‹ La crise montanisteChapitre 2 sur 60 · CHAPITRE I Les Débuts de la Crise · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les Débuts de la Crise

Je crois que l'on a beaucoup exagéré l'importance du rapport qui aurait uni le Montanisme à la Phrygie, son pays d'origine. Pour que le lien apparût aussi étroit, il faudrait que ce phénomène religieux, considéré en sa phase primitive, présentât des caractères exceptionnels et singuliers. Or il n'en est rien. On en retrouve l'analogue, — et cela avec des similitudes qui parfois confondent — dans des temps et des ci\'ilisations très différentes. Pourtant il serait paradoxal d'isoler cette crise du « milieu » où elle éclata, et de nier l'influence d'un facteur tel que l'esprit des populations qui en subirent la contagion.

La Phrygie ^ ne s'était acquis, dans le monde gréco-

^ Ce mot de Phrygie ne doit pas être entendu d'une façon trop stricte. Il y eut toujours beaucoup de flottement et d'arbitraire dans la manière dont cette contrée fut circonscrite. Les divisions administratives varient selon les époques ; et aussi les noms assignés à chacune d'elles (Voy. surtout W. M. Ramsay, Histor. Geog., p. 150 et s.; DB., ni, 864; Chapot, La prov. rom. procons. d'Asie, p. 73 et s.). Les désignations géographiques des écrivains sont souvent peu exactes (ainsi Catulle, xlvi, 4 [L. Mueller, p. 23] s'écrie, en parlant de la Bithynie : Linquantur Phrygii, Catulle, campi !) ; et autant faut-il en dire des inscriptions (cf. DB, m, 864). — La chaîne du Taurus au Sud, le désert central d'Asie-Mineure à l'Est, les vallées du Méandre, de l'Hermus, du Rh)Tida;us, etc., à l'Ouest, la Propontide et la Bithynie au Nord, en formaient approximativement les limites, limites aux linéaments peu rigoureux et qui, au point de vue ethnographique, ne correspondaient pas à des différences caractérisées.

romain, qu'une fort médiocre considération intellectuelle. Certaines légendes, dont la trace apparaît déjà chez Hérodote \ faisaient du peuple qui l'habitait le plus ancien de l'univers 2. A ce titre, il aurait dû mériter des autres peuples quelque respect, étant donnée la croyance si généralement répandue à la supériorité de l'humanité primitive^. Mais non ! Il était passé en habitude de se moquer des Phrygiens comme de pauvres êtres craintifs et bornés dont l'opaque intelligence ne devenait perméable à quelque lueur de réflexion qu'aiguillonnée par le fouet. « Phrygien battu s'améliore », était un proverbe courant *. Quand Cicéron, inquiet des preuves qui pesaient sur son client L. Flaccus, ancien gouverneur d'Asie et concussionnaire avéré, se fut résolu à cette tactique bien connue qui consiste à bafouer les témoins de l'accusation, c'est aux Phrygiens, venus de leur lointaine province pour déposer, qu'il réserva ses ironies les plus mordantes. On perçoit, en lisant son plaidoyer, l'accent de mépris avec lequel il articule leur nom, symbole d'ignorante grossièreté ^. Et pour mieux les

^ Hist., II, II. Cf. la note dans Œhler, Tert. Opéra, i, 321 d : TertuUien rappelle ces histoires, sans y ajouter foi, ad Nat., I, viii.

^ « Primigenii Phryges », dit Apulée, Met., XI, v. « .\ ïvJtitio'. r.-itibyi àv'Jptôirtov jAità TO'j; <I'p-j-,'a; àp/aiÔTôpot xaOïaToiTEç u dit HippoU'te, Philos., V, VII (DuNCKER-ScHNEiDEWiN, p. 142, 1. 4). Cf. aussi Clément d'Alex., Proptret., I, vi (St.î;hlin', p. 7, 1. 7). TertuUien, te.xte indiqué ci-dessus.

^ Voy. par exemple Cicéron, Tuscul. disp., I, xii, 26 ; Sénèque, de Benef., I, x, i ; Quintilien, Inst. Or., III. vu, 26 ; Tacite, Hist., V, v. D'après ScHMiD (dans Pauly-Wiss., art. Dion, col. 859) ce point de vue était très répandu dans le stoïcisme depuis Chrysippe. Schmid cite de nombreuses références.

* Hérodas, 11, 100 (p. 14, Bûcheler) « 'il; ô 'l'pC; -.'1 -/Cv v/tiîv ::).r,Y£':; àu.Eiv(ov îo-tct'. » Otto Crusius, dans ses Unters. zu den Mimiamben des Herondas, Leipzig, 1892, p. 49, rappelle un passage d'un poète sicilien, sans doute Sophron, cité dans les scholies d'Aristophane, Au. 1283 (Didymos, p. 255, ScHMiDT, Leipzig, 1854) : « lla-Ts; fla/TOM y.a/.i'vti» ixJTa>.a «l>pv;5 à^'T'ip »• Cf. aussi Seruius, in ^n, I, 272 « Timidos Phrj'ges omnes poetae lacérant » ; saint Jérôme, Comm. in Gai. (P. L. xxvi, 416.)

* Pro Flacco, 11, i : « Non estis de Lydorum, aut Mysorum, aut Phrygium, qui hue compulsi concitatique uenerunt, sed de ucstra republica

Le Phrygien dans l'estimation du monde antique 5

dépouiller de toute autorité, il feint de leur emprunter à eux-mêmes, les dictons qui les ridiculisent ^.

Il était entendu que, qui disait « Phrygien », disait « barbare », et de la plus crasse espèce ^. « Nous autres, chrétiens, s'écriera fièrement saint Justin (dans son Dialogue avec le Juif Tryphon, cxix, 4) nous ne sommes pas des gens à

mépriser. oùSà [3àpPapov cpUXov oùSà o-koXx Kapwv 7] <l>puyaiv eOv-rj.

C'est nous que Dieu a choisis ! » Cette réputation de lourdeur devait rester attachée longtemps encore à la race phrygienne C'est ainsi que, dans la vie d'Hypatius, lequel était né vers 366 en Phrygie et fut higoumène d'un couvent bithynien vers 408, le rédacteur s'étonne de rencontrer chez son héros une précoce ouverture d'esprit que l'on n'eût guère attendue, remarque-t-il, étant donnée son origine ^.

iudicaturi... » xvi, 38 « Hic ego, iudices, si uos Acmonensium decretis, si caeterorum Phrygium litteris permoueri putarem... » xvii, 40 « Dubitabitis, iudices, quin ab hoc ignotissimo Phryge nobilissimum ciuem uindicetis ? » Facis iniuste, Laeli, si putas nostro periculo uiuere tuos contubernales, praesertim cum tua neglegentia factum arbitremur. Homini enim Phrygi, qui arborera nunquam uidisset, fiscinam ficorum obiecisti. Cuius mors te ahqua re leuauit ; edacem enim hospitem amisisti ; Flacco uero quid profuit ?

^ Pro Flacco, xxvii, 65 « Quam ob rem quaeso a uobis, Asiatici testes, ut, cum uere recordari uoletis, quantum auctoritatis in iudicium adferatis, uosmet ipsi describatis Asiam nec, quid aUenigenae de uobis loqui soleant, sed quid uosmet ipsi de génère uestro statuatis, memineritis. Namque, ut opinor, Asia uestra constat ex Phrygia, Mysia, Caria, Lydia. Utrum igitur nostrum est an uestrum hoc prouerbium, « Phrygem plagis fieri solere mehorem ? »...

- Cf. encore Cicéron, Epist. ad Qiiintum fratrem, I, i, 19 (C. F. W. MuELLER, III, I, 496) «... nisi forte me Paconi nescio cuius, hominis ne Graeci quidem ac Mysi aut Phrygi potius, quereUs moueri putas ; » Orat., VIII, 27 « Quonam igitur modo audiretur Mysus aut Phryx, cum etiam Demosthenes exagitetur ut putidus. » Apulée, Florides, m (G. F. Hilde- BRAND, ed minor, p. 162) « Eo genitus Marsyas cum in artificio patrissaret tibicinii, Phryx cetera et barbarus, uultu ferino trux, hispidus, illutiV)arbus, spinis et piUs obsitus, fertur (proh nefas !) cum ApolUne certauisse : teter cum decoro, agresiis cum erudito, belua cum deo. »

^ Acta Sanct. BolL, 1701, Juni, m, p. 310, § i : « Nondum enim tune temporis in Phrygia talis quis inueniehatur, nisi quam rarissime unus et

Telle était l'estimation commune du Phrygien, soit parmi les Grecs, soit parmi les Romains. Il est presque superliu d'observer qu'elle n'avait aucun caractère « scientifique ». Quand les peuples se jugent les uns les autres, c'est toujours d'une façon sommaire, frivole et hostile. Ed. Wôlffiin s'est un jour diverti à relever chez les écrivains latins les appréciations portées sur les diverses races méditerranéennes ^. Quelle avarice d'épithètes louangeuses ! Les peuplades de l'Afrique du Nord sont représentées comme luxurieuses, perfides, sans bonne foi ; les Asiatiques passent pour opulents, menteurs et débauchés ; on admire volontiers la souplesse intellectuelle et l'esprit des Grecs, mais sans taire leur légèreté, leur promptitude aux faux serments, leur libertinage, leur vanité déplaisante. En revanche, les Romains apparaissent ornés de toutes les \-ertus civiques et privées : énergie guerrière {virtus), amour de la gloire, loyauté, discipline, piété et respect des dieux !

C'est à ce degré d'équité que s'élevait le chatouilleux nationalisme latin. Qui songerait à accepter comme renseignements significatifs des aphorismes vulgaires où se résume la malveillance réciproque des races ?

Il est d'ailleurs constant qu'à l'époque impériale une grande partie des populations de la Phrygie était demeurée à peu près étrangère à la civilisation gréco-romaine, qui s'était développée si brillamment à la partie occidentale de la presqu'île d'Asie et sur la côte tout entière. Le grec était parlé dans les grandes villes et dans les régions du Sud-Ouest qui se trouvaient en relations directes avec les centres de culture hellénique, grâce à la route par où les

alter ; et sicubi inueniretur ecclesia, eius clerici, ut fieri solet in agris, tardiori erant ingenio. Unde etiamnum. licet satis instmcti, cum audiunt gesta Hypatii, mirantur talem uiriim prodiisse e regione sua. i'

^ Zut Psychologie der Vœlker des Altertums, dans .\LL. vu (189::). p. 133 et s. ; m et s.

L'évangélisation de la Phrygie

produits de la Cappadoce s'acheminaient sur Ephèse i. Mais dans les campagnes, le phrygien était, semble-t-il, le dialecte communément usité ^. De là un réel particularisme que le succès de la religion chrétienne, en favorisant l'usage du grec, contribua du reste à réduire ^

La Phrygie fut une des terres de prédilection où saint Paul, aidé de ses fidèles coopérateurs, aima à poursuivre les travaux de son apostolat. Au cours de sa première mission, on le voit monter en compagnie de Barnabe vers les confins de la Phrygie et de la Pisidie*. Lors d'un second voyage, il traverse avec Silas le pays phrygien depuis Antioche de Pisidie jusqu'à la frontière bithynienne ^. Sa troisième mission le conduisit une dernière fois par Colosses, Laodicée, Hierapolis jusqu'à la grande cité d'Ephèse, d'où sa prédication reflua de proche en proche vers les contrées voisines ^.

^ Les principales étapes de cette route étaient Césarée, Laodicée Catacecaumène, Julia, Apamée, Laodicée, et enfin Éphèse. Cf. W. M. R.\MSAY, art. Roads and Travels, dans DB, Extra volume, p. 390, et la carte, ibid., p. 400.

2 Karl Holl a démontré dans VHermes, t. XLIII (1908), p. 240 et s. que, contrairement à l'opinion d'historiens et de philologues comme Thumb, MoMMSEN, MiTTEis, la plupart des dialectes locaux subsistèrent fort longtemps en Asie, jusqu'aux IV™^^ yme vi™e siècles de l'ère chrétienne. Il apporte des témoignages pour le mysien, l'isaurien, le lycaonien, le cappadocien, le phrygien. Ainsi il est parlé dans Socrate, Hist. eccL, V, xxiii (P. G., Lxvii, 648A) de l'évêque arien Selinas, lequel était de père goth, de mère phrygienne, y.al Sià toCto àfisoTépat; rat; SiaXsxTOi; ôjxoùd; y.y.-% xy)v èy.y.>.r,Tiav ÈôiôaTXEv. — Voir aussi W. M. Ramsay, Neo-Phrygians Inscriptions, dans Jahreshefte des œsterr. archœol. Instit. in Wien, viii (1905), p. 79-120.

3 Ramsay, Expositor, viii, 245 et s.

* Actes, xiii-xiv.

5 Actes, XVI, 6 et s. Voir à la fin de l'ouvrage de Deissmann, Paulus, eine Kultur- und religionsgesch. Skizze, Tiibingen, 191 1, la carte des voyages de Paul avec les références aux textes pauliniens. Si l'on fait abstraction de ces renvois commodes, il faut reconnaître que la carte établie par Kiepert pour le Saint Paul d'ERNEST Rex.\n, est beaucoup plus lisible. On peut se référer aussi à celle de Ramsay, dans DB, m, 696.

fi Th. Zahn, Forschungen, t. VI, p. 3 ; Harnack, Mission..., i ^, p. 66 et s. ; Renan, Saint Paul, p. 362. Il semble que l'évangélisation effective

— Nous connaissons mal les conditions dans lesquelles s'opéra, après Paul, la diffusion de l'Évangile en Phrygie. Eusèbe (notre source presqu'unique) est assez avare d'indications précises à ce sujet. W. M. Ramsay, maître incontesté de l'archéologie asiate, a cru pouvoir discerner trois courants dans les influences chrétiennes en ces régions : un premier courant, parti d'Ephèse, et qui aurait atteint les cités du Sud-Ouest ; un second, issu des Eglises fondées par saint Paul, et passant par le Sud-Est et la Lycaonie ; un dernier courant enfin, dont il localise en Bithynie l'origine et dont l'action se serait fait sentir sur les districts du Nord-Ouest ^. Mais ces conclusions se fondent principalement sur les inscriptions, lesquelles sont à peu près toutes postérieures au début du Illï^e siècle.

Ce qui est sûr, c'est que la Phrygie participa largement au grand eiîort d'évangélisation qui fit de l'Asie, dès la fin du premier siècle, le foyer le plus vivace de la religion nouvelle ^. Après la ruine de l'Eglise de Jérusalem, nombre de chrétiens palestiniens passèrent en Asie, et grâce à eux le christianisme y reçut une impulsion vigoureuse. Parmi les fidèles ainsi transplantés, il s'en trouvait d'excellemment quahfiés pour léguer avec autorité aux jeunes Eglises avides de les entendre les récits d'un passé tout récent encore. Au premier rang, ce Jean énigmatique qui enseignait et mourut à Ephèse, et que les uns identifient avec l'apôtre Jean, fils de Zébédée ^, tandis que d'autres reconnaissent

de la pluralité des villes phrygiennes ait été accomplie par les disciples de Paul, plutôt que par Paul lui-même. Voy. E. von DoBSCHiiTZ, Urchristl. Gemeinden, p. 78 ; Ramsay, dans DB, m, 867.

^ Studies..., p. 196.

2 « Das christliche Land y.at' ilrjyj^y in vorconstantinischer Zeit 1 (Harnack, Mission... 11^, 153) ; « Head-quarters of christendom » (Light- FOOT, Apost. Fathers, I, 11 [1885], p. 422 ; « das friichtbarste Boden fiir die cliristliche Mission « (PREUscHEN-KRiicER, Handb., p. 51) ; de même Renan, Saint Paul, p. 25 ; 363 ; U Eglise chrétienne, p. 433 et s.

* Cf. Irénée, Adu. Haer., III, i, i ; et Polycrate, dans Eusèbe, H. E.. V, XXIV, 3.

L'évangélisation de la Phrygie

en lui le « presbytre » Jean ^ ; peut-être aussi André l'apôtre, s'il faut interpréter de la sorte certaine indication du fragment de Muratori ^ ; Aristion, à qui Papias décerne le titre de « disciple du Seigneur » ^ ; et encore Philippe l'Evangéliste souvent confondu dans la suite avec l'apôtre du même nom *. C'est dans l'intimité de cette génération apostolique que vécurent les TipcfrriÛTspo-. dont saint Irénée s'honorait d'avoir reçu les enseignements ^ ; Papias, le futur évêque d'Hiérapolis (esprit d'ailleurs assez borné, s'il en faut croire une malicieuse remarque d'Eusèbe, qui avait lu ses Explications des sentences du Seigneur ^) ; et Polycarpe, plus tard évêque de Smyrne, qu'Irénée nous dépeint tel que, bien jeune encore, il l'avait contemplé « s'asseyant pour causer, racontant la familiarité qu'il avait eue avec Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur et rapportant ce qu'il leur avait entendu dire sur le Seigneur, sur ses miracles et sur sa doctrine comme

l'ayant reçu des témoins oculaires du Verbe de vie ' ».

De quelqu'endroit que soit partie la parole qui répandit en Phrygie « les germes sauveurs du royaume des cieux w^, il est notoire que la propagande y fut intense, surtout dans la vallée du Lycus ^. On peut s'en rendre compte grâce aux repères si diligemment déterminés par A. Harnack ^^ : encore le relevé qu'il donne des cités phrygiennes où la présence de groupes chrétiens est attestée, ne représente-t-il à coup sûr, de l'aveu même de l'historien, qu'une faible part de la réalité.

^ D'après Papias, dans Eusèbe, H. E., III, xxxix, 4. Papias, selon la remarque d'Eusèbe, distingue un Jean apôtre, et un Jean presbytre. 2 Lignes 13 et s. (Rauschen, Floril. patrist., fasc. m [1905], p. 28.) ^ Dans Eusèbe, H. E., III, xxxix, 4.

* Voir plus loin, p. 113.

^ FuNK, Patres Apost., i ^, 378 et s. ® H. E., III, xxxix, 13.

' Dans Eusèbe, H. E., V, xx, 6.

8 Expression d'Eusèbe, III, xxxvii, i : -:à Tto-:r,p'.a a7:Ép|j.aTa tt,; twv

^ Harnack, Mission, 11 2, p. 75, n. 3. " Ibid., II, 184-6.

Cet apostolat fut contrarié, au cours du second siècle, par de sérieuses difficultés, du côté des non-chrétiens, des autorités romaines et des Juifs. Je crois que Mgr Duchesne ^ exagère la sécurité dont aurait joui la Phrygie, quand il nous montre le christianisme « libre et dominant dans ce canton reculé de la province d'Asie » et qu'il ajoute que « cette situation tranquille est bien différente de celle où nous trouvons vers le même temps les Eglises de R(jme, d'Afrique, d'Alexandrie ». En tous cas, si l'observation vaut pour le début du III"^^ siècle, elle ne s'applique qu'imparfaitement aux cinquante dernières années du siècle précédent. Les catholiques y vécurent sans cesse sur le qui-vive, dans un état incertain et troublé dont l'inquiétude était propre à exalter les âmes et à compromettre la stabilité de leur équilibre ^.

Or, justement, il y avait chez ces bonnes populations de Phrygie, d'un sérieux un peu lourd, une certaine ardeur de mysticisme dont leur histoire religieuse porte témoignage. Expliquer cet état d'esprit soit par la « race », soit par le « climat » est une tentation à laquelle on se refuse, quand on a constaté le vague des interprétations hasardées par les plus doctes à ce propos ^. Mais si délicat soit-il de préciser la psychologie d'une « individualité collective », le trait que je viens d'indiquer est bien attesté. Dans son Histoire

1 RQH, XXXIV (1883), p. 32; cf. F. CuMO.NT, Iiisc. ckrét. d'Asie-Miti.,p. 266.

^ On en trouvera la preuve ici même (p. 124 et s.) dans les discussions dont le martyre fut si souvent l'objet entre catholiques et montanistes. — La fameuse lettre des Smyrniotes à l'Église phrygienne de Philomclium (vers 155-157) raconte les tortures infligées à plusieurs chrétiens de Philadelphie, et à Polycarpe, le vieil évêque de Smyme. Eu.sèbe parle à ce propos {H. E., IV, XV, i) des « persécutions très violentes qui bouleversaient alors l'Asie ». Pareillement, dans son Apologie adressée à Marc-Aurèle vers 172, l'évêque de Sardes, Méliton, écrivait {ap. Eusèbe, H. E., IV, xxvi, 5) : « Ce qui ne s'était jamais vu, voici que l'on traque en Asie la race des hommes pieux, au nom de nouveaux édits. D'impudents sycophantes, avides du bien d'autrui, prennent prétexte de ces ordonnances, exercent leurs brigandages à la face de tous et pillent nuit et jour des innocents. » Noter aussi le nombre relativement important d'évêques martyrs : cf. plus loin, p. 144.

^ Par ex. W. M. Ramsay, The Church in the roman Empire, p. 446 « Partly, no doubt, the reason was geographical or racial — i. e.. it depen-

Le tempérament Phrygien

ecclésiastique, l'historien Socrate esquisse une image assez curieuse des Phrygiens : « Ils apparaissent, écrit-il, comme plus tempérés que les autres nations. Ils ne se rendent que rarement coupables de jurement. Les Scythes et les Thraces sont de naturel très irritable ; les habitants de l'Orient ont un penchant pour les plaisirs sensuels : les Paphlagoniens et les Phrygiens ne sont enclins, eux, à aucun de ces vices. Les jeux du cirque, les exhibitions théâtrales ne sont pas en estime parmi eux. Ils regardent la fornication et l'adultère comme des crimes énormes, et c'est un fait bien connu qu'il n'y a pas de race dans l'univers qui domine plus sévèrement ses passions, sous ce rapport, que la race des Phrygiens et des Paphlagoniens » ^. Nous possédons d'autres indices, dont quelques-uns bien antérieurs à Socrate, de ce goût du peuple phrygien pour « the mystic, the devotee, the puritan » (comme dit Lightfoot) ^. Nous connaissons l'impulsivité de ses ardeurs religieuses ^, sa préférence pour les doctrines excessives, pour les sectes rigoristes, la longue ténacité de ses convictions une fois formées ou de ses habitudes une fois prises *.

L'histoire du Montanisme va nous en fournir une preuve nouvelle, et caractéristique entre toutes.

ded on the character produced in the inhabitants by the situation, the atmosphère, the scenery, and the past history of the two districts respectively ; but partly it was due to influences acting at the time on the gênerai population and on the leaders of thought in each country. « De même, Expositor, seventh Séries, ii (1906), p. 471. Voir aussi quelques considérations bien douteuses du même auteur sur le « ton » propre aux Églises phrygiennes du N.-O., dans VExpositor, ix (1889), p. 398. Renan, Saint Paul, p. 359, parle de la « rêveuse mysticité « de toute la vallée du Lycus !

^ Socrate, IV, xxvii (éd. Hussey, Oxford, 1853, II, 548).

2 Lightfoot, Saint Paul's Epistles to the Colossians and to Philemon, y°-^ éd., London, 1879, p. 98.

^ Voir l'épisode de Quintus, dans le Mart. Polyc, iv ; les faits racontés par TertuUien, ad Scap., v (Œ., i, 549) [TertuUien dit, il est vrai, in Asia, sans préciser davantage] ; par Eusèbe, H. E., VIII, xi, i : cf. Ramsay, DB, III, 868.

* DoBSCHÛTZ, die wchristl. Gemeinden, p. 84 et s. ; Harnack, Mission..., II 2, 180; Th. Zahn, GK, II, 436; HoLL, dans l'Hermès, 1908,

C'est dans le bourg d'Ardabau ^ que, vers 172 2, jaillit la première étincelle. Un nommé Montan, passé depuis peu au christianisme, fut saisi de crises extatiques au cours desquelles il proférait, parmi des paroles inintelligibles, certains

p, 252 et s. Les Encratites (Épiphane, Pan., XLII ; Œhler, Corp. Haer., II, 2, p. 9), les Novatiens (Socrate, H. E., IV, xxviii), les « Apostoliques » (Épiphane, Pan., LXI ; Œ., Corp. Haer., 11, 2, p. 196) firent en Phrygie de nombreuses recrues. Sur le pullulement des sectes en Phrygie, cf. Epiphane, Pan., XLII ; P. L., xli, 849 « 7ro).Xai vàp aiçliv.; èv rfô yoiçiiiit n,

^ « 'Kv Tï5 xaTot Tr(V «l'puvtav MvTt'a » dit l'Anonyme d'Eusèbe, V, xvi, 7, c'est-à-dire en Mysie, tout près de la frontière phrygienne. « This peculiar term, remarque Ramsay {Cities, I, p. 573), may very well indicate the Mysian country that lay S. and SE from Philadelphia on the Phrygian frontier. » La faible importance de ce village (y.o)(j.r, ) en rend la localisation historique à peu près impossible. Ramsay l'identifie avec Kallataba (cf. Expositor, 6^^ série, t. VIII [1903], p. 58) : mais c'est pure hypothèse. — Je rappelle ici pour mémoire un rapprochement subtil suggéré par M. Preu- SCHEN (ZNW, I [1900], p. 265). Il est dit au IV^e livre d'Esàtas, 9, 26 : « Ainsi allé-je, comme Dieu me l'avait ordonné sur la plaitie d'Ardaf et je m'asseyais là sous la verdure. Je mangeais des plantes du champ et je me rassasiais de cette nourriture. » C'est dans cette plaine d'Ardaf que le prophète, qui parle ici, reçoit une révélation précédemment promise. Les manuscrits latins hésitent entre Ardaf, Ardas, Ardad, Adar, Ardat ; les traductions donnent Arphad, Araat, Ardat : seule l'arménienne porte .Ardab. Or Ardaf, Ardas, Ardat se ramènent aisément à Ardab, au point de vue graphique. M. Preuschen conclut de là qu'Apollinaire [51c; il faut lire : l'Anonyme] a pris par erreur pour le lieu de naissance de Montan un Geheimname, tiré d'Esdras, que les cercles montanistcs attribuaient sans doute à Pépuze.

La combinaison me paraît peu plausible : a) Il n'est nullement attesté que le IV'"'' livre d'Esdras ait été particulièrement lu dans les communautés montanistes. b) Informé comme il l'est des origines de la secte, 1'. Anonyme eût-il ignoré la valeur mystique de ce nom d'.\rdabau. qu'il traite comme une expression géographique ? c) Enfin Pépuze avait déjà un nom mystique : Montan l'appelait « Jérusalem ". (Cf. Eusèbc, V, xviii, 2). Pourquoi en aurait-on cherché un autre ?

2 Voir VAppendice sur la Chronologie du Montanisme.

La première phase de la crise 13

avertissements prophétiques singulièrement pressants 1. Très émue, la population de l'endroit se divisa sur son cas. Les uns ne voulaient voir en lui qu'un possédé, un démoniaque, et se garant de la fausse prophétie, conformément aux avertissements du Christ, ils essayaient de couper court à ces accès troublants^. D'autres, au contraire, croyant reconnaître la présence de l'Esprit Saint, s'ouvraient à son influence, et affirmaient énergiquement leur foi en l'authentique inspiration du nouveau prophète ^.

Bientôt deux femmes, Prisca et Maximilla, se joignirent à Montan, et manifestèrent exactement les mêmes symptômes que lui. Au cours de leurs extases, elles s'adressaient directement à ceux qui les écoutaient, d'une façon incisive et pénétrante qui faisait grande impression sur les âmes *. Tantôt c'était pour les louer et pour exalter le privilège des révélations qu'elles leur communiquaient ; tantôt elles les exhortaient à se purifier, à changer de vie, éveillant leur conscience sur leurs propres infirmités, et ces réprimandes prenaient un tel accent de force et de sincérité que leurs auditeurs en demeuraient tout saisis ^.

Pour bien comprendre le caractère de ces effusions passionnées, relisons dans Eusèbe le passage où un polémiste anonyme raconte les débuts de la prophétie montaniste.

« Agité par l'Esprit { T.vz-vj.y.-oooorfir^v(xi ^), écrit-il, « Montan devint soudain comme possédé et pris de fausse « extase (èv xaro/y, xiv. xat TuxpsxcïTxas'.) '^ et il se mit, dans

^ H. E., V, XVI, 7 et s.

* Ibid., et plus loin oracle N» 4.

® Le mot réapparaît plus loin, dans un autre extrait de l'Anonyme (V, XVII, 3), en un sens non défavorable. On rencontre 7:v£-j!j.xto;o[>o; chez Hermas, Mand., xi, 16.

' KaToyr, est un mot de la langue profane (V. g. Plutarque, Alex., 11 ; Axrien, Anab., IV, xiii, 10). Il est étranger à la langue chrétienne primitive. — Dans ■Ktxpv/.a-x'jîi le préfixe a le même sens que dans TrapafiaTrtiTTri;, TvapaJixTr,;, Ttapa-fw-fr,, etc. : c'est une extase à côté, une fausse extase.

« ses transports (èvOoL.'j'.iv ) ^ à parler (î.aÀeiv) -, à articuler des « mots étranges (çevocpovstv) •^, et à prophétiser d'une manière « contraire à la coutume traditionnelle établie héréditairement « dans l'Eglise dès le début. » Il ajoute un peu plus bas : « Le « diable suscite en outre deux femmes qu'il remplit de l'esprit « de mensonge, en sorte qu'elles se mirent à parler (Àa/,£;v) à « contre-sens et à contre-temps et de façon anormale (èxç-pôvoj; « xat àxa-'ocoi; xal àÀÀoTpioxpÔTrco;) tout comme le précédent. » Montan donnait au total l'impression d'un possédé (ÈvspyoutAÉvw ^) et d'un démoniaque (oataoviovT-.). Moralisant à son sujet, l'Anonyme observe encore que « le faux prophète, « dans sa fausse extase {■KOLosy.micBi) , qu'accompagne la licence « et la témérité, commence par une déraiscjn volontaire « (i; èxouat'ou à;j.aOiaç) ^ pour en arriver à un délire involontaire « de l'âme (''? ^x-oûaiov [xavtav) ». Si la description est exacte — et elle a quelque chance de n'être point de pure fantaisie en dépit de son caractère tendancieux, puisqu'elle émane d'un homme qui, sans avoir connu probablement Montan ni ses femmes ^, était entré en conférence avec leurs partisans et avait dû recueillir les traditions locales, — le raptus

^ 'KvOo-jTtàv appartient à la langue profane. On ne le rencontre ni dans le N. T., ni chez les Pères apostoliques, ni chez les apologistes.

^ \a.'f.th est très fréquent dans la langue chrétienne, spécialement pour désigner les propos des prophètes, la volubilité du voyant inspiré (authentiquement ou non).

^ ZsvojwvE!-/ n'est pas du vocabulaire grec chrétien primitif. Il appartenait à la langue profane. Voir le Thésaurus graecae Ihig., d'EsTiENNE. rééd. de 1842, V, 1657.

* Le sens d' èv£pYfj-jp.=v<i) est précisé par SataovfôvTt. C'est un des tout premiers emplois de ce participe dans le sens de « possédé ». Cette acception a pu être préparée par des emplois tels que celui qu'en fait Justin, Dial., XXVI, 4 ; lxxviii, 6.

^ BoNWETSCH (GM., p. 59) traduit ces mots par « freiwnlligen Bewnisstlosigkeit » : je crois qu'il s'agit seulement de l'oubli volontaire et insensé des lois divines, prélude de la aavia totale. '.\(ixOt,; est employé à propos des hérétiques dans II Pierre, m, 16.

' Il nous apprend qu'il écrit treize à quatorze ans après la mort île Maximilla, dernière du trio. Cf. V, xvi, 19 ; xvii, 4 ; xvi, 13.

L'extase montaniste 15

extatique s'accompagnait donc chez les protagonistes phrygiens d'un grand désordre physique, de transports furieux ^, d'articulations incompréhensibles 2. Ces agitations convulsives et plus ou moins épileptiformes, certains phénomènes religieux modernes, d'apparence tout à fait analogue d'après les témoignages qui nous sont venus à leur propos, peuvent nous aider à nous les représenter ^.

^ Notez y.a.royji, £v6o-j(7'.àv, èv£pYo-j[j.Év(i), Ôa'.txovoivTi, èy.^pôvtoç, ixaviav.

^ ^evoçtovcTv. Je relève aussi V, xvi, 12, le mot àpLSTpo^pwvou; (7rpoyr,Taç) HiLGENFELD l'interprète par « ohne Mass (d. h. ohne jede feste, kirchliche Norm) redenten Propheten « (die GlossoJalie, p. 121). Il s'agit bien plutôt, je crois, de l'intarissable volubilité prophétique. Le même trait est noté dans le Théâtre sacré des Cévennes de Maximilien IMissox, p. 21 ; 42 ; 95 ; 104 ; 142.

3 Je songe surtout aux prophètes cévenols du début du XVIIIi"« siècle. Voir le Théâtre sacré des Cévennes, p. 6 (citation de Brueys [cf. la Bibliographie]) « Les prophètes disoient que leurs chutes avoient quelque chose de merveilleux et de divin, et qu'elles commençoient par des frissons et des foiblesses comme de fébricitants... Ils battoient des mains, ils se jetoient par terre à la renverse ; ils fermoient les yeux ; leur estomac s'enfloit ; ils demeuroient assoupis en cet état pendant quelques moments, et ils déguisaient ensuite, en se réveillant en hurlant, tout ce qui leur venoit en la bouche. »

Ibid., p. 20 : déposition de Jean Cabanel : « Ils avaient de grandes secousses de tout le corps, des mouvements de teste, de bras et de poitrine. »

Voir ibid., p. 22 ; 24 ; 38 ; 43 ; 60 ; 61 ; 67 ; 70 ; 141. Citons encore un fragment des Mémoires d' Antoine Court, p. 52 : « A peine la prière fut-elle finie que Monteil tomba en extase et, après un sifflement de la bouche et des narines, qui fît tant de bruit qu'il me fit peur, il prédit que l'assemblée étoit dénoncée... » Comp. Peyr.^t, Hist. des Pasteurs du désert, t. I, p. 262, cité par Hennebois, Pierre Laporte, dit Rolland et le prophétisme cévenol, Genève, 1881, p. 54. — Faits analogues cités dans Hohl, Bruchstiicke ans dent Leben und der Schriften Ed. Irvings, Saint-Gall, 1839, p. 149 : « Avant l'explosion du discours, on pouvait remarquer que celui qui allait parler se renfermait profondément en lui-mêine en s'isolant de ce qui l'entourait ; il fermait les yeux et les couvrait de ses mains. Tout à coup, comme atteint d'un choc électrique, il subissait une convulsion qui ébranlait tout son corps. De sa bouche vibrante s'échappait alors comme un torrent de sons étranges, énergiquement accentués, et qui pour mon oreille ressemblaient surtout à ceux de la langue hébraïque. Chaque phrase était ordinairement répétée trois fois et énoncée avec une incroyable vigueur et netteté. A cette première explosion de sons étrangers, que l'on envisageait comme la garantie d'une inspiration authentique, succédait chaque fois, et avec une accentua-

i6 La Crise Montaniste

Parmi tant de cris, de frissons, de véhémences ardentes, quelques idées précises ne tardèrent pas à se dégager.

Montan et ses prophétesses innovaient nettement en matière de discipline. Ils ordonnaient certains jeûnes ; ils conseillaient aux époux de se séparer ; Montan appela « Jérusalem » deux bourgs de Phrygie, Pépuze ^ et

tion non moins énergique, une allocution plus ou moins longue en langue anglaise, qui était répétée aussi plusieurs fois phrase par phrase ou même mot par mot, et qui consistait tantôt en de sérieuses exhortations ou en des avertissements terribles, parfois aussi en des consolations pleines d'onction. Cette dernière partie passait pour être l'interprétation de la précédente, quoiqu'elle ne fût pas donnée expressément pour telle par celui qui avait parlé. Après cette manifestation, la personne inspirée restait encore pendant un temps plongée dans un profond silence et ne se remettait que peu à peu de cette grande dépense de force. » J'emprunte la traduction de Godet, Comm. sur la /''•^ Ep. aux Corinthiens, ii, 282, légèrement retouchée.

^ Apollonius, dans Eusèbe, H. E., V, xviii, 2 : OCto; in-.'.-i o lU-oo^av ■/.al T-J[/.'.ov 'lepovTaATiij. ovojjLàTa; (t:ô>,î'.; ô' eiiiv av-ai |X'.y.pa; tt,; <l*p-jv:a;). Le nom de Pépuze apparaît pour la première fois dans ce fragment d'Apollonius. Il est probable que les mots intercalés après «ivoixâTa; ('< ttoàe-.; l' v.ili aOtat [j.ty.pa't -.■r^z <l>p-jyt'a; «) sont d'Eusèbe lui-même. Apollonius, faisant allusion à des faits connus de tous, n'aurait guère senti le besoin de cette paraphrase, Eusèbe représente donc Pépuze (et Tymion) comme de « petites villes ». Les autres hérésiographes fournissent des indications assez contradictoires. Théodoret appelle Pépuze un bourg (/.o^iAr,). Cyrille de Jérusalem réduit de son mieux l'importance de cette y.o^ixr,, et, par le moyen d'un diminutif combiné avec un superlatif, il en fait quelque chose de microscopique (a-.y.pti'jtaTov y.wjjijôp'.ov). L'expression est calculée pour qu'éclate la disproportion entre l'infimité de l'endroit et cette appellation grandiose de Jérusalem dont IMontan l'avait impudemment décoré. C'est de la géographie de polémiste. Par contre, Epiphane, Augustin, Jean de Damas emploient pour qualifier Pépuze le mot de ttoai; (ciuitas). Philastre dont Augustin reproduit aussi la donnée dit uilla qui, dans la langue du IV"*^ siècle, s'employait déjà pour traduire y.o'iixr, ou même r.<j'/:: (cf. Gœlzer, la Latinité de saint Jérôme, p. 272). Au fond, ils ne possèdent ni les uns ni les autres aucun renseignement personnel. On aurait tort également d'ajouter foi à la donnée de saint Jean de Damas qui déclare que la ville se trouvait au milieu (àvâjxcTov) de la Galatie, de la Cappadoce et de la Phr\-gie : voy. Sources, lutrod., chap. vi, § iv. Quant au renseignement fourni par Epiphane, qui prétend que, de son temps, Pépuze n'existait plus, j'ai montré qu'il est contredit par d'autres attestations : cf. Soorces, Introd., chap. m, § viii. — R.ws.w (Cities, H, p. 573 ; cf. Hist. Geog.,

Montan 17

Tymion ^, et il prescrivit que tous ceux qui croyaient en lui s'y réunissent ^. Ces préceptes, si visiblement empreints d'ascétisme, étaient corroborés par certaines prédictions effrayantes, Maximilla annonçait des guerres, des révolutions ^. Il fallait se hâter de rejeter tout péché avant que sonnât l'heure des prochains cataclysmes...

Qu'était-ce au juste que ce Montan, ouvrier de la « prophétie », de la « nouvelle prophétie », comme on appelait communément en Phrygie le mouvement issu de sa prédication * ?

Schwegler a mis en question jusqu'à son existence historique ^, et le paradoxe n'a pas été sans quelqu' influence sur ceux-là même qui ont évité de l'accepter dans toute sa rigueur^. Persuadé que le simple jeu des tendances contradictoires qu'il croyait discerner dans le christianisme primitif devait fatalement, à un moment donné, déterminer un

p. 137) serait disposé à chercher Pépuze du côté de Yannik-Euren, sur la route qui conduisait d'Eumeneia aux villes de la vallée du Sandykli : Stektorion, Otrous, Hiéropolis. Il fixerait volontiers son choix sur le village moderne de Boudaili. Voir la carte, au début de son ouvrage Cities and, Bishoprics. — Pour l'hypothèse de la destruction de Pépuze par Justinien, voir plus loin, p. 535.

^ Ramsay {Cities, II, 575) estime que le nom de Tymion peut être identifié plausiblement avec le village moderne de Dum.anli, non loin des sources du Sangarios.

* V, XVI, 4... ÙTTÔ TYÎî véaç TaÛTTT)?, oOj^, «I)ç aÛTOî çadt, Ttpoq/ïiTîîa;, ttoaù Ô£ !J.âAXov, wç Seix^'î'^'^*'' ']'£'jSo7rpo<pif)T£t'aî »; V, xvi, 14 « ... if,; xax' aùtoù; XéYOfxÉvrjç TTpoçïjTEia; » ; V, xix, 2 « ... tt,? iTnx.aXou[J.£Vï)ç vsaç TrpoqjYjxsîa? ».

^ Der Montanismus, p. 243 : « la ich môchte noch weiter gehen und die historische Existenz dièses apokryphischen Mannes ùberhaupt in Frage stellen. »

* V. g. RiTSCHL, Entstehung^, p. 526 et s.; Strœhlin, p. 57-58.

i8 La Crise Montaniste

mouvement tel que le montanisme, Schwegler n'éprouvait nul besoin d'en attribuer l'éclosion à l'influence d'une individualité créatrice ^. Le « mécanisme » de l'histoire chrétienne, telle que l'école de Tûbingue et Schwegler lui-même la concevaient, en aurait été dérangé. Il faisait donc état ^, non sans habileté, des incertitudes, des silences de la tradition relative à Montan ; de la date relativement tardive où apparaît, dans l'antiquité, le mot de « montanistes » pour désigner les tenants de la secte. Et la rencontre du nom de Montan à côté de celui de Simon le Magicien dans une homélie attribuée à saint Jean Chrysostome ^ était pour lui une bonne fortune * dont il se hâtait de profiter, en déclarant le premier aussi « légendaire » que l'était sûrement le second.

A rencontre de cette thèse, Schwegler n'entrevoyait qu'une objection possible ^. Qu'avait pu signifier originairement le nom de « montaniste », si, loin d'avoir été dérivé du nom d'un hérésiarque authentique, c'était le nom de l'hérésiarque qui avait été postérieurement forgé sur son modèle, pour donner à la secte un fondateur ? De réponse, il n'en trouvait point. Mais sans doute se rassurait-il sur la force de ses autres arguments.

Or ceux-ci n'ont point la portée qu'il aimait à leur supposer. 11 est possible que certains historiens ecclésiastiques aient arbitrairement imaginé, par fantaisie étymologique un peu trop osée ou par besoin exagéré d'expliquer tout, des individualités pseudo-historiques qui n'eurent jamais d'autre vie que celle qu'ils leur soufflèrent ^. Mais ces bévues ont

^ « Gesctzt also auch, es wûrde sich aus unserer Gesammtauffassung des Montanismus noch nicht ergeben haben, dass er ùberhaupt keinen Stifter, am wenigsten eine schôpferische Individualitàt postulirt... =

3 Sources, n° 207.

* Schwegler, dit (p. 244) : ein Witz des Zufalls. « Ibid.

• Par ex. l'Hébion de Tertullien et d'Hippolyte (Praesc, x, 8 ; xxxiii, 5 et 11; Philos., VII, xxxiv), l'Elkesaï d'Hippolj-te et d'Epiphane {Philos., IX, IV, 13-17; Pan., XIX); le prophète gnostique Marsanes

Montan i g

été plus rares qu'on ne l'a dit. Schwegler aurait été surpris d'apprendre que, dans les dernières années du XIX^^^ siècle, Simon le Magicien lui-même récupérerait, de l'avis des critiques les plus autorisés, l'historicité que l'école de Tubingue lui avait si formellement déniée ^. Les démentis que de nouvelles découvertes ont infligés à certaines hypothèses de cette sorte sont de nature à conseiller une extrême prudence ^.

Si chétifs que soient les renseignements qui nous ont été légués sur Montan, il faut quelque prévention pour les déclarer absolument négligeables. Laissons de côté ce qui, dans les textes, n'est qu'invectives ou formules grandiloquentes ^, et essayons d'en dégager quelques données positives.

Sans avoir rien de spécifiquement oriental, le nom de Montan, sous sa forme grecque, se rencontre dans les inscriptions d'Asie ^. D'après plusieurs témoignages concor-

(cf. ScHMiDT, dans TU, viii, 2, p. 602). Voir aussi Eusèbe, sur Agrippa Castor et les prétendus prophètes qu'il créait de toutes pièces, H. E., IV, VII, 7. — En dépit de Ritschl, Renan {Evang., p. 455) traite Elkesaï comme un personnage historique. De même Waitz, Pseztdoklemeniinen, dans TU, xxv, 4 (1904), p. 156. n. i. De même encore Wilhelm Br.\ndt, Elchasai, ein Religionsstifter und sein Werk, Leipzig, 191 2, qui fait de lui un Juif de l'époque de Trajan.

^ Cf. Harnack, DG, I *, 270, n. I : « Simon ^Magus fur eine Fiction zu halten war eine schwere Verirrung der Kritik... » A. Hilgenfeld s'était déjà rétracté sur ce point dans sa Ketzergesch., p. 164. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'il y eut plusieurs Simons : Ch. Guignebert, Primauté..., p. 227 ; 253.

^ LiGHFOOT insinuait que le prêtre romain Caius n'était qu'un nom derrière lequel s'abritait la personnalité, seule réelle, d'Hippolyte {Journal of Philology, 1868, p. 98-112). La publication des fragments s}-riaques d'un ouvrage d'Hippolyte contre Caius, par J. Gwynn {Herniathena, VI [1888], p. 397-418) l'a obligé à reconnaître son erreur (The Apost. Fathers, vol. II, part. I [1890], p. 380). Voir aussi J. Rendel Harris, Hermas in Arcadia and others Essays, Cambridge, 1896, p. 44 et s.

^ Voir dans Sources, l'Index s. u. Montan.

* CIG, t. IV, Index, p. iio 5. u. Mov^avoç (v. g. n» 3858 : Mo/Tavov àpxtepéa 'Aaioi; ] n° 3462 [Mysie] ; 4071 [Galatie] ; 4187 [Pont]) ; Jahreshefte des archeol. Institutes in Wien, viii (1905), p. 172 (plaque de marbre dans l'intérieur de l'église de Notion, près d'Ephèse). Le nom est fréquent

dants, dont un au moins — celui de l'anonyme cité par Eusèbe — est assez voisin des c\'énements, Montan n'était pas né de parents chrétiens. Au m(jment de son entrée en scène, il était vEÔTTiTToç, tout nouvellement converti^. Didyme nous apprend qu'antérieurement à cette conversion, il exerçait les fonctions d'ïepeû; eîooSÀou 2. « L'idole » est nommée dans la Discussion entre un orthodoxe et tm montaniste publiée par

G. Ficker en 1905 : « Movxavô; ô toO 'ÀTrÔAÀojvoç tEps-j; ^. »

Il aurait donc été prêtre d'Apollon. D'autre part, dans la lettre xli, 4, adressée à Marcella, saint Jérôme s'exprime ainsi, sur un ton dont l'ironie est assez apparente. « Cette plénitude que saint Paul n'a pas eue, ... Montan, un châtré, un demi-homme, l'aurait eue [abscisum et scmivinun hahuisse Montanum *). » Semivir s'emploie assez souvent dans le sens d'amolli, d'efféminé ^ Mais abscisus est d'une netteté brutale qui ne comporte guère l'acception métaphorique®. Avant la découverte de G. Ficker, on admettait généralement que Montan avait été prêtre de Cybèle et qu'il s'était soumis au rite sanglant exigé par la déesse. J'ai montré ailleurs ' que, contrairement à l'avis de Ficker, cette hypothèse a plus de chances d'être exacte que celle de l'auteur de la Discussion.

sous sa forme latine, en Occident (CIL, m, Suppl., pars posterior, fasc. IV, V, p. 2401). Il y eut sous Valérien un martyr Montanus dans la Proconsulène : Schwarze, p. 120 ; Del.'vhaye, Les Orig. du Culte des Martyrs, Bruxelles, 1912, p. 132, 436 ; on cite un autre Montanus, martjT à Sirmium : ibid., p. 293.

* V, XVT, 7.

^ Sources, p. 160, 1. 31.

^ Ibid., p. 103, 1. 4.

* Ibid., p. 170, 1. 2.

^ Virgile, lEn, iv, 215 : «Et nunc ille Paris, cum semiuiro coraitatu. » Tite-Live, x.x.xiii, 28 « ... Qui tam atrocem caedem pertinere ad illos semiuiros crederent. "

* C'est le terme propre pour « castrat », surtout ciiez les écrivains ecclésiastiques : Arnobe, Nat., I, xli ; V, xxxi ; xlii ; Lactance, Iiist., I, XIII, I ; Ambroise, Exh. uirg., III, xvii ; Augustin. Ciu. Dei, VI, vii, etc.

' Voy. l'Introduction des Sources, chap. v, § m.

!Montan 2 1

Il faut convenir au surplus que nous sommes moins bien informés sur Montan que sur la plupart des grands hérésiarques du 11^^ siècle. Ainsi, nous savons de Valentin qu'il était né en Egypte, qu'il fit ses études à Alexandrie, qu'il passa à Rome ; qu'exclu une première fois de l'Église, il y fut réintégré ensuite, puis excommunié définitivement. De Rome, nous le suivons dans son voyage à Chypre, d'où ses idées devaient rayonner sur tout l'Orient. — Encore plus nettement caractérisée nous apparaît la personnalité de Marcion, simple marchand qui, par la force de sa réflexion personnelle, se constitue tout un système de la révélation chrétienne, cherche à le faire accepter de l'Eglise, puis, déçu dans ses rêves un peu naïfs d'autodidacte, se consacre dès lors à la propagande la plus active et la plus efficace, pour le bien des idées qu'il croit justes.

Bien plus d'incertitude subsiste relativement aux épisodes de la vie de Montan, et sur sa personnalité véritable. Mais l'importance de son influence initiatrice ne saurait être méconnue, si l'on ne tient absolument (et c'était bien l'arrière-pensée de Schwegler) à substituer à l'action des individus des combinaisons plus ou moins fantomatiques d'idées se heurtant et luttant entre elles à l'instar des êtres en chair et en os. L'Anonyme d'Eusèbe marque de la façon la plus claire que c'est lui qui fut à l'origine le promoteur actif du (( réveil » et qui, par la contagion de son enthousiasme, s'attira peu à peu d'ardentes fidélités en dépit des coalitions dressées contre lui ^. Depuis lors, les modalités de son rôle nous échappent, mais il n'est pas douteux que ce rôle ait été considérable. « Ce qu'est ce nouveau docteur, « déclarait Apollonius dans son réquisitoire contre le Mon- « tanisme ^, ses actes et son enseignement le montrent. C'est « lui qui a enseigné à rompre les mariages, qui a fixé des lois

1 H. E., V, XVI, 7 et s.

2 Ibid., V, XVIII, 2.

« pour les jeûnes, qui a donné à Pépuze et à Tymion le nom « de Jérusalem, et qui voulait que l'on s'y rassemblât de « toutes parts ; c'est lui qui a établi des percepteurs d'argent ; « c'est lui qui, sous le nom d'offrandes, a imaginé d'accepter « des présents ; qui pourvoit au salaire de ceux qui prêchent « sa doctrine, afin que la gloutonnerie aide son enseignement « à prévaloir. » Doctrine, organisation, Apollonius le rend responsable de tout. Parmi les opuscules qui servirent le développement de la secte, certains émanaient de lui ou circulaient sous son nom ^. C'est à la « prophetia Montani, Priscae, Maximillae » que faillit aller la bienv^eillance du pontife romain cité par Tertullien ^.

De sa mort, nous ne connaissons que ce que nous en dit l'Anonyme, d'après qui Montan se serait pendu ^. Mais l'Anonyme a la discrétion d'observer qu'il ne peut se porter personnellement garant de l'histoire qu'il raconte ; de plus, le parallélisme évidemment cherché avec la mort de Judas rend bien douteux ce prétendu suicide.

A tout prendre, Montan demeure, quoi qu'on en ait dit, au premier plan *, et si le nom d'autres protagonistes est cité quelquefois à l'exclusion du sien, c'est qu'il eut des disciples qui, de son vivant même, secondèrent son action, et qui la continuèrent après sa mort.

^ Voir les oracles, et le Décret de Gélase (Sources, n° 186).

^ Adti. Praxean, i.

* « There can be no doubt, écrit M. Ramsay dans V Expositor (ix, 146), that Montanus considered himself to be the apostle of light and that this character, position and influence were analogous to those of the other leaders who made the Church of Phrygia, and whose memory has not been kept alive by the brand of heresy. » On verra plus loin que les « oracles » que nous possédons ne sont attribués nommément qu'à Montan, à Maximilla et à Priscilla.

Priscilla et Maximilla 23

Deux femmes apparaissent donc dans l'histoire associées à lui. Priscilla (ou Prisca) ^ et Maximilla passèrent pour les interprètes de « l'Esprit » au même titre que l'hérésiarque, et elles aussi collaborèrent puissamment au grand réveil phrygien. Elles n'ont point échappé au traitement énergique par lequel Schwegler aimait à volatiliser les personnalités historiques. Tout en concédant prudemment que l'une ou l'autre d'elles « mag historische Thatsache sein » ^, Schwegler les assimile à l'Hélène de Simon le Magicien ou à la Philumène d'Apelle, pures fictions à ses yeux. La « triade stéréotypée », Montan, Maximilla, Priscilla, ne serait qu'une sorte de symbole des théories de la secte sur la Trinité et sur les organes de la révélation.

On s'étonne qu'un esprit aussi pénétrant que Schwegler — le seul véritable philologue de l'école de Tubingue, comme l'appelle M. E. Schwartz ^, — se soit obstiné à ces combinaisons chimériques dont la simple lecture des documents originaux fait sentir l'irréalité. Grand eût été l'étonnement des évêques d'Asie, d'un Zotique de Cumane, d'un Julien d'Apamée, d'un Sotas d'Anchiale, si on avait voulu leur persuader que ces femmes, dont ils contrecarraient si énergiquement la propagande dangereuse, n'étaient que de fuyantes représentations du Logos et du Pneuma! C'était ailleurs que dans le royaume des ombres que se nouaient

^ Prisca et Priscilla alternent exactement comme pour le nom de la femme d'Aquila dans les Actes et dans les Epîtres de saint Paul. Voyez Sources, à l'Index, et comp. d'une part Actes, xviii,"2, 18, 26 et d'autre part Rom., xvi, 3 ; / Cor., xvi, 19 ; II Tint., iv, 19.

^ Montanismus, p. 248.

' Dans sa grande édition d'Eusèbe, t. III, p. xlv.

tant de luttes passionnées, où les questions de personnes empoisonnaient les questions d'idées.

Au surplus, s'il n'est pas douteux que Maximilla et Priscilla aient exercé dans la secte, auprès de Montan, un véritable magistère doctrinal, leur physionomie propre demeure enveloppée, comme celle de Montan lui-même, d'une certaine obscurité. Saint Jérôme les appelle « nobiles et opulentes feminas » ^, mais il ne sait guère des toutes premières origines du Montanisme que ce qu'il en a lu dans Eusèbe, et il est à craindre qu'il n'y ait là de ces épithètes vagues comme il en prodigue dans son de Viris illustrihus pour donner à ses phrases plus de plénitude. Les hérésiologues postérieurs leur ont été, en général, peu cléments ". L'Ambrosiaster dénonce le mensonge de leur apparente vertu. Le décret du Pseudo-Gélase leur décerne l'épithète à'ohsccnissimac. Les années avaient noirci à ce point leur réputation, que saint Cyrille de Jérusalem, au moment de parler d'elles, dans une de ses catéchèses, s'interrompt pudiquement « par respect pour les femmes présentes ». Et p(mrtant, que les tout premiers polémistes catholiques aient omis de les attaquer sur le chapitre des mœurs, cela donne à penser qu'elles étaient effectivement inattaquables. On contesta la virginité de Prisca, dont les montanistes tiraient gloire, mais on ne la contesta qu'en soutenant qu'elle avait été mariée ^. Quand Apollonius, pourtant si impitoyable à l'égard des coryphées du montanisme, veut flétrir les faiblesses de ces pseudoprophètes, c'est à leur rapacité, à leur amour de la parure qu'il s'en prend, non pas à l'immoralité de leur vie ^. De tels indices justifient, à tout prendre, le respect pieux que

^ Sources, n" 134.

2 Ambrosiaster, in Ep. II ad Thess., V, (P. L.. xvii. 47ÎS) : l'<.-en.la-r, Notitia libroium apocryph. (P. L., Lix, 164) ; Cyrille, Catichèses, .xvi. 8 (P. G., XXXIII, 928). Voir encore Isid. de Péluse, Ep. I. ccxlii (P. G., lx.xvim. 329) ; Ps.-Chrysostome, Ihpl •i/EjOo-poyr.Tî-.a;. v (P. L., Lix, 559).

3 H. E., V, XVIII, 3. ' ' * Ibid., v, XVIII, 4 et 7.

Priscilla et Maximilla

TertuUien témoignera à la « sainteté » de Maximilla et de Priscilla ^.

On a essayé d'expliquer l'importance du rôle départi aux deux prophétesses et l'éclat du prestige dont elles furent entourées par certains caractères propres à la civilisation de l'Asie Mineure. M. W.-M. Ramsay ^ observe qu'un des traits les plus frappants de la religion et de la société asiates, ce fut la place faite aux femmes dans la vie publique. En dépit de l'incapacité civile oii elles étaient maintenues, le régime municipal, tel qu'il s'était constitué sous l'égide de la domination romaine, favorisait remarquablement leur accession aux honneurs publics. De nombreuses inscriptions nous les montrent chargées de certaines « liturgies », de celles surtout qui avaient le culte pour objet. Il y eut même des femmes prytanes, des femmes hipparques : dignités qui, il est vrai, étaient à cette époque à peu près purement nominales ^. De tels privilèges ne trahissent-ils pas l'estime générale dont jouissait la femme en ces contrées ?

Il ne faudrait pas exagérer, je crois, l'importance de ce « relèvement ». La vérité est que le goût des fêtes, des beaux spectacles, soigneusement cultivé par les Romains chez leurs administrés pour le plus grand profit de la pax romana, entraînait des frais considérables. D'où une inclination fort naturelle à répartir, sans regarder de trop près aux bénéficiaires, ces charges honorifiques dont de profitables libéralités constituaient justement la rançon : « Le fait... qui domine tous les autres, c'est qu'aux anciennes conditions d'accès aux emplois publics s'est substituée la considération exclusive de la richesse. Il n'existe plus de conditions d'âge, de sexe ou même de nationalité : les dignités municipales sont à ceux qui peuvent subvenir aux dépenses incombant

^ Adu. Marc, V, vir.

^ The Church..., p. 457.

^ Cf. V. Chapot, La province rom. procons. d'Asie, p. 161.

à qui veut se parer du titre de magistrat... L'es.sentiel était qu'un patrimoine se rencontrât qui pût fournir l'allocation attendue par la cité ^. »

Le besoin de « faire » de l'argent primait donc en l'espèce tout autre sentiment. C'est ouvrir un trop généreux crédit aux citoyens de la province d'Asie que de leur supposer un idéalisme chevaleresque auquel ils ne songeaient guère.

En réalité, le phénomène dont la Phrygie déroula le spectacle procédait de causes très générales dont on retrouve l'équivalent dans maint épisode de l'histoire des religions. Il n'est guère de sectes où la femme, capable à un plus haut degré que l'homme d'exaltation et d'enthousiasme pour ce qu'elle croit juste et bon, n'ait donné la preuve des énergies religieuses qui vivent en elle. Seulement, dans la secte montaniste, deux femmes, au lieu de rester mêlées au gros des prosélytes, s'étaient détachées au premier plan, à côté de l'initiateur du mouvement.

Autour de Montan, de Maximilla et de Priscilla, des partisans, d'abord peu nombreux ^, se groupaient de plus en plus serrés.

Avec cet esprit pratique qui n'est pas exceptionnel chez les mystiques, Montan créa une caisse, laquelle fut administrée en premier lieu par un certain Théodote ^. Les dons y affluèrent, et non pas seulement de la main des riches : les plus humbles tenaient à y verser leur obole ■*. Peut-être même les prophètes ne reculèrent-ils pas devant certains

^ I. Lévy, Etude sur la vie municipale de V Asie-Mineure, dans la Revue des Etudes grecques, t. XII (1899), p. 257-258. 2 H. E.. V, XVI, 9.

' V, XVI, 14 ; cf. V, XVIII, 2 ; 4 ; 7 ; 13. * V, xvni, 4 et 7.

Les comparses de Mon tan et des prophétesses 27

placements avantageux 1. Ils purent ainsi envoyer partout des émissaires payés qui répandaient la bonne parole 2. Outre Théodote, rèTriTpoTioç des finances montanistes, nous connaissons plusieurs autres de ces prosélytes : Alcibiade, un des fidèles de la première heure ^ ; Thémison, le compagnon habituel de Maximilla *, Alexandre, celui-là même sur qui s'appesantiront si cruellement les attaques orthodoxes ^ ; plus tard Miltiade qui tiendra un emploi important, et par le nom duquel la secte fut quelquefois désignée ^.

Grâce à cette organisation intelligente, le succès de la propagande montaniste devenait fort inquiétant ; d'autant plus que, non contents de communiquer à autrui leurs ardentes aspirations vers une vie plus rigide et plus pure, les prophètes traitaient sans aucun ménagement l'Eglise établie, comme si ses cadres officiels étaient désormais impuissants à enclore une vie véritablement religieuse ''. « Voici encore « Thémison, s'exclame Apollonius, qui a enveloppé sa cupidité « de dehors avantageux, et, n'ayant pu porter le signe de « la confession, s'est débarrassé de ses fers à force d'argent. « Pour cela même, il aurait dû se faire humble, — et il a « osé parler haut comme un vrai martyr, et composer à « l'imitation de l'Apôtre une lettre catholique pour catéchiser (( des gens dont la foi était meilleure que la sienne ; il a « entamé des polémiques, avec des mots vides de sens, et il a « blasphémé contre le Seigneur, les Apôtres et la sainte Eglise. »

C'est dans ce passage que se trouve employée pour la première fois cette expression de « lettre catholique » qui, en Orient, devait être appliquée un peu plus tard aux sept

^ C'est ce qu'on peut déduire de l'interrogation ironique d'Apollonius, V, XVIII, II « 7rpo:pr-r,; Savsi^et ; »

Page 1