III. LES SUITES DE l'aFFAIRE DREYFUS
Il y a quinze ans seulement, il eût été impossible de trouver en France les éléments du tableau que j'ai dû dresser, dans la première partie de ce livre, de l'état actuel du
pays. Alors, en effet, les rivalités trintérêt ne dépassaient pas les limites habituelles des compétitions humaines et la France, en plein relèvement, avait une vie nationale ne présentant aucun symptôme anormal. Pour qu'en moins de quinze années, une crise, aussi grave que la présente, ait pu se déchaîner chez nous, il faut bien admettre l'existence d'une cause ayant eu une virulence d'action toute particulière. Cette cause, je la trouve, pour ma part, non pas dans l'Affaire Dreyfus, mais dans les suites de l'Affaire Dreyfus, ou, plus exactement encore, dans l'ambiance très spéciale créée pour l'évolution des idées chez nous par l'Affaire Dreyfus.
Bien que je veuille ne pas réveiller des souvenirs pénibles, il me faut bien parler de cette cause, car l'action des suites de l'Affaire Dreyfus a été si extraordinaire, dans presque tous les domaines, qu'aucun historien ne pourra expliquer la période actuelle de la vie française sans faire aux conséquences de l'.Affaire Dreyfus la part considérable qu'elles méritent. Il est assez aisé de s'en rendre compte dès maintenant. Point n'est besoin d'ailleurs de parler ici de l'Affaire elle-même; seules ses conséquences psychologiques et militaires doivent retenir notre attention.
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1° Far ceux qui étaient sincèrement convaincus de l'innocence du capitaine Dreyfus et qui ont voulu servir la cause de la Justice et de la Vérité; 2" Par ceux des coreligionnaires français et étrangers de Dreyfus qui, grâce à leur influence sur la presse universelle, ont su donner à l'Affaire Dreyfus un. retentissement mondial, probablement sans précédent dans l'histoire. En agissant ainsi, les Israélites ont obéi à la fois au sentiment de la solidarité nationale juive et à la nécessité qu'ils jugeaient impérieuse de briser, en faisant pro-
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clamer rinnocence de Dreyfus, le mouvement antisémite qui se dessinait en France avec une force particulière;
3" Par le groupe des socialistes, alors peu nombreux, qui, guidés par Jaurès, ont vu dans l'Affaire une machine de guerre contre l'armée, reconstituée à la suite de 1870, et qui, entourée du respect profond des masses populaires, constituait un obstacle, selon eux, invincible, à toute révolution sociale;
4° Par un petit nombre de bourgeois qui commençaient à trouver trop lourd le poids des sacrifices militaires consentis par la France depuis Sedan.
C'est, en effet, chez ces bourgeois, chez ces « intellectuels n , comme ils se sont qualifiés ensuite, que sont nés les premiers ferments d'antimilitarisme. Car, reconnaissons-le et proclamons-le, l'antimilitarisme n'a pas commencé en France dans les masses populaires, mais dans les classes moyennes. L'antimilitarisme s'est formé à l'état latent et dissimulé, surtout chez les bourgeois dispensés de l'article 23, de la loi du 15 juillet 1889, qui avaient été profondément froissés et humiliés d'avoir eu à obéir au régiment à un caporal paysan. Les froissements éprouvés par certains de ces jeunes bourgeois devenus ensuite professeurs, avocats, etc., leur avaient laissé dans l'àme un bas et égoïste esprit de vengeance. Mais leurs plaintes, leurs rancunes, avant l'Affaire, ils n'osaient les formuler publiquement. Ils sentaient qu'ils auraient été honnis par la nation, car alors l'armée était entourée d'un prestige et d'un amour intangibles. Quand l'Affaire Dreyfus éclata et prit le développement que l'on sait, ces bourgeois, ces « intellectuels » sentirent qu'ils pouvaient manifester contre l'institution militaire sans péril, à la condition de dissimuler leurs vrais sentiments sous le couvert du service de la Justice et de la Vérité. Ils ne s'en firent pas faute.
Ce sont ces concordances d'intérêts très divers, nobles ou bas, qui ont permis la puissance extraordinaire d'expansion de l'Affaire Dreyfus.
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major, les grands chels de I armée,
la destruction de notre service militaire de contre-espionnage, l'introduction à doses massives de la politique dans l'armée, l'affaire des Gclies, le régime de la délation entre offlciers, l'influence rapidement croissante des socialistes sur le pouvoir, la discussion et la mise en échec de tous les principes de discipline, civile et militaire.
Le bouleversement des esprits a été tel que les relations sociales anciennes, les amitiés les plus solides ont été détruites. Le discrédit de l'armée a été si grand que, comme je l'ai signalé déjà, pendant plusieurs années les chansons patriotiques ont disparu des cafés-concerts dont le répertoire est chez nous un thermomètre si sûr des sentiments de l'opinion. Durant la même période, les étudiants du Qu'^rtier latin se sont abstenus avec une sorte d'horreur de tout ce qui pouvait être une manifestation d'esprit national. Dans le même temps, ceux qui, même sans avoir pris part aux luttes politiques des partis, pouvaient être, sous un prétexte quelconque, taxés de nationalistes étaient considérés comme des parias par les hommes au pouvoir.
Ce bouleversement prodigieux des esprits, cette discussion de tous les principes, jusqu'alors admis comme des bases nécessaires de la société, ont fait à la France un tort immense.
A l'étranger, la justice militaire française a été bafouée sur les scènes publiques comme j'ai pu le constater
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maintes fois au cours de mes voyages. D'abord certains de nos consuls ont protesté. Quelques-uns ont réussi à arrêter ces scandales. D'autres, éprouvant des résistances des autorités locales, ont réclamé l'appui du quai d'Orsay, mais comme le gouvernement de Paris était lui-même d.p.veuu dreyfusiste, ils ont reçu des réponses évasives et dilatoires. On leur a fait comprendre qu'il était préférable de fermer les yeux pour ne pas créer d'affaires.
Les consuls ont fini par se taire, mais leur prestige, et surtout celui de la France, a été entamé durant cette période et de cette époque date certainement un sentiment de moindre considération des étrangers pour la France.
A l'intérieur, il est incontestable que c'est l'atmosphère toute spéciale, créée par les suites de l'Affaire Dreyfus qui a permis à l'indiscipline, à l'antimililarisme, aux ferments révolutionnaires de toute nature de se développer. Pendant quelques années, on a pu croire qu'il s'agissait de discussions théoriques. Mais, peu à peu, la semence levait. D'abord peu visible, elle est devenue ensuite une jeune pousse, puis un arbre dont on ne peut plus maintenant nier la vigueur, aujourd'hui que les conséquences pratiques de l'Affaire Dreyfus, révélées par des faits abondants, s'imposent aux plus superficiels observateurs.