‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 11 sur 191 · II. l'kTOXNANT SC.aXDALE DBS POUDRES · texte numérisé non relu

II. l'kTOXNANT SC.aXDALE DBS POUDRES

L'explosion de la Liberté, à la fin de septembre 1911, a frappé la France de stupeur. Pendant quelques jours l'opinion resta indécise sur les véritables causes de la catastrophe.

,,. ^ ^. Les déclarations de M. Maissin,

L mtervention . , . i r i i j • •

, „ „ . . innenieur en chet de la poudrerie de

de M. Maissm. ,, . j « • n m • ' i j

Pont-de-Buis, au Conseil gênerai du

Finistère, en octobre 1911, eurent pour résultat de poser

nettement la si grave question de nos poudres de guerre.

M. Maissin affirma :

J'ai signalé en son temps au ministère par pli recommandé, dont j'ai le récépissé, les coupables responsables de l'explosion de ïlcna. ^ Si le gouvernement n'avait pas étouffé cette affaire, la catastrophe de la Liberté ne se serait pas produite. " (Voii* Le Temps, 23 octobre 1911.)

L'émotion soulevée par cette déclaration fut immense.

La poudre B, expliqua M. Maissin, est la meilleure poudre, la plus rare, d'indiscutable qualité, la maîtresse ipoudre... quand elle est bien faite...

La poudre R n'est néfaste, crimiuelle que mal fabriquée et

celle du lot de Vléna, celle de la Liberté ne coulèrent des centaines de morts et la perte de deux cuirassés qu'à la suite de malfaçons. (Voir L'Echo de Paris, 26 octobre 1911.)

Or, la commission chargée de l'enquête sur l'explosion de la Liberté conclut :

Que la catastrophe est due à l'inflammation d'une gargousse des poudres de combat de l'une ou de l'autre des deux soutes de tribord avant, et presque indubitablement de la soute supérieure renfermant le seul lot de poudres BM 13 AM 8 2. 06 PB (deuxième lot de 1906, Pont-de-Buis) . (Voir L'Écho de Paris, 24 octobre 1911.)

On a reconnu qu'il s'agissait de Comment , „ v , ^ • i r u • x l

, , , ., poudre B a la lois mal labriquée et

on fabriquait ' , .„ ,

, , .^ mal surveillée,

et radoubait nos ,^ t^ . i r , j r j

M. Painleve, rapporteur du bua- Doudros

gct de la marine, dans une interview

publiée par L'Action, a relevé les procédés du service des poudres qui constituent une accusation formelle de ce service.

Il a été établi, en effet, que :

1" Les caisses de poudre envoyées par les poudreries aux pyrotechnies des arsenaux portaient une date, et c'est cette date qui était inscrite sur les gargousses fabriquées avec cette poudre.

Or, la date vraie de fabrication pouvait être antérieure de deux ans ou même davantage par rapport à la date inscrite. Ainsi, pour une commande de la marine à une poudrerie, faite en 1908, les caisses de livraisons portaient comme date 1908. Or, les caisses pouvaient enfermer des poudres neuves, des poudres de 1906 et des restes des lots de 1906, par conséquent fabriquées à une date antérieure à 1906.

2° Les poudres remalaxées étaient parfois extrêmement anciennes. On y trouva des poudres faites suivant le vieux

LES FAITS 9d

procédé, par l'alcool éthylique, mélangées aux poudres neuves. On ne gardait que la date du remalaxage, qui était inscrite sur les lots ainsi formés et la désignation RM.

Par exemple, certains lots de la Liberté portant la date 1908 étaient faits, en réalité, de poudres remontant à 1890 ou 1894, et remalaxées eu 1908, date officielle. (Voir Le Temps, 29 octobre 1911.)

Il résulte de ces errements que les poudres de Pont-de- Buis envoyées à la Liberté n'étaient que des poudres remalaxées qu'on fit passer pour des poudres neuves. Il s'est donc agi d'un réel sabotage accompli sous l'égide des directeurs des poudreries eux-mêmes.

L'idée dominante et fausse des « poudriers ' a donc été que l'âge d'une poudre n'a que peu d'importance, que son état de résistance à certaines épreuves est tout.

Cette théorie est reconnue aujourd'hui fort dangereuse. La légèreté, avec laquelle elle fut considérée comme suffisante, n'a d'égale que l'indifférence avec laquelle les plus graves malfaçons furent commises.

Or, toutes ces malfaçons et ces ter-

L a mauvaise •/, ,

, , . ^. ribks dangers étaient connus des

fabrication ^ , • ,

, , nommes au qouvemement depuis des

des poudres , '',... ^

., .^ années et on n a rien fait.

était connue. , ,

C est de la façon la plus fondée

que M. Maissin pouvait dire à un rédacteur de L'Action

qui l'interviewait à Pont-de Buis :

J'accuse la malfaçon et le silence du service des poudres. J'ai pris mes fonctions de directeur à Pont-de-Bnis le 11 décembre 1906. Le 12 mars 1907, Vlétia sautait en plein arsenal.

Le 20 mars, j'ëcrivais au ministre d'alors ma première lettre par laquelle je dénonçais les malfaçons d'un certain nombre de lots de poudres B, les responsables à frapper et les menaces qui pesaient snr notre marine...

30 LA CRISK FRANÇAISK

11 est, dans l'entourage des gouvernements, des hommes qui sont de gi'ands coupables. Ce sont ceux qui composent le service des poudres. Ces services sont entre les mains de cinq ou six ingénieurs qui ne tolèrent pas qu'en dehors — ou malgré eux — on prétonde faire des critiques, surtout si elles peuvent les atteindre.

J'ai dit qu'à Pont-de-Buis, il y avait moins d'anarchie en bas que de laisser-aller en haut. En refusant de m'entendre, le service des poudres s'est rendu coupable et solidaire du meurtre des deux cents marins de la Liberté. (Voir Le Temps, 27 octobre 1911.)

A la suite des premières accusations de M. Maissin une enquête fut>faite en 1907. M. Dejean rédigea un rapport qui, lui aussi, concluait à des sanctions administratives. II le remit à M. Sarraut qui le transmit au général Brun, alors ministre de la guerre, mais celui-ci ne fit absolument rien. L'enquête du général Gandin a permis de constater la réalité des faits avancés par M. Maissin et de reconnaître la faute impardonnable des bureaux de la guerre qui, depuis cinq années, n'avaient pas tenu compte des avertissements reçus et avaient laissé la marine dans l'ignorance la plus complète de ces importants documents. (Voir Le Temps, 30 octobre 1911.)

La catastrophe de la Liberté émut si profondément le pays que peu après la question des poudres franchit plus d'étapes en quelques semaines que pendant dix années.

Ce fut là l'œuvre de trois hommes :

Les résultats le capitaine de vaisseau Schwerer, l'in-

de l'enquête du génieur en chef de l'artillerie navale

capitaine de vais- Bourgoin, l'ingénieur des poudres Marseau Schwerer. queyrol. Ils ne se sont pas contentés de

vagues affirmations. Ardemment soutenus par M. Delcassé, ils sont allés dans les poudreries, et principalement àlaplus suspecte de toutes : celle de Pont-de-Buis.

Hi'las! ce qu'ils ont découvert dépasse les suppositions les plus pessimistes. Les procédés de fabrication ne sont pas seulement défectueux, ils sont condamnables, ils sont criminels! Qu'on en juge : les matières premières, notamment le coton, loin d'être pures, sont souillées de mille corps étrangers. On trouve de tout dans le coton-poudre, des déchets de toute nature, et jusqu'à dn caoutchouc!

M. Delcassé garde à cet égard des pièces à conviction dans son bureau même! Et voici comment le commandant Schuerer et ses adjoints ont découvert la composition du soi-disant lot de 1908 qui, en réalité, date de 1895 ou 1896 et qui, peut-être, sans les mesures radicales prises depuis la catastrophe de la Liberté, eût fait sauter le Danton : en consultant les carnets de fabrication (carnets, répéfons-le .soigneusement cachés jusque-là aux services consommateurs), le capitaine de vaisseau Schuerer s'est d'abord aperçu qu'en additionnant le poids des sons-lots entrant dans la confection, on ne retrouvait pas le poids du lot; on ne savait donc pas la composition exacte de ce lot, inconnue redoutable. (Voir Le Malin, 8 décembre 1911.)

Le commandant Schwerer a d'ailleurs déclaré à Jj Action :

La situation présente nous apprend que toutes les poudres sont des poudres remalarées.

A Pont-de-Buis, plus que partout ailleurs, le mal est grave, puisque les poudres ont été remalaxées plusieurs fois. (Voir L'Action citée par Le Matin, 10 décembre 1911 .)

La fabrication des poudres a été faite avec une si fanta.stique légèreté que dans les gargousses examinées on a trouvé des résidus de cigarettes et de chiques, des bouts d'allumettes.

A Cherbourg à bord du Bouvet :

On a découvert, dit AI. Sauvaire-Jourdan, dans une gargousse appartenant au lot AM. 8, 7-06 PB. (lot n» 7 de 1906, Poiit-dc-Buis), le même qui a déterminé l'explosion de Xa Liberté, parmi une foule de brins présentant les taches les plus suspectes

et les déformations les ptm inquiétantes, on a trouvé un brin dans lequel vivait paisiblement un ver blanc. Ce ver blanc avait une tête rouge et paraissait fort heureux d'avoir trouvé asile dans une retraite ou les aliments ne devaient pas lui manquer. (Voir L'Écho de Paris, 15 novembre 1911.)

Toutes ces constatations ont été conGrmées par la circulaire suivante que M. Messimy, ministre de la guerre, a adressée aux directeurs des poudreries au début de décembre 1911 :

Je suis avisé fréquemment, depuis un certain temps, d'incidents de fabrication qui dénotent, de la part de quelques agents et ouvriers des poudreries, la plus grande négligence.

Dans un établissement, on se trompe dans la préparation d'un mélange acide et on obtient un lot de CP 2 impiopre à la fabrication de la poudre B; dans un autre, on se sert de caisses mouillées par la pluie pour l'encaissage d'un lot de poudre qui devient ainsi suspect; dans un troisième, on verse un sac de gobilles en bronze dans une tonne ternaire, au risque de provoquer une explosion- ailleurs, on trouve dans un tamis du chlorate de potasse, des pointes de fer, bref, il semble que le personnel des poudreries ne se préoccupe plus suffisaujuient des intérêts du Trésor, de la qualité des produits fabriqués et de la sécurité du personnel qui doit les mettre ultérieurement en œuvre, ni même de sa propre sécurité...

Il importe à tous égards que, sans tarder, les fabrications des poudres deviennent à l'abri de tout soupçon.

Vous exposerez cette situation au personnel placé sous vos ordres. Vous lui ferez comprendre que les fabrications aussi délicates que celles des matières explosibles ne peuvent échapper à la suspicion que si l'ensemble du personnel, depuis l'ouvrier jusqu'au chef de l'établissement, apporte tout son zèle à la lâche journalière et s'efforce, dans sa sphère propre, d'éviter toute erreur. Je ne doute pas que le personnel des poudres, dont la conscience professionnelle et le patriotisme me sont connus, ne tienne à honneur de répondre à l'appel que vous lui adresserez et ne rassure au plus tôt l'opinion publique en réalisant des fabri-

cations de poudres et d'explosifs de tous points irréprochables.

Les travailleurs des poudreries acquerront ainsi de nouveaux titres à ma bienveillance et aussi ^ la sollicitpde des Pouvoirs publics qui poursuivent, depuis plusieurs années, l' amélioration continue de leur sort.

Je suis convaincu qu'il ne se produira dorénavant aucune défaillance et que je ne me trouverai pas dans l'obligation de recourir à des mesures de répression. S'il en était autrement, je me terrais dans la nécessité d'employer la plus extrême rigueur, car ni le pays, ni le Parlement n'admettraient de mesures d'indulgence en présence de fautes susceptibles de compromettre la défense nationale. (Voir Le Temps, 10 décembre 1911.)

MSSSIHY.

La fabrication de la inélinite ne semble pas mieux garantie que celle de la poudre B.

Il y a quelque temps, par exemple, dit une note pubbée par Le Journal (note émanant certainement du ministère de la Guerre), dans la mélinite provenant du service de la marine à Brest, et renvoyée en poudrerie pour être radoubée, on a trouvé les objets les plus invraisemblables, des rondelles d'étain, des pointes de fer, nn marteau, des pierres et jusqu'à une chemise. (Cité par Le Temps, 13 décembre 1911.)

. ,^ ^ Ces malfaçons prodigieuses coù-

L es pertes résultant , . , , ,. * . .

tent a la nation des sommes énormes.

La perte de Vléna a coûté 50 millions, celle de la Liberté, 60 millions; soit 110 millions. Sans compter le prix de 600 tonnes de poudres qui ont été noyées, les frais d'enlèvement de l'épave de la Liberté qui seront considérables et la perte, bien plus douloureuse encore, de centaines de braves marins.

En présence d'un pareil désastre.

Les sanctions. ^ ., . '^ ,

on aurait pu croire que des sanc-

tions sérieuses seraient prises contre les auteurs certains de ces malfaçons criminelles et fatales.

L'opinion publique était unanime à les réclamer.

Si M. Maissin a dit la vérité, écrivait M. Bérenger, dans L'Action, quel châtiment ne méritent pas les personnages politiques ou autres qui ont étouffé son rapport et rendu possible la mort de centaines de marins, la destruction successive de nos escadres, la ruine navale de la France? (Voir L'Action, citée par Le Matin, 26 octobre 1911.)

Le Rappel dans son éditorial concluait :

S'il y a quelque part où que ce soit quelque chose de pourri, qu'on y porte le fer rouge et vraiment c'est être bien bon qu'employer le conditionnel quand chaque jour un nouveau scandale vient attester que la pourriture monte et s'étend. (Cité par Le Matin, 26 octobre 1911.)

Après avoir acquis la certitude que les procédés de fabrication de la poudre B ont dépassé, comme défectuosité, tout ce qu'on peut imaginer, le public estimait que le conseil d'enquête était insuffisant. On pensait qu'on allait faire application des articles du Code qui sont formels.

L'article 1383 du Code civil dit :

Chacun est responsable du dommage qu'il a causé non seulement par son fait, mais encore 'par sa négligence ou par son imprudence.

L'article 319 da Code pénal porte : Quiconque par maladresse, impriidence, inattention, négligence ou inobservation des règlements aura commis involontairement un homicide, ou en aura involontairement été la cause, sera puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans, et d'une amende de cinquante à six cents francs .

11 faut qu'on sache oui ou non, disait Le Matin (2 décembre 1911), si les lois sont également faites pour l'administration ou si les fonctionnaires y échappent.

Or, jusqu'à présent, les fameuses sanctions se sont bornées à être les suivantes :

1" L'ancien directeur du service des poudres et collaborateur direct de M. Vieille, l'inspecteur général Bérard, a été mis à la retraite d'office;

2" La direction du laboratoire des poudres et salpêtres a été enlevée à VI. Vieille, qui remplace comme inspecteur général M. Bérard;

3" Les ingénieurs en chef Louppe et Maissin, directeurs des poudreries du Moulin-Blanc et de Pont-de-Buis, ont été déplacés d'office et traduits devant un conseil d'enquête. {Voir L\4ctton, citée ipaT Le Matin, 7 novembre 1911.)

Fin janvier 1912, le ministre de la Guerre les a mis en non-activité.

M. Messimy prononça encore un certain nombre de mutations dans le corps des agents techniques du service des poudres et salpêtres.

On ne comprend pas bien en quoi ce chassé-croisé de fonctionnaires et ces mesures prodigieusement anodines ont pu constituer les sanctions des faits effroyables dont a été saisie l'opinion publique.

Et les sanctions? disait Le Temps (10 décembre 1911). Ah ! les

sanctions ! Elles seront prises après la prochaine explosion de ciiir£issé, car ce n'est que s'il se produisait de nouvelles défaillances, et alors seulement, que M. Messimy se trouverait dans robligalion de recourir à des mesures de répression. Il afGrme qu'à ce moment, il se verrait « dans la nécessité d'employer la plus extrême rigueur » .

Comme ce perruquier de village qui promettait de raser gratis le lendemain, M. Messimy assure qu'il sera ferme plus tard.

Enfin YOfficid du 25 décembre 1911 publia de nouvelles sanctions de M, Messimy. La plus forte consista

pour deux ouvriers en une mise à pied de deux heures, soit pratiquement à une amende de un franc environ, pour avoir versé « un sac de gobilles en bronze dans une tonne ternaire, au risque de provoquer une explosion » . (Voir Le Temps, 25 décembre 1911.)

Les sanctions, les fameuses sanctions tant attendues, ont donc été pratiquement ou nulles ou profondément ridicules.

Mais qu'a-t-on fait pour éviter La nouvelle , i> • • r u •

dans 1 avenir une mauvaise labnca-

. , , tion? Le ministre a rendu, le 29 no-

service des poudres. , ,^- ,, ^ . ,

vembre 1911, un décret organisant

le contrôle de la fabrication des poudres.

On va iabolir ou plutôt affaiblir, en fait, le monopole de l'État en matière de poudres, ce qui est une excellente mesure mais ne sufût pas. On a militarisé le personnel des ingénieurs des poudres, ce qui aura surtout pour résultat d'empêcher à l'avenir des hommes, comme M. Maissin, de profiter de la tribune politique pour dévoiler un scandale odieux qu'ils eussent été obligés de taire s'ils avaient été uniquement fonctionnaires. Mais on n'a pas militarisé les chefs ouvriers et surtout les ouvriers des poudreries, ce qui serait essentiel par ce temps de sabotage et d'antimilitarisme.

On a bien admis de soustraire à la politique quelques dpuzaines dp personnes dont le petit nombre empêche les récriminations d'être entendues. Mais on n'a pas osé priver de leurs droits électoraux des centaine^ d'ouvriprs bien que leur militarisation s'impose au moins autant que celle de leurs chefs.

Les ouvriers poudriers, dit Le Temps (15 décembre 1911), sont opposés à la suppression du monopole. « Il est inadmissible, en effet, dit M. Larroque, secrétaire général de la fédération

ouvrière des poudreries, que l'on joue ainsi avec l'existence d'employés et d'ouvriers auxquels on ne peut, en principe, adresser aucun reproche... Il peut y avoir eu quelques fautes légères : soit, mais elles ne pouvaient avoir aucune conséquence néfaste, et, en tout cas, n'avaient point été commises volontairement. ') (Voir L'Action, citcc par Le Matin, 14 décembre 1911.)

L'intérêt des ouvriers des poudreries est reSpefctable, mais au-dessus il y a celui du pays qui passe avant tout.

Une fois encore, il est évident que l'esprit politicien aura fait son œuvre néfaste, car c'est lui uniquement qui empêche la réforme complète de nos poudreries, ces laboratoires de la nation où se préparent des éléments certains de la victoire ou de la défaite.

Les suites pour la marine du scan- Consequences de , , , i .^ i..; ..' ii

,, „ . , ^ daledespoudresbnteteconsiderables.

laffau-e des poudres , ^ ., , ,

La première conséquence de ces dans la manne. , ../ . , . . ,

pénibles mais nécessaires constatations a été le désarmement pratique de riotre flotte de combat. Dès le 26 septembre 1911, le vice-amiral Bellue communiquait cette décision au préfet maritime de Toulon :

A la suite de la catastrophe, et devant la troublante incertitude où nous nous trouvons sur les véritables causes de l'explosion, je prescris aux bâtiments placés sous mes ordres de remettre dans le plus bref délai possible, à la pyrotechnie, toutes les poudres qu'ils peuvent posséder à bord d'une fabrication antérieure à 1902, bien que les règlements en vigueur justifient leur présence dans les soutes.

Je prescris également de remettre à la pyrotechnie tontes les munitions d'exercice sans exception, qu'ils possèdent actuellement à bord.

Au premier instant, comme nous étions dans une période où nous pouvions redouter un conflit avec l'Aile-

magne, cette mesure radicale surprit l'opinion, mais après les déclarations justifiées de M. Maissin, on en reconnut la sagesse. On admit qu'il ne fallait pas garder un jour de plus sur nos cuirassés les poudres, que le trempage à 90 degrés rendrait particulièrement dangereuses. (Voir L'Écho de Paris, 29 octobre 1911.)

On admit que presque tous nos navires de guerre avaient à leur bord des munitions où entrait en jeu un cotonpoudre chimiquement inconnu. On les débarqua donc avec d'autant plus de hâte que des alertes se produisirent dans les soutes du cuirassé Justice et du croiseur Amiral- Charner, à la fin d'octobre.

En novembre 1911, on débarqua encore de nos dreadnoughts les munitions d'exercice en poudres antérieures à 1905 et les poudres BM. 13 de Pont-de-Buis appartenant aux lots qui se trouvaient dans les soutes de 19 centimètres de la Liberté. Ensuite, lorsque l'enquête nécessitée par les déclarations de M. Maissin eut confirmé ses dires, le débarquement des poudres continua.

La catastrophe de la Liberté et les révélations sur les poudres n'ont évidemment pas pu fortifier dans l'esprit de nos équipages leur confiance dans le matériel mis dans leurs mains.

A la fin d'octobre, sur le Diderot, en rade de Toulon, un court-circuit provoqua un commencement d'incendie dans le compartiment des dynamos, situé à côté des soutes à poudres centrales. L'équipage procéda avec le plus grand calme à l'extinction du feu; mais il y avait à bord une équipe d'ouvriers qui, aussitôt l'alarme donnée, se précipitèrent du côté des échelles et, prenant les embarcations, gagnèrent le large. Ils ne rallièrent le bord que lorsqu'ils reçurent la pleine assurance qu'il n'y avait aucun danger. (Voir Le Temps, 28 octobre 1911.)

Quand le Vergniaud fit ses essais à la fin d'octobre 1911,

on a dû débarquer les munitions destinées aux tirs de ce cuirassé, les ouvriers de l'équipe de chauffe ayant demandé à ce qu'il n'y eut pas de poudres à bord pendant les essais de machines. (Voir Le Journal, 29 octobre 191 1.)

De même, il fallut débarquer les poudres de la République, parce que les ouvriers de l'arsenal éprouvaient une répugnance incoercible à effectuer des réparations audessus des soutes pleines.

\os marins continuent à avoir une attitude courageuse; il n'empêche que les moindres incidents déterminent à bord des navires une émotion profonde.

Beaucoup d'officiers sont [{randeaient attristés de la réalité d'une crise morale en face de laquelle les mesures prises paraissent peu efficaces. Les révélations de la presse sur l'insécurité de nos poudres de marine a(jgravent encore un malaise alarmant, d'autant plus que la presque totalité des approvisionnemeuls uiuintenus à bord consistent précisément en poudre de 1906 et de 1907. La situation est mauvaise parce que chaque jour, au lieu d'apporter l'oubli, ainsi qu'on l'a peut-être escompté, apporte de nouveaux éléments d'inquiétude. La nécessité de rassurer les équipages est évidente. Si l'on n'y réussissait pas, on pourrait craindre que l'acuité d'une incessante tension nerveuse n'engendre de déplorables conséquences. (Voir Excelsior, 31 octobre 1911.)

. , Quant aux mesures préventives en

Le noyage des ,. , .

cas d alerte qui consistent a noyer

les soutes à munitions, la catastrophe de la Liberté a amené à constater qu'elles n'ont jamais été prises de façon sérieuse. Et ici il convient d'incriminer à la fois les constructions navales et le haut commandement. L'enquête sur l'explosion de la Liberté a établi que les ofGciers restés à bord de ce cuirassé ne connaissaient pas entièrement le fonctionnement du système de noyage des soutes. Au cours d'une visite faite le lendemain de l'explo-

4é LA CRISE FRANÇAISE

sion de la Liberté, on constata sur le croiseur Jules-Ferry qu'une seule vanne a bien fonctionné, les autres difGcilernent et une n'a pas marché du tout. (Voir Le Journal, 12 octobre 191 1.)

Sur le cuirassé Pairie, 26 des appareils de noyage étaient hors de service.

Les parois d'une soute ayant chauffé par suite d'une fuite accidentelle de vapeur, une alerte eut lieu sur le Suffren. Le commandant donna l'ordre de noyer cette soute immédiatement. On remarqua alors ceci :

D'après les devis, d'après les calculs des ingénieurs, il devait falloir 18 minutes 53 secondes pour que le noyage fût complet. C'est beaucoup déjà. Or, au bout de cinquante minutes, la soute n'était remplie qu'aux trois quarts, et l'on s'apercevait, par contre, que, par suite d'un défaut d'étanchéité, il y avait trois tonnes d'eau dans les compartiments voisins. (Voir Le Matin, 1" novembre 1911.)

Dans quelles ^' ^'^" ^ débarqué beaucoup de

conditions la flotte P^"'*'''' anciennes, ces mesures ne française devrait '''"* P^' générales. Il y a encore des

actuellement poudres dangereuses sur la plupart

combattre ! ^^ ^°^ bâtiments, parce que les direc-

tions de l'artillerie navale ne sont pas en mesure de remplacer les anciennes poudres par des nouvelles.

Il ne peut, certes, être question de dégarnir complètement les soutes de nos navires. Des navires de guerre sans munitions ne seraient plus des navires de guerre, constatait Le Matin (2 novembre 1911).

Le 15 novembre \9U,Le Matin ajoutait :

Depuis trois semaines, toutes les poudres débarquées ont été remplacées. Le ministre affirme qu'il n'aurait pas pu le faire, il y a huit mois. Ici il fait connaître à la Chambre une situation qu'il qualifie lui-tnêitie de très grave.

LKS FAITS M

Depuis des années, la délivrance de la poudre à la marine était inférienre aux commandes. Pour 1910, en particulier, la comiuande était de 2 100 tonnes; la délivrance ne fut que de 730 tonnes...

Ir ministre se trouvait donc non seulement en face d'un défieit de 1 370 tonnes, mais de la commande de l'année courante. Il fit toute dQigence. Ses instances ont abouti à une protluclion plds active. A l'heUre actuelle, 2500 tonnes sont livrées; le reste le sera avant la fin de l'année.

Telles étaient les déclarations du ministre de la Marine (14 lotembre 1911). Un effort utile a été fait. C'est incontcstaile, mais il en est résulté un tféritable surmenage pour les oivriers et les chauffeurs des poudreries qui ont été fort mécoitents d'être contraints de faire onze et douze heureâ de traail par jour. {Voir L'Echo de Paris, 13janvier'l912.)

On éprenait donc un peu d'espoir, quand Le Matin nous apprit e 28 janvier 1912 :

Toute: les poudres, y compris les pondreà de 1911, sont suspectes.

Là fab'ication a été effectuée dans de telles coîiditions qu'il est iinpoi^ible de déclarer un lot parfaitement sain... On a commenc( à faire, enfin, de la pondre sans mélanges ; mais il faudra de seize à dix-huit mois pour avoir les -4000 ou 4 500 tonits de poudres nécessaires à la flotte.

En présmce de cette situation inextricable ; on apprend que les ancens lots de poudres sont restés à bord.

Il n'est paspossible, suivant l'expression de M. Delcassé, de .. désarmer deant l'étranger )- . (Voir Rxcelsior, 29 janvier 1912.)

.Mais il y apis.

A la suite dei événements que l'on sait, on avait décidé de remplacer les poidres jusqu'ici en usage par Une poudre plus stable, poudre à a dijjhénylamine, dbnt la poudrerie de Saint-

Médard envoya un certain stock à la pyrotechnie de Toulon, pour la fabrication de gargousses destin(5es à remplacer les poudres BM 13 et BM 15 pour le matériel de 19 et de 24. Déjà, la fabrication de ces gargousses était commencée , lorsfi'on s'est aperçu qu'il y avait eu erreur sur la charge d'emploi qui avait été calculée sur les anciennes bases, et risquait au premier tir de causer quelque catastrophe.

On télégraphia aussitôt à la pyrotechnie d'arrêter la coafection de ces dangereux engins. Des expériences vont être entreprises à l'effet de fixer la charge d'emploi de ces gargousses, en tenant compte des qualités du nouvel explosif. Mais, de ce fait, la reconstitution des stocks d'approvisionnement de nos naoires, considérablement réduits par les noyages qui ont eu Ivu en décembre, va se trouver retardée. Pour parer à ce dangîr, les poudres débarquées seront conservées à la pyrotechnie^ dans des magasins situés à proximité de la mer. (Voir Le Peti Journal, 31 janvier 1912.)

Donc, si la guerre éclate, nos marins devront embarquer de vieilles poudres en quantité d'ailleur? insufflsantes. Quand nos approvisionnements seront-ils au complet? Mystère. Etant donné le désordre qui a régnfjusqu'ici dans nos poudreries, il est bien évident qu'on le saurait instantanément les réformer, accroître leur jroduction et obtenir une bonne fabrication, alors que depiis si longtemps elle est mauvaise.

Il ne suffit pas d'ailleurs de remplir les soites de nos navires, il faut encore être en mesure de le ravitailler rapidement et abondamment pour des opéralons prolongées. Or, cela nous serait encore à peu près inpossible.

En fait, présentement, nous n'avons pas une flotte de guerre munie de tous ses moyens d'action.

Qu'il s'agisse du service des voyageurs del' Ouest-Étal ou de l'efficacité de notre marine militaire, xtilà dans quelle situation nous a mis l'étatisme politicien.

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