‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 32 sur 191 · I. PREUVES DU DÉSORDRE ET DU GACHIS RÉGNANT PARTOUT · texte numérisé non relu

I. PREUVES DU DÉSORDRE ET DU GACHIS RÉGNANT PARTOUT

, L'invraisemblable vol de la Jo-

Le vol

, , , , conde, le chef-d'œuvre du Louvre, a

de la « Joconde ». ,. ,, . . ,

rempli 1 univers entier de stupeur,

stupcui- qui s'est accrue eucore lorsqu'on apprit que la garde du Louvre coûte 524 000 francs (voir Le Matin, 30 août 1911), et que cependant, le 15 août 1911, jour de fête, notre musée national fut surveillé par un seul gardien! [Voir Excelstor, 28 octobre 1911.)

M. Symian, rapporteur du budget des Beaux- Arts, constata que le vol de la Joconde « n'est qu'une simple manifestation de cette anarchie qui règne depuis trop longtemps dans l'administration des musées et qu'il est grand temps d'enrayer à tout prix " . (Voir L'Echo de Paris, \" décembre 1911.)

- .... Le 28 septembre 1911, toute la

Les cercueils égares. , . , .. .. . ,

population de Brest se disposait a

rendre hommage à trois morts, victimes d'un accident

d'artillerie survenu à Toulon à bord de la Gloire.

Le préfet maritime avait fixé le cérémonial, car il était convenu que les honneurs militaires seraient rendus. A partir de 9 heures, une foule énorme se massait aux alentours de la gare : le clergé, la famille, toutes les autorités militaires : préfet maritime, amiraux, généraux, étaient réunies lorsque le train de 9 h. 45 arriva en gare sans amener les trois cercueils. Des télégrammes lancés de tous côtés ne permirent pas de savoir dans quelle gare se trouvaient les fourgons funéraires. Les cercueils des marins morts au service du pays, transportés par l'Ouest-État, étaient égarés. (Voir Le Petit Journal, 29 septembre 191 1.)

Quelques jours plus tard, le 7 octobre 1911, à deux heures, à la gare de Charenton, le maire de Saint-Maurice, le représentant du ministre de la Marine, des conseillers municipaux, les parents et les amis attendaient le cercueil d'Abel Colas, matelot canonnier de la Démocratie, mort en portant secours à la Liberté.

Lorsqu'on ouvrit le fourgon funéraire, on constata que le cercueil renfermait le corps d'une autre victime, origi-

LES FAITS i07

naire de Saiut-Louis-du-Rhône. // y avait eu erreur de destination. (Voir Z/g Temps, 8 octobre 1911.)

., ,, , , Saiira-t-on iamais le nombre exact

Le rôle d équipage i » ^

, , r ., ^. des victimes de la Liberté? On peut

de la « Liberté ». , , t^ ri

en douter. Dans ce pays, ou la paperasserie administrative est si grande, la catastrophe de la Liberté fit connaître que le râle d'équipage n'existait pas en double, un à terre, un à bord, et que l'unique exemplaire n'était pas tenu à jour.

En effet, d'après le rapport au préfet maritime de Toulon fait par le chef d'escadron Revol, chargé de l'identification des victimes de la Liberté, il résulte que quatre officiers et trente-trois hommes étaient portés comme faisant partie de la Liberté, alors qu'ils étaient débarqués depuis longtemps, et que trente-cinq hommes portés sur le rôle d'équipage n'avaient jamais appartenu au navire sinistre.

Enfin, un homme figurant sur le rôle depuis deux ans n'avait jamais été à bord. (Voir Le Temps, \" novembre 1911.)

n ^ .. Le deuxième maitre mécanicien

Gomment on enterre , . , .

, . Larel du Fnant trouva une mort

nos héros. , , ,, , ,^,,

glorieuse, en décembre 1911, en

portant secours au navire anglais le Delhi. Lorsque le

corps arriva à Brest, la famille du défunt fut seule avisée.

Elle se rendit à la préfecture maritime où on lui déclara

que le ministère n'avait donné aucun ordre et que les frais

de la cérémonie seraient sans aucun doute à sa charge. La

veuve dut obtenir le char des pauvres. Pas un seul officier

ne se trouva là pour présenter ses condoléances à la famille.

Le vice-consul d'Angleterre comptait assister à la cérémonie.

Quand il vit que les autorités maritimes françaises ne

s'étaient pas dérangées, il s'inclina devant la veuve et partit.

C'est dans ces conditions que fut inhumé à Brest celui dont la presse française et anglaise venait de célébrer la mort héroïque. {Voir V Eclair, 27 décembre 1911.)

,,. . On pourrait croire que, la nou-

L'mcune . - x r .i • a ♦

, , . veaute et 1 enthousiasme aidant, une

dans les services , , , . . . .

, ,, . ^. méthode précise, un ordre rigoureux

de 1 aviation . , , f i . i i- •

... . existent dans les services de 1 avia-

tion militaire sur lequel le pays fonde tant d'espérances. Zg Matin, du 29 août 1911, assure qu'il n'en est rien.

Depuis un an, l'armée devrait être dotée d'un corps d'aviateurs possédant des aéroplanes. Or, le recensement accuse 43 appareils mobilisables pour 30 officiers ayant fait leurs preuves... La flottille militaire est réduite à sa plus simple expression, tandis qu'elle devrait comprendre en ce moment 500 unités... On cite à Mourmeloii le cas de 4 appareils que les pilotes ne sortent que pour faire la preuve de leur bonne volonté et pour qu'on ne puisse pas leur reprocher de u s'embusquer » . On cite le cas d'un autre aviateur qui, pendant six mois, attendit un aéroplane.

A côté, le désordre règne. Un aéroplane au repos est pris dans un coup de vent et se brise. Au lieu de le réparer, on démonte le moteur pour le placer sur une autre machine. Pour la réception des aéroplanes, la juste sévérité est de règle. Cependant, un jour, on reçut trois machines en une demi-heure. Les livraisons des aéroplanes se font à la suite de marchés. Toutefois, un constructeur dont le marché n a pas été signé encore livre des appareils militaires.

Quant aux payements, ils se font généralement dans les six mois et tel constructeur possède une créance de 100 000 francs qui n'a pas encore été réglée.

Pour les quarante-trois aéroplanes mobilisables et pour une vingtaine d'autres inutilisables en ce moment, parce qu'en réparation, hors d'usage, cassés, abandonnés, ou non montés, il

faut des hangars, des ateliers de réparations, du matériel, des horames d'équipe, des ouvriers.

Un centre d'aviation seul, celui de Mourmelon, possède un atelier militaire de réparations. Un appareil casse, il casse de telle façon que la réparation ne peut être opérée que dans le hangar même. .'\Iors le u matériel n fait un rapport au .( dépôt Jî . Celui-ci, qui n'a rien vu, puisqu'il habite Paris, approuve ou n'approuve pas la réparation.

Après échange de rapports, on commence la réparation, si bien que celle-ci au lieu de durer une quinzaine de jours, traîne pendant un mois et demi. Le travail exécuté par des ouvriers très consciencieux, très dévoués, mais encore inhabiles, se fait lentement, de sorte qu'il y a souvent encombrement. Dans ce cas fréquent, on fait exécuter la réparation par le constructeur de l'appareil.

Ces quelques exemples suffisent à démontrer le désordre, le gâchis qui règne dans le corps embryonnaire de l'aviation militaire.

Enfin, alors que le pays tout entier réclamait une impulsion énergique donnée à l'aviation, à la fin de 1911, le ministre de la Guerre n'avait demandé que 7 millions pour l'aéronautique en 1912. (V^oir Le Matin, 26 décembre 1911.) 11 fallut une violente campagne de presse pour que ce crédit fut porté à un chiffre raisonnable et surtout l'arrivée, rue Saint-Dominique, de .\I. Millerandqui fît aussitôt l'effort nécessaire.

... , C'est encore là un symptôme. Car

Même le , i - .

. ,, longtemps, maigre toutes ses im-

^ ^^ . ^ perfections, le ministère des Affaires

est attemt. \ , . , . , . ,

étrangères avait résiste au détraquement général.

Le scandale Rouet-Maimon a pour la première fois averti l'opinion de la légèreté incroyable régnant au quai d'Orsay. Maimon était un aventurier dont les nombreux

avatars auraient aisément permis à une police vigilante d'être renseignée. C'est cependant cet homme qui pendant des années fut en relation constante avec certains de nos hommes politiques et journalistes influents et connut les plus secrets de nos documents diplomatiques.

Comment et pourquoi? M. Rouet, élève-consul au quai d'Orsay, dès qu'il avait des pièces importantes entre les mains en communiquait des extraits à Maimon.

Devant l'énormité du scandale, Maimon et son complice Rouet furent arrêtés et condamnés. Rouet eut l'impudence de faire appel du jugement qui le condamnait à deux ans de prison et à 1 000 francs d'amende. La Cour des appels correctionnels décida, le 13 juillet 1911, qu'en raison du caractère de gravité exceptionnelle du délit commis par Rouet, il y avait lieu d'élever la peine prononcée par les premiers juges et « par ces motifs, la Cour condamna Rouet à trois ans de prison et à 1 000 francs d'amende » . (Voir Le Matin, 14 juillet 1911.)

Ce jugement fut équitable, car la faute de Rouet était extrêmement grave, mais pour être complètement juste, il convient de remarquer que cette faute n'a été possible qu'en raison de l'extraordinaire négligence qui régnait au quai d'Orsay. Est-il conforme au sens commun qu'un fonctionnaire tout à fait subalterne puisse avoir connaissance, dès leur existence, des documents les plus confidentiels, tels que les rapports sur la convention germanorusse de Potsdam et les notes secrètes échangées entre M. Pichon et l'ambassadeur de France à Constantinople? (Voir Le Temps, 24 avril 1911.) C'est à cause de cet inconcevable incurie que Rouet pouvait dire à son juge d'instruction :

Si, comme on le prétend, j'étais un espion, je n'aarais pas manqué de faire passer à mon correspondant des docum»nts

LES FAITS lit

qui, eux, intéressent vraiment la sécurité de l'Etat. J'en avais journellement entre les mains... Je peux vous fournir la liste de ces pièces; vous verrez que je ne mens pas. (Voir Le Matin, 27 avril 1911.)

Cette affirmation était fondée, elle décela au quai d'Orsay un vice d'organisation effroyable, une imprudence , une légèreté extraordinaire qui se manifesta encore lorsqu'il fut établi que M. Bapst, le directeur des affaires politiques, avait oublié de se mettre au courant des négociations franco-espagnoles afin d'être en mesure de renseigner son ministre, alors M. de Selves. Ce sont des faits de cette nature qui ont fini par attirer l'attention sur le quai d'Orsay, où a régné, selon l'expression de plusieurs membres de la commission des affaires extérieures, une « inconcevable anarchie n . (Voir Le Temps, 12 novembre 1911.)

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