VIII. POUR QUK, MÊME APRÈS LKS ÉLECTIONS
LA VOLONTÉ DK LA NATm\ SOIT RKSPKCTÉK
Les mesures précédentes assurent la libre manifestation des volontés du peuple pendant le scrutin, il faut encore (|ue d'autres procédés yaiantissent à la nation que ses mandataires respecteront sa volonté.
. .^ En se plaçant à ce point de vue,
La venncation ...... li . . i
il est indispensable de supprimer la des pouvoirs des , -n -• i • i i
vérification des pouvoirs des parlementaires élus par les assemblées auxquelles ils appartiennent. Les validations et invalidations cyniques et scandaleuses dont nous sommes les témoins ne permettent plus la continuation du système actuel.
Kicn de plu.s facûle d'ailleurs que de remédier au mal. Il suffit de décider que la vérification des pouvoirs des parlementaires élus aura lieu par une commission constituée, par exemple, de membres du Conseil d'Ktat, de la Cour de cassation et de la future Cour suprême. Les membres de cette commission n'ayant aucun intérêt personnel en jeu, il est bien évident qu'ils seraient plus impartiaux pour jujjer les cas douteux que les députés qui cèdent si facilement aux intérêts de leur parti.
Enfin, l'adoption du trfercinluin Le référendum. ., , ,' , ,.
serait le «jrand moyen de permettre
au peuple de rester le permanent souverain, même après
avoir nommé ses reprt.seii fan/s. Comme on sait, le référendum nest plus une innoialion théorique. Il l'onclioune en Suisse à la satisfaction (générale et dans des conditions très simples. Pour qu'il y ait lieu à référendum, il suffit, lorsqu'une loi a été votée par les députés, qu'un nombre déterminé d'électeurs réclame par voie de pétition un référendum. Le référendum a alors lieu de plein droit et le pays, se prononçant à son tour, approuve ou rejette en dernier ressort la loi qui a été votée par les députés. Il n'y a aucune bonne raison pour que le référendum fonctionnant fort bien en Suisse ne puisse être introduit en France.
L'idée du référendum profondément juste deviendra facilement populaire. 11 sera difficile de la combattre, car d'une façon manifeste ceux qui voudront s'y opposer se rangeront avec évidence parmi ceux qui ne pensent qu à extorquer au peuple un mandat afin de vivre ensuite pendant sa durée eu simple politicien.
Si cet ensemble de réformes était réalisé, aurait-on un régime parfait? Certes non. Les passions humaines parviennent toujours à fausser plus ou moins les lois les plus solides, mais ce qu'on peut dire c'est que nous aurions un régime constitutionnel d'une qualité bien supérieure à celui qui nous régit actuellement.
La France aurait un chef tangible et efficace, le Président responsable devant elle, nommé à court terme dans des conditions mettant obstacle aux dangers du pouvoir personnel. La continuité de l'eflbrt d'un gouvernement qui gouverne serait rendue possible. La séparation de l'exécutif et du législatif serait réalisée dans des conditions propres à réduire au minimum l'action du favoritisme politicien. La représentation du pays au Parlement serait infiniment plus complète et plus fidèle qu'actuellement.
«60 LA CIIISK FMAXÇAISK
Le Parlement serait réduit à son rôle unique et véritable de faire des lois et de voter le budjjet. Grâce au referendum, la nation exercerait un contrôle permanent sur les directions données à la législation.
De cet ensemble, ou peut conclure que la France serait dotée d'un organisme constitutionnel et gouvernemental qui permettrait de faire de la politi(|ue d'homme d'Etat et non plus de la politique de politicien.
Maintenant est-ce à dire que la révision de la constitution triomphera plutôt qu'un autre des solutions envisagées? Pour l'affirmer, il faudrait admettre que les hommes se dirigent en politique suivant la raison, ce qui de toute évidence bien souvent n'est pas le cis.
Sans doute, la France dans la révision de la constitution a à sa disposition un moyen sur, pacifique et légal de remédier aux causes profondes de la crise actuelle, mais ce moyen suppose un grand et persistant eiTort de l'opinion soutenu par de nombreux journaux et appuyé par ceux des républicains, non politiciens, qui ont encore conservé du crédit dans le pays. Ce concours complexe d'éléments du succès en faveur de la quatrième Képublique fondée sur une nouvelle constitution se produirat-il? Voilà toute la question.
Ce qui est sûr, c'est que, si ce concours de circonstances favorables n'a pas lieu, nous marchons fatalement dans un délai X, probablement comme conséquence d'événements extérieurs, vers un coup de force quelconque, c'est-à-dire vers une forme de dictature, vers l'inconnu.
COXCLLSION
Maintenant, quelle conclusion d'ensemble peut-on dégager de la situation actuelle de la France?
II semble qu'on puisse dire en résumé : la crise française est duc à l'action simultanée pendant les douze dernièreji années des idéologues pacifistes et humanitaristes, des jacobins sectaires et des politiciens dont l'infiuence néfaste et croissante a été favorisée par les lacunes incontestables de nos luis constitutionnelles.
Dans ces conditions, la crise française n'a rien de surprenant; il est aussi impossible de laisser agir dans un pays de tels éléments sans avoir un mauvais gouvernement que d'empêcher la combinaison chimique de corps destinés par les lois naturelles à s'unir intimement.
D'autre part, la crise française, pour grave qu'elle soit, n'a rien de positivement alarmant parce qu'elle est le résultat d'une maladie parasitaire d'origine politicienne et non pas d'une tare incurable venant de la nation puisque, comme nous l'avons constaté, la France a en elle-même tous les moyens, si elle veut les employer, de guérir le mal et de faire face à toutes les éventualités en paix comme en guerre.
(62 L.\ CIIISK FRAVÇAISK
En outre, si l'on cesse de consiexistent dans tous
Les dévouements , , , ... ....
derer les milieux politiciens, on
remarque que la population franles éléments . , ,, , , , ,,
caise recèle des trésors de devouede notre peuple. * . . .„
mentsqui se manitestent au moment
précis où le pays en a besoin.
Si nos officiers ont été découragés par l'abominable régime auquel on les a soumis, il a sufli de la direction ferme et juste de M. Millerand pour faire renaître chez eux la confiance et l'enthousiasme. L'influence de M. l'aminil Boue de Lapeyrère et de M. Delcassé sont en train d'obtenir un résultat analogue dans la marine.
Au moment de l'affaire des poudres, un officier canonnier écrivait dans Le Moniteur tic lajlotte du 2 décembre 1911 :
Les cuirassés sont faits pour porter des canons, les canons ponr brûler de la pondre et les marins pour promener sur la mer, à l'ombre du pavillon, les cuirassés, les canons et la pondre.
Le cuirassé peut santer, le canon peut éclater et la poudre peut s'enflammer; ce sont les dangers de la profession, et ils en font l'honneur.
C'est cette mentalité là que j'ai toujours connue; j'affirme qu'elle est encore extrêmement répandue dan.s les étals-majors et qu'elle est unanime dans les équipages...
\on, gardons nos poudres à bord...
Tâchons d'obtenir de tneitlcure poudre, il y a moyti; mais sautons fièrement arec la mauvaise, si l'on ne peut nous en donner de plus sûre qui garantisse aussi bien la victoire que celle qui, de temps en temps, fait rejaillir sur les virants, atec leurs lambeaux, un peu de la gloire des morts.
Nos officiers aviateurs ne reculent pas devant le plus angoissant péril et cependant déjà beaucoup d'entre eux sont venus se briser sur cette terre de France qu'ils veulent plus grande et plus respectée.
COXCLISIOX 663
Quant aux soldats et aux matelots, si on a pu observer chez eux des fléchissements inadmissibles de la discipline, en réalité, rca Jïéc/msemciiLi ont été provoqués par les aberrations venues d'en haut, et ils possèdent dans leur quasi unanimité une abnégation à laquelle on ne fait jan)ais appel en vain.
On l'a bien vu, sous une forme modeste mais significative, lorsque, après le renvoi de la classe en septembre 191 1, on a appelé des quantités de réservistes pour compenser dans l'Est par leur présence la faiblesse des effectifs de nos troupes de première ligne en attendant Tinstruction des recrues. Or, cet effort spécial a été obtenu sans difficultés. Sa nécessité a été bien compri.se et tous ces hommes ont fait preuve de la plus grande bonne volonté en attendant, sur la frontière, la guerre d'un jour à l'autre, avec une calme résolution.
On l'a bien vu encore, lors du sauvetage du Delhi, près du cap Spartel, lorsque les marins du Friant se sont sacrifiés avec une vaillance à laquelle, outre-Manche, on a rendu un magnifique hommage.
Juniais, constatait la II eslmitisler Gazelle, nous n'avons lu le récit d'un acte de courage plus héroïque que celui des hommes du Frianl, dont la chaloupe s'est retournée, a échoué et qui sont repartis quand même au secours des malheureux passagers. (Cité par Le Matin, 15 décembre 1911.)
Enfin, tout récemment M. Jouin, le sous-chef de la Sûreté, qui savait que sa vie à tout moment était menacée et fut finalement assassiné par le bandit Bonnot, a fait preuve dans l'accomplissement de son devoir d'une intrépidité qui ne saurait être dépassée. Une bravoure identique a été manifestée quelques jours après le meurtre de M. Jouin par le lieutenant Fontan et tous les agents de la Sûreté lorsqu'il fallut s'emparer à Choisy-le-Roi du même bandit Bonnot, après un véritable siège.
Et combien d'exemples semblables pourrait-on donner!
Une nation qui dispose de tels éléments n'a pas à douter de l'avenir. La France est d'ailleurs un pays dont on n'a pas le droit de jamais désespérer. Toute notre histoire nous prouve qu'elle peut sortir des circonstances les plus critiques. Certes, notre développement national présente plus d'à-coups que celui des autres nations. Pendant toute une période, la France s'abandonne, laisse ses dirigeants commettre les fautes les plus «jraves, subit parfois de grands désastres, elle arrive au bord de l'abimc puis subitement la nation se ressaisit, sort d'une situation qui paraisssait inextricable et aux yeux du monde étonné son étoile scintille à nouveau, avec un éclat particulier dans la constellation des nations.
Si notre peuple renferme de si grandes ressources morales, c'est qu'il est passionné pour sa terre.
, , , La France! Ouel incomparable
La terre de France. ,,,..../ , . ,' ,
pays! J ai visite les régions les plus
intéressantes du globe, je n'en connais pas qui, dans son ensemble, soit plus favorisée de la nature que notre France. En Europe, bien des contrées sont d'un haut pittoresque, aucune n'a le privilège des aspects inGnimenl variés qu'olTre la France. Dans ce territoire, relativement très petit, qui s'étend entre les plaines flampndes et le pays basque, entre les neiges éternelles des Alpes grandioses et les landes poétiques de la Bretagne, presque chaque heure de chemin de fer nous amène devant un tableau nouveau. Notre climat lui-même, bien que modéré, permet à notre riche terre de nous donner les produits les plus divers. A l'extrémité de l'Europe, la France baignée par trois mers jouit d'une situation géographique incomparable qui lui assure toutes les facilités d'enrichissement que peut désirer une nation, .^ucun pays au monde n'est parsemé de
COXCLISIO.V 665
tant de monuments vénérables; aucun ne contient autant de vestiges du passé artistique ou glorieux. Comment un Français n'aimerait-il pas la France. Comment ne se passionnerait-il pas pour elle?
La France! Désormais, il nous
La France r . i • i r
iaul la voir non plus sous sa forme et son empire. . / , ,
rcstremte mais dans son ensemble.
La France n'est pas un pays de 40 millions d'habitants comme on le dit trop souvent. \\ec ses territoires d'outremer qui abritent i2 millions de sujets français, elle est un magnifique empire de 82 millions d'habitants. Sans doute, l'Allemagne abrite ()5 millions d'àmes, mais elle n'a que 10 millions environ de sujets dans ses colonies. La suzeraineté de lempereur allemand ne s'étend que sur 75 millions d'êtres humains, celle de la itépublique française sur 82.
C'est à nous de savoir tirer tout le parti possible social, économique et militaire des éléments humains si divers qui peuplent notre empire dans la métropole comme au delà des mers.
Notre idéal ^'^^'' P"""" '"^"'P*^'" ^"'^"^''^ '"'''-
naUonal. gniGque qui le sollicite, le peuple
français a besoin désormais d'avoir une conscience permanente de son idéal national obscurci par la tourmente des dernières années. In idéal national est nécessaire à tous les peuples. Il est leur raison d'être, de vivre, de durer et de travailler. Aussi, est-ce une faute énorme de nos derniers gouvernements d'avoir donné à notre législation des tendances de nature à ralentir l'effort des individus. C'est cependant bien là le résultat d'un certain nombre de nos récentes lois, dites sociales, profondément marquées de la tare politicienne. Comme le dit très justement Le Temps {10 mai 1911) :
fi66 LA CRISE FRAIVÇAISK
Proposer comme itiéul à un peuple le repos, le diriger vers la eessalion du travail, donner ce dissolvant aux âmes est d'une politique singulit^-rement basse. Elle prête aux luttes électorales les moins nobles, aux surenchères les plus lamentables.
La politique des seuls intérêts matériels ne peut pas sufflre à constituer l'idéal d'une nation. Un peuple a besoin d'un but qui soit noble, qui implique l'idée de sacriGce et de «jrandeur. Sou idéal doit non pus seulement séduire son imagination, mais aussi faire battre son cœur. Sans cet idéal, qui seul peut assurer l'union de tous, une nation marcbe avec certitude à la dcsagréyalion.
L'idéal national qui s'impose de la FVance est très net. Il semble composé de ces trois éléments :
.Maintenir dans le monde le prestiye qu'ont donné au peuple français, ses penseurs, ses écrivains, ses inventeurs, ses savants, ses initiateurs dans tous les domaines;
Aménager « la plus grande France » et éducpier progressivement pour les conduire à la civilisation les innombrables sujets français de races si diverses qui peuplent nos territoires d'outre-mer;
Reconquérir l'Alsace-Lorraiue. Un peuple qui oublie la chair de sa chair est destiné à la mort nationale. Mais comprenons bien que, si la France a le devoir imprescriptible de se souvenir des provinces perdues, elle n'a pas le droit de mettre le feu h l'Europe pour son seul intérêt particulier. Sans doute, la question d'Alsace-Lorraine ne se résoudra jamais que par la guerre, mais cette guerre ce n'est pas à nous d'en prendre l'initiative. Klle viendra des Allemands eux-mêmes et résultera du choc des événements, probablement comme une conséquence presque fatale des tendances de l'.'^llemagne à l'hégémonie. La question d'Alsace-Lorraine se résoudra alors par l'effet de cette grande lutte née, non directement à cause d'elle, mais à propos de l'équilibre européen. Il s'agira à cet
COXCLUSIOM 667
instaul suprême d'être victorieux et, comme nous ue pouvons pas connaître le moment précis de ce formidable conilit, le problème consiste pour nous à être toujours prêts.
„ ^ Mais la conception d'un idéal na-
Notre épargne , ,,,,-. . ■
. , . .^ tionnl très eleve n empêche pas un
et nos mterets , , ... , ,, ,
^. . , peuple de surveiller et de développer
ses intérêts matériels. Au contraire.
\otre épar<^ne est colossale. Si nous savions mieux {utiliser, si nous avions une politique financière coordonnée, raisounée, notre épargne, par son énormité même, servirait puissamment notre idéal national.
D'abord, il est désirable qu'une partie plus notable des économies françaises s'emploie sur le territoire français, soit métropolitain, soit colonial, \otre argent doit servir avant tout au perfectionnement de notre outillage économique national et au développement de nos affaires avant d'aller féconder la prospérité de nos rivaux. .Mais il est bien certain qu'un tel résultat ne pourra être obtenu que lorsque le gouvernement aura abandonné les mesures de fiscalité tracassières, inquisitoriales et spoliatrices qui font fuir actuellement les ca|)itaux au delà des frontières.
En ce qui concerne la fraction toujours considérable de l'épargne française qui continuera à s'employer à l'étranger, il est souhaitable qu'au lieu d'être presque exclusivement mise au service d'entreprises étrangères dirigées par des étrangers, elle serve à vitaliser en pays étrangers des entreprises françaises dirigées par des Français.
Ainsi, notre esprit d'entreprise serait énergiquement stimulé et ce seraient des Français qui recueilleraient la plus importante part des bénéfices résultant de l'exportation de notre argent au delà des frontières tandis qu'actuellement, comme nous l'avons vu (voir p. 339), notre épargne mise au service des étrangers ne rapporte à la
668 LA CKISK FRANÇAISE
grande masse des souscripteurs français qu'un bénéflee infime, à peine plus grand que celui qui serait obtenu si cet argent était employé en France.
Enfin, il est désirable que notre public mieux informé ne dirige ses placements que vers des pays étrangers qui ne font pas une politique directement opposée à la nôtre ou dont rindustrie n'est pas spécialement concurrente de l'industrie française.
Pour obtenir ce résultat, il suffit de savoir et de vouloir. Il existe de vastes contrées en plein développement où l'épargne française peut travailler sans aucun préjudice pour notre politique générale tout en donnant à nos capitaux des bénéfices plus grands que ceux susceptibles d'être trouvés dans des pays tri|)liciens. Par exemple, dans l'immense empire russe, au Canada, dans différents États de l'Amérique du Sud, notamment en Argentine, des affaires bien étudiées et sérieusement conduites peuvent procurer, sous la forme la plus légitime, des bénéfices considérables.
Sans doute, dans ces pays, les capitaux français s'emploient déjà en abondance, mais leur importance pourrait être infiniment plus grande encore qu'actuellement.
- , ., Or, tous ces éléments d'action
Le réveil
^ ,, . . nouvelle et puissante, qui sont à
de 1 opinion. , ^ , ^ ,,
notre portée, peut-elre allons-nous
pouvoir les utiliser grâce au réveil de notre opinion publique et avec son concours.
Après la longue période d'atonie qui suivit les violences de la crise dreyfusienne, le premier symptôme de réveil national se manifesta à la fin de 1908, lors de l'incident franco-allemand, né à propos des légionnaires de Casablanca.
M. Clemenceau, alors au pouvoir, interprétant le sentiment général du pays, sut tenir à Berlin le langage qui
COXCLISIOX 669
convenait et ii obtint aussitôt la satisfaction nécessaire.
lia crise iVanco-alleniande qui se déroula dans la deuxième moitié de 1011 a marqué la seconde étape. A la vérité, lorsque la Pantlwr fut envoyée à Agadir, Topinion française ne comprit pas immédiatement toute la gravité du problème qui se posait, mais quand les prétentions de rAUcmajjne furent connues, dans les villages les plus écartés de la province française on pensa : « Assez, les Allemands abusent. S'il faut la guerre, acceptons-la. «
Tous les observateurs français et étrangers ont pu alors constater la tenue excellente de notre opinion publique.
Contrairement à ce qui se passa avant 1870, aucun mouvement belliqueux n'agita le pays. Personne n'eut la pensée de crier : u A Berlin! " ni de se livrer à la moindre fanfaronnade, mais l'ensemble du pays accepta l'idée d'un conflit armé avec la résolution froide d'un honmie qui comprend la nécessité d'une opération chirurgicale pénible, mais nécessaire et immédiate.
Mais M. Caillaux ne voulut pas comprendre, il ne se servit pas de la force de l'opinion, il continua ses négociations occultes et mit la France en présence d'un fait accompli. L'accord du i novembre 1911 en a été la conséquence. Si en lui-même ce traité présente de grands dangers, il a rendu à la France un immense service, celui d'avoir réveillé pour longtemps notre opinion publique endormie par les narcotiques pacifistes. Peut-être même un jour devrons-nous des remerciements à M. de Kiderlen Waecliter pour le concours énergique qu'il a donné à notre ressaisissement national. Il est certain que la façon dont il a conduit les négociations constitue, au point de vue allemand, une faute considérable. Ou bien les Allemands devaient nous surprendre au moment d'Agadir et nous faire la guerre sans délai, ou bien il eût été conforme à leurs intérêts de ne pas irriter l'opinion française, de
670 LA CRISE KRAXÇAISK
ne pas la réveiller nationalement par l'attitude rogue, blessante, intolérable qui a accompagné les pourparlers pendant que le bateau allemand montait sa garde bumiliantc pour nous devant Agadir.
Aujourd'hui, il est trop tard pour revenir en arrière. La tactique de M. de Kiderlen-VVaechter nous a rendu l'immense service de nous rendre conscients à nouveau du danger allemand, .'\ctuellement, la masse des Français, revenue de l'illusion pacifiste, a compris toutes les fautes de son gouvernement pendant les négociations du traité franco-allemand; elle est saturée d'humiliations et ne veut pas en supporter de nouvelles.
Les récents incidents de notre vie publique manifestent l'intensité du réveil de l'opinion.
La revue de Vincennes, le 10 mars 1912, a permis d'entendre les battements du cœur du peuple de Paris. Ils ont été si nets que .M. Alfred .Mézières a pu dire avec émotion que cette journée était une « grande journée " . (Voir Le Temps, 12 mars 1912.)
.le n'ai jnmaisvu à Paris une aussi reniarqnnble manifestation de patriotisme militaire que celle de dimanche dernier, écrivait, au Daibj Tclegraph, son correspondant parisien.
Le chanjjement dans le tempérament national dn peuple IVançais depuis l'été dernier est l'nn des événements les pins remarquables de l'Europe contemporaine. (Cité par L'Opinion, 1() mars H) 12.)
Partout, les retraites militaires ont permis aux sentiments de la foule de se manifester enfin sans contrainte De nouveau, les fronts se découvrent devant les drapeaux en un geste souvent visiblement ému. De nouveau, les « Vive l'Armée « ! enthousiastes crépitent au passage des soldats et, détail symptomatique, en plein Belleville, dans ce centre où s'agitent tant d'éléments révolution-
CO\CLUSIO\' 671
naires, au cours d'une représentation cinématographique, au moment où le film représentait la charge ûnaie de la revue do Vincennes, un antimilitariste protesta. A peine avait-il lancé sou cri de u A bas l'armée ! Le drapeau dans le fumier n, qu'il fut empoigné, passé de main en main, comme un paquet, frappe, sifflé et ûnalement jeté comme une balle jusqu'à la porte de sortie. (Voir Le Petit Journal, 13 mars 1912.)
Ce réveil des sentiments nationaux populaires n'a rien de très surprenant. Au fond, la grande masse des ouvriers français n'est pas internationaliste et ceux qui le sont encore le seront de moins en moins quand ils saisiront clairement le danger pour eux de la concurrence de la main-d'œuvre étrangère. Déjà, de petits faits indiquent qu'ils sont en voie de mieux comprendre leurs véritables intérêts. Par exemple, au moment des incidents du C<iiihagc et du Manouha, à la gare de BlainvilIc-sur-.Meurlhc (Meurthe-et-Moselle) 250 terrassiers français demandèrent le renvoi immédiat de 35 ouvriers italiens. (Voir Le Temps, 31 janvier 1912.)
^. ^ .Mais de tous les symptômes celui
Les sentiments , i ■ . ,•
(Mil est peut-être le plus reconiornouveaux ' .... ■ .
, , . tant réside dans le nouvel esprit qui
de la jeunesse. ,
anime notre jeunesse. Le mouvement qui a lieu dans les nouvelles générations présente le plus grand intérêt.
La jeunesse a toujours voulu connaître les mystères qu'on lui impose, cette tendance produit aujourd'hui un curieux choc en retour. Jadis, les fils des classes moyennes, sortis des écoles congréganistes, se sont montrés bien souvent inférieurs à leur tâche et bon nombre d'entre eux, par simple arrivisme, ont fait preuve d'un anticléricalisme systématique.
672 LA CRISK FRANÇAISE
Aujourd'hui, ranticléricalisme officiel détermine un mouvement inverse. Ou a tellement cherché à masquer dans les écoles de l'État tout ce qui touche au domaine religieux que la curiosité des jeunes gens est éveillée en même temps qu'un esprit de libéralisme qui est une manifestation directe contre le sectarisme de certains de leurs maîtres.
Au 0"«irtier latin, l'évolution de la jeunesse est saisissante. Pendant les dix années qui ont suivi l'affaire Dreyfus, les étudiants ne manifestèrent aucun sentiment patriotique; il semblait que pour eux la Patrie fût chose morte, méprisable ou ridicule.
La crise franco-allemande et les insultes de la Slrasbiirger Pust contre la jeunesse française ont déterminé rétincellc nécessaire. Ce fut bien vite une flambée de jeunes enthousiasmes qui, longtemps contenus, ne demandaient qu'à s'embraser.
L'union s'est faite entre les groupes les plus divers. Les affiches de protestation qui eurent lieu contre la cession du Congo k l'Allemagne ont été signées par :
La Ligue des étudiants plébiscitaires.
L'Union des étudiants républicains de Paris.
La ligue des étudiants républicains nationalistes.
Le Groupe des étudiants de l'Institut catholique.
La Fédération des jeunesses républicaines patriotes.
Le Comité des étudiants radicaux et radicaux-socialistes.
La Ligue des jeunes amis de l'Alsace, etc., etc.
La transformation des tendances de la jeunesse est si profonde que, dans un article intitulé : « Au Quartier latin » , Le Temps (22 mars 1912) pouvait constater :
La jeunesse ne veut pins (^conter le u ratiorinateur " scolasliqne qni, dressé sur ses ergots, remet tout en question, discute l'amour de la patrie, conteste la discipline sociale, nie
COXCLUSIO.V 673
la tradition et oppose à toutes les certitudes de la conscience morale le sempiternel dictim des écoles périmëes : (Juidz/uid direris argntncutabor. La F'rance nouvelle, trop longtemps troublée par des ^ raliocinations pédantesques i se détourne de cette direction fausse et cherche ailleurs son orientation.
C'est un fait, une nouvelle génération se lève. M. Alfred Capus constate ainsi, dans Le Figaro, ce qui la distingue des autres :
Pour se rendre compte des différences qni existent entre deux «jénéralions de Français, celle qni arrive à sa maturité et relie qui débute sous nos yeux, il n'y a qu'à comparer un étudiant et un député moyens d'aujourd'hui, ou bien comme l'a fait un de nos collaborateurs une séance de la Chambre et un meetinf] des étudiants en médecine. Le député a quarante-cinq ans, l'étudiant vinyl-cinq. Le sérieux, la sincérité, le naturel que celui-là n'a pas encore et n'aura probablement jamais, celui-ci les a déjà. Il a, en ontre, de l'allure et de la gaieté, le sens de la réalité et la précision du langage, roffensive et la tenue. Ces deux types ne sont séparés que par vingt ans de notre histoire. \e dirait-on pas que ces vingt ans ont été mystérieusement employés par notre race à aller rechercher dans son passé les vertus anciennes, et comme du renfort pour continuer la route? (Cité par L'Action française, 19 décembre 1911.)
Une enquête complète qui vient d'être faite sur la jeunesse a établi que nos jeunes gens n'ont plus comme jadis |)0ur idéal de devenir fonctionnaires ou politiciens. Ils sont séduits bien davantage par les réalités positives, l'activité et les chances de succès que donnent les affaires pratiques, industrielles et commerciales. (Voir Le Temps, 28 avril 1912.)
Ce sont là des tendances excel-
Envoyons
lentes. Si nous voulons les confirmer nos jeunes gens à l'étranger. vigoureusement, envoyons nosjeunes
gens passer quelques mois à l'étranger. Il n'y a pas de procédé de formation plus efficace pour
674 LA CRISE FRAMÇAISK
faire des hommes complets. Le séjour au delà des frontières, spécialement en Allemagne, a pour double résultat de faire perdre à un jeune Français ses préjugés nationaux et de développer ses qualités nationales.
Après avoir eu le spectacle de l'activité de nos voisins, il lui est impossible de revenir en France sans être persuadé que notre pays doit faire, avant tout, tous les sacrifices nécessaires pour garder sa place au milieu des compétitions universelles, que chaque FVançais doit être un bon soldat résolu à sacrifier sa vie, s'il le faut, pour la collectivité française, en attendant que d'antres générations plus favorisées puissent, dans un avenir plus ou moins lointain, jouir de l'avènement de la fraternité universelle. Ce résultat du passage h l'étranger est immanquable. Le courageux aviateurVédrines, autrefois plus ou moins antimilitariste, est redevenu national, pour avoir volé par-dessus les frontières.
Mais, si le .'^éjour à l'étranger, surtout en .Allemagne, rend un Français plus patriote, il fait de lui un patriote éclairé. Son patriotisme est réflécbi, résolu, équitable, car l'un des effets de la vie hors frontières est de rendre plus juste pour les autres peuples et d'aider à comprendre leurs propres points de vue nationaux. Aucun Français ne peut vivre en Allemagne sans rendre hommage à l'activité, au travail, à la discipline, au respect des règlements et de la loi, à l'esprit patriotique de nos voisins de l'Est. Or, cette équité à l'égard d'adversaires éventuels devient une véritable force. Le Français, qui est devenu équitable pour les autres peuples, a horreur des rodomontades chauvinistes parce qu'il en a compris le ridicule et le danger.
, . , . ^. Açfathon, dans Z.'0/)/«fon (20 avril
La foi patriotique « ' , ,
, Q - 1912), a fort exactement montre la
profondeur de l'évolution de la foi
patriotique entre 1890 et 1912.
COYCLUSIO.V 675
II y a quelques années, M. Frédéric Rauh, représentant alors rétat d'esprit de la Sorbonne et de l'Ecole normale, après avoir recherché, selon la méthode scientifique, u si le patriotisme est un sentiment raisonnable et s'il résiste à l'épreuve des faits " , déclarait : u Les patriotes ne comptent pas, ce sont des sentimentaux purs, n II y a quinze ans, M. Jules Renard répondait à une enquête du Mercure de France sur l'Alsace-Lorraine :
J'espère que tnentàt la guerre de 1870-1871 sera considérée comme un éréncmcnt historique de moindre importance que l'apparition du Cid ou d'une fahle de La Fontaine.
Aujourd'hui, on voit groupés chaque année en une importante manifestation les étudiants de toutes les opinions devant la statue de Strasbourg.
Le mouvement de rcssaisissement national des masses populaires est si net qu'il inquiète grandement les u mauvais l)ergers » qui les ont dévoyées pendant ces dernières années :
Xous approchons des heures tragiques, constate Gustave HervtS dans La Guerre Sociale.
Depuis deux ans, la vague nationaliste et conservatrice a grossi dans des proportions effrayantes : il y a des symptômes, comme l'accueil enthousiaste fait au café-concert et au théâtre aux chansons, aux exhibitions et aux tirades patriotardcs, qui ne trompent aucun do ceux qui ont vu, dans leur jeunesse, se préparer la crise boulangiste on la crise nationaliste.
En même temps, la guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre, qui depuis cinq ans nous a fait pousser le cri d'alarme, approche au triple galop.
Pour la centième fois, nous crions à tous nos amis que nous n'avons pas trop de l'union de toutes les forces populaires pour tenir tête à l'orage qui se forme au-dessus de nos têtes, et que seuls les aveugles n'aperçoivent pas encore!
Il n'y a plus une faute à commettre ! (Cité par Le Travailleur de l'Ouest, Saint-\ azaire 16 décembre 1911.)
676 LA CKISK FRAXÇAISK
. ^ Les SYmptômcs favorables qui se
Les récents •" ' '
manifestent, depuis le début de cette symptômes . .
. , , , année surtout, sont donc nettement
favorables sont ,
, , concordants,
concordants. , , ,
La grande masse des français
commence à comprendre que ranticléricalisme a fait son temps; rantimilitarisme existe encore, mais il est « stoppé " dans ses progrès. Quant aux pacifistes, les événements comme la guerre italo-turque, l'éventualité de nouveaux conflits avec l'Alletuagne, les nouveaux armements outre- Khin, les mettent en complète déroute. L'armée el la marine se réorganisent. Tous les incidents de la vie |)ubli(|ue témoignent (jue nos vertus nationales, si longtemps opprimées, se réveillent enfin.
Tous ces symptômes sont si positifs, qu'ils frappent les étrangers.
M. Maxse, le clairvoyant directeur de la Naliimal Rcwicw, constatait, en janvier 191:2, après un séjour à Paris :
Kn vc-rit»', une France iioiivcllo est sortie des n''centes épreuves; les An;{lais visilaiil à nouveau la France après la crise ne peuvent manquer d'être liaj)pés de la grande amélioration .i morale " du peuple entier due à la conviction qne l'Allemagne, persuadée de la supériorité de sa force, est délenninée u conte (pu* coûte », à chercher querelle à sa voisine sans qn'aucime amabilité de la part de celle-ci puisse l'en empêcher. L'amélioration n'est pas sculcnient morale; les spectateurs impartiaux sont d'accord pour penser qu'en cas de lutte entre l'Allemagne et la France, malgré les différences de nombre, les résultats .seraient grandement différents de ceux de l'.Annëe terrible grâce au développement surprenant de l'armée française , au brillant dévouement des officiers français, et au magnifique « esprit de corps » qui anime la nation entière en armes, les divisions disparaissant sous les menaces du tyran de l'Europe. La France n'a-, d'ailleurs, pas à craindre d'être seule si une pareille éventualité se réalisait; les événements de cet été
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démontrent qnc toutes les ressonrccs de l'empire britannique, aussi bien que toutes les ressources de la nation amie et alliée (la Russie) seraient à son service, en cas de guerre défensive on agressive. Tel a été le résultat que rAlIcmagne a obtenu en déployant cet été u sa brillante armure n .
.,.,,.. Le ressaisissenicnt de la France
Le rôle de 1 opinion , , . j
est incontestable, mais un danaer ©L iG concouFS
- , snbsiste. C'est que notre opinion pu-
de la presse. -n • i * i
blique réveillée, ne se trouvant plus
en présence de difficultés extérieures immédiates, s'assoupisse à nouveau ; alors les narcotiques politiciens pourront encore ayir, l'indifférence et Tapatliie reyagneront du terrain.
Or, il faut que l'opinion puhUriue monte une garde vigilante afin (le protéger les destinées du pays, rar elle est la seule f.trce qui puisse donner au gouvernement assez de vigueur pour résister à l'action toxique de notre parlementarisme agonisant mais délétère. Or, qui dit opinion dit : la presse, qui est l'instrument quotidien de transmission au ministère et au Parlement des volontés du pays. Sans le concours des journaux, la force de l'opinion est singulièrement affaiblie. C'est pourquoi, dans la période qui s'ouvre, le rôle de la presse peut être immense. Il est déjà très bienfaisant, car c'est la presse qui tient l'opinion publique en haleine on évitant de l'exciter inutilement mais en lui montrant toujours la réalité des dangers extérieurs. La presse, en continuant dans cette voie, peut même avoir une action bienfaisante décisive sur les destinées de la nation, surtout si elle fait pénétrer dans nos plus lointains villages cette conviction que la crise du régime peut être légalement et pacifiquement solutionnée au moyen de la réforme constitutionnelle profonde qui s'impose.
Certains journaux de nuances diverses ont déjà co m
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mencécetteyrande œuvre, il est probable que leur nombre s'auymentera. S'il en est ainsi, jamais la liberté de la presse n'aura servi plus efCcaeement les grands intérêts de la Patrie.
C'est donc sur une conclusion sincèrement optimiste que je crois pouvoir terminer ce livre, car si nous avons fait un inventaire aussi rnétbodique et aussi précis que possible des éléments anormaux de la situation présente, à côté des faits fàclieux, nous avons pu constater les symptômes favorables et les ressources infinies dont dispose notre pays.
La France est de nouveau à un tournant de son histoire. liCntement, péniblement, elle remonte la pente cl termine sa crise.
Si elle comprend l'impérissable vérité du vieil adage : i/iJNiON FAIT \.\ FORCK, si elle sait faire un bail avec l'esprit de suite et de mètlwde, si elle veut porter le fer rouge dans l'ulcère politicien, elle est à l'aube d'une nouvelle renaissance.