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V. LA CONDITION PRÉSENTE DES OFFICIERS

Dans la même période où avec une inconscience incroyable on a favorisé les mauvais soldats, on a cherché

à restreindre le prestige des officiers et à détruire chez eux l'esprit de corps.

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par une autre circulaire du 30 décembre 1902 qui autorisa les réceptions d'adieu ou de bienvenue, lorsque les égaux et les supérieurs en grade y prennent part conformément aux traditions de l'armée.

Le 26 décembre 1902, une circulaire supprima les honneurs à rendre aux officiers par les sentinelles. La diminution de l'autorité des officiers sur la troupe, conséquence de cette mesure, fut si nette que le 18 juillet 1904 une circulaire l'atténua en décidant que les honneurs seraient rendus l'arme sur l'épaule droite.

Le 18 décembre 1906, une circulaire interdit aux officiers l'usage, en dehors du service, des chevaux, breaks militaires, etc., et traita la question des ordonnances. Des abus s'étaient certainement produits, mais en ce qui concerne les ordonnances, cette circulaire eut des conséquences nettement antidémocratiques. Les prescriptions ministérielles ne touchèrent, en effet, que les officiers qui en raison de leur fortune modeste ont un réel besoin de leur ordonnance. Elle laissa indifférents les officiers riches qui peuvent se payer des domestiques.

Le décret du 16 juin 1907, relatif aux honneurs et préséances, remplaça le décret de messidor an XII du Premier Consul qui avait fait ses preuves par une pratique séculaire. En vertu de ce décret du 16 juin 1907, les hon-

neurs officiels dus aux autorités civiles sout augmentés, ceux dus aux autorités militaires sont réduits. Résultat : dans les fêtes publiques, les généraux de division de soixante ans, aux longs services, prennent rang après de jeunes préfets qui doivent souvent leur situation à la protection d'un politicien.

Le décret du 7 octobre 1909 sur le service de place étendit les droits de l'autorité civile sur la force armée pour le maintien de l'autorité publique.

Enfin, le décret du 25 mai 1910 portant règlement sur le service intérieur des corps de troupe enleva à de nombreux officiers le droit de punir et le restreignit considérablement pour les autres.

Ce décret a réservé le droit de punir aux chefs d'unité, c'est-à-dire pratiquement aux capitaines. Ce système depuis qu'il est appliqué présente les plus graves inconvénients.

Souvent la punition est demandée, mais elle est réduite ou même refusée, le chef d'unité voulant éviter les « histoires n , d'où diminution d'autorité pour le chef qui a réclamé la punition. Quant aux sous-officiers, désarmés, ils n'ont plus le sentiment de leur autorité et se désintéressent de la discipline. C'est, en partie, à cet état d'esprit des sous-officiers qu'est dû l'insuffisance de tenue de trop nombreux soldats hors des casernes. Ce décret du 25 mai 1910 aboutit encore à ce résultat étrange : quand le capitaine s'absente en permission régulière, le lieutenant, devenant chef d'unité, est investi du droit de punir, mais lorsque le capitaine est rentré de sa permission, le lieutenant perd son droit d'infliger des sanctions aux fautes commises.

Les soldats ne comprennent rien à ces chinoiseries. Ce décret du 25 mai 1910 est particulièrement néfaste. Il a porté une atteinte grave au prestige de l'officier, à sou autorité à la caserne, et par là même à la valeur de l'armée.

Le malaise actuel „ L'introduction de la politique dans , , 1 armée s est combinée avec la lenteur

de l'avancement et l'insufAsance des soldes pour déterminer dans notre corps d'officiers un profond malaise. Comme, jusqu'à un certain point du moins, ces causes ne sont pas sans rapports entre elles, on peut affirmer que le mal dont souffre le corps des officiers n'est autre que le mal général du pays ; la politique introduite partout où, elle n'a rien à faire.

L'avancement est trop lent. Un offî- La crise cier reste quinze ans et demi lieutenant,

de l'avancement. Ainsi un jeune saint-cyrien sorti de

l'école à vingt-deux ans ne sera capitaine qu'à trente-sept ; un officier sorti de Saint-AIaixent à vingt-six ans ne le sera que vers quarante-deux ans. \i l'un ni l'autre ne pourront plus atteindre le grade de commandant, puisqu'il faudra bientôt seize ans de grade de capitaine pour passer au grade supérieur. (Voir Le Temps, 19 mars 1912.)

Dans ces conditions, le découragement qui s'empare de beaucoup d'officiers n'est-il pas naturel?

La crise de l'avancement, qui nous vaut des lieutenants à trente-six ans et plus, est encore dangereuse, parce que le rôle attribué à un officier en manœuvre et en campagne ne peut être rempli que par des bommes jeunes et pbysiquement bien entraînés. Elle l'est aussi, parce qu'on ne fait pas, sauf de très rares exceptions, sans finir par s'en fatiguer, le métier d'officier subalterne pendant quatorze ou quinze ans avec une solde à peine suffisante pour vivre.

Beaucoup de nos lieutenants sont trop vieux et découragés. 11 y a là une cause de diminution très sensible de notre valeur militaire. On pourrait en dire autant des capitaines qui, après avoir été quinze ans lieutenants, demeurent aujourd'hui seize ans dans leur nouveau grade

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devenu aujourd'hui tout à fait ingrat. Ils parviennent à la retraite, malgré le mérite de beaucoup d'entre eux, sans avoir eu même l'espoir de sortir d'une médiocrité de jour en jour plus marquée, alors que partout s'accroissent les difûcultés de l'existence et le prix de la vie.

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1 insulnsance des soldes sont dues etlmsumsance , ,,. , .

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Parlement que les questions d organisation et l'intérêt supérieur du pays préoccupent trop peu, et qui s'intéresse seulement aux catégories de citoyens représentant une valeur électorale. Or, celle des olliciers représente zéro.

Cette imprévoyance du Parlement n'a pas été corrigée par 1 initiative des ministres de la Guerre, personnages généralement fort sensibles aux considérations de politique parlementaire. Ils ont donc jugé imprudent pour euxmêmes et pour le gouvernement, — inutile dans tous les cas au point de vue de cette politique de parti que nous appelons la politique intérieure, — de soulever des questions auxquelles le Parlement est indifférent.

C'est pour cette raison que la crise de ravancement et la question des soldes ont une origine politique. 11 a fallu la pression de circonstances absolument inquiétantes pour amener récemment le ministre de la Guerre à préparer des reformes, qui paraissent bonnes d'ailleurs dans leur ensemble, et à en commencer l'application.

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des fonctions .... , ,,,,..

...^ . politiciens, les progrès de 1 antimi-

militaires. ... ., ^ . ,

litarisme, I enseignement tendancieux de beaucoup d'instituteurs et de professeurs de nos

universités, les mesures prises contre les offlciers par les ministres de la Guerre eux-mêmes, ont notablement discrédité chez nous la fonction militaire.

L'état d'olflcier n'est plus entouré de ce prestige dont, — il y a quinze ans seulement, — il bénéficiait encore dans tous les milieux sociaux. Ce prestige avait pour premier avantage d'assurer un recrutement d'élite k nos écoles militaires. La joie et l'honneur d'être officier faisaient alors passer sur la médiocrité des avantages matériels.

Or, ce prestige de nos officiers qu'en a-t-on fait?

Ah! elle est loin l'époque, à laquelle d'ailleurs on doit songer .sans regret, où le militaire traitait de haut en bas l'infortuné pékin! La revanche du pékin est maintenant non seulement complète, mais excessive et dangereuse, car la fameuse suprématie du pouvoir civil n'a pu s'étab lir sur ses bases actuelles qu'eu portant une atteinte déplorable au prestige légitime et nécessaire de l'officier.

Maintenant, lorsqu'un officier, pour une raison ou pour une autre, entre en conOit avec un civil, c'est presque toujours à l'officier qu'il est donné tort.

Par exemple, c'est au nom de la suprématie du pouvoir civil que sont nés les incidents d'Aurillac en octobre 1911. Le préfet, M. Hélitas, ayant manifesté l'intention d'établir un jeu de tennis sur un terrain mihtaire où s'élèvent des baraquements, plusieurs officiers s'étonnèrent.

L'un d'eux fit un rapport à ses supérieurs. Il fut puni et déplacé ainsi que l'officier qui avait i- tenu les propos de lèse-Hélitas ». (Voir L Écho de Paris, 20 octobre 1911.)

Ainsi, pour des vétilles, on n'hésite pas à infliger les dépenses d'un déplacement onéreux à de jeunes officiers.

Nos généraux les plus réputés, Négrier, Donnai, Jamont, Roget et tant d'autres ont été traités avec une désinvolture dont on n'oserait pas faire preuve, à l'égard d'un simple sous-préfet et encore moins d'un instituteur, qui est sacré

dès qu'il est connu comme adhérent de la C. G. T.

Les mariages libres, c'est-à-dire sans autorisation des chefs ni minimum de dot de la femme, la suppression des mess, la faculté pour les sous-ofGciers mariés de se mettre souvent en tenue bourgeoise sont encore des mesures, apparemment sans grande importance, mais dont le résultat pratique a été d'affaiblir la cohésion du corps des ofOciers et des sous-ofCciers.

Déjà privé par la loi de ses droits électoraux, maintenant qu'on lui a enlevé le prestige, que reste-t-il à lofficier?

Il avait jadis une juste compensation des servitudes qui lui sont imposées dans la considération sociale dont il était entouré. Son idéal militaire était pour lui un réconfort. Il se sentait la mission de représenter et d'entretenir le patriotisme dans la nation. Entouré du respect de tous, il pouvait avoir le feu sacré. Maintenant, on le considère comme un vulgaire fonctionnaire. On lui enlève donc tous les avantages moraux de sa fonction en lui en laissant toutes les charges. Et quelles charges !

A 1 heure présente, au moment où la vie devient si onéreuse, la situation financière de nos officiers, surtout des officiers des grades subalternes, pendant lesquels s'écoule la majeure partie de leur vie, est lamentable et presque intolérable. Un sous-lieuteuaut qui est sorti de Saint-Cyr ou de Polytechnique et dont les parents se sont imposé pendant quinze ou vingt ans de lourds sacrifices, gagne, rigoureusement parlant, moins qu'un terrassier ou un ouvrier électricien.

Les officiers sans fortune épousent des filles sans dot. La misère galonnée ne tarde pas, avec les enfants qui naissent, à franchir la porte des ménages. Car quelle est la solde du capitaine? 291 francs par mois avant cinq ans de grade, :i.'î3 IVanc.< par moi.>< après cinq an.*, 375 francs après huit ans

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et 417 francs après douze ans! La gène se fait plus cruellement sentir quand l'officier est obligé de quitter l'armée à trente ans de service avec 2 300 francs de retraite. Comment avec cette somme élever et nourrir des enfants? (Voir Le Temps, 19 mars 1911.)

Pour toutes ces raisons, « il est incontestable que le prestige de l'uniforme a beaucoup diminué en France... Les maîtresses de maison ne se disputent plus les jeunes officiers pour les soirées qu'elles donnent. Elles leur préfèrent les jeunes avocats, ingénieurs, les sémillants attachés de cabinet, futurs honmies politiques. Les jeunes filles dotées ne se soucient plus de l'officier dont l'avenir est le plus souvent borné aux trois galons de capitaine». (Voir Le Temps, 19 mars 1911.)

Sous l'action de toutes ces causes, maintenant beaucoup moins de jeunes Français briguent la carrière des armes. Le chiffre des candidats à nos grandes écoles a baissé dans d'extraordinaires proportions et un grand nombre de jeunes gens abandonnent l'étal d'officiers peu après l'avoir obtenu.

Le chiffre des démissions des officiers sortis des écoles polytechnique et d'application de Fontainebleau, par exemple, augmente sans cesse.

Année 1899, 220 admissions, 58 démi.ssionnaires.

— 1903, 180 — 64 — (Voir L'Opinion, 24 septembre 1910.)

Pourquoi ces démissions? Elles sont la conséquence d'abord des désillusions qu'éprouvent les jeunes officiers une fois promus. Ils s'aperçoivent alors qu'il ne leur faut plus compter sur les avantages sociaux dont ont bénéficié leurs aînés. Ils constatent, en outre, que, sans compensa-

tions d'aucune sorte, la situatiou matérielle qui leur est faite leur rend la vie très difficile dès qu'ils sont mariés.

Dans ces conditions, on comprend que beaucoup d'officiers chargés de famille et aux prises avec les dures obligations de l'existence préfèrent s'engager dans des carrières infiniment plus lucratives où on ne leur demande pas une constante abnégation après leur avoir retiré peu à peu tous les éléments qui faisaient jadis le prestige social de l'officier.

Telle est, en résumé, la condition présente de nos officiers.

Or, disons-le bien haut, tout ce qui a été fait pour diminuer le prestige de l'officier et leur esprit de corps constitue une faute contre la patrie. La victoire est à l'armée qui avance. Il n'y a pas d'armée qui avance sans discipline. Une troupe armée de bâtons, mais composée d'hommes disciplinés résolus à avancer coûte que coûte est plus certaine du succès que des soldats armés de fusils à répétition automatique, mais qui, sans confiance dans leurs chefs, ont la lâcheté au cœur et ne songent qu'à éviter la mort

Or, cette indispensable discipline des armées est impossible sans les cadres, sans les sous-officiers, sans les officiers surtout, qui doivent exercer sur leurs honmics un ascendant moral assez puissant pour les convaincre d'avancer sous le feu le plus meurtrier. Cet ascendant ne peut pas exister si l'officier n'est pas entouré de prestige; le prestige, élément impondérable, invisible mais certain, dont la psychologie humaine depuis toujours a fait reconnaître à la fois l'existence et l'inéluctable nécessité!

Reconnaissons et proclamons encore que nos officiers subalternes en se contentant de leurs traitements infimes et en accomplissant avec courage l'incessant et monotone devoir que leur impose le service militaire à court terme

font preuve d'une véritable abnégation dont toute la nation mieux avertie devrait leur être profondément reconnaissante. Leur situation actuelle est si réellement difGcilc, parfois cruelle, — le mot n'est pas trop fort, — dans la vie de chaque jour qu'elle impose le respect et l'admiration aux Allemands exactement renseignés sur notre situation militaire.

Le colonel allemand Gaedke s'est grandement honoré eu rendant à cet égard, dans le Berliner Tageblalt, à nos officiers l'hommage qui leur est dû.

Il serait temps qu'eu France, on fit de même, qu'on comprît aux prises avec quelles difficultés sont chaque jour les ménages de la plupart de nos sous-lieutenants, lieutenants et capitaines.

Il serait temps surtout que la haute situation morale de l'officier dans la hiérarchie sociale lui soit restituée. Sachons que nous avons des officiels fidèles, patients, dévoués à l'idéal national. Replaçons-les dans des conditions telles qu'ils soient à même de vivre et de se développer dans une atmosphère conforme à leur haute mission.

Que rien désormais ne les empêche de former le « corps des officiers » dont Taine a dessiné cet admirable tableau :

Là les hommes se sont éprouvés les nus les autres, et dévoués les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs aux subordonnés, et tous ensemble à une grande œuvre. Les sentiments forts et sains qui lient les volontés humaines en un faisceau de sympathie mutucllo, confiance, estime, admiration, surabondent et la franclie camaraderie encore subsistante de l'inférieur et du supérieur, la familiarité libre et gaie, si chère aux Français, resserrent le faisceau par un dernier nœud. Dans ce monde, préservé des souillures poHtiques et ennobli par l'habitude de l'abnégation, il y a tout ce qui constitue une société organisée et viable, une hiérarchie, non pas extérieure et pla-

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qiiée, mais morale et intime, des titres incontestés, des supériorités reconnues, une subordination acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les consciences, bref, ce qui a toujours manqué aux institutions révolutionnaires, la discipline des cœurs. (Voir Tai.n'k. Les Origines de la France contemporaine, t. III, p. 632.)

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