‹ La crise montanisteChapitre 3 sur 60 · V, III · texte numérisé non relu

V, III

* V, XVI, 17 ; cf. V, XVIII, 5. Le nom d'un Thémison figure dans une inscription de Laodicée : Rams.w, Cities., i, p. 74, 11° 7.

épîtres encore connues sous ce nom ^. La lettre de Thémison était « catholique », c'est-à-dire « univ^erselle », en ce sens qu'elle était adressée, non pas à tel correspondant en particulier, mais à l'ensemble de la catholicité ^, — ou à l'ensemble des Eglises de Phrygie ^, — ou simplement à plusieurs de ces Eglises *. Peut-être aussi l'épîtrc ne portait-elle aucune adresse déterminée, à l'instar de la Prima Johannis ^. En tous cas, l'ambition de Thémison s'était haussée jusqu'à prétendre endoctriner toute une collectivité de fidèles, renouant ainsi la tradition des grands apôtres, d'un Pierre, d'un Jacques ou d'un Jean, dont les exhortations dogmatiques et morales avaient été le réconfort des chrétientés naissantes^. Mais au lieu de prêcher l'union et la discipline, c'étaient des paroles de colère et de haine qu'il avait présomptueusement jetées aux quatre vents du ciel ' !

1 Cf. Leipoldt, I, 257 ; Jacquier, III, 185 ; DB, article Catholic Epistle, t. I, p. 360. Une scholie, attribuée à Hîoc;o>p'.To;, et que l'on reftcontre dans plusieurs manuscrits des Epîtres « catholiques » (cf. H. von Soden, Die Schriften des Neuen Testaments, I, i (1902) p. 333] explique ainsi l'expression : « Ces lettres ne sont pas adressées à un peuple ou à une ville, mais aux fidèles en général, — soit à tous les Juifs de la Diaspora, comme fait Pierre, soit à tous les chrétiens vivant sous la même foi. » En réalité, le sens du mot est un peu plus complexe, ainsi qu'on le verra ci-dessus.

2 Comme la II'"« de Pierre et l'Epître de Jude.

^ Comme la l"^ de Pierre, laquelle est adressée « aux étrangers de la disper.sion du Pont, de Galatie, de Cappadoce, d'Asie et de Bithynie ».

* Comme les Epîtres « catholiques » de Denys de Corinthe à l'Église de Gortyne et aux autres Églises de Crête, à l'Église d'Amastris et à celle du Pont. Cf. RouTH, Reliq. sacrae, l^, 195-196. Eusèbe, H. E., IV, xxiii, 5-6.

^ Il est bien probable que c'est, non pas à saint Paul (comme le veut Zahn, GK, I, I, p. 9), mais à l'apôtre Jean qu'Apollonius accuse Thémi.son d'avoir voulu s'assimiler, dans la démence de son orgueil. Les épîtres de saint Paul n'ont jamais reçu le titre de catholiques, en dépit de l'œcumcnicité de leur diffusion.

* Harnack, Mission.., I ^, p. 286-7.

' Je mentionne ici pour mémoire l'étrange hj-pothèse développée par M. T. Barns d'après qui Thémison « évêque montaniste de Pepuza (?) (p. 53) » aurait constitué son Épitre catholique avec la II™<' Épître de Pierre, après y avoir incorporé une bonne partie de l'Épître de Jude, puis aurait publié le tout sous son nom. A cette exégèse fantaisiste ce qui manque, c'est l'ombre même de la \Taisemblance.

La première résistance catholique 29

De telles prétentions ne pouvaient manquer de blesser au vif l'épiscopat d'Asie qui comptait alors dans ses rangs des hommes d'une haute valeur personnelle ^. Marcha-t-il avec la belle unanimité que lui prêtent les auteurs utilisés par Eusèbe ? Il n'est guère douteux qu'il n'y ait eu parmi semembres des défections, pudiquement voilées après coup par les historiens orthodoxes -. Mais, en son ensemble, il tint bon et demeura irréductible, entraînant à sa suite le gros inentamé des fidèles.

Très montées contre les novateurs, certaines Eglises leur ménagèrent de fâcheuses conduites. Il y eut des séditions locales, au cours desquelles Montan, les prophétesses ou les missi dominici furent brutalisés, chassés ^. Mais ces procédés expéditifs risquaient de paraître bien sommaires aux yeux des indécis. Il fallut que la résistance prît des formes plus régulières, et dignes de la cause qu'elle avait à ser\dr. Les évéques essayèrent de la dialectique. Ils provoquèrent les novateurs (qui, semble-t-il, agissaient d'ordinaire séparément) à des discussions publiques *, comptant bien les perdre ainsi dans l'opinion. Ces colloques tournèrent parfois à l'honneur du parti orthodoxe ^, mais en maint endroit ils n'eurent pas le succès espéré : les fanatiques qui entouraient les prophètes empêchaient, paraît-il, tout débat loyal. Ce fut vainement qu'à Pépuze même ^, Zotique de Cumane''

^ Cf. Renan, Marc-Aurèle, p. 172.

2 Voy. plus loin, p. 146.

' H. E., V, XVI, 12 (... 7Tpoyr,To;pô/Ta:) ; cf. l'oracle de Maximilla, cité H. E., V, XVI, 17.

* V, XVI, 7 ; V, XVIII, 13. Il me paraît logique de lier dans ce dernier passage bi IIîtioûI^oiç à iizin-xç, et non à -rz^fj-^r^-vlivi comme le voudrait Harnack {Chron., I, 366).

' Ce « bourg » de Cumane est à distinguer 1° de la ville de Comana « Hierapolis » en Cappadoce, que décrit Strabon (XI, 521 ; XII, 535, 537) et dont les ruines sont encore visibles à 10 milles au N.-W. de Guskun, dans le vilayet d'Adana (R. Oberhù.mmer les identifie à tort dans son Bericht uber eine Reise in Syrien imd Kleinasien, Gotha, 1897) ; 2° de la

et Julien d'Apamée ^ voulurent se mesurer avec Maximilla, Sotas d'Anchiale ^ rencontra le même insuccès, quand il se mit en devoir d'exorciser le « démon » de Priscille ^.

Les conférences pacifiques n'aboutissant pas, on employa des moyens plus rigoureux et plus décisifs. En beaucoup d'endroits s'assemblèrent des synodes *. Ce sont les premiers dont l'histoire de l'Eglise fasse mention ^. On remarquera que l'Anonyme dit « xtov... xaxà 77,7 'A^i'av z-.-jtojv -oÀÀâxtç xa; 7roXÀa/>, ty,ç 'A'7;aç cuveàOovtov/ » ; ce n'était donc pas seulement les évêques, mais aussi des laïcs qui, plus ou moins nombreux, se groupaient ainsi pour examiner les mesures à prendre contre les sectaires. Initiative dont les résultats durent être excellents, si l'on en juge au développement que prit très vite en Orient l'usage des réunions conciliaires ou synodales, objet de l'admiration et de l'envie de Tertullien *. On examina donc l'attitude des novateurs ; on pesa leurs opinions. Elles furent jugées incompatibles avec l'esprit de l'Église, et ceux-ci se virent excommuniés. Dès lors on les

ville de Comana k Hierocésarée », dans le Pont, aujourd'hui Gumenek, dans le vilayet de Siwas. — Il faut probablement le chercher en Pamphylie. Cf. Le Quien (I, 1009) ; Routh, Rel. sacrae, II^, 210. — On remarquera que Zotique est le premier « chorévêque » dont l'histoire fasse mention : GiLLMANN, dus Institut der Chorbischœfe in Orient, Mùnchen, 1903, p. 12 et s. (Verôff. aus dem kirchenhist. Seminar Mûnchen, II, Reihe, Xr. I).

^ Il s'agit d'Apamée Cibotits (r, K'.[i(OTo; AîvoijLEvr,, Strabon, xii, 576, éd. Meineke, II, 810), sise vers la source du Méandre. C'était une des principales cités commerciales de l'Asie. Cf. Dict. d'Arch. chrét. et de Lit., I, 2 (1907), col. 2500-2523. Il n'y a pas de raison qui oblige à distinguer l'Apamée de H. E., V, XVI 17, et l'Apamée de H. E., V, xvi, 22. — Il y avait une autre Apamée en Bithynie sur la Propontide, et à peu de distance de la mer (Strabon, XII, 563 ; Pline, Hist. nat., V, 149; Appien, Bell. Mithr., lxxvii).

2 Anchialos (on rencontre aussi la forme 'Avy.i),r„ v. g. Strabon, VII, 319), aujourd'hui Ankhialo, était situé sur les côtes de Thrace. Il ne saurait être question ici d'Anchiale, en Cilicie, près de Tarse.

* Harnack. ACL, II, 797 et s. ; Entstehung 11. Entwickclung des Kirchenverfassung.., p. no et s. ; Hefele-Leclercq, Hist. des Conciles, I, i, 127 et s. Le témoignage de Libelliis Synodicus sur ces Conciles est sans autorité. Voy. Sources, Introd., chap. vi, § vi.

6 De Iciiin., xiii (Œ., I, S72.)

Alcibiade et Miltiade 31

traita en pestiférés, d'autant plus dangereux que la contagion était plus prompte. Quand les martyrs orthodoxes se trouvaient associés à des martyrs montanistes, loin de déposer toute haine, en faveur de leurs communes souffrances, loin de se sentir solidaires avec eux, du fait de la parité de leur sacrifice, ils les tenaient à distance, les obligeaient à faire bande à part et évitaient soigneusement de se mêler à eux. Cette mise en quarantaine avait été pratiquée, vers le temps où écrivait l'Anonyme, à Apamée sur le Méandre, lors du martyr de Caius et d'Alexandre d'Eumeneia ^ et de leurs compagnons 2.

Les polémiques orales et les pénalités ecclésiastiques ne pouvaient suffire : on eut recours aussi, de fort bonne heure, aux réfutations livresques, et beaucoup parmi les hommes « les plus éloquents » de l'époque y prirent part ^. Nous reviendrons sur les épisodes qui marquèrent ces luttes ardentes et nous dirons quels champions y descendirent. Mais il faut préciser tout d'abord, autant que faire se peut, la doctrine montaniste primitive, ferment de tant de disputes fratricides.

EXCURSUS

Alcibiade et Miltiade

Il s'est produit, dans les chapitres d'Eusèbe relatifs au ]\Iontanisme, une singulière confusion de noms, dont il est difi&cile de distinguer l'origine et de débrouiller l'enchevêtrement. Là où l'erreur est le plus manifeste, c'est au début du chap. V, xvii, i : tous les manus-

^ La ville d'Eumeneia se trouvait en Grande Phrygie (Strabon, II, 576), plus tard Phrygie Pacatienne, dans la région arrosée par le Méandre ; aujourd'hui Ischikli (Ernst Friedrich, Uebersichtkarie von Klemasien, Halle a. S. 1898, E^). Cf. Ramsay, Cities, I, 353 et s. et CIG, 3884 et s. Ramsay a réuni les inscriptions chrétiennes d'Eumeneia dans Cities.., II,

^ V, XVI, 22. Les noms d'un Caius et d'un Alexandre se rencontrent dans les inscriptions d'Eumeneia : cf. Ramsay, Cities, II, p. 514 et s. (pour Caius, n° 353 ; pour Alexandre, n^^ 355^ 359, 370, 376, 386).

' V, XVI, I ; cf. V, XVI, 2.

crits portent : « /.ai Mi).Tiâôo-j "Tjytp*?^*^; |AÉ|ivr,Tat » et tous portent, un peu plus bas, « âviTTa|xÉvwv -rw 'A>,y.ifJiâ5o'j toû àôe/çoO «niYYpiixixaTt )> sauf le Parisinus 1436 qui donne, par conjecture, MtAT'.iôo-j [Fol. 71, 1, 3 sur un grattage : ■:(.> {sic) àA/.,////âôo.i corrigé en (xt/-, -.âSo-u]. La traduction syriaque offre également le nom d'Alcibiade.

Or il est impossible qu'Eusèbe parle ici de deux personnages différents. Il amorce d'abord une citation relative à Miltiade, puis il la transcrit textuellement. Si on admet une dualité de noms, le passage devient inintelligible. Rufin (éd. Mommsen, t. IL p- 471) et Nicéphore (H. E. IV, XXIV ; P. G., cxlv, 1040) s'en sont bien aperçus, et ils ont laissé tomber le nom d'Alcibiade, maladroitement inséré dans le grec.

Cet échange entre le nom de Miltiade et celui d'Alcibiade, qui n'est pas douteux dans le passage mentionné, on le soupçonne encore dans d'autres textes voisins de celui-là. Considérons en effet le chapitre III, 4, du livre V : un Alcibiade y est présenté comme un des chefs du montanisme naissant, à côté de Montan et de Théodote. Au chapitre xvi, 3, un Miltiade apparaît, dans la narration de l'Anonyme, comme protagoniste de la même « hérésie ».

Il y aurait donc eu un Miltiade montaniste, un Miltiade antimontaniste, un Alcibiade coryphée de la prophétie nouvelle. A priori, la chose n'a rien d'invraisemblable. Toutefois, la bévue certaine de V, xvii, I, incline quelques critiques à croire qu'il s'est produit une confusion parallèle dans V, m, 4, ou dans V, xvi, 3. Qui tient à l'éliminer doit corriger soit l'un, soit l'autre de ces deux passages.

a) Pour corriger '.\>/.'.fJiàor,v en M'.>-'.a2r,v, V, m, 4 (c'est le parti auquel s'arrêtent Salmon, DCB, m, 916, et Zahn, GK, 11, 125), on peut alléguer que, quelques lignes plus haut (V, m, 2-3), Eusèbe a cité à trois reprises le nom d'un Alcibiade, mart^^r de Lyon, qui scandalisait les autres confesseurs par son abstention systématique de certains aliments. Il est possible que de très bonne heure — et qui sait si le lapsus ne remonterait pas à Eusèbe lui-même ? — le nom d'Alcibiade ait supplanté celui de Miltiade. Dans cette hypothèse, le nom d'Alcibiade serait complètement éliminé de l'histoire du montanisme. En revanche, la dualité des deux Miltiades, l'un montaniste, l'autre antimontaniste, est maintenue.

b) D'autres critiques, tels que Dindorf, dans son édition d'Eusèbe (à l'Index, p. 498 et 518 [deux références fautives en ce dernier endroit]), Harnack (ACL, p. 256 et Chron., i, 364, n. 5), laissent subsister '.^/./.'.p'.iSr,/, V, m, 4, et préfèrent remplacer, dans V, xvi, 3, M-.ÀT'.aôr,/ par 'A>.y.'.3iaSr,v. Il n'y aurait plus, à ce prix, de Miltiade montaniste, mais seulement le Miltiade, écrivain ecclésiastique, nommé V, xvii, i , — et dont Eusèbe atteste l'existence en d'autres passages, v. g. V, xxviii, 4.

Alcibiade et Miltiade 33

S'il faut opter entre ces deux solutions, c'est la première que, pour ma part, je choisirais le plus volontiers. Elle a cette supériorité de reposer sur une explication très naturelle : la faute rentrerait dans la série des dittographies, si fréquentes dans les mss. et à quoi tout homme qui écrit est plus ou moins exposé.

Au surplus, ne serait-il pas plus simple, et plus sûr encore, de laisser tel quel le texte des mss. sauf au chap. xvii, i, où la correction, je l'ai dit, s'impose ?

Alcibiade, puis Miltiade, sont désignés tour à tour comme chefs de file des montanistes. Mais leur action se réfère à des périodes très différentes. Alcibiade apparaît comme un des auxiliaires de Montan à l'origine même du mouvement : Eusèbe le dit de la façon la plus explicite. — Par contre, le Miltiade montaniste est désigné par l'Anonyme comme un des chefs de la secte, au moment où lui-même écrit, c'est-à-dire à une époque où déjà Montan et Maximilla étaient morts, celle-ci depuis treize à quatorze ans (V, xvi, 13 ; 19). — Le conflit entre les deux données n'est donc qu'apparent et se résout par la considération de la période à laquelle chacune d'elle se rapporte.

Le texte traditionnel de V, m, 4 et de V, xvi, 3 étant maintenu, on s'explique mieux l'erreur indubitable de V, xvir, i. Associés dans la mémoire du transcripteur par la parité du rôle dévolu à chacun d'eux, ces deux noms, Alcibiade, Miltiade, se sont échangés spontanément sous sa plume. Il y a là le phénomène fort simple d'une association d'idées qui se renoue à contre-temps, après s'être légitimement liée un peu auparavant.

Pourquoi Eusèbe n'a-t-il pas noté, ne fût-ce que par une remarque incidente, cette rencontre curieuse : un Miltiade montaniste, un Miltiade antimontaniste ? C'est qu'il est plus préoccupé de fournir des documents authentiques et d' « extraire » les ouvrages dont il dispose, que d'éclairer ses textes de remarques appropriées. Il n'est pas exceptionnel qu'il juxtapose, sans s'étonner, et sans penser que ses lecteurs en demeureront perplexes, des données de conciliation difficile (Voy . V, XVI, 12 et V, xvi, 20-2 1 , sur les martyrs montanistes ^) . Sa méthode comporte de ces imperfections. Mais n'imposons pas aux faits notre goût de netteté à tout prix.

Cf. plus loin, p. 183.

Page 1