LE REGIME DE L INCOMPETENCE
Cette définition du régime actuel donnée par M. Emile Faguet est malheureusement aussi juste que savoureuse.
LES CAUSES ttt
Les hommes vraiment Considérons un ministère,
pratiques sont exclus le ministère Monis, par exem-
en fait du gouvernement. pie.
Ministres. Professions.
MM. Monis Avocat,
Perrier Avoué.
Cruppi Avocat.
Berteaux Agent de change.
Delcassé Journaliste.
Caillaux Financier.
Steeg Professeur.
Dûment Professeur.
Pams Avocat.
Messiniy Ancien officier.
P. Bonconr Avocat.
E. Constant Avocat.
Malvy Avocat.
Chauinet Journaliste.
Dujardin-Beaunietz Peintre.
Nous constatons donc la présence, parmi 15 ministres, de 7 avocats et avoués, de 2 professeurs et de 2 journalistes. Or, à la Chambre, il y a environ 300 avocats et près de 80 médecins, sans compter un grand nombre d'instituteurs, de professeurs, de journalistes. Quant aux hommes de métier, aux hommes pratiques : les agriculteurs, les commerçants, les industriels, ils sont au Palais- Bourbon en minorité. C'est exactement l'inverse de ce qui conviendrait aux intérêts du pays.
Si nous avions à la Chambre non pas des parleurs et des théoriciens, mais des hommes qui, par leur travail journalier, aient appris le fonctionnement de nos grands rouages économiques, ils auraient d'abord de la compétence et sauraient ensuite qu'il leur faudrait payer de leurs deniers les erreurs de leur législation. En se garan-
tissant eux-mêmes contre de telles fautes, ils en préserveraient le pays. Un avocat, un médecin, un professeur n'obéit pas, même de bonne foi, à ces mobiles réalistes ; il est presque professionnellement disposé à songer au côté théorique et oratoire de ses manifestations et par suite à leur influence sur sa réélection, ce qui Tincline insensiblement aux pires surenchères.
Un des exemples les plus piquants
„ . „, . des fâcheux résultats auxquels peu
Dumont-Weiss , , . ,,. 7, ,
vent conduire 1 incompétence de
certains ministres, dominés par leurs préoccupations politiciennes, réside dans le cas Dumont-Weiss-Verpy. M. Dumont, en sa qualité de ministre des Travaux publics, voulut montrer avec éclat aux travailleurs qu'il savait défendre les cheminots, écrasés par le capitalisme insolent des Compagnies de chemin de fer.
M. Dumont accueillit donc avec une satisfaction toute particulière la réclamation du garde-frein Verpy dont le cas lui sembla particulièrement de nature à montrer l'ingratitude et la dureté des grandes Compagnies.
M. Weiss, directeur de la Compagnie de l'Est, se vit obligé de répondre au ministre la lettre suivante :
Paris, 4 mai 1911.
Monsieur lk Mimstrk,
Par votre lettre du 18 avril dernier, nous vous avions demandé de vouloir bien prescrire une enquête au sujet de l'ancien garde-frein Verpy qui, d'après une déclaration faite par vous à la tribune de la Chambre, aurait reçu trente-deux lettres de félicitations déHvrées par la Compagnie pour actes de probité ayant rapporté 100 000 francs de valeurs à la Compagnie. Par votre dépêche en date d'hier, vous nous faites connaître que vous êtes en mesure de nous donner les résultats de cette en- ^ quête. Vous nous adressez une longue liste d'actes de probité
qai vous a été remise par M. Verpy; vods ajoutez qae vous n'avez pas de preuves, en dehors de l'affirmation de l'intéressé, mais que votre enquête, pour incomplète qu'elle soit, n'a pas modiûé, comme nous pensions qu'elle le ferait, votre impression première.
Permettez-nous, monsieur le ministre, de vous faire remarquer qu'il doit vous être très facile de dégager la vérité en cette affaire.
Les lettres de félicitations que M. Verpy dit avoir reçues et détruites sont des lettres-circulaires imprimées, où chaque mois sont consignés tous les actes de probité du personnel; chaque agent dont le nom figure sur la circulaire en reçoit un exemplaire en témoignage de satisfaction.
Xous avons la collection complète de ces circulaires que nous tenons à votre disposition et qui permettront de rétablir la vérité des faits. On y trouve les quatre actes de probité que nous vous avons signalés, et, en outre, la restitution d'une pièce de cinq francs à Anglure.
Il n'y a aucune trace des faits tout à fait exceptionnels signalés par M. Verpy : 10000 francs trouvés en septembre 1889 à Savières, 23 000 francs en juillet 1891 à Pantin, 67 000 francs en septembre 1900 à Fontenay-sous-Bois.
A la date de la première découverte, M. Verpy, né le 4 décembre 1874, n'avait que quatorze ans; à la date de la seconde découverte, il était depuis dix jours au service de la Compagnie et occupé à Troijes sur les chantiers de la voie.
Vous dites, d'autre part, dans votre lettre, monsieur le ministre, que i\I. Verpy, au moment où il a été rayé des cadres, avait vingt-trois ans de service. Sur ce point aussi, il semble qu'on vous ait fourni des renseignements qu'il aurait été utile de vérifier. M. Verpy a fait son service militaire de 1894 à 1897 ; il s'était engagé à dix-neuf ans. Au moment où il a rompu son contrat de travail en se mettant en grève, il avait accompli, depuis sa libération du service militaire, un peu plus de treize ans de service, y compris diverses périodes de travail intermittent. Il faudrait donc, pour arriver à ce chiffre de vingt-trois ans, culmettre que nous l'avons occupé pendant près de dix ans
220 LA CRISE FRANÇAISK
avant son départ du régiment, c'est-à-dire à partir de l'âge de neuf ans.
Nous espérons, nioiisicnr le ministre, que ces explications seront de nature à modifier l'impression produite sur vous et sur la Chambre des députés par des déclarations insuffisamment contrôlées.
Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de mon profond respect.
Le directeur de la Compagnie,
E. Wkiss.
(Voir Le Temps. 6 mai 1911.)
Un homme rompu aux grandes affaires pratiques se serait-il hasardé à soutenir officiellement les allégations si évidemment sujettes à caution du garde-frein Verpy?
, . . C'est lors des changements de
des minores. ''^^^"^^ ^"^ l^ '"^^i'ne de l'incompé-
tence se manifeste avec un éclat parculier. Le choix de nos ministres des Affaires étrangères notamment a lieu avec une légèreté à faire frémir, car elle dénote une méconnaissance absolue des nécessités les plus élémentaires de la politique extérieure contemporaine. Devant ces nominations singulières, les étrangers ne peuvent retenir leur stupéfaction.
M. de Selves passe, disait La Gazette de la Croix, pour s'entendre à t( prendre n son adversaire de la façon la plus aimable. Mais on ne voit pas bien pourquoi on l'a nommé aux Affaires étrangères, lui qui fut si peu mêlé à la vie politique, tant intérieure qu'extérieure de son pays. (Cité par Le Matin, 29 juin 1911.)
Le Lokal Anzeiger, organe gouvernemental berlinois, fut plus net encore :
On s'étonne que M. Caillaux ait confié le portefeuille de la Guerre à M. Messimy dont la compétence paraît douteuse et
LES CAUSES Ml
celui des Affaires étrangères à M. de Selves, au moment même où sa mauvaise administration de Paris lai a valu le blâme énergique du conseil municipal.
M. de Selves, qui a été pendant quinze ans incapable d'assainir, de paver et d'éclairer la capitale, est mis pour récompense à la tête des Affaires étrangères du pays. // semble que M. Caillaux, soucieux avant tout de sa politique de concentration, se préoccupe moins de la personnalité de ses collaborateurs que du nombre des voix parlementaires que chacun d'eux lui apporte. (Cité par Le Matin, 29 juin 1911.)
Le résultat ne se 6t pas attendre. Ce fut Tignorance incontestable du dossier franco-espagnol dont fit preuve M. de Selves à la commission des Affaires étrangères. A la suite de cet incident sans précédent, M. Bouge constata en pleine Chambre que le ministre des Affaires étrangères avait mené toutes les négociations qui ont abouti au traité franco-allemand « sans avoir ouvert le dossier franco-espagnol » . (Voir Le Matin, 21 novembre 1911.)
, , ^ Il est évident que le mal de Tin-
Ghacun n est . ^
compétence vient non pas du manque pas a sa place. »^ -i u j .
d nommes de valeur, — ils abondent
en France, — mais de ce que chacun d'eus n'est pas mis à la place exacte qu il devrait occuper.
M. Cruppi, par exemple, ancien magistrat, est parfaitement qualifié pour être ministre de la Justice, mais rien ne le destinait au quai d Orsay. M. de Selves est un homme distingué, de relations aimables, mais cela ne suffit pas pour connaître le monde extérieur contemporain, si complexe, si changeant. L'un et l'autre ont été bombardés ministre des .affaires étrangères, évidemment sans aucune préparation sérieuse, sans avoir jamais pu connaître techniquement le détail des affaires de l'Europe et du monde. Or, au moment de la crise marocaine,
en présence des prétentions allemandes, n'aurait-il pas fallu au quai d'Orsay un homme ayant la pratique du terrain diplomatique européen et possédant de la situation continentale une vue d'ensemble suffisante pour parer les coups allemands au mieux des intérêts français?
Mais cette vue d'ensemble des fjrands intérêts extérieurs ne s'improvise pas. Pour l'obtenir, il faut dix ou quinze années d'efforts systématiques, persévérants, de relations étendues et de voyages prolongés.
On dira : le ministre des Affaires étrangères a des collaborateurs qui peuvent le renseigner. D'accord, mais ces collaborateurs sont des techniciens qui ont k suivre des ordres et non à en donner. C'est le Ministre qui doit indiquer la direction ; c'est lui qui doit être le chef. Il ne doit pas marcher péniblement à la remorque de ses bureaux ou de son chef de cabinet.
Il est évident que le seul souci des seules combinaisons parlementaires pour le titulaire des Affaires étrangères ne peut aboutir qu'à des choix désastreux.
Il en est d'ailleurs de même pour la phipart des autres ministères, surtout pour les ministères exigeant, non seulement de la compétence technique, mais encore du caractère, comme la marine et la guerre.
La préoccupation de satisfaire avant tout la combinaison politicienne est devenue si détestablement dominatrice qu'elle exerce également son influence pernicieuse sur les grands services d'État. Les résultats de ces erreurs ou de ces condescendances, sont parfois lamentables. Admettra-t-on, par exemple que le commandant Jaurès, le frère du député Jaurès, ait le tempérament qu'il faut pour commander un bateau de guerre? M. Josset, président des médaillés militaires de Saint- Brieuc, qui a navigué, comme patron, sous les ordres du
commandant Jaurès, à bord du contre-torpilleur Arid, explique :
Le commandant Jaurès avait une façon à lui de commander... C'est un bon, un excellent garçon. Quand il est là, je le répète, tout marche à souhait. .Mais, en son absence, les autres officiers n'ont plus l'autorité suffisante pour obtenir de l'équipage tout ce qu'on en pourrait attendre. Il ne les soutient pas suffisamment, ayant les punitions en horreur, car, s'il consent parfois à en signer quelques-unes, c'est pour des cas d'une exceptionnelle gravité. — (Voir L'Ouest-Éclair, cité par Le Matin, 13 octobre 1911.)
Ses camarades, dit encore Le Gil Blas, redoutaient le caractère distinctif du capitaine de vaisseau Jaurès : un rêveur humanitaire qui n'admet pas, pour ses marins, ce qu'il appelle des corvées humiliantes, comme, par exemple, de nettoyer un pont, d'astiquer les cuivres. Les anciens du Galilée, longtemps stationné à Tanger, le savent bien puisqu'il était défendu de u fourbir « le bateau, et que le croiseur resta parfois repoussant de malpropreté, par ordre.
Il remplaçait les punitions réglementaires par des sanctions spéciales, comme l'obligation de prélever sur la solde une certaine somme déposée à la Caisse d'épargne sur le livret du gabier puni, et cela, qui était fort beau, quant à la théorie, donnait, en pratique, des résultats singuliers! La discipline était humanitaire sur la Liberté. Et par cela même, elle était souvent en défaut. On le vit bien, lors de la revue navale de Toulon, où la fausse manœuvre du cuirassé menaça sérieusement la Démocratie. Le capitaine de vaisseau Jaurès, à ce moment, était à son poste de commandement : c'est donc lui qui manqua de tactique et de décision. (Voir Le Gil Blas, cité par Le Matin, 28 septembre 1911.)
Ces renseignements qui n'ont point été contestés permettent d'avoir une idée de ce que fut le commandant de la Liberté.
Le capitaine de vaisseau Jaurès est personnellement un
fort brave homme, mais il semble qu'il n'a pas les qualités de précision, de minutie, de méthode qui sont indispensables pour conduire avec sûreté un grand cuirassé moderne.
Que M. le commandant Jaurès fasse des conférences sociales ou écrive dans des revues philanthropiques, voilà qui serait parfait! Mais qu'on confie à ce rêveur humanitaire un cuirassé de 60 millions comme la Liberté, instrument de guerre formidable qui doit toujours être prêt, ceci ne paraît pas conforme aux intérêts nationaux.
Cette préoccupation politicienne néfaste de satisfaire avant tout les amis de la camarilla est telle chez nous, que des chefs responsables du gouvernement lui ont parfois sacrifié jusqu'aux chances de la victoire française dans la guerre future.
Henry Maret a raconté dans Le Petit Marseillais :
Je causais avec ce pauvre Berteaux qui n'avait souci que de bien faire, mais qui en était empêché par les soucis parlementaires, et je lui disais :
— Moi, je ne connais rien à toutes ces polémiques. Si ce général franc-maçon (il s'agissait d'un des chefs de l'armée investi d'un des plus importants commandements en cas de gueri'e) a des vertus, qu'on le garde, qu'en penses-tu?
Il regarda si personne n'écoutait et me dit :
— C'est une oie.
— Comment, lui répliquai-je, c'est à des oies que voas conBez le soin de sauver le Capitole. Je sais bien qu'il y a un précédent, mais ces choses-là ne se renouvellent point...
Berteaux me répondit :
— Je ne puis pas.
Vainement je lui fis observer que, choisis de la sorte, ces généraux seraient les généraux de Cour de Napoléon III et que nous risquions, en cas de guerre, d*» voir se répéter les fausses manœuvres, les oublis, les négligences qui furent cause de nos déroutes. Je voyais bien qu'il était convaincu, mais qu'il était
tenu par un pouvoir occulte. (Voir Le Petit Marseillais, cité par L'Action française, l" août 1911.)