devenue moins fructueuse. Mais les capitaux, les bras, qui abandonnaient la terre, se sont retournés vers l’industrie, vers le commerce. Et, pour porter sur la politique douanière de l'Angleterre un jugement d'ensemble, il faudrait rechercher si la production industrielle et le trafic se sont accrûs. Or il semble bien que telle soit la vérité. Ici, nous ne pouvons pas entrer dans le détail et entreprendre de ce fait une

(1) Loc. cit., p. 202.

démonstration complète. Ce que, du moins, nous pouvons dire, c’est que, de recherches dont nous publierons sans doute un jour le résultat, il résulte que la richesse générale s'accroît, les statistiques de l’Income-tax, du trafic par voie ferrée, de l'épargne etc. trahissent une prospérité croissante. Cette constatation ne suffit pas du reste à trancher la question : il resterait à examiner si la liberté commerciale est bien la raison de cette prospérité, ou si, du moins, elle l’a favorisée. On voit combien le problème dépasse le cadre de notre étude et la portée de nos conclusions. Tout ce que nous pouvons affirmer ici, c’est que l’évolution qui a transformé l’Angleterre s’est faite au détriment de son agriculture et que nos voisins n'ont pas lieu de manifester une joie sans mélange.

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