II. LE DÉPUTÉ
, ^ , . La déconsidération qui atteint le
Autrefois ^
,,, . Parlement en bloc se répartit sur
et aujourd nui. , , r , , .
chaque députe, plus ou moins, suivant la valeur de sa personnalité. Naguère, le député jouissait dans le pays d'un prestige réel. Aujourd'hui, le député est dépourvu de cette auréole parce qu'il n'a plus pour tâche unique et imposante de faire les lois et de voter le budget, parce qu'il apparaît trop souvent dans une situation bien faite pour le discréditer, soit comme tyran, sait comme esclave. En fait, on ne voit plus dans le député le législateur. A part un petit nombre d'exceptions, s'il a « barre » sur le ministère, le député est surtout le dispensateur des protections et des passe-droits. Il domine « son » préfet et fait Il valser » les fonctionnaires de sa circonscription qui ne lui plaisent pas, mais, eu même temps, il est l'exécuteur servile des volontés de ceux de ses électeurs qui, ayant su s'organiser en groupes tyranniques, ne songent qu'à satisfaire leurs appétits et leurs haines.
La vie du député actuel est d'ailleurs «empoisonnée» par ces fâcheuses obligations. Il n'a pas toujours le loisir de répondre aux lettres de ses amis personnels, mais il lui faut, sans délai, se montrer accessible aux demandes et souvent aux sommations de ses électeurs quémandeurs ou menaçants. Le reste du temps est employé en démarches
LKS FAITS 13
dans les ministères et à assister plus ou moins assidûment aux séances. Dans un moment d'écœurement, un de nos honorables me disait : « Je mène une existence de forçat. "
Dans de pareilles conditions de vie, comment trouver le temps d'étudier sérieusement les grandes et multiples questions d'intérêt général qui sont les seules et vraies raisons d'être des parlementaires?
Le résultat inévitable de cet état de choses, c'est que le député actuel perd de vue le but réel de la politique qui est l'art de gérer au mieux des intérêts d'un peuple.
Le côté « politicien 5 de la vie publique l'absorbe entièrement et son souci capital devient d'assurer, au prix des plus lamentables compromissions, sa réélection en donnant satisfaction à la meute insatiable des électeurs .organisés en syndicats de favoritisme.
m. LES MINISTRES
Croit-on qu'au moins les ministres peuvent se consacrer aux questions d'intérêt général? Lourde erreur.
(1 La journée d'un ministre? écrit .M. Barthou. Une succession d'heures perdues, que coupent de rares loisirs employés à an travail utile. » (Voir La Revue Bleue, cité par Le Matin, 9 juin 191 1.)
S'occupent-Us *'• M^^'^à Poincaré, dans La
des intérêts ^^P''^^ ^^ Toulouse (1), a fait du
conseil des ministres ce tableau saisissant qui prouve que le mal n'est
généraux ?
pas récent
Je me rappelle avoir, il y a tantôt quatorze ans, décrit dans La Revue de Paris quelques épisodes de la vie ministérielle. On
(1) Cité par 1/ Action française, du 20 novembre 1911.
lA LA CRISK KRAxVÇAISE
a cru alors que j'exagérais la note pessimiste. Loin de là. J'avais plutôt essayé d'atténuer la vérité.
Les ministres, disais-je à peu près, tiennent conseil trois fois par semaine. Pensez-vous qu'ils traitent, dans ces entretiens officiels, de la politique générale et des intérêts publics? Détrompez-vous, les grandes affaires les occuperont demain, mais ce matin, il y a tant de petites choses à régler ! Un député mécontent de la nomination d'un juge de paix doit interpeller l'après-midi; il faut prévoir les incidents qui se produiront au cours des débats ; il faut aviser aux ordres du jour qu'on pourra faire présenter. Un autre député réclame, pour un de ses cousins, une présidence de tribunal qu'un sénateur sollicite pour un de ses neveux. Grave conflit. A qui donner satisfaction? Le député est un ministériel intermittent; le sénateur un ministériel fixe. On délibère et, comme il vaut mieux sourire à l'inconstance qu'à la fidélité, c'est le député qui l'emporte. Dix heures sonnent à l'hoi-loge de l'Elysée ou de la présidence du Conseil. Comme le temps passe ! Le ministre de l'Intérieur a reçu quelques télégrammes dont il voudrait entretenir ses collègues. Des grèves ont éclaté, accompagnées de troubles et de sabotages. Le ministre des Finances a son portefeuille gros de réformes qui exigeraient une étude attentive et prolongée. Le ministre de la Justice désire proposer une grande réforme de la magistrature. Le ministre des Affaires étrangères est porteur de graves nouvelles qu'il a l'intention de communiquer au conseil. Qui sait? Il a même peut-être signé hier un traité secret dont il est prêt à indiquer le texte ou l'esprit. Mais l'heure presse. Que faire? Le ministre de l'Intérieur est attendu par les journalistes venus aux renseignements. Il faut partir.
Du reste, le ministre des Finances n'est-il pas, par ses fonctions mêmes, le plus compétent dans les questions financières? Le mieux est de le laisser travailler seul. Il faut partir. Le ministre de l'Intérieur n'est-il pas responsable de l'ordre? Le mieux est de le laisser agir seul. Il faut partir. Le ministre des Affaires étrangères ne sait-il pas aussi bien que personne, grâce au directeur des affaires politiques, grâce même au chef de cabinet, le parti qu'il doit prendre? Le mieux est de lui laisser
carte blanche. S'il a signé nn traité secret, il sera temps qnc ses collègues le connaissent dans quelques années. En attendant, il est midi. Tout le monde a faim. .\ la porte, les chevaux piaffent, les moteurs ronflent. Il faut partir. On parlera un autre jour de la politique générale. Un autre jour, on parlera de la France.
V'oilà le spectacle lamentaible que je décrivais déjà, dans une forme presque semblable, il y a quatorze ans. Rien n'a changé depuis. La solidarité ministérielle reste presque toujours un vain mot.