VII. SITUATION GÉNÉR.ALE DE NOTRE MABIXE
La décadence de la marine française est un fait universellement connu. Elle est due à l'indiscipline générale et au relâchement accélérés par l'action néfaste de M. Pelletan qui, comme ministre, n'hésita pas à prendre sur lui de retarder la construction de cuirassés cependant votée par les Chambres.
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dans notre marine. Voici le tableau
qu'en dressait M. Delcassé, le 19 octobre 1908, dans un
discours contre M. Thomson, ancien ministre de la Marine :
Aussi bien en savez-voas assez pour soupçonner les causes générales de ces accidents, de ceux sur lesquels a porté l'enqucte, comme très probablement aussi, de ceux qui ne cessent pas de se produire depuis que les résultats de l'enquête vous ont été soumis, et dont, pour le nombre, la diversité, la gravité et la persistance, on ne trouve d'exemples approchants à aucune époque ni dans aucun pays.
C'est la négligence, c'est l'incurie en haut qui, peu à peu, a produit, à tous les degrés de l'échelle et dans tous les services, d'abord la surprise, puis le désarroi, finalement le découragement et l'abandon. De là, tous ces malheurs qui, coup sur coup, satis relâche, s'abattent sur notre marine, frappant de stupeur l'opinion publique ; de là, en un an, les explosions des chaudières du Kabyle, du Chamois, du Jules-Ferry, des torpilleurs 239, 341, 298, 237, 292, et, au débat de cette année, la rupture des tuyaux de vapeur sur le Jeanne-d'Arc et le Descartes, faisant les nombreuses victimes que vous savez. De là, au printemps dernier, quand on voulut les essayer, le décollement du tube intérieur des canons de 47, nouveau modèle, du Victor- Hugo, modèle que M. le ministre de la Marine aurait été, dit-on, ou serait dans l'obligation de condamner
De là, le 20 avril 1906, sur la Couronne, le déculassement d'une pièce de 16-4, qui tue trois hommes et en blesse six; de là, le 2 août 1907, encore sur la Couronne, l'éclatement d'une pièce de 100; qui a fait trois morts et treize blessés; de là, le 12 août 1908, toujours sur la Couronne, l'horrible accident de canon dont on n'a pas encore, paraît-il, précisé la nature, mais dont les conséquences trop claires envoient neuf canonniers au cimetière et quatorze autres à l'hôpital ; de là, quelques semaines après, sur le Latouche-Tréville, l'accident de canon, plus horrible encore, qui ajoute quinze victimes à la liste funèbre, dont en vérité, on se demande si elle sera jamais close.
De là, au lendemain de la catastrophe de Vléna, les incendies du Latouche-Tréville,, du Brennus, du Charles-Martel; de là, après le Sully, la perte totale du Lutin, du Farfadet, du Jean- Bart, de VAlgèsiras, du Chanzy, du Gymnote, de la Nive, avant-hier du Fresnel.
De là, tous ces désastres qui, en moins de trois ans et en pleine paix, ont entassé plus de ruines que n'en eût laissé la plus grave des défaites.
Et devant ces ruines, comme une obsession, revient à la mémoire le mot terrible d'Hanilet sur le royaume de Danemark. (Cité par L'Éclair, 28 septembre 1911.)
LES FAITS iTQ
Depuis, l'amiral Boue de Lapeyrère, puis AI. Delcassé lui-même, ont fait d'énormes efforts pour relever la marine. Ils ont obtenu d'incontestables résultats.
M. Delcassé, par son travail, son énergie, son évident désir de bien faire, a conquis l'estime de tous ceux qui comprennent la nécessité impérieuse de refaire la marine française. Mais, si beaucoup a été fait, il reste encore plus à réaliser, surtout en présence des efforts gigantesques de nos voisins de l'Est.
p Voici comment, à la date du
les Anglais ^' janvier 1912, à Londres, le Naval
and military Record sous le titre :
Désespérante infériorité de la Jlotle
à la fin de 1911. française, appréciait l'état de notre
marine :
L'opinion optimiste régnant il y a quelque temps dans les milieux parlementaires à Paris, que la flotte française, dans son état actuel, était après tout capable de se défendre contre sa rivale allemande n'a plus aucun fondement depuis l'entrée en service des cuirassés allemands de la classe Heligoland ; en effet, il y a toute sorte de raisons à ce changement d'avis opportun. La quelconque supériorité dont la marine française pouvait se réclamer, il y a quelques mois, a maintenant disparu. En ne comptant que les dreadnoughts, nous trouvons du côté allemand quatre cuirassés type Xassau, trois Heligoland, sans faire état de deux puissants cuirassés croiseurs, en face des seuls Danton (six) plus lents qn'un demi-nœud, et dont les canons de 240 m/m sont à peine efficaces contre des adversaires aussi bien protégés que les vaisseaux allemands.
En outre, cette situation précaire deviendra pire dans le courant de la présente année, quand les trois cuirassés, type Oldcnhurg, et le cuirassé croiseur Goeben apporteront à la ligne, de bataille allemande un appoint de 46 pièces de gros calibre, appoint qui n'aura point d'équivalent dans la marine française.
les cuirassés Courbet et Jean-Bart ne devant pas, malyré les progrès satisfaisants de leur construction, être prêts avant 1913. Au cours des années suivantes, la position française deviendra d'une impuissance absolue. En 1915, par exemple, quand tous les grands cuirassés actuellement en construction ou en projet seront en service, les 6 Danton, les 4 Jean-Bart, et les 3 superdreadnoughts de la République auront en face d'eux 4 Nassau, 6 Heligoland-Kaiser, 6 superdreadnoughts, et en plus 6 cuirassés croiseurs. Cette proportion du 21 contre 13 ne représente encore pas le degré complet de la supériorité germanique, étant donné que les trois superdreadnoughts allemands du programme de 1912 seront vraisemblablement prêts peu après les superdreadnoughts français et qu'en outre une sage politique énergiquement suivie a donné à l'Allemagne une supériorité marquée en torpilleurs.
Telle est l'incroyable infériorité à laquelle la France, — autrefois la première puissance navale du Continent, — se trouve réduite en peu d'années par le scandaleux manque de prévoyance de ceux qui ont fait parade d'hommes d'Etat sur sa scène politique aux nombreux changements, et aussi par la coupable apathie montrée par le Parlement en ce qui concerne les intérêts de la défense nationale.
Maintenant que la France est en train de récolter une abondante moisson d' « humiliations » , fruits de sa négligence passée, on perçoit l'importance d'une politique maritime stable, supportée par d'abondantes ressources financières et servie par les meilleures compétences disponibles du pays. Le malheur est que la suprématie perdue ne sera pas aisément reconquise, l'Allemagne étant naturellement portée à conserver la magnifique situation de seconde puissance navale qu'elle a si rapidement acquise. Même le projet français de 3 cuirassés par an prendra du temps pour modifier les positions relatives, en raison du nouveau changement que l'Allemagne se prépare à faire dans sa loi organique de la flotte, d'autant plus que l'avantage du tonnage et de l'armemoiit de chaque unité nouvelle doit appartenir au pays le mieux outillé industriellement et techniquement, ce qui est le cas de l'Allemagne. (Cité par L'Actiou française, 2 février 1912.)