KCESSITKES PAR LES ARMEMENTS SUR TERRE ET SUR MKR
T .„ . M. Jaurès, à propos de la paix
Les pacifistes , . , , , , , , .
^ , , . armée qui dévore les budjjets, a bien
et les dépenses ^ o . ,
...^ . des lois constate :
militaires. aw a^ a ■
« L alisurdite d un régime, qui
coûte tous les ans neuf milliards à l'Europe, éclate à
tous les yeux. (Voir La Revue de Paris, 15 avril 1910.)
Tel est le fameux argument, si souvent répété, qui consiste à dire que l'armée et la marine sont pour l'argent des |)euples des gouffres sans fond. Combien de fois n'a-t-on pas affirmé clicz nous qu'il est absurde de continuer à détruire le plus clair de nos ressources en vue de la préparation à la guerre? La folie des armements épuise les contribuables et les nations, etc.
Or, pour n'avoir jamais été nettement combattus, ces
LES SOLUTIOX'S 479
argnnienfs sont jjénéralenipnt acceptés comme une vérité (loymatiqiie. Et cepcndan*, j)oiir peu qu'on y réfléchisse leur valeur apparaît sin<{ulièrement relative.
// r.sl Inlatcineul faux que les dépenses mililaires aient les cotiséquences nf'J(ts/es qu'on leur allrilnie. Cela est si vrai qu'on ne saurait les supprimer ou nième les restreindre dans une proportion importante sans déchaîner une redoulahle crise économique dont auraient à souffrir, — nous ne nous préoccupons ici que de la France, — notre industrie et surtout nos a«{riculteurs et nos ouvriers.
T ,. Toutd'ahord constatons qu'il est
Les dépenses . , ,. , , ,
...^ . inexact de dire que les dépenses mihtaires .... , » . „
^ ,, mihtaires entraînent vne perle a arconstituent-elles ^
une perte d'argent? '' ^. , .„• . > i
Si les millions consacres a la
défense nationale étaient réellement perdus, il y a longtemps que la France aurait fait faillite. Xon, cet argent n'est pas perdu. Il est facile de le démontrer. Posons le principe, que nous allons d'ailleurs immédiatement vérifier, que les clêpenses mililaires ne (lélerminent qu'une cirenhillon parlieulièremenl aelivc d'argent, or, l'arqent qui cireule n'est pas nécessairement de l'argent pi'rdti.
Va\ effet, les sommes que les contribuahles français versent dans les caisses de l'Etat pour subvenir aux dépenses militaires n'y restent pas; elles ne font que les traverser avec une extrême rapidité. Notre argent destiné à l'armée et à la marine une fois entre les mains du percepteur en sort presque aussitôt et rentre, non pas dans la poche de tous les contribuables, mais, surtout, constatation intéressante qu'on n'a pas assez mise en évidence, dans la poche des contribuables gui paient rela-
tivemcnt le moins d'impôls, comme je intix l'établir plus loin. Cette vérité apparaît d'une façon lumineuse pour peu qu'on se donne la peine d'examiner les détails du budget de la guerre.
-, „ ^ Consultons, d'après Le Journal
Ou val argent /./.,, «, ,, , ^«^- i i .
, , , ^ ofiael du 31 décembre 190/, la loi
du budget , . ^ .- • i i - \ . i
, , „ portant bxation du budjiet général
de la guerre? , ,, , i , j des dépenses et des recettes de
l'exercice 1908. (Les résultats de notre examen seraient analogues pour n'importe quelle année.)
Nous constatons que le budget de la guerre de 1908 s'est élevé en chiffres ronds h 780 millions. Cherchons maintenant à discerner dans quelle mesure et sous quelle forme cette énorme somme d'argent a fait retour aux contribuables et à quelles catégories de ceux-ci. En se plaçant à ce point de vue, nous constatons qu'il faut répartir les 107 chapitres de ce budget de 780 millions en quatre groupes distincts.
Premier groupe
Ce groupe comprend les dépenses repn^sentées par des traitements et des soldes pay(''S an persomtel des multiples services de l'armée, qu'il s'agisse du ministre, des états-majors, des sous-olïiciers, on soldats, des employés on des ouvriers civils. L'ensemble de ces dépenses s'élève à 299 millions.
Deuxième groupe
C'est le groupe des dépenses ftiites pour le matériel des diverses écoles militaires, des différentes administrations de la Guerre, les munitions d'instruction, de tir, les poudres et salpêtres, l'habillement, le harnachement, le couchage, les hôpitaux, l'armement de réserve, les armements extraordinaires, etc., soit 212 millions.
LES SOLUTIONS 4tt
Troisième groupe
Le troisième groupe est celui des dépenses mixtes, c'esl-àdire l'ensemble des chapitres du budget, servant à payer à la fois du personnel et du matériel. Les chapitres du budget présentant ce double caractère sont peu nombreux. Ils ne représentent qu'un chiffre de 36 millions.
Quatrième groupe
Ce groupe est formé des dépenses faites pour l'achat des chevaux, des fourrages et des vivres nécessaires à la troupe, soit 233 millions.
Quelles déductions permettent ces constatations? Elles sont bien simples.
Les 299 millions du premier groupe représentent entièrement des soldes, des traitements ou des salaires payés à des citoyens français, donc à des contribuables, qui, par le simple mécanisme de leur propre consomnuition et de celle (le leur famille, resliluent très rapidement à la circulation (jénèrale l'argent qu'ils reçoivent de l'Etal.
Remarquons, en outre, qu'une très faible partie de ces 299 n) il lions sert à payer les grades supérieurs. Les principaux bénéficiaires, et de beaucoup, de cette somme considérable sont de simples soldats, des sous-of/iciers, des ouvriers, ou de petits fonctionnaires, donc de petits contribuables.
Quant aux 212 millions de matériel du deuxième groupe, ils représentent surtout de la main-d'œuvre et tombent par conséquent dans la poche des ouvriers. En effet, la valeur du matériel de guerre provient surtout de la main-d'œuvre qui sert à l'établir. Le prix de la matière ne compte que pour une part relativement très faible.
Prenons un exemple topique. Considérons le fusil Lebe] que la plupart de mes lecteurs ont eu entre les mains.
Voilà une arme qui, si nous prenons des chiffres ronds, revient à l'État à environ GO francs.
Or, si l'on fait le compte des multiples opérations de main-d'œuvre nécessaire pour façonner le bois d'un fusil Lebel, pour traiter le métal qui le compose, pour établir les pièces détachées interchangeables dont l'ensemble réuni constitue l'arme dont est dotée notre armée, on arrive à constater que la main-d'œuvre, sous ses aspects les plus divers, absorbe environ 55 francs; c'est-à-dire onze journées de travail payées à un ouvrier à raison de 5 francs par jour.
Quant aux cinq francs restant, qui correspondent aux matières premières, que représentent-ils? Ils représentent la prime d'assurance que paye la collectivité française pour avoir une arme capable de contribuer à sa sécurité.
Or, ce qui est vrai pour le fusil l'est également pour les mêmes raisons pour tous les autres éléments de l'armement, pour les canons, les mitrailleuses, les sous-marins, les cuirassés, pour tous les objets d'équipement, les uniformes, les sacs, les chaussures, etc.
Sans doute, les chefs d'industrie et leurs commanditaires, d'ailleurs contribuables eux aussi, reçoivent une certaine fraction de ces 212 millions, mais la plus grosse partie, et de beaucoup, va certainement rétribuer des ouvriers.
Les 36 millions du troisième groupe participent aux observations qui précèdent puisqu'ils servent, par parts à peu près égales, soit à rétribuer du personnel, donc des contribuables consommateurs, soit à payer du matériel, donc à rémunérer surtout les ouvriers.
Enfin, les 233 millions du quatrième groupe servent à payer, sur tous les points de la France, les agriculteurs qui vendent à l'armée les chevaux, les fourrages et les vivres dont elle a besoin.
Par conséquent, les 780 millions du budget de la guerre de 1908 ont été :
A des contribuables consommateurs employés par l'armée : les 299 millions du premier groupe, plus la moitié du troisième groupe, soit 18 millions, donc ensemble 317 millions.
Aux contribuables industriels et surtout aux ouvriers : les 212 millions du deuxième groupe, plus la moitié du troisième groupe, soit 18 mil- Hons, donc ensemble 230 mUUons.
Aux contribuables agriculteurs : les dépenses du quatrième groupe, soit 233 millions.
Xous retrouvons ainsi le total du budget de la Guerre, soit 780 millions.
Or, ce qui est vrai pour Tannée l'est également pour la marine, avec cette différence que, dans la marine, la part du matériel étamt infiniment plus considérable que celle du personnel, les ouvriers sont de beaucoup les principaux bénéficiaires des dépenses navales.
La démonstration qui précède et qui parait convaincante permet maintenant de discerner ce qu'est réellement le budget de la défense nationale par rapport au peuple et aux contribuables.
, . j Nous constatons donc :
Les dépenses de . ,
, ^., ... Que pour un pavs comme la
la défense nationale , *^ . , ^ ' .
^ , rrance, qui trouve sur son sol ou
tombent , i . i ,.^
dans ses colonies les matières predans la poche ., , , ,.,,..
mières nécessaires, les industries et des petits , . i , n i •
.^ , , les ouvriers dont elle a besoin pour
contribuables , , , i,
son armée et sa marine, les dépenses et surtout .... . i »
mthtaires sont une simple cause de des ouvriers.
circulation d'argent et déterminent un
mouvement considérable d'affaires;
484 LA CRISE FRAMÇAISE
Que presque tout cet argent revient très vite aux contribuables, soit parce que ceux-ci reçoivent un traitement, une solde ou un salaire de l'armée, soit paire qu'ils sont ses fournisseurs comme industriels, ouvriers ou agriculteurs.
(C'est pour cette raison d'ailleurs que les villes luttent entre elles, et s'imposent souvent de lourdes charges aûn d'avoir une garnison ou d'accroître celle qu'elles possèdent déjà, la seule présence de la troupe étant une source de prospérité pour le commerce local.)
De tous les contribuables, seuls les simples rentiers ne recouvrent aucune partie du budget de la défense nationale, car s'ils doivent payer une fraction importante de l'impôt, en raison de leur fortune élevée, ils n'appartiennent à aucune des catégories de contribuables auxquels revient l'argent de la défense nationale pour les raisons exposées plu^ haut.
On est donc, par suite, en droit de conclure que le budget de la défense nationale, puisque ses principaux bénéficiaires sont de modestes fonctionnaires, des agriculteurs, des ouvriers, est, en fait, le plus démocratique de nos budgets.
C'est une consiatation importante à faire dans une démocratie et qui ne manque pas de piquant étant données les idées en cours.
On voit donc que nos antimilitaristes avoués ou cachés sont de pitoyables économistes quand ils invoquent pour justifier l'abandon des dépenses militaires, l'argument tiré des ruines qui en résultent. Quant aux ouvriers qui les écoutent et les suivent, ils font preuve d'une incomj)réhension manifeste de leur intérêt personnel, car en abondant dans le sens de MM. Jaurès, Hervé et consorts, ils travaillent simplement à se priver de leurs moyens d'existence.
On le constate d'ailleurs quand les plus fougueux ouvriers antimilitaristes de nos arsenaux s'empressent
d'envoyer délégations sur délégations auprès des ministres de la Guerre et de la Marine et de faire intervenir leurs députés, généralement socialistes, lorsqu'il est question de renvoyer des arsenaux quelques centaines d'ouvriers par suite du ralentissement dans la production du matériel de guerre.
EnGn, il faut constater que la vie économique est si complexe à notre époque, qu'il existe à l'heure actuelle sur notre territoire tant d'usines, tant de fabriques, tant de manufactures, tant d'agriculteurs, tant d'ouvriers, tant de Français qui vivent directement ou indirectement de l'armée ou de la marine qu'il serait impossible à n'importe quel gouvernement de restreindre sérieusement les dépenses de la défense nationale sans déchaîner la plus intolérable des crises économiques.
Plus tard l'organisation économique générale permettra peut-être un déplacement et une transformation des buts de la production, mais, avant de parvenir à cette époque, un temps considérable s'écoulera encore.
Si l'on tient compte de ces consi- L'erreur dérations et de ces faits, on arrive
économique à se convaincre de l'inconséquence
des pacifistes. des affirmations économiques des
pacifistes.
Dans une brochure intitulée : Limitation des charges navales et militaires, M. d'Estournelles de Constant assure :
Un gouveriienicnt qui limiterait sponlancnient, dans la mesure qui lui paraîtrait raisonnable, ses dépenses navales et militaires, s'exposerait à moins de dangers que celui qni appauvrira son pays en lui demandant des sacriflces excessifs. En cas d'agression, il aurait à son service moins de cuirassés, mais plus d'enthousiasme de ses populations indigènes, plus de ressources et, en outre, plus de sympathies et plus d'appui de l'opinion universelle. (Cité par L'Echo de Paris, 4 mars 1912.)
M. d'Estouruelles de Constant a réédité ces théories des « dépenses improductives » au Sénat même, lors de la discussion du programme naval, se plaignant que le prélèvement des sommes consacrées à la défense nationale rendît plus lente l'exécution des réformes sociales. (Voir Le Temps, 30 mars et 3 avril 1912.)
Il est regrettable que le ministre de la Marine n'ait pas songé à faire évaluer en journées de travail ce que représente l'exécution du programme naval. Il lui eût été alors facile de démontrer par des chiffres précis à MM. les pacifistes que les dépenses navales feront entrer dans la poche des ouvriers infiniment plus d'argent que les fameuses retraites ouvrières et cela tout de suite sans attendre qu'ils aient soixante-cinq, ni même soixante ans. Celte évaluation des dépenses militaires en journées de travail serait à produire désormais toutes les fois qu'il faudra demander de nouveaux crédits au Parlement pour les besoins de la défense nationale.
En résumé, nous possédons tous les éléments indispensables à la conduite de la grande guerre moderne, officiers de valeur, effectifs suffisants, ressources financières.
Accueillons donc, sans doute sans enthousiasme évidemment, mais avec courage, puisqu'elles sont une simple cause de circulation d'argent, les lourdes dépenses nouvelles qui s'imposent à nous, pour maintenir notre armée et notre marine au niveau de toutes les éventualités et faisons en sorte que ces dépenses soient réellement et complètement profitables. Il en sera ainsi, k la condition que nous comprenions bien clairement que les armes les plus perfectionnées ne suffisent pas pour s'assurer la victoire, que la valeur morale est infniment supérieure à la guerre, à la puissance simplement matérielle des armements.
Le fusil à pierre des grognards de Xapoléon, entre les mains d'un soldat ayant la volonté implacable d'avancer, est un gage plus certain de la victoire qu'un fusil à répétition automatique confié à un disciple d'Hervé, décidé à jeter son arme à la première alerte ou à s'en servir contre ses chefs.
Comme il est capital que nous n ayons aucune illusion sur les difficultés de la lutte, il nous faut encore connaître les bonnes et les mauvaises cartes que nous pouvons avoir dans notre jeu.
La France et l'Allemagne ont, en effet, chacune des supériorités qui constituent pour l'autre des infériorités. Tâchons de discerner la nature de ces avantages respectifs.