V, XIX
^ V, XVI, 4. Si l'on admet la leçon xarà IIovtov (au lieu de xatà to-o. . qui est fortement attestée (voy. Schwartz, éd. maior, p. 460, 1. 16), c'est toute l'Église du Pont qu'aurait atteint le mystique incendie.
* Épiphane, Pan., LI, xxxiii.
' Eusèbe, H. E., V, xix.
^ Epiphane, Pan., loc. cit. La date de l'événement est d'ailleurs incertaine. Voy. p. 577.
^ Tertullien, adu. Praxean, i (Sources, n» 41) et ici p. 261.
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nalités marquantes, il fallait bien que se rencontrassent aussi quelques illuminés, prompts à toutes les chimères, ou quelques rigoristes dont les exigences montanistes flattaient la manie.
Hippolyte de Rome raconte dans son Co^nmentaire sur Daniel ^ deux anecdotes fort curieuses qui donnent la mesure de ce que certaines têtes épiscopales, qu'on aurait crues plus solides, pouvaient en ce temps-là renfermer d'utopie. Je cite le passage tout au long car (soit dit en passant) il nous fournit une preuve nouvelle que le Montanisme ne fut nullement en soi un phénomène hors série, et que c'est à la méthode de ses promoteurs qu'il dut toute sa fortune.
« Je veux aussi raconter ce qui s'est passé, il n'y « a pas bien longtemps, en Syrie. Un des chefs de l'Eglise <( du pays, faute de lire avec assez de soin les Écritures (( divines et de se conformer à la parole du Seigneur, tomba « dans l'erreur et en entraîna d'autres avec lui. Le Seigneur « n'a-t-il pas dit : « Il s'élèvera beaucoup de faux Christs « et de faux prophètes, et ils feront des signes et des prodiges, « en sorte que soient induits en erreur, s'il peut se faire, « même les élus. (Mt., xxiv, 24) » ? Alors si quelqu'un vous « dit : « Voici le Christ, ici ou là : ne le croyez pas. {Ibid., 23)... « Le voici dans le désert, ne sortez point : le voilà dans les « maisons du trésor, n'entrez pas. {Ibid., 26) » Oublieux de (( ces paroles, il persuada à beaucoup de ses frères de partir « pour le désert avec leurs femmes et leurs enfants à la ren- « contre du Christ. Ceux-ci s'égarèrent, errant dans les mon- « tagnes et sur les chemins, et il s'en fallut de peu que le « gouverneur ne les fît tous arrêter et mettre à mort comme « brigands : heureusement il se trouva que sa femme était « chrétienne et, sur sa prière, il arrangea la chose de manière « à éviter toute persécution contre eux.
^ Ki; TÔv Aavtr,/,, III, XVIII (BoNWETScH, dans CB, Hippolytus, I [1897], P- 230). Ce commentaire fut rédigé entre 202 et 204 (Harnack, Chron., I, 250).
« Autre affaire analogue. Il y avait dans le Pont
« un homme, également chef d'Eglise, qui ne manquait ni
« de prudence ni d'humilité, mais qui ne s'attachait pas
« assez solidement aux Écritures et avait trop de confiance
« en ses propres visions. Ayant eu une \ision, puis deux,
« puis trois, il se mit à prédire à ses frères, tel un prophète :
« J'ai vu ceci et cela doit arriver. » Et il poussa la folie jus-
« qu'à leur dire : « Sachez, mes frères, que dans un an le
c( jugement surviendra. » L'entendant déclarer que le jour
« du Seigneur était proche (cf. /. Thess., 11, 2), ceux-ci im-
« ploraient le Seigneur avec des larmes et des plaintes, ayant
« nuit et jour devant les yeux le jour du jugement qui allait
« venir. Il finit par les jeter dans une telle crainte, une telle
« pusillanimité qu'ils abandonnèrent leur pays, leurs terres
« et que la plupart vendirent leurs biens. Mais lui leur disait :
« Si les choses ne se passent pas comme je le dis, ne croyez
« plus à l'Ecriture sainte, mais que chacun fasse ce qu'il
« veut. )) Comme ils attendaient l'événement et qu'au bout
« d'un an rien de ce qu'il avait annoncé n'était arrivé, il
« devint évident pour sa honte qu'il avait menti. On vit
« combien les Ecritures étaient véridiques. Ses frères
« furent scandalisés au point que désormais leurs filles
« se marièrent et que les hommes revinrent à la culture
« des champs. Quant à ceux qui, d'aventure, avaient
« vendu leurs biens, on les voyait qui essayaient de les
« récupérer. »
Voici encore un fait assez significatif. Justement vers l'époque où le Montanisme se développait en Phrygie, plusieurs Eglises d'Orient, par exemple les Eglises du Pont, l'Eglise d'Amastris en Bithynie, l'Eglise de Cnosos dans l'île de Crête, se préoccupaient vivement de problèmes moraux connexes à ceux que les novateurs avaient la prétention de résoudre dans le sens le plus sévère. Parmi les lettres que multipliait l'activité de Denys, l'évêque de Corinthe, il en est une qu'au témoignage d'Eusèbe il avait adressée
Les connivences secrètes
« à l'Église d'Amastris et à celles du Pont ^ ». Il y donnait (( plusieurs a^'is sur le mariage et la continence », et il engageait les fidèles de ces Eglises à recevoir les pécheurs, quelque coupables qu'ils fussent, « qu'ils aient commis une faute ordinaire ou même le péché d'hérésie ». Dans une autre lettre aux fidèles de Cnosos, Denys exhortait leur évêque, Pinytos, à « ne pas imposer aux frères le lourd fardeau de la chasteté, et à tenir compte de la faiblesse du grand nombre ». Or Pinytos, lui, ne penchait pas du tout pour les solutions bénignes, on le voit bien au tour de sa réponse, résumée par Eusèbe. Il y engageait son collègue à « distribuer à son peuple une alimentation plus solide, dans des écrits plus virils, de peur que, nourri constamment de lait, il ne vieillisse insensiblement dans une longue enfance » ; — ce qui implique qu'aux sages suggestions de Denys, Pinytos avait trouvé quelque chose d'affadissant.
Chez des esprits ainsi façonnés, la « prophétie nouvelle » ne pouvait manquer de susciter des complaisances secrètes ou avouées, par la restauration qu'elle commandait de la grande loi de l'effort, par son respect de l'Ecriture et de la règle de foi, enfin par le renouvellement de vie morale qui marque toujours ces période des « réveil » ^, et dont elle était le levain.
Autant ces évêques rigoristes auraient été impitoyables à son égard, s'ils y eussent subodoré une manifestation analogue au Gnosticisme, autant la déférence de ses initiateurs à l'égard de la tradition devait la leur faire juger inoffensive et bienfaisante.
Heureusement pour les Eglises asiates, des leader énergiques surent faire comprendre à la grande majorité de leurs
^ Eusèbe, H. E., IV, xxiii, 6.
2 Ainsi pour l'Angleterre du XYIII"": siècle, cf. J.-A. Porret, op. cit., p. 10 et s. ; 149 et s. ; pour le Pays de Galles, au début du XX"e siècle. Bois, op. cit., p. 570 et s. ; 582.
collègues les termes véritables du problème posé par la prédication de Montan et de sa séquelle. S'ils avouaient la « prophétie nouvelle », les évêques se dessaisissaient de leur autorité au bénéfice des spirituels du Montanisme, libres désormais de légiférer au gré de leurs inspirations prétendues ; ils cessaient d'être les seuls organes authentiques de la doctrine, les seuls pédagogues qualifiés de la discipline, et ils se préparaient les concurrences, et sans doute aussi les conflits, les plus mortifiants ; ils ravalaient Vinstrumenkim fidei au niveau « d'oracles » suspects qu'on les obligerait à y apparier, à y incorporer peut-être. C'était le triomphe de l'anarchie. Pourquoi ménager des gens qui, eux, apprenaient aux fidèles à mépriser leurs guides naturels, et qui offraient, à côté de tendances apparemment recommandables, tant de traits équivoques au regard des Ecritures et de la tradition ^ ?
Il est probable qu'il y eut une période d'oscillations, de demi-mesures hésitantes et mal coordonnées. Quoi qu'en dise Ritschl ^, je doute qu'elle ait été longue ^ La nécessité d'une action décisive dut s'imposer très vite. Ce qui caractérisa toutes ces luttes, ce fut leur âpreté, leur violence sans merci *. La « prophétie » fut attaquée avec fureur, et
^ L'erreur d'HiLGENFELD [Glossolalie, p. 1 1 5 et s.), celle aussi de Ritschl et de beaucoup d'autres a été de supposer que l'Église était à cette époque ennemie par principe des charismes. Quand on connaît les sentiments d'un homme aussi « ecclésiastique » que saint Irénée par exemple (cf. p. 1 18), il devient impossible d'admettre cette interprétation. Ce dont la hiérarchie eut peur, ce fut de la concurrence que les prophètes nouveaux prétendaient lui faire, en vertu de leurs charismes, et de la deminutio capitis dont ils la menaçaient.
^ Entstehimg ^..., p. 463 : « Der Montanismus lange Zeit innerhalb der Kirche seine Ansprûche durchfechten durfte, ehe er als Ketzerei ausgeschieden ohne Gnade dem Pragmatismus der orthodoxen Ansicht verfiel. »
^ Noter le [At^ts Tt[JiT,v ]J.r{:z Trâpoôov si; a.-j-rç'i (= l'Eglise) to •^£*j5o:ïpoçr,- Ttxov àXàix^avc 7rv£-3(j.a de l'Anonyme, dans Eusèbe, V, xvi, 9.
* Pour l'état d'esprit d'Apollonius et de l'Anonyme, cf. Sources, luirod., chap. II. Voir plus haut, dans l'esquisse des débuts, l'attitude des martyrs catholiques à l'égard des mart>TS montanistes (p. 31). Noter aussi le jugement porté sur la défection de Thyatire (p. 201), etc.
Polémiques orales et réfutations écrites 151
elle fut défendue avec passion. Ses partisans en recevaient une illumination morale qui leur inspirait le plus indéfectible attachement. Les souffrances même dont ils eurent à pâtir, les sévices qu'on exerça contre eux, les châtiments disciplinaires qui leur furent infligés par l'autorité épiscopale, ne firent qu'aiguiser leur foi en la véracité de Montan, de Maximilla et de Priscilla. — D'autre part, les membres les plus en vue de l'épiscopat descendirent dans la lice, suivis des sympathies agissantes de leurs collègues et ils donnèrent avec une énergie qui décida de la victoire.
J'ai dit, dans le sommaire exposé des faits qui a été tracé plus haut, que la polémique antimontaniste prit en premier lieu la forme orale. Les évêques cherchaient à joindre les prophètes, à lier discussion avec eux et à leur faire reconnaître leur erreur, ou tout au moins à détourner d'eux les témoins de ces colloques. Il dut se dérouler des scènes d'un pittoresque étrange, quand l'évêque, après s'être époumonné en des contestations stériles, bonnes tout au plus (comme dira Tertullien) à entraîner « stomachi euersionem et cerebri » 1, se résolvait à employer les grands moyens et, main levée, commençait à articuler contre ces « énergumènes » irréductibles une formule d'exorcisme ^, vite interrompue par les clameurs et les bousculades des sectaires furibonds. On en vint très vite aux rétorquations écrites, plus commodes, d'une diffusion plus large, et que l'efïlorescence des opuscules montanistes requérait impérieusement. Apollinaire, l'évêque
^ De Praesc, xvi, 3.
^ Il n'y eut pas de formule officielle et stéréotypée d'exorcisme avant le VIII"»e siècle : cf. Thalhofer-Einsenhofer, Handb. der Kathol. Liturgie, Fribourg-en-Brisgau, 1912, II, 507.
d'Hiérapolis, en prit dès le début l'initiative ^. Ce fut dès lors un feu croisé de ripostes et de répliques. Les évêques firent circuler les réquisitoires les plus impressionnants, en y joignant parfois des certificats destinés à les corroborer de faits précis.
Arrêtons-nous un instant ici pour déterminer le caractère de la lettre de l'évêque d'Antioche, Sérapion, à laquelle Eusèbe fait allusion au chapitre xix de son V^ livre. Sérapion figure dans la liste épiscopale d'Antioche, telle qu'Eusèbe l'a reproduite ^, entre Maximin et Asclépiade. Eusèbe, à qui ses sources ne fournissaient pas la date exacte de chaque épiscopat pour le siège d'Antioche ^, n'a pu indiquer à quel moment Sérapion entra en charge. Certains indices permettent de penser que ce fut vers 190/1, et qu'il mourut en 21 1/2 "*. Eusèbe cite plusieurs ouvrages de Sérapion, et il ne se flattait pas de les connaître tous ^. Contentons-nous présentement d'examiner la lettre à laquelle Eusèbe fait allusion en termes qui comportent çà et là queqlu'obscurité.
Les destinataires de l'Épître, Caricus et Pontius, nous sont inconnus. Eusèbe les traite ailleurs d' « hommes ecclésiastiques » ^, expression qui, sous sa plume, n'implique pas autre chose que leur parfaite orthodoxie '^.
Cette lettre est présentée par Eusèbe comme ayant le caractère d'une correspondance privée, àv îôi'a imij-olr,. Sérapion y exerçait à son tour la critique du montanisme. Eusèbe n'indique pas les arguments qu'il y avait développés n'ayant pour unique objet que de faire état d'un document curieux où lui semblait se manifester excellemment l'unanime hostilité de l'épiscopat contre le Montanisme.
A l'appui de sa réprobation, Sérapion avait joint à sa lettre l'ouvrage d'Apollinaire, champion valeureux entre tous ®. De plus, un certain nombre de suscriptions épiscopales y étaient incluses.
2 H. E., V, xix, I ; VI, XI, 4 ; cf. IV, xxiv et Chronique ad ami., 2206. Abraham.
^ ScHWARTZ, Eusebius Kircheng., III, p. cc.xx.xix. * Harnack, Chron., I, 211 ; 213.