V. Les conditions du succès pour la France. — La France ne
doit compter que sur elle-même. — Avant tout, il faudra dominer nos nerfs. — Il faudra s'engager à fond. — Il faudra réaliser l'union de tous. — Il faudra résister à de premiers échecs possibles. — A tout prix, il faudra savoir tenir pendant un an.
Eu dehors des qualités morales permettant de faire la guerre, qualités qu'une petite nation peut posséder aussi bien qu'une grande, il s'agit de savoir si la France a les
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moyens indispensables pour affronter la lutte dans Thypothèse la plus défavorable, celle que nous venons d'envisager au chapitre précédent.
l. AV0NS-\0US LES MOYENS ESSENTIELS DE SOUTENIR
SEULS DANS DES CONDITIONS DE CHANCES ACCEPTABLES LA GUERRE CONTRE l'aLLEMAGNE ET l'iTALIE?
La réponse à cette question demande une opinion précise sur les trois éléments principaux du problème : la valeur de nos officiers, la puissance de nos effectifs, notre faculté de supporter les frais des armements.
, , La valeur de nos officiers ne sau-
La valeur un- ai n *
, . . rait être mise en doute, car elle est
de nos officiers. . „ . ^ ,
universellement reconnue. Seule
l'introduction de la politique dans l'armée a empêché certains postes du haut commandement d'être confiés aux plus dignes par leurs capacités techniques. Mais tout cela change, grâce à l'heureuse action de M. Millcrand. (Voir p. 559.) Nous avons déjà à la tète de bon nombre de nos corps d'armée des hommes d'incontestable valeur et les grades de colonels, de lieutenants-colonels, surtout de commandants et de capitaines sont littéralement boudés de chefs remarquables dont précisément la politique des dernières années a empêché l'avancement qu'ils auraient dû recevoir. 11 n'y a aucune forfanterie à dire, — car c'est une vérité reconnue par nos observateurs étrangers les plus attentifs, — que, dans son ensemble, notre corps d'officiers est d'une valeur intellectuelle supérieure au corps des officiers allemands. Outre-Rhin, la supériorité existe dans la constitution du grand état-major, mais cette supériorité est grandement diminuée par les heureuses et toutes récentes réformes de MM. Messimy et Millerand.
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Partout o» on les laisse faire leurs preuves d'intelligence et (le dévouement, dans les territoires militaires du Tonkin, dans les bureaux arabes, dans l'aviation, nos ofûcicrs se montrent réellement supérieurs et pleins de ressources. La garantie de leur valeur résulte encore de ce qu'ils ont su rester, malgré l'incroyable régime auquel on les a soumis depuis une douzaine d'années.
Ayons donc pleine conGance dans notre corps d'officiers. Il renferme toutes les ressources morales et techniques qu'une nation peut souhaiter. Nous avons dans l'armée et dans la marine un admirable personnel de chefs. A nous de savoir l'utiliser. Le vrai et unique problème est de savoir mettre chaque officier à la place où il peut donner le meilleur rendement.
„ .. Pour mener la guerre moderne,
, ^ ., il faut des etTectifs considérables,
de guerre sont-ils , , .1 «. c.
.- ^ , Les nôtres sont-us sutnsants?
suffisants? , . , , , ,^.,
Au mois de septembre lUlI,
M. Klotz, ministre des Finances, dans un discours officiel, proclamait qu'en cas de guerre, nous pouvions mettre soiis les armes 4 millions et demi de combattants. (Voir Le Malin, 18 septembre 191 1.) Nous avons vu (p. 435) qu'après l'application de ses lois militaires de 1912, l'Allemagne pourra mobiliser 5 millions et demi de soldats. Kvidemment, 1 action de lltalie contre nous sur terre immobilisera deux de nos corps d'armée, mais il faut tenir compte en notre faveur du fait que la frontière montagneuse des Alpes est relativement facile à défendre et que l'Allemagne, elle aussi, aura à laisser plusieurs corps d'armée en observation sur sa frontière de l'Est, même si la Russie ne prenait pas part immédiatement à la lutte. Par conséquent, nous pouvons dire que nous sommes à l'égard de l'Allemagne, au point de cne des hommes mobili-
sables, h peu près dans la pioportion de 4 à 5. C'est là une proportion qui vraiment n'a rien d'effrayant. En outre, on remarquera que notre chiffre de 4 millions et demi d'hommes actuellement mobilisables est plus que suffisant pour faire face aux éventualités militaires les plus complexes. Nos effectifs de guerre actuels sont même tellement énormes que probablement on ne pourra même pas tous les employer.
Tous les techniciens reconnaissent que le théâtre relativement restreint de la prochaine lutte (frontières suisse, allemande et belge) ne permettra d'utiliser au début qu'une partie relativement faible de nos troupes. Nos meilleurs officiers protestent d'ailleurs contre la folie du nombre qui a régné pendant les dernières années. La guerre, en effet, ne se résout pas par une simple addition du chiffre des combattants. L'histoire nous prouve que ce n'est pas le nombre des soldats engagés mais leur valeur et leur bon emploi qui décident de la victoire.
,, 1 x T I^a victoire ne suit pas nécessai-
L exemple italien. '
rement les gros bataillons. A la
séduction des masses, elle préfère le génie des conducteurs de batailles. Napoléon a maintes fois vaincu avec des forces numériquement inférieures. A l'heure présente, 130 000 Italiens occupent les bords maritimes de la Tripolitaine, dans le rayon d'action de leurs canons de marine. Ils n'ont devant eux que 30 000 ou 40 000 Turcs et .arabes, mais les soldats de Victor-Kmmanuel ne peuvent sortir loin de leurs retranchements, parce qu'ils ont affaire à des adversaires d'un moral militaire supérieur au leur. Les fils du désert cyrénaïquc, entraînés depuis l'enfance aux combats entre tribus et conduits par des officiers turcs de haute valeur, Nechat Bey, Fethi Bey,
Euvcr Bcy, font preuve d'un incomparable mordant. En dépit des feux redoublés des engins les plus modernes, ils arrivent à franchir les zones sablonneuses qui les séparent des retranchements italiens. Nombre d'entre eux parviennent même à franchir le réseau des chausse-trapes et des fils de fer barbelés et arrivent se fcîire tuer à quelques mètres des tranchées italiennes, ayant réalisé ce qui parait à la raison presque impossible. Donc, le nombre n'est pas 1 élément capital de la guerre.
Finissons-en avec l'idée des gros bataillons nécessairement victorieux. Elle est aussi fausse que déprimante.
Convainquons-nous que nos effectifs mobilisables sont suffisants et que dans la prochaine guerre les excédents d'rffectifs de l'Allemagne par rapport à nous ne pèseront pas dans la balance du destin un poids proportionnel à leur nombre, mais que leur influence dépendra entièrement de savoir si la valeur du haut commandement et la volonté offensive des troupes se trouvera à l'est où à l'ouest du Khin.
Mais, dira-t-on, les Allemands
Pouvons-nous ,^ ^ , „„ ^.-
accroitrontencore leurs eiiectils grâce accroître
„ ., , à leur population surabondante,
nos effectifs? ,i i 3- ,■ j
Alors la disproportion pourra devenir trop grande puisque nous avons déj<à atteint le maximum possible en raison de notre population stationnaire.
Or, même dans ce cas, nous avons à notre disposition tous les moyens de parer au danger. La suppression de l'inscription maritime nous permettrait de gagner à près de 50 000 hommes environ (voir p. 597), mais nous avons une autre solution possible : celle des troupes arabes et noires.
474 LA CRISE FRAXÇAISE
y , . S ■ ■ Notre empire colonial compte
L armée afncame. , ^ .,i. .>. .
environ 42 millions d habitants.
Sans doute, ce sont pour la plupart des indigènes, mais ces indigènes sont des suje/s français qui constituent la part la plus notable de la phis (jrande France. C'est eux que nous devons, de plus en plus, faire bénéficier progressivement des avantages de notre vieille civilisation. Il est donc naturel que nous fassions une place dans nos armées à ceux de nos éléments indigènes qui ont un goût naturel pour le métier des armes et qui sont tout disposés à concourir de leur plein gré k la défense du grand empire dont ils font partie.
Certes, la plupart de nos sujets indigènes habitent trop loin de la métropole pour concourir à la défense continentale de la France, mais nous avons cette bonne fortune que nos possessions africaines, l'Afrique occidentale, l'Algérie, le Maroc notamment, contiennent des popHlations arabes ou noires naturellement guerrières et dont certains éléments ne demandent pas mieux que de servir sous les drapeaux partout où nous voudrons les utiliser.
C'est de cette idée qu'est né le projet de création d'une armée africaine consistant en un corps de 40 000 hommes dont 20 000 noirs, le reste étant des Arabes et surtout des Berbères. Une fois ce corps créé, il mjprail de lui donner le développement qui correspondrait au déficit de noire natalité el aux accroissements des effectifs allenuinds.
Les troupes noires. ,^" ^'^^'^^ ^ '^' ressources nu-
meriques et de ses qualités militaires, l'élément noir de cette armée africaine est destiné à prendre une importance particulière, car il pourrait être utilisé même en Europe.
C'est là l'idée puissante qu'ont mise en pleine lumière
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avec netteté et vigueur MM. le colonel Mangin, Roume, ancien gouverneur, et Merlaux-Ponty, gouverneur actuel de l'Afrique occidentale. Grâce au concours de la presse, la question des troupes noires a fait de rapides progrès. L'ancien généralissime, le général de Lacroix, les généraux Langlois, Bonnal, Zurlinden, Archinard, etc., ont reconnu tous les avantages que peuvent offrir les bataillons noirs.
L'histoire des troupes nègres depuis les armées des Pharaons jusqu'à l'expédition de Cuba montre que, parmi les qualités militaires essentielles du soldat noir, la plus importante est peut-être celle de pouvoir vivre sous les climats les plus froids.
Quant à la volonté de nos sujets noirs de l'Afrique occidentale de combattre éventuellement à nos cotés, elle n'est pas douteuse. Les résultats de la mission conduite par le colonel Mangin ont démontré tout ce que l'on peut attendre du nouveau sentiment patriotique né dans l'àme des noirs sénégalais à l'égard de la France. En effet, l'amour de la terre natale a pris conscience dans l'àme de ces indigènes et cet amour s'étend aussi à la nation qui a ramené la paix et le bien-être au Sénégal. « Le noir sénégalais s'affirme Français, qualifie tout étranger de " sauvage " et revendique pour lui-même le droit de prendre les armes pour défendre un drapeau qu'il considère comme le sien. >' Au point de vue de la résistance des Sénégalais aux fatigues d'une campagne dans des climats très différents du leur, toutes les expériences pratiques faites au Maroc et dans le Sud oranais ont donné les meilleurs résultats.
Le séjour des tirailleurs sénégalais en .Algérie démontre que la mortalité a été cousidérablement moindre parmi eux que parmi les troupes algéro-tunisiennes. Or, il convient de noter que, parmi les Sénégalais cantonnés
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dans le Sud oranais, on a commis la faute de comprendre beaucoup d'hommes fatigués ou malingres. 370 sur 782 venaient de faire colonne ou de séjourner dans des régions en guerre. En dépit de ces conditions défavorables, la morbidité a également été sensiblement inférieure chez les Sénégalais à celle des troupes algérotunisiennes. C'est ce qui a permis au médecin aide-major Rigaux de conclure dans son rapport d'ensemble pour le détachement de Béni Ounif : >i L'état sanitaire des Sénégalais est aussi satisfaisant que possible et même supérieur à celui des autres corps de la garnison d'Ounif. » (Voir Le Temps, 8 janvier 1912.)
Onol peut être maintenant au point de vue numérique le concours que nous pouvons tirer de nos populations noires?
D'après les hommes les plus compétents sur ce point, si on utilisait les possibilités actuelles de nos sujets noirs, susceptibles de faire de bons soldats, au bout de dix ans, nous aurions 75 000 hommes sous les drapeaux. Mais en tirant parti de toutes les ressources militaires que nous offrent nos populations indigènes, la France, avec une organisation appropriée, pourrait en un petit nombre d'années compter sur le concours en Europe de plusieurs centaines de mille hommes de troupes noires et arabes. Il convient, en outre, de savoir que ces possibilités s'accroî tront avec le temps, car la période de doublement de la race arabe est de 70 ans environ et celle de la race noire de 37 ans seulement.
La France peut donc tirer un magnifique parti de ses troupes indigènes et notamment de ses soldats noirs qui, dès l'enfance habitués à l'idée de guerre, auraient dans une guerre continentale une écrasante supériorité d'offensive morale sur des recrues à peine sorties des usines et des bureaux.
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Pour créer une armée noire, il nous suffit de vouloir et de bien comprendre les conditions du succès. Comme l'a démontré le colonel Mangin, il n'y a pas d'utilisation possible des troupes noires à l'extérieur, soit au Maroc, soit en Alyérie, soit ailleurs, sans la création en Afrique occidentale française d'un service de relève correspondant, comme cliiffre, aux deux tiers des contingents employés à l'extérieur. Faute de cette réserve d'bommes, de ce " réservoir '^ , on condamne les troupes noires à un surmenage qui se traduit par des pertes excessives, ce qui est doublement déplorable au point de vue de la simple humanité, à laquelle ont droit nos troupes noires au même titre que nos troupes blanches, et au point de vue de la fâcheuse impression produite au sein des populations de l'Afrique occidentale française.
Jusqu'au commencement de 1910, la situation de la relève, du «réservoir n des troupes noires a été tout à fait insuffisante, mais tout récemment M. Millerand a fait bénéficier l'organisation des troupes noires de l'heureuse influence de son esprit de décision. (Voir page 563.)
, , L'importance de la question des
Les Allemands et , , , . , , ,
soldats noirs est encore démontrée nos troupes noires. , . , , , i ,ii i
par la crainte qu ont les Allemands
de nous voir accroître dans de notables proportions ces troupes indigènes.
La Tœgliche Rundschau (10 décembre 1911) reconnaît :
Si, en cas de guerre, le bon ordre dans les colonies ne peut être maintenu que par l'intervention de troupes européennes, qui seront remplacées par des troupes noires sur le théâtre des hostilités, la France n'est pas certaine de la supériorité du nombre, la victoire n'est pas certaine ; mais si la France confie
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te bon ordre des colonies à une armée de légionnaires et si elle jette toutes ses troupes noires sur le continent, la supériorité numérique lui est acquise. Il est cerlain que les {liiiyeants de l'am<''e française ont pensé à la cr(!'ation d'une armée noire pnissante, et c'est avec ce fait qne l'Allemagne doit compter, qnoi qu'en dise M. de Kiderlen IVaechter.
Les Allemands sont donc fort désappointés de nous voir, au moyen de nos populations indigènes, trouver une solution aussi élégante qu'effective au problème de la stagnation de nos effectifs. Ils se rappellent avec amertume la valeur des turcos en 1870 et ils constatent que, si nous le vovioîis, ils ne peuvent même pas nous submerger sous le nombre.
Kn réalité, l'extension plus ou moins grande à donner à nos troupes noires dépend entièrement de nous; c'est une simple question d'argent et d'esprit d'organisation.