‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 115 sur 191 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Nous connaissons les faits et les causes essentielles de la situation présente. Faut-il chercher les solutions?

Bieu souvent, lorsqu'on parle entre Français de la crise actuelle, on entend dire : u Certes, les choses ne vont pas hieu chez nous, mais vont-elles mieux ailleurs? S'il y a en France des scandales, des concussions dus à l'action des politiciens, n'en est-il pas de même, par exemple, aux Etats-Unis? "

Quelle est la valeur de cet argument?

11 est exact que de Xew-York à San-Francisco, les scandales politiciens sont nombreux, mais si leur action est fâcheuse, elle est limitée et ne saurait avoir pour les Etats- Unis des conséquences aussi graves que chez nous.

D'abord, ces scandales s'exercent aux dépens des rouages secondaires de l'État, généralement des municipalités. Quant à la haute direction du pays, conflée à un président responsable devant le peuple et à des ministres choisis par lui, elle est d'une qualité supérieure à la nôtre, et, grâce à la valeur de la constitution américaine, elle ne peut pas être sensiblement influencée par l&e scandales des municipalités.

En outre, les Etats-Unis peuvent sans grand danger supporter certaines infériorités politiques dont nous n'avons pas la possibilité de nous permettre le luxe. Les Etats- Unis sont bordés à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par le Pacifique, au nord par le Canada, au sud par le Mexique. Aucun voisin vraiment dangereux ne les menace immédiatement. Quant à nous, il nous faut vivre sous la pression constante du plus grand empire militaire des temps modernes, en pleine crise d'expansion, puisque nous sommes sous les canons de l'Allemagne qui peut nous envahir avec une rapidité sans précédent dans l'histoire.

La vie entière et l'avenir de notre nation reposent positivement sur la valeur de notre appareil de défense nationale et sur la qualité de notre direction politique. Nous ne pouvons donc absolument pas, sous peine de mort nationale, nous accommoder, je ne dis pas d'un régime, mais d'un système qui, en faussant les principes sur lesquels repose la convention sociale, est susceptible d'introduire la politique dans l'armée et l'anarchie dans nos arsenaux, de tolérer la fabrication de poudres faisant sauter nos navires, etc., d'un système, enfin, qui aboutit à l'insécurité nationale et à la déliquescence gouvernementale.

On pourra répondre : Soit, les Etats-Unis sont dans une situation différente de la nôtre, mais l'Angleterre, mais l'Allemagne n'ont-ellcs pas leur crise également?

Assurément, eu Allemagne, on peut discerner certains symptômes défavorables, je les signale plus loin (voir p. 403), mais il serait daqgereux de leur attribuer une trop grande importance actuelle. D'abord, ces symptômes sont infiniment moins nombreux et significatifs que ceux qui se laissent constater chez nous. En outre, tout est relatif. Si l'Allemagne faisait dans la direction de l'affaiblissement du 20 à l'heure, par exemple, nous n'aurions nullement lieu de nous croire garantis si

nous faisions nous-mêmes du 60 dans le même sens.

Enfin, ce qui est capital à admettre, et ce que je montrerai également plus loin, c'est que, s'il existe certains éléments de désorganisation en Allemagne, leur action est infiniment moins virulente que chez nous. Xous ne constatons d'ailleurs en Allemagne aucun symptôme de relâchement dans l'application des lois. La répression des délits et des tentatives anarchistes et antimilitaristes y est immédiate. Comme cette répression a lieu en pleine paix avec une efficacité évidente, on doit admettre qu'en cas de guerre, elle serait beaucoup plus énergique encore.

Nous n'avons donc aucune bonne raison de nous rassurer en constatant outre-Rhin des symptômes fâcheux présentant certaines analogies avec les nôtres. Quand bien même d'ailleurs la situation de l'Allemagne serait identique à celle de la France, ce qui n'est nullement le cas, nous n'en devrions pas moins tenter de revenir à un état normal. Ce n'est pas parce que le voisin est malade que nous devons accepter de rester malades nous-mêmes.

Quant à la situation de l'Angleterre, elle est infiniment plus grave que celle de l'Allemagne. La crise sociale britannique a pris un caractère socialiste et même anarchiste tel que, par le simple effet de grèves colossales, la puissance économique et militaire de la Grande-Bretagne peut se trouver sérieusement compromise. (\'oir p. 460.) Mais est-ce là un motif de nous consoler de nos propres maux? Au contraire, car la crise sociale anglaise ne fait qu'aggraver notre propre situation extérieure puisque l'affaiblissement de force qui en résulte pour la Grande-Bretagne se produit précisément dans la période où existe, pour la première fois, une communauté réelle des intérêts essentiels fiançais et anglais. La crise britannique, par les dangers qu'elle présente, à notre propre point de vue, est donc

pour nous une raison de plus de vouloir sortir sans délai de nos difficultés actuelles.

Donc, il n'est pas vain de chercher les solutions possibles. Il y a même urgence à tâcher d'entrevoir les différentes hypothèses susceptibles de se réaliser.

En outre, il ne me semble pas moralement permis à un écrivain politique de faire la critique d'une situation sans indiquer en même temps ses opinions sur les moyens de sortir des difficultés par lui signalées.

En indiquant plus loin certaines solutions, je n'ai certes pas l'espoir naïf de croire qu'elles seront adoptées sous la forme où elles sont présentées. Il eu est qui, heuitant de front les intérêts politiciens, rencontreront de nombreux obstacles. Cependant, il n'est pas inutile de mettre ces solutions et les idées qu'elles impliquent dans le courant de la discussion publique, car, autant qu'on peut lire dans un prochain avenir, il viendra un moment où les politiciens, submergés sous l'océan de leurs propres fautes, ne seront plus les maîtres de l'heure.

Ils devront s'incliner devant les nécessités impérieuses qui les dépasseront, car ils subiront dans cette période la pression irrésistible des événements. Alors, l'opinion publique, qui commence à comprendre qu'on mène ce pays peut-être à l'abîme, sera toute-puissante, si elle est bien armée, si son choix est fait, si elle sait clairement ce qu'elle veut, si elle sait le dire nettement.

En se basant d'ailleurs sur les précédents, il est raisonnable de supposer qu'une sorte de vague de fond des volontés nationales se prépare et que bientôt elle va passer sur la France. Les signes avant-coureurs de ce mouvement se discernent déjà. Mais, pour qu'à ce moment l'opinion soit victorieuse, pour que sa tâche ne soit pas négative, pour que sa volonté soit constructive, il est indispensable qu'elle préconise alors un programme précis et positif de

réformes qui, par leur simplicité relative, puissent être admises par la majorité du pays comme semblant avec évidence de nature à remédier aux maux de la situation présente.

C'est ce programme de réformes positives, pratiques, urgentes et essentielles que je vais exposer, non pas que j'aie aucunement la prétention de détenir la vérité, mais parce qu'il faut bien commencer et qu'il est indispensable de proposer dès maintenant à l'opinion, encore flottante et indécise, le cadre des solutions réalistes que la discussion permettra de préciser. De cette discussion publique, résultera peut-être finalement une orientation bien déterminée dans laquelle le pays décidera de s'engager.

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