‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 46 sur 191 · VI. ou EX EST L'oftGANlSATIO.V DU HMji COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

VI. ou EX EST L'oftGANlSATIO.V DU HMji COMMANDEMENT

Il est monstrueux de songer qu'il a fallu la menace de la guerre imminente avec l'Allemagne en 1911 , pour qu'on se soit seulement aperçu qu'en France le haut commandement n'était pas organisé. Pendant quarante ans, cette criminelle lacune a pu subsister. Sous la pression des circonstances, on y a remédié mais d'une façon qui n'est

peut-être pas encore pleinement conforme aux intérêts supérieurs de la patrie.

Jusqu'aux déclarations du ffénéral

Le « généralissime » r ■ • • mn i a

. . .„,. (lOiran, en luin 1911, la masse des

avant luin 1911. „ •">••<, i

français, s inspirant du bon sens,

s'imaginait que nous avions un généralissime, c'est-à-dire

un chef militaire suprême et unique de nos armées en

temps de guerre. Cette opinion basée sur le titre de géné-

rfdissime, donné au commandant du groupe principal de

nos armées de l'Est, n'avait aucun fondement réel. Non,

la France n'avait pas de généralissime au sens véritable du

mot. Légalement, le seul chef des forces françaises était et

est encore le président de la République. L'article 3 de la

loi constitutionnelle du 25 février 1875 dit expressément :

« Le président de la République... dispose de la force

armée..., nomme à tous les emplois civils et militaires. »

Celui que le public a appelé généralissime^ (Saussier, Hagron, Jamont, Brugère, Michel) n'était qu'un général en chef commandant les armées réunies sur le principal théâtre des opérations, sur le champ d'action qui lui était assigné. Ainsi, il n'avait pas d'ordres à donner aux généraux commandants les autres groupes d'armées; s'il avait besoin de leur aide, il devait la demander au gouvernement qui faisait ou non droit à sa demande. C'est dans ces conditions que cet homme, sur qui la fortune de la France reposait, devait agir et était responsable. On lui flxait son champ d'action, le but cà obtenir, sans qu'il pût se servir des armées voisines.

Tous les exemples historiques condamnent cette conception, repoussée d'ailleurs par tous les maitres de la guerre. Napoléon, de Moltke, etc.

Il faut qu'il y ait un généralissime, c'est-à-dire un chef suprême et unique, au sens réel et efflcient que le bon sens public attribue à ce mot.

Il n'en était pas ainsi en France, comme a permis de s'en rendre compte la crise du haut commandement.

, j. , ^. Répondant le 19 juin 1911, au

Les déclarations , , ' , . . ., , m .

, . . , . Sénat, a une question de M. de Tre-

du gênerai Goiran. 7 /> • i

veueuc, sur le tonctionnement du

haut commandement en temps de paix et en temps de guerre,

le général Goiran, alors ministre de la Guerre, déclara :

Actiielleraent il n'y a pas de yOnéralissmie, il y a un viceprésident du conseil supérieur de la guerre, je ne puis rien dire d'antre, car le plan de guerre et les questions de mobilisation sont choses secrètes.

Des deux conceptions qu'à indiquées M. de Tréveneuc, je nie rallie à celle qui consiste à avoir plusieurs chefs d'amiée. chacun ayant toute liberté d'action sur le théâtre qui lui a été assigné, et la haute direction restant entre les mains du conseil des ministres. (Voir Le Matin, 20 juin 1911.)

L'émotion produite par cette déclaration fut profonde, eu raison à la fois de l'aberration qu'elle dénonçait et de la tension des rapports qui se dessinait avec l'Allemagne.

La Lanterne fut parmi les très rares organes qui approuvèrent complètement le général Goiran :

Le chef de l'État, demeurant le chef incontestable de l'armée française, le gouvernement, assisté du conseil supérieur de la guerre, remplirait sa mission directrice au nom du pays tout entier.

Confier cette mission à un général, même de génie, constituerait le plus grave pérU.-(Cité par Le Matin, 20 juin 1911.)

Le Temps, par contre, déclara :

Nous voilà donc fixés. 11 n'y a pas de généralissime en temps de paix; il n'y en aura pas davantage en temps de guerre. C'est le gouvernement qui conserve la haute direction de l'ensemble

Itd LA CRISE FRANÇAISE

des opérations. Que la guerre vienne à éclater demain, c'est M. Monis qui, de son lit de repos (M. Monis était alors alité à la suite des blessures produites par l'aéroplane qui tua M. Berteaux), entouré des membres du gouvernement, dictera aux généraux la conduite des opérations et les plans de bataille.

Les avis de MM. Malvy, Constans, Panis, Paul-Boncour, etc, compteront davantage que ceux du général Michel et des membres du conseil supérieur de la guerre !

C'est vraiment inattendu

Le conseil des ministres assurant en temps de guerre la direction des opérations! En vérité, pour mériter pareille mission, il faudrait qu'il commençât par assurer en temps de paix l'unité gouvernementale. Or, que voyons-nous? Sur les questions les plus simples, comme sur les plus délicates, le conseil des ministres ne se manifeste que par des contradictions. S'agitil de la revue qui doit célébrer à Versailles la fête de Hoche? Ordres et contre-ordres se suivent à huit jours près sur une intervention parlementaire. Des retraites ouvrières? Le ministre « compétent » affirme et abandonne sa thèse au gré des « mouvements divers » qui l'accueillent dans les deux Chambres? Des délimitations? Le gouvernement commence par affirmer qu'il les maintiendra en principe et en fait ; puis il charge le conseil d'Etat de modifier le fait en sauvegardant le principe : après quoi, ce principe même est abandonné, malgré la promesse faite solennellement d'appliquer telle quelle la décision du Conseil d'Etat.

Voilà l'organe à qui le général Goiran fait confiance. (Voir Le temps, 21 juin 1911.)

Les déclarations du général Goiran eurent eu Allemagne un énorme retentissement.

La Tàgliche Rundschau, du 22 juin 1911, s'égaya à l'idée du conseil civil à sept tcles qui, de son tapis vert à Paris, dirigerait en temps de guerre les opérations des armées françaises.

On avait, ajoute le journal berlinois, déjà « épuré " avec succès l'armée, en n'y laissant plus que d' « éprouvés 'i répabli-

cains, prêts à faire à tout moment, sur l'autel du parlementarisme, un sacrijizio deW intelletto.

On complète enfin cette belle œuvre en supprimant le généralissime : ils seront au moins sept à se rejeter à la tête la première défaite. Kous autres Allemands avons infiniment souffert aussi devant Paris de cette multiplicité, mais elle ne touchait que la délibération et non la décision. En fin de compte, une seule volonté restait maîtresse et un seul homme donnait l'ordre de tirer. Mais la République a trop peur d'un seul homme : et c'est pourquoi le non-sens doit l'emporter. Xous admirons simplement de voir les nombreux officiers de front français, de la VcJeur desquels nous pouvons nous-mêmes témoigner, rester assez maîtres d'eux-mêmes pour ne pas briser leur épée et en jeter les morceaux aux pieds des liquoristes, journalistes, avocats, agents de change et médecins spécialistes. On pourrait croire que nous éprouvons de la satisfaction. Xon, ce n'est que de la compassion.

La Rheinisch-Westfàlische Zeùung constata le 23 juin 1911 :

La République en France a peur d'un généralissime au point de vue politique et c'est pourquoi l'on n'en veut plus. En Allemagne, deux ressorts principaux sont responsables de la mobilisation : le grand état-major et le ministère de la Guerre, dont les deux chefs rendent compte à l'empereur. Tout notre appareil militaire se concentre donc finalement aux mains d'une seule personne qui en représente le pôle fixe au milieu du cours des événements. La malheureuse France a depuis la grande guerre usé un demi-cent de ministres de la Guerre ; si différents entre eux qu'aucune suite n'a pu exister en rien, l'un s'empressant de défaire ce que l'autre avait fait ou préparé. Balayés avant d'avoir pu même se rendre compte de l'œuvre à accomplir, ils n'ont pu fonder l'ombre d'un système. Et en cas de guerre, qu'arriverait-il? Le conseil supérieur de la guerre tâchera bien de donner les premières directions, mais lorsque, selon le système français, le gouvernement s'écroulera, en un éclair à la première bataille perdue, il entraînera le conseil supérieur dans sa chute.

Des honinies nouveaux arriveront, dont le premier soin sera de renverser tout ce qu'avaient décidé leurs « coupables » prédécesseurs. Ordre, contre-ordre, désordre : ce sont là de mauvaises conditions pour rallier la victoire aux drapeaux français. On reverra alors des chefs d'armée qui n'auront plus mieux à faire qu'à se débrouiller par leurs propres forces, et la destruction de l'unité militaire suivra la dissension politique. Au point de vue de notre propre avantage, la situation actuelle en France ne peut que nous être agréable.

Kn France, l'indignation de l'opinion publique fut si grande qu'elle imposa au gouvernement la nécessité d'envisager la question du haut commandement. Elle prit même un caractère d'extrême urgence, car le général Michel, qui portait le titre populaire de généralissime, avait été choisi pour des raisons plus politiques que militaires. Or, au bout de quelques mois de ses fonctions, les membres du conseil supérieur de la guerre avaient pu apprécier son insuffisance. Le général Michel avait si bien perdu la confiance de ses collaborateurs que lors d'une séance du conseil supérieur de la guerre qui eut lieu en juillet 1911, où on discuta certaines des questions les plus graves concernant la défense nationale, « dans trois votes successifs le général Michel se trouva être seul de son avis » . (Voir Le il/a^m, 23 juillet 1911.)

. ■ , ,. X M. E. Clémentel, rapporteur du

La crise du haut , , , , ^

, ^ budffet de la guerre, reconnut que

commandement. , ." . y . ^

la situation présente ne saurait se prolonger, car, disait-il, l'organisation actuelle du haut commandement rend l'unité de vue entre les grands chejs militaires difficile, sinon impossible et M. Clémentel concluait : une solution s'impose d'urgence ! (Voir Le Matin, 23 juillet 1911.) C'est dans ces conditions que s'ouvrit, sous sa forme aiguë, la crise du haut commandement.

. La situation créée par cette crise

. , , fut si évidemment périlleuse que

et le gênerai Pau. , , 5 ,,. , .

le gouvernement sentit I impérieuse

nécessité d'y remédier. M. Messimy, ministre de la Guerre, pensa un instant au général Pau pour remplacer le général Michel. Le général Pau était désigné par l'unanimité des ofGciers compétents qui s'inclinaient devant sa haute valeur technique et la noblesse de son caractère.

Le journal Excelsi&r (28 juillet 1911), déclara :

A l'heure actuelle, le gouvernement qui, pour des raisons mesquines ne s'inclinerait pas devant un désir de ce genre, commettrait un crime de lèse-patrie.

Par " raisons mesquines » Excelsior faisait sans doute allusion au fait que le général Pau avait été déjà écarté du rang suprême au moment de la nomination du général Michel, parce que lui, général Pau, accompagnait certains dimanches sa femme à la messe. Quoi qu'il en soit, en juillet 191 1, le général Pau fut pressenti par M. Messimy, mais, en raison même du sentiment élevé de ses responsabilités, le général Pau mit, assure-t-on, certaines conditions à l'acceptation du poste redoutable qui lui était offert. Le général Pau pensait qu'il devait être obligatoirement consulté par le ministre sur le choix des titulaires des grands commandements dès le temps de paix. Rien de plus légitime ni de plus logique. L'homme sur qui pèse de si terribles responsabilités a besoin d'être entouré de collaborateurs qui possèdent sa confiance.

Il serait très fâcheux, disait Le Temps (29 juillet 1911), que le ministre de la Guerre ne voulût point admettre ce principe si naturel.

M. Gaston Calmette, dans Le Figaro, montra l'absurdité

du système consistant à limiter les pouvoirs d'organisation militaire du généralissime :

Eb quoi ! Vous désignez un officier général auquel vous donnez la charge écrasante de préparer la mobilisation offensive ou défensive et de diriger en temps de guerre un million d'hommes avec le groupe des armées réunies sur nos frontières de l'Est et du Nord?

C'est la plus noble et la plus lourde responsabilité que des hommes puissent confier à un autre homme ! Cet être, sur lequel se concentrent toutes nos émotions, toutes nos joies, tout l'orgueil et tout l'espoir de la France, a besoin d'avoir, en tout temps, auprès de lui, comme auxiliaires de ses plans, transmetteurs de ses ordres, collaborateurs des secrets de son cerveau, des généraux qui soient en permanente confidence, en harmonie intime avec lui : et ces généraux, vous les choisissez sans lui, en dehors de lui; ces adjoints, ces subordonnés immédiats, dont il doit connaître mieux que personne les qualités, vous les lui imposez, sans lui demander son opinion et sans accepter même son avis !

C'est contraire à toute équité, à toute logique. (Cité ])ar L'Action française, 31 juillet 1911.)

Bien que toute la grande presse tint un langage analogue, l'entente ne put se faire. M. Messimy céda à la pression des politiciens furieux de voir les journaux modérés approuver d'avance le choix nécessaire et national du général Pau et terrorisés par la peur du général prétorien, peur absurde, car en temps de paix ce n'est pas le généralissime, mais seulement deux hommes qui pourraient tenter un coup d'État : le ministre de la Guerre et le gouverneur militaire de Paris.

Le Temps (28 juillet 1911) constata ainsi la désastreuse action des politiciens en cette circonstance capitale :

Il est clair que les soucis politiques n'étaient pas favorables à la personnalité du général Pau et ont pu, dès lors n'être pas complètement étrangers à l'échec des « longs cntr«tiens n que le

ministre a eus avec lai. Il est pénible qn'nne pareille hypothèse puisse se faire jour et s'appuyer sur d'assez sérienses vraisemblances. Il est déplorable qu'en un temps où la situation extérieure comporte particulièrement l'onbli des querelles intestines, un ministre de la Guerre se croie d'abord obligé de rassurer l'extrême gauche. Qail y ait rue Saint-Dominique un ministre républicain, on le veut assurément; mais on y souhaiterait un ministre ayant avant tout l'esprit militaire et le culte de la défense nationale.

L'Humanité du 29 juillet 1911, qui n'est pas suspecte de sympathies exagérées pour l'armée, reconnut ellemême :

Le général Pau, qui avait été pressenti pour le poste de chef d'état-major général, ne s'est pas accordé avec le gouvernement. La polittqw! a joué son rùU dans cette affaire.

Dans un pareil organe, cet aveu est particulièrement précieux à retenir.

Il est juste de reconnaître que

, «« . .„ .«.. cependant M. Messimv améliora la

du 28 juiUet 1911. ./ . . . , , , , . ,

situation, en taisant rendre le décret

du 28 juillet 1911 sur le haut commandement.

Mais après ce décret comme avant :

Le conseil supérieur de la défense nationale sera, comme par le passé, composé des ministres de la Guerre, des Affaires étrangères, des Finances, de la Marine et des Colonies et présidé par le président du conseil des ministres. (Voir Le Temps, 29 juillet 1911.)

Avec la nouvelle organisation, expliqua M. Messimy, la guerre une fois déclarée, le commandant désigné de l'armée de l'Est (le général Joffre qui succéda au général Michel), partira avec son chef d'état-major, le général

de Castelnau, tandis que le chef d'état-major (le général Dubail) restera à Paris auprès du ministre. (Voir Le Matin, I-août 1911.)

La réforme de M. Messimy constitua donc un certain progrès, mais elle présentait un danger. L'état-major avait à sa tête deux chefs : le chef d'état-major général, c'est-àdire le généralissime, et le chef d'état-major qui s'occupait aussi de la préparation à la guerre et traitait de questions de personnel, « à côté et au dehors du chef d'état-major général » . Il résultait de cette organisation une dualité d'action désastreuse et la possibilité de conflits personnels entre des hommes qui devaient, au plus haut point, avoir une collaboration harmonieuse et directe.

- ., M. MiUerand a fait supprimer, par

La reforme ,, , , ^^ . . ,J,^. ,, , .

j » „•„ j décret du 20 lanvier 1912, 1 emploi

de M. Millerand. u r jw< , . , ,, / .

de chet d etat-major de i armée et

réunir en temps de paix, sur la même tête, les fonctions de généralissime et de chef d'état-major général; de cette façon, l'unité de pensée et de direction a été réalisée. Donc, si nous n'avons pas encore un généralissime, au sens complet du mot, un très grand progrès a été obtenu, grâce à M. Millerand. En faisant adopter cette réforme, M. Millerand a rendu un signalé service au pays, mais il faut bien comprendre qu'elle n'aura dans la pratique son plein effet que si le chef d'état-major général, donc le généralissime, a pratiquement une action décisive sur le choix des officiers destinés aux hauts commandements, ce qui revient à dire, si les influences politiciennes ne viennent pas entraver son œuvre de préparation à la guerre.

„ ,... . Nous ne devons pas nous dissi-

Pohticiens , , ..J. ^ , ,

... muler que les politiciens ont de la

dictature une peur extraordinaire.

LES FAITS iTT

Jugeant l'àme des autres d'après la leur, ils ne peuvent comprendre que le choix d'un homme de caractère élevé constitue précisément la meilleure garantie de sa loyauté envers le gouvernement de la République en temps de paix. Quant au temps de guerre, le général, quel qu'il soit, muni ou non du titre de généralissime, qui sera vainqueur de l'Allemagne sera évidemment couvert du prestige de la Gloire. Il n'y a aucune puissance au monde qui puisse empêcher le cœur des Français de bondir vers lui, de lui témoigner une reconnaissance infinie. Il n'y a qu'un moyen d'éviter cette éventualité, c'est de préparer la défaite.

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