EST PRÉSEN'TEME.NT IMPOSSIBLE
Qu'il y ait une nécessité impérieuse à agii' d'urgence contre l'alcoolisme qui détermine une véritable déchéance de la race et fausse profondément la vie politique française, point de doute. Mais il est tout aussi évident que notre système électoral actuel nous interdit tout espoir de résultats vraiment positifs contre ce mal immense.
-,. j , En réalité, l'expansion de l'al-
L indulgence ,. / , , ,
. , , coolisme est due, dans une laroe
mesure, à notre dévoiement politique, et excessive „ . ' , - , . ,
,, , ,. au lait que nos députes savent ou
pour lalcoohsme. . , ^ . ^ . ,
croient, — ce qui revient au même,
— que leur sort électoral est influencé par ce petit débitant qui, dans nos plus lointains villages, détient le seul local où se fait la politique de clocher. L'action de l'alcool, qui fausse à la base électorale des milliers et des milliers de volontés, se répercute sur toute la politique française qui subit ainsi la tyrannie du moderne Moloch, le dieu Alcool.
C'est un fait, les élus de la nation sont devenus pour l'alcoolisme d'une complaisance telle qu'elle a pénétré les mœurs au point d'être criminelle au sens strict du mot.
Dans un restaurant de la place Pijjalle, à Paris, un consommateur a une discussion pour un prétexte futile. Un assistant, Reguard, acteur de café-concert, s'interpose; le consommateur se fâche et tue Regnard d'un coup de revolver.
Le jury de la Seine, en août 1911, a commis la monstruosité d'acquitter le meurtrier de l'acteur Regnard sous prétexte qu'il était en état d'ivresse. Un lecteur du Petit Journal {^ août 1911), ancien magistrat, fit de ce verdict .scandaleux ce commentaire qui éclaire parfaitement la situation.
Ainsi voila qui «st uet et clair : jusqu'à présent, on &e contentait de ne plus appliquer la loi sur l'ivi'esse ; maintenant on l'applique à rebours. Autrefois, dans tout crime ou délit, l'état d'ivresse du coupable constituait une aggravation ; aujourd'hui il constitue non pas seulement une atténuation, mais une excuse absolue... L'alcoolisme est une sauvegarde; l'alcoolique émeut toutes les sympathies, toutes les indulgences; il est assuré de
l'impunité, même s'il va jusqu'au crime. Bref, on nous parle sans cesse du fléau de l'alcoolisme qu'il faut combattre et extirper de notre pays et voilà comment on s'y prend !
Il est incontestable que le verdict du jury de la Seine constitue un encouragement elfVoyable à l'alcoolisme, mais il a pour excuse le mauvais exemple donné par les politiciens. C'est en profitant de cette complaisance insensée que l'alcoolisme est devenu chez nous un chancre rongeur. Il est particulièrement redoutable dans nos ports de guerre où il compromet la tenue, la santé, la discipline de nos marins et soldats et la sécurité des passants.
On en convient (de ce mal), dit Le Les politiciens Temps, SOoctobre 191 1 ; on ajoute qu'on
protègent est désarmé. Par quel ennemi? Par la
l'alcoolisme. politique. Les débits de vin et les mai-
sons louches abondent dans les ports.
Lorsque les préfets maritimes veulent consigner les établissements par trop mal famés, ils se heurtent à la résistance des tenanciers, qui, eux, sont réellement syndiqués, et disposent, en outre, d'une valeur électorale.
Des influences politiciennes exigent qu'on laisse les marins gaspiller leur paye et leur santé, tant morale que physique, dans ces bouges... La politique, toujours et partout! Qui nous en délivrera?
La politique, telle est bien, en effet, la cause essentielle de ce mal effroyable, car toutes les tentatives faites pour remédier à l'alcoolisme ont échoué, se heurtant au Parlement à une opposition dissimulée mais absolument efficace.
Le 5 février 1912, la Chambre avait à se prononcer sur la proposition de loi, adoptée par le Sénat, concernant la limitation des débits d'alcool et de liqueurs alcooliques à consommer sur place, ainsi que sur la proposition de loi
LES SOLUTIONS :î8l
de M. Joseph Reinach sur la réglementation des débits de boissons. Or, remarquons-le bien, la Chambre eutà exprimer sa volonté en pleine connaissance de cause. On lui exposa que Paris possède 30 000 débits de boisson, tandis qu'on en compte seulement 5 600 à Londres, qu'en 1860, la consommation de l'alcool pur à 100° était de 2 litres 27 par habitant; que Tannée dernière, cette consommation était de 4 litres 13; qu'en 1869, les meurtres étaient de 135, qu'ils sont aujourd'hui de 359; qu'en 1835, il y avait en France 11 000 aliénés et aujourd'hui 75 000. Rien n'y fit. « La Chambre a osé commettre l'acte le plus préjudiciable au respect qui lui est dû, en donnant la mesure des entraînements auxquelles peut se laisser aller une Assemblée sans direction morale. i (V'oirZ,« Temps, 7 février 1912.)
Par 360 voix contre 156, elle envoya au « cimetière des projets de loi n la proposition limitant le nombre des débits de boisson.
Pourquoi? Uniquement parce que les députés sont les prisonniers des débitants, leurs grands électeurs, et que, comme l'expliqua M. Joseph Reinach dans Le Temps (26 février 1912), depuis plusieurs jours, les députés étaient harcelés de dépêches menaçantes de syndicats de débitants et de marchands de vin. Or, depuis la constitution de ces syndicats, il en est de même chaque fois qu'une mesure menaçant l'alcool ou ses dérivés est introduite devant le Parlement.
En présence d'un scandale aussi ancien et d'un parti pris aussi manifeste, il tombe sous le sens commun que la lutte contre l'alcool ne pourra être efficace, en France, que le jour où le système électoral étant transformé, de façon à nous donner plus d'hommes politiques que de politiciens, il sera possible de prendre des mesures énergiques qui correspondront au développement extraordinaire pris par l'alcoolisme chez nous.
382 LA CRISE FRAMÇAISE
Le jour où la possibilité de réaliser des solutions efficaces existera, il suffira de s'inspirer des méthodes employées en Suède et en Norvège, pays qui, eux aussi, furent la proie de l'alcoolisme et qui, grâce aux mesures prises, commencent à échapper à l'étreinte du terrible mal.