I. LES SCANDALES d'.ARGENT ET l'ÉGOÏSME DES DÉPUTÉS
Les scandales lointains et notoires comme le Panama ont porté les premières et graves atteintes au prestige des députés. Puis, la vie publique a prouvé que de trop nombreux parlementaires avaient des âmes jacobines qui vraiment ne sont point belles. Innombrables sont les Français qui, sans être connaisseurs en politique, ont Gni par comprendre que les sénateurs, et surtout les députés, règlent leur vie politique, non pas en considérant l'intérêt général
230 LA CRISE KRAX^ÇAISE
du pays, mais d'après leurs seuls intérêts particuliers. Or, ces intérêts, le plus souvent fort peu nobles, sont ceux de leur groupe, et par groupe il faut entendre ici ces nombreuses camarillas qui montent si jalousement la garde autour de la fameuse assiette au beurre.
. . , ,, ... L'assiette au beurre! Que ne fait-
Autour de r assiette , , „
, on pas pour s v assurer une place?
au beurre. i
Quand un ministère tombe, la ruée
vers elle est violente et la curée devient publique. Alors
de trop nombreux politiciens ne songent qu'à ramasser un
portefeuille quelconque ou à le faire donner à un ami qui
les gavera de décorations, de faveurs, d'avantages de toute
nature eux et leurs électeurs favoris.
-, La masse des Français constate
Les hommes ,,
. , . , . . encore qu'à chaque élection généindependants sont i i . i i , , .
.... . . raie le niveau moral de la Chambre
en fait écartés . . , ,
j , . baisse avec évidence, ce dont elle
du Parlement. n > ^
est peu ilattee. Comment pourraitil en être autrement? Les conditions électorales sont maintenant telles que les homme-s de valeur et de caractère sont écartés presque automatiquement du Parlement : ils ne peuvent accepter en conscience de se livrer à la surenchère électorale et aux palinodies qui sont les conditions presque inéluctables des élections actuelles. La vie de quémandeur du député d'aujourd hui ne peut pas tenter les hommes de valeur indépendants. Les politiciens d'ailleurs les redoutent par-dessus tout. Aussi, quand par hasard l'un d'eux veut entrer au Palais-Bourbon, on lui crée mille obstacles. N'est-il pas scandaleux, par exemple, que M. Paul Leroy-Beaulieu n'ait jamais pu trouver place à la Chambre?
C'est cet ostracisme systématique et ces obstacles op>
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posés à des hommes qui seraient l'honneur du Parlement, qui déterminent la baisse du niveau moral des députés, baisse qui s'accuse chaque quatre ans et naturellement influe sur la valeur des décisions des Chambres. Ainsi a pu se renforcer peu à peu la caste néfaste et cynique des arrivistes politiciens. C'est pourquoi, la navigation toute spéciale sur les " mares stagnantes »• des circonscriptions d'arrondissement est devenue le quasi monopole de candidats députés, doués avant tout d'un arrivisme effréné et d'une hâte incroyable de jouir.
Les 15 000 C'est cet état d'esprit, créé à la
Chambre par l'afflux croissant des purs politiciens, qui a permis l'accroissement subit de l'indemnité parlementaire de 9 à 15000 francs. Ce relèvement était juste en son principe, mais il a été réalisé dans des conditions véritablement scandaleuses. Alors que de modestes fonctionnaires, des gendarmes, des officiers, etc., attendent encore un rehaussement de leurs petits traitements, notoirement insuffisants pour subvenir aux frais si élevés de la vie actuelle, les députés, sur la proposition de M. Baudon, se sont votés en une séance, et pour ainsi dire sans débat, le relèvement de leur indemnité?
L'effet de cette mesure, prise dans ces conditions, succédant à tant d'autres scandales d'argent, fut prodigieux dans le pays. Il est hors de doute qu'elle a considérablement aggravé la déconsidération du Parlement devant les masses françaises.
„ . . Le u satranisme » autoritaire de
oGCXai*lS]llG
. X * • tant de députés maioritards a encore
et autoritarisme ri, , . i /. •
. , . . profondement indispose la foule
des parlementaires. \ "^
des braves gens. \l. Combes a eu
beau soutenir la formule : ^ Xi réaction, ni révolution » ,
il n'a pu empêcher de voir que son gouvernement a fait les pires concessions aux socialistes et à l'anarchie, tout en « empoisonnant » la vie provinciale française par un sectarisme inexorable. Comme M. Henri Leyret les appelle, les « tyrans ridicules " , amis du pouvoir, se sont placés avec trop d'évidence au-dessus des lois, pratiquant un arbitraire féroce, faisant « valser » les fonctionnaires qui leur déplaisaient au moyen du déplacement d'office.
M. Lecat, commissaire de police à Pont-l'Abbé, qui, à la suite d'une réunion des plus tumultueuses, avait conduit au poste, selon son devoir, M. Goude, député socialiste unifié de Brest, a été déplacé et envoyé à Dol-de-Bretagne (Ille-et- Vilaine). Les habitants de Pont-l'Abbé ont protesté contre ce déplacement scandaleux. {Voir Le Temps, 2-3 janvier 1912.)
M. Légitimus, député de la Guadeloupe, a été condamné à deux ans d'emprisonnement en appel ; la Cour de cassation a rejeté son pourvoi. Or, sous prétexte de vagues précédents, le 8 mars 1912, la Chambre décida qu'il ne sera pas procédé à l'arrestation de M. Légitimus, pendant le cours de la présente session. " Comment cela! interrogea M. Emmanuel Brousse. Sommes-nous au-dessus des lois? " Cette protestation resta sans écho, car à ce moment il y avait à peine vingt-cinq députés en séance. Le projet de résolution fut donc adopté sans débat. (Voir Le Matin, 8 mars 1912.)
Le rôle électoral „ ^' ^^ ^^"^ ^^?Vu u^"""''
, ,. Passy, doyen d âge a la Chambre, a
fait du haut de la tribune du Palais- Bourbon la critique suivante du rôle des préfets détournés de leur fonction véritable et mis au service des députés de la majorité.
Les préfets d'aujourd'hui ne sont, pour la plupart, que des agents généraux d'élection. Autrefois, sous l'ancien régime, où régnait l'arbitraire, les intendants étaient qualiBés d'intendants d'administration, de justice et de police; à cette heure les préfets sont toujours des fonctionnaires d'administration, de justice et de police ; d'administration en faveur de leurs amis; de justice, puisque les ministres refusent de décerner une récompense et une décoration sans leur concours; de police, puisqu'ils ont qualité pour faire surveiller les citoyens par les sous-préfets et les comités et pour exercer une action de contrôle, en toute occasion, même en matière militaire. Aussi, a-t-on orné leur chapeau de plumes blanches pour frapper l'imagination des populations et montrer qu'ils sont des généraux chargés de conduire les batailles électorales.
Tons les préfets, heureusement, ne se ressemblent pas, et je rends d'autant pins volontiers justice à ceux qui sont assez habiles et assez indépendants pour se soustraire aux séductions de leur propre autorité ; mais ils n'en ont pas moins le pouvoir et la mission — et c'est là le point essentiel — de tourner le suffrage universel en faveur des républicains de leur choix. (Voir Le Temps, 10 janvier 1912.)
Cette action des préfets, en imposant au pays une représentation frelatée, a progressivement enlevé dans la masse des Français toute confiance dans Tune des garanties capitales du régime républicain : la liberté du suffrage.