CHAPITRE IV Les Églises asiates et le Montanisme
La situation de la hiérarchie asiate était particuhèrement difficile. Les évêques n'avaient pu songer un moment à se réfugier dans l'abstention et à assister aux événements sans y faire entendre leur voix. C'eût été abdiquer le rôle qu'ils tenaient avec tant d'honneur depuis le début du II"^6 siècle. Nulle part l'épiscopat n'était plus puissant, plus prestigieux qu'en Asie ^. Nulle part il n'offrait un aussi grand nombre de lettrés, de politiques, également habiles à commenter par écrit les mystères du dogme, les règles de la discipline ^, et à défendre en face du pouvoir romain leurs frères indignement calomniés ^. Et cette haute culture s'accompagnait chez beaucoup d'entre eux de la plus ardente mysticité. Polycarpe, Méliton avaient passé, nous l'avons dit *, pour doués du charisme prophétique. L'un avait déjà versé, l'autre devait bientôt répandre son sang pour la foi ; et de même Papirius, Sagaris de Laodicée, Thraseas d'Eu-
^ LiGHTFOOT, Philippians, London, 1878, p. 212 et s. ; Renan, Marc- Aurèle, chap. xi.
" Sur Méliton, esprit particulièrement souple et divers, voir Eusèbe, H. E., IV, XXVI. Sur Apollinaire de Hierapolis, ibid., IV, xxvii.
^ Pour les Apologies d'Apollinaire de Hierapolis et de Méliton, cf. Bardenhewer, AKL, I, 264; 54S et 553.
* Voir plus haut, p. 118.
L'épiscopat asiate contre le Montanisme 145
meneia. Dans son énergique réponse à Victor, l'évêque de Rome, lors des discussions sur la Pâque, Polycrate d'Êphèse énumérera avec fierté tous ces noms parmi les a grandes lumières » qui avaient jeté un si vif éclat sur l'Ëglise d'Asie, avant de s'éteindre ^.
Or l'épiscopat se trouvait en face d'un mouvement d'une vitalité toujours croissante, qui n'allait à rien de moins qu'à briser les cadres des Eglises sous prétexte d'illusoires réunions à Pépuze et à Tymion ; qui, servi par une propagande aussi adroite qu'efficace, soutenu par une abondante littérature ^ instaurait le pouvoir irresponsable d'individus sans mandat, lesquels prétendaient tout réformer en dehors de l'autorité régulièrement constituée, et le plus souvent contre elle.
Le péril était d'autant plus grand que les évêques n'ignoraient pas les attaches que l'esprit montaniste rencontrait dans le tempérament sérieux et exalté des populations phrygiennes, les sympathies que, de par ses tendances même, il devait éveiller parmi elles ^. Il était à craindre que la prédication montaniste n'exerçât des ravages profonds en des âmes si bien préparées à l'accueillir.
Et cette appréhension n'avait rien de chimérique, l'événement se chargeait de le démontrer. Le mot de l'Evangile « Nul n'est prophète en son pays » * n'avait pas rencontré son application en Phrygie, — ni dans les régions circon voisines.
^ Ap. Eusèbe, H. E., V, xxiv, 2 et s.
2 Voy. sur ce point le témoignage de Caius, dans Eusèbe, VIII, xx, 3 (Sources, n° 71) et d'Hippolyte, Philos., VIII, xix (Sources, n» 58), — sans compter les attestations ultérieures de Didyme, de Théodoret et du pseudo-Gélase. Il est aisé de dresser de cette littérature un inventaire succinct : 1° les recueils d'oracles (cf. p. 35) ; 2° la riposte montaniste à l'écrit de Miltiade (p. 163) ; 3° la lettre « catholique n de Thémison (p. 27) ; 4° des psaumes (p. 62) ; 5° peut-être, comme le suppose Harnack (ACL, p. 239), des lettres à l'adresse de l'Église de Rome (cf. p. 260) — et j'ajouterais à l'adresse de l'Kglise de Lyon (cf. p. 219) pour solliciter leur médiation ou leur aveu. Au IVn>e siècle, des tracts montanistes se colportaient encore à Rome (cf. p. 475).
^ Cf. plus haut, livre I, chap. I, § I.
* Mt., xiii, 57.
Ce n'était pas seulement les menues localités phrygiennes, Ardabau, Pépuze, Tymion, Cumane, Otrous ^, qui avaient été atteintes. Des villes plus importantes, Apamée ^, Hierapolis. Hieropolis ^, étaient menacées. Jusque vers la Syrie au Sud^, jusqu'en Galatie à l'Est ^, jusqu'en Lydie à l'Ouest^, et, par delà la Propontide, jusqu'en Thrace', la diffusion du fléau éveillait de graves inquiétudes. Les années même n'en affaiblissaient point la virulence, puisqu'une vingtaine d'années au moins après la première effervescence, Ancyre était en pleine crise. Des cités entières, telle que Thyatire ^, passaient aux novateurs ; et bientôt l'on pouvait parler couramment des «églises» des prophètes^, c'est-à-dire des communautés entièrement acquises à la prophétie.
Ces désertions en masse obligent à penser que — non pas seulement les fidèles —, mais le clergé lui-même n'offrit pas partout la belle unanimité de résistance dont l'orthodoxie combattive des polémistes transcrits par Eusèbe voudrait imposer l'impression. Il y eut indubitablement sur certains points de l'Asie des complicités ou des connivences par lesquelles furent contrariées les initiatives de la majorité des évêques. Dans cet épiscopat d'Asie où abondaient les person-
^ Eusèbe, H. E., V, xvi, 7 ; V, xviii, 2, 13 ; V, xvi, 17 ; V, xvi, 5.
^ Ibid., V, XVI, 17.
^ V, XVI, I. Pour la distinction entre Hierapolis et Hieropolis, voir p. 582 ; je considère comme probable, sinon comme certaine, l'intervention d'Abercius dans ces débats. Voy. p. 581.