IV. LA POLITIQUE DANS l'aRMÉK
C'est encore de la fâcheuse période inaugurée par le général André que date l'habitude pour MM. les parlementaires d'intervenir sans cesse et à tout propos auprès des colonels pour leur recommander leurs jeunes futurs électeurs soldats et obtenir pour eux congés ou sursis. L'armée devint alors un vaste champ de manœuvre électoral.
Le système des recommandations,
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recommandations , .'^ .^,, . , ^ ,. . .
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...^ . lustiner cette retorme, on avait
militaire. ec •
affirmé que tout le temps des hommes
serait mis à profit. Les recommandations politiciennes ont
empêché maintes fois l'utilisation complète du temps passé
sous les drapeaux. Les Allemands ont relevé avec joie ce
fait pour nous évidemment défavorable.
Les Leipziger Neueste Nachrichlen (12 décembre 1910)
ont cité ce cas précis :
Un simple soldat incorporé en octobre 1908, dans un régiment de dragons du centre de la France (la cavalerie comme on
sait, ne fait en France que deux ans alors qu'en Allemagne elle en fait trois), n'aurait en tenant compte des dimanches, fêtes officielles, services divers, etc., fait sur 730 jours, que 430 jours environ d'instruction réelle. Or, ajoutait le correspondant du journal allemand, ce dragon-là a fait encore relativement beaucoup de service. Il y a dans les régiments de cavalerie française beaucoup de gens qui pendant une valeur de 400 et même 500 jours ne font aucun service utile; les grèves, en particulier, prennent beaucoup de temps.
Cette dernière assertion est certainement justiGée : En effet, dans les dernières années, un nombre incalculable de jours de service ont été détournés de leur emploi normal par l'effet des troubles sociaux. Dans maintes circonstances, lors des émeutes de Champagne, par exemple, on a envoyé des soldats séjourner dans les régions troublées de longues semaines pour u maintenir l'ordre « , expression euphémique puisque , comme on l'a vu, (p. 80), le pillage et l'incendie ont pu se déchaîner en présence même des troupes,
^ Non seulement la politique de
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les régiments. ... .\ , ,
cielles positives, a contribue au
même résultat.
Le 1" janvier 1900, une circulaire interdit dans les cercles et les mess des sous-officiers, l'introduction de journaux et de publications hostiles au gouvernement.
Il en résulta des discussions politiques si fâcheuses que, le 8 octobre de la même année, cette circulaire dut être rapportée.
Le ministre favorisa encore l'indiscipline en accueillant
les réclamations sans les laisser passer par la voie hiérarchique selon le principe ancien. L'abus devient tel que la circulaire du 10 juin 1901 rappela aux officiers qu'ils devaient se conformer à l'usage ancien.
Le 19 décembre 1904, le journal L'Année et la nalion fut autorisé dans les mess des sous-officiers et les cercles des soldats. Cette faveur a été donnée, parce qu'il s'agissait d'un journal à tendance politique avancée.
Le 27 décembre 1904, la Société républicaine des con/ércficcs populaires fut autorisée à organiser des cours et des conférences dans les corps. On introduisit ainsi une propagande politique dans l'armée, sous couleur d'instruction.
La circulaire du '11 décembre 1904 interdit certaines enquêtes dans les corps. Elle visa, en réalité, les enquêtes ouvertes sur l'initiative des chefs de corps ou des officiers contre les camarades soupçonnés d'être les auteurs des fiches publiées par Guyot de Villeneuve. En fait, cette circulaire protégea la délation.
La circulaire du 31 janvier 1905 restreignit le témoignage des militaires cités en justice. Elle fut motivée par la façon dont les officiers avaient manifesté leurs opinions à l'occasion de la publication des fiches.
Le 12 septembre 1905, les manifestations confessionnelles à l'occasion des fêtes régimentaires furent interdites.
Beaucoup de corps avaient l'habitude de faire dire, à l'occasion de la fête du régiment, une messe pour les morts au champ de bataille. Cette faculté leur fut retirée.
Le 15 février 1907, une circulaire ordonna l'épuration des bibliothèques de la troupe. Tous les ouvrages suspects de ne pas être de tendance « bonne républicaine « furent éliminés.
Le 7 avril 1911, une circulaire rappela que les jour-
naux et publications hostiles au gouvernement ne devaient pas être reçus dans les mess de sous-officiers.
Ces diverses mesures, dont l'effet pratique fut de consolider la politique dans l'armée, furent prises conformément aux désirs des politiciens de l'époque qui voulaient opérer une mainmise complète sur l'armée, particulièrement sur le corps des officiers. Dans cette période néfaste, on ne se soucia qu'en dernière ligne des qualités militaires essentielles : caractère, volonté, connaissances professionnelles.
Les officiers et les ^^"' ^'^^*^^° ^^ ^^' ^^^^^^^ ^^"^'^
parlementaires. ™^\' concordants, la politique en-
valiit rapidement les cadres de l'armée. Elle y exerça ses ravages avec une extraordinaire rapidité en raison du détraquement simultané du parlementarisme.
L'influence alors croissante des députés sur le ministre de la Guerre et la nécessité dans laquelle se trouva ce dernier de tenir grand compte des désirs des soutiens du cabinet amenèrent tout naturellement les officiers mécontents de leur garnison, de leur situation ou de leur avancement à utiliser à leur profit cette pression des députés sur le chef de l'armée.
L'emploi des recommandations parlementaires, étant trop souvent couronné de succès, leur usage se généralisa en quelques années de la façon la plus lamentable. Depuis lors, chaque année, par exemple, à l'époque de l'établissement des tableaux d'avancement, le ministre reçoit des lettres de recommandation par milliers. Le contre-coup de l'intervention parlementaire fut que les généraux n'eurent plus d'influence sur la carrière des officiers placés sous leurs ordres. Beaucoup d'ailleurs, pendant quelques années, s'en sont désintéressés complètement. Certains parvenus eux-mêmes à leur situation grâce
aux influences politiques l'ont reconnu sans vergogne devant leurs subordonnés et conseillé aux officiers auxquels ils s'intéressaient d'employer les mêmes moyens qu'eux.
Le procédé assurant le succès était d'ailleurs simple à suivre.
.. ^ Le préfet n'étant plus uniquement
Les préfets , . . .
^ , ,„ . un administrateur, mais surtout une
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incarnation des parlementaires dont il n'est souvent que l'agent, l'officier qui voulait arriver n'avait qu'à être l'ami du préfet. C'était là un effort moins fatigant et plus profitable que de faire simplement son service. Comme pendant les dernières années, le préfet renseigna, comme on sait, officiellement le ministre de la Guerre sur l'opinion des officiers, pour ceux-ci, il fut donc plus avantageux d'être politiquement bien noté que militairement. On avait une bonne fiche à côté de laquelle les notes militaires, si elles étaient médiocres, se trouvaient sans influence. 11 eu résulta que le préfet a été au point de vue de la carrière des officiers beaucoup plus influent que les généraux.
On pouvait même, si l'on n'avait pas le moral bien solide, et on l'a bien rarement quand on est entré dans cette voie, desservir utilement un camarade gênant avant lequel on désirait ardemment passer. De là, le " casserolage " dégradant qui s'est produit dans toute sa hideur.
Mais comme la grande masse des officiers est demeurée honnête, parfaitement loyale, et, quoi qu'on en dise, ne s'occupe pas de politique, le camarade suspect de fréquentation intéressée, auprès des parlementaires ou du préfet, fut généralement « mal vu » . Il s'en aperçut et eut vite fait de dire qu'il était mis à l'index pour ses opinions
318 LA CRISE FRAMÇAISE
républicaines. Maintes fois des scandales pénibles éclatèrent dans ces conditions.
Voilà comment la politique, sous sa forme la plus fâcheuse, s'est introduite dans l'armée. Voilà pourquoi on y entend maintenant parler de syndicats ; pourquoi nous avons des journaux de gauche : Le Porte-Voix ; Armée et Démocratie, L'Armée nouvelle, et des journaux de droite : La Ligue militaire. Voilà pourquoi le grand principe « l'armée doit être l'image de la nation >i s'est affirmé jusqu'à la caricature.
L'état d'esprit ^' ''^" '" 'T'^^ ^ ^""^ ^«*«
, .„ . toute récente, l'état d'esprit des
• 1 c j inMA officiers était tel que les meilleurs,
a la fin de 1911. ., . , , , ,
pour obtenir les choses les plus
simples, un changement de garnison, par exemple, ne pensaient plus qu'à chercher une protection politique. Personne n'avait plus confiance dans ses chefs pour défendre ses intérêts ou ses droits, même les plus légitimes.
Le sentiment que le bon service, le mérite et la valeur étaient sans influence sur la carrière avaient découragé tout le monde. Le « j'menfoutisme » était devenu à l'ordre du jour, et les hommes à caractère peu résistant, ce sont partout les plus nombreux, dans l'armée comme ailleurs, cherchaient à « en faire le moins possible ') .
L'introduction de la politique dans l'armée a présenté un tel caractère de gravité qu'elle a fini par paraître intolérable.
Le 3 novembre 1911, M. Joseph
L mtervention n • i ui- -i j r n-
Keinach publiait dans Le Fiqaro :
de M. Joseph ^
Reinach. J'ai entre les mains l'original de la
lettre suivante qui a été adressée, il y a
quelques jours, par un préfet à un député... Voici :