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CHAPITRE I

L'importance et le rôle du Montanîsme dans l'histoire de l'Église

Voilà close cette longue histoire du Montanisme, dans les divers pays et les diverses époques où les documents permettent d'en repérer la trace. Pour peu qu'on ait suivi avec quelqu'attention l'exposé que je viens d'en faire, on se sera aperçu aisément qu'il n'y a point homogénéité absolue entre les phénomènes historiques que l'on groupe sous l'étiquette de « Montanisme ». Peut-être l'un des gains de cette étude sera-t-il d'avoir montré les transformations, tout au moins les modifications, que la « prophétie nouvelle » a subies selon les temps et selon les lieux ; comment la foi de TertuUien après son agnitio Paracleti ne ressemble qu'imparfaitement à celle des premières âmes clientes de Montan, de Priscilla et de Maximilla ; comment on aperçoit, mêlés au grand courant montaniste, quelques courants subordonnés qui en demeurent distincts (par exemple dans les questions connexes aux spéculations trinitaires) ; enfin, comment les rites et les institutions montanistes ont évolué, en dépit du respect de la secte pour les ordonnances fixées par son fondateur.

Au surplus, si l'on cherche à isoler l'élément primordial, la molécule-mère des rêves organisés autour de la prédication phrygienne, on aboutit à ceci : nourrie de la Bible, et surtout de ses pages les plus exaltées, les plus chargées de mystérieuses promesses, une imagination visionnaire s'échauffe jusqu'à la certitude d'être constamment visitée par l'Esprit- Saint, à l'action duquel elle s'offre et s'abandonne, comme le violon vibre sous l'archet ; convaincu d'avoir été désigné par la Providence pour inaugurer un ordre nouveau, au moment où va s'engloutir ce monde d'iniquité, Montan clame, au milieu d'extases spasmodiques et d'étranges secousses, la loi de mortification et de pénitence où l'humanité vacillante peut encore trouver son salut. L'Ëvangile en main, il se fait reconnaître pour le Paraclet promis par Jésus ; deux femmes (peut-être aussi quelques autres comparses) sont à leur tour saisies par l'Esprit, et, avec des transports pareils, promulguent des avertissements du même ordre ; une secte s'organise, et Montan y met la marque de sa forte personnahté, qu'il croit à tort abolie et vacante, en lui donnant des cadres solides et en aménageant avec dextérité une propagande heureuse.

Réduit à ces traits schématiques, cet épisode n'offre rien d'exceptionnellement original. J'ai cité en note quantité de rapprochements (qu'il eût été aisé de multiplier) d'où se dégage la fixité surprenante du « tableau clinique » de la mentalité religieuse chez l'illuminé, quelles que soient les divergences de race, de milieu, de culture. Le phénomène phrygien a eu, à travers l'histoire, de fréquentes récidives, qui se sont déroulées elles-mêmes selon un cours presque typique.

A considérer les choses sous un certain angle, on pourrait soutenir que le Montanisme a revécu dans tous les mouve-

La survie du phénomène montaniste 541

ments religieux dont les promoteurs, s'inspirant de révélations privées et d'un commerce immédiat avec l'Hôte divin, ont conçu l'ambition de tonifier les âmes et de régénérer le christianisme. Le texte fameux de Joël (11, 28-29) « In nouissimis diebus effundam de Spiritu meo super omnem carnem, etc. » et autres du même genre, ont versé le cordial de mystique confiance et d'espoir à tant de voyants, d'enthousiastes, passionnément animés à communiquer aux foules la crainte salutaire et aussi l'impatience frémissante du « Jour du Seigneur ^ » ! Indéfinie serait, à ce prix, la postérité de Montan. J. de Soyres, qui entreprend de la dénombrer 2, cite les Novatiens, les Donatistes, les Cathares, les Vaudois, les Fraticelli, les Homines intelligentiae, les Flagellants, Savonarole, les Anabaptistes, — T.-J. Boehme, J.-W. Petersen, J. Leade, les Quakers, J. de Labadie, les Ouiétistes, Kiilmann, Zinzendorf, Eva von Buttlar, Swedenborg, J.-H. Schônherr, Ebel, les Mormons, Irving, un ou deux autres encore. Qu'il serait aisé de grossir cette liste par un recensement plus attentif des hétérodoxes du moyen âge ou des « inspirés » modernes, d'Amaury de Bène ^ à Vintras *, de Joachim de Flore à Antoinette Bourignon ^ ou aux Liondi Bojii du Caucase ^, d'Arnaud de Brescia

^ Par ex. Priscillien (Schepps, p. 32, 1. 6) : cf. B.\but, Priscillien et le Priscillianisme, Paris, 1909, p. 129 ; les Camisards (voyez plus haut, p. 352, n. 3,) etc. Au témoignage de M. Henri Bois, le Réveil an Pays de Galles, p. 16, ce texte fut imprimé et répandu en Angleterre en 1902 par le « Cercle de prières pour un Réveil à travers le monde entier n.

^ Montanism..., p. 118 et s.

* Cf. Raoul Allier^ dans Religions et Sociétés, Paris, 1905, p. 109 à 153 ; P. Alphandéry, Les idées morales chez les hétérodoxes latins au début du XIII^^ siècle, Paris, 1903, p. 141 et s.

* Le système de Vintras est sommairement résumé par André J.\coby, les Nouveaux Montanistes au Collège de France, Paris, 1844 (Bibl. N'«, Ld * 4953)- Cf. Maurice Barrés, la Colline inspirée, Paris, 1913.

* Cf. Antoinette Bourignon, dans Salomon Rein.\ch, Mythes, Cultes, Religions, t. I.

' Cf. J.-B. SÉvÉRAC, la secte russe des Hommes-de-Dieu, Paris, 1906 ; Grass, die russischen Sekten, t. I, Leipzig, 1907.

aux Mariavites de Pologne, ou à l'Evan Roberts du pays de Galles !

Négligeons ce jeu d'érudition facile, cet inutile appel des ombres. Ce qu'il pourrait nous apprendre, c'est ce que nous savons déjà : la pauvreté de l'imagination humaine, la monotonie des apocalypses dont se sont ravis ou épouvantés tant de « voyants ». Que le Montanisme rentre dans une série, la chose est entendue. Mais, à sa date, voisine encore de l'effervescence des premières générations de croyants avec leurs prophéties, leurs glossolalies, leurs extases, leur conviction profonde de l'incessante activité de l'Esprit ^, n'empruntait-il pas une force singulière à cette exaltation, un peu calmée déjà, sans doute, mais dont le bouillonnement n'était point tout à fait apaisé ? Et ne menaçait-il pas dans son existence même l'Église officielle, vite irritée de ses prétentions et dressée contre lui en une attitude hostile ?

Je crois, à parler franc, qu'il ne faut pas exagérer la gravité du danger qu'il lui a fait courir. En Asie seulement, la situation put paraître sérieuse, à un moment donné, et même angoissante : la propagande montaniste captait des communautés entières, elle semait partout le malaise, la défiance réciproque entre fidèles et pasteurs, les séditions et les discordes intestines. L'ardeur même avec laquelle l'épiscopat se jeta dans la lutte trahit ses alarmes. Mais dès le

^ Voy. Arthur C. Me Giffert, Mysticism in the early Church, dans the American Journal of Theology, XI (1907), p. 407 et s. « The Montanists, remarque M. Me Giffert, were thus mystics in the same sensé in which so manj'^ in the early Christians were, believing as they did, in the présence and revealing activity of the Spirit, and emphasizing the continuance of prophecy » (p. 424). Cf. aussi l'ouvrage souvent cité de Weinel, die Wirkungen des Geistes, etc.

Le péril montaniste 543

début du III°i6 siècle, l'horizon s'était sensiblement éclairci, et le cauchemar qui, depuis trente ans, pesait sur les Eglises asiates, commençait à se dissiper. Violemment refoulés de toutes parts, les fidèles de Montan, de Maximilla et de Prisca se voyaient réduits à vivre en marge de la grande Église qu'ils avaient pensé subjuguer, et à se constituer en secte. La ténacité de leur espoir irritera plus d'une fois les catholiques, elle provoquera les ironies et les sarcasmes des hérésiologues, en attendant les sévices du pouvoir impérial ; mais on les réfutera plutôt libidine stili que pour couper court à un péril réellement redoutable. — En Occident, d'autre part, le Montanisme se voit poliment, prudemment, charitablement éconduit par les Eglises gauloises ; sur trois pontifes romains, deux le désavouent, et, si un troisième songe à le « reconnaître », ce n'est qu'une velléité bien vite annulée. A Carthage, Tertullien a beau le rendre aussi décent, aussi rationnel, aussi juridique qu'il le peut, — en dépit de son admirable talent et de ses exhortations et de ses colères, il ne réussit pas à imposer à la chrétienté africaine la loi trop rigoureuse du Paraclet. Lui mort, la « prophétie nouvelle » n'est plus en Occident qu'une pauvre coterie éparse qui travaille dans les sapes et dont les libelles circulent sous le manteau.

Il serait donc sage de renoncer à la façon horrificque qu'ont certains historiens de décrire le développement tentaculaire de la prophétie phrygienne et son emprise sur toutes les parties du monde romain. Pourquoi ce besoin de retoucher la réalité historique ? Elle offre, telle qu'elle se laisse entrevoir, assez d'intérêt pour qu'il soit inutile de la dramatiser par surcroît.

Ce qui a longtemps favorisé cette méthode peu exacte, c'est la manie de reconnaître dans une foule de textes et d'événements des traces de l'esprit proprement montaniste, pour peu qu'une analogie plus ou moins lointaine parût justifier le rapprochement. J'ai déjà signalé au cours de mon exposé bien des interprétations, erronée? ou douteuses, de

cette sorte : par exemple sur le Pasteur d'Hermas ^, sur VAduersus Haereses ^ de saint Irénée, sur la Lettre des Martyrs de Vienne et de Lyon ^, sur le Quintus du Martyrium Polycarpi *, sur les Actes de Perpétue et de Félicité ^, sur le Martyriuni Carpi, Papyli et Agathonices ^, sur la prophétesse cappadocienne dont Firmilien de Césarée raconte les entreprises ', etc.. A propos de combien d'autres documents, cette fantaisie s'est-elle exercée ! Ainsi l'Ecole de Tubingue, qui reportait YËpître aux Èphésiens jusqu'au milieu du 11™^ siècle, y relevait des tendances montanisantes ^, et, pour elle, le Montanisme était réfuté déjà dans le lY^^ Évangile ^. Ritschl i», Langen ", Bonwetsch 12 soupçonnaient une direction favorable au montanisme dans V Ascension d'Isaïe, spécialement dans la vision apocalyptique qui se déroule du chap. m, 13, au chap. iv, 19 12. Des conjectures du même ordre ont été formulées

^ Voy. p. 247.

^ Cf. ScHWEGLER, das nachapost. Zeitalter, II, p. 330-338. Il se fonde sur Éphes., 11, 20 ; m, 5 ; iv, 11 ; iv, 13-14, etc. Il plaçait l'épître dans le second quart du II""® siècle (p. 345). La chronologie de l'école de Tubingue est aujourd'hui à peu près abandonnée : cf. JiiLicHER, Einl. in das Neue Test., 5™e éd. (1906), p. 124.

® JûLicHER, p. 359 ; Jacquier, Hist. des livres du N. T., IV, 29 ; 32. ^^ Entst. der altkath. Kirche ^ p. 559.

^^ Das Judenthum in Palâstina zur Zeit Christi, 1866, p. 160. 12 RE ', XIII, 418.

^' Sources, n° 1. Parmi les signes auxquels on reconnaîtra la prochaine venue de l'Antéchrist, l'auteur indique 1° une corruption profonde qui entame les pasteurs eux-mêmes ; 2° une grande pénurie de prophètes authentiques ; 3° un dédain général de la prophétie, y compris celle que le voyant lui-même articule. Mais les doléances sur l'affaiblissement de la foi et la décadence des mœurs sont de tous les temps (Voy. plus haut, p. 138). Quant au rôle attribué aux prophètes, il se comprend sans peine si réellement, comme le veulent Charles et Tisserant, cette partie de V Ascension

Le Montanisme dans la littérature chrétienne 545

par Miinter sur les oracles sibyllins 1 ; par Hilgenfeld et Bigg, sur la Didaché, et sur les Constitutions apostoliques ^, par A.-J. Mac Lean, sur le Testament de Notre-Seigneur^. D'après Rendel Harris, le manuscrit d'où dérive le fameux Codex Bezae aurait passé par des mains montanistes dont les retouches seraient encore discernables ^. Conybeare ^ et Fries '^ ont consacré de récents articles à soutenir que les Odes de Salomon découvertes dans un manuscrit syriaque par le même Rendel Harris et publiées par lui, puis par A. Harnack '^ seraient écloses dans un milieu de « spirituels » montanistes ^.

date de la fin du \^^ siècle, c'est-à-dire d'une époque où le « prophète » faisait encore figure de personnage officiel dans les communautés.

^ Eijata, p. 15. Voyez plus haut, p. 91.

^ Selon Me Lean, the Ancient Church Orders, Cambridge, 1910, p. 1 12.

^ Ibid. Me Lean reconnaît d'ailleurs que plusieurs traits contredisent les idées chères aux montanistes.

* A Study of Codex Bezae, dans les Texts and Siudies, vol. II, n° I, Cambridge, 1891, p. 148 à 153. Rendel Harris attribue à un scribe montaniste plusieurs gloses oxi il est question de V indwelling du Saint Esprit dans l'âme du chrétien : v. g. Actes, vi, 10 ; xv, 29 ; 32 ; xix, i, etc. Il rapproche aussi certains passages des Actes montanistes (?) de Perpétue et de Félicité. — Voici comment A. Harnack apprécie sa démonstration (TLZ, 1894, p. 73) : « So ist z. B. die bestimmte Behauptaug : the Codex Bezae a montanist manuscrit, m. E. nicht gerechtfertigt ; denn ein Theil der Beobachtungen erledigt sich ohne dièse Annahme ; was iibrig bleibt beweist nur, dass der Text mit Stellen in den Acta Perpétua Berûhrungen hat. »

^ Fred. C. Conybeare. The Odes of Solomon Montanist, dans la ZNW., 191 I, p. 70-75.

^ S. A. Fries, die Oden Salomons, montanistische Lieder ans dem 2 Jahrhundert, ibid., p. 108-125.

' TU., XXXV. 4 (1910), vin-134 p.

* Conybeare rapproche a) l'Ode xxxiii, oii le Christ est présenté comme une « vierge parfaite » qui invite les enfants des hommes à se convertir, et le songe de Priscilla (Épiphane, Panarion, XLIX : Sources, n" 89) ; b) l'oracle n° 13, de Maximilla (voir plus haut, p. 71) et le verset 9 de VOde ci-dessus : la « vierge parfaite » y dit : « Écoutez-moi et soyez sauvés » ; c) VOde vu, 21 : « Que les voyants sortent au-devant du Seigneur, etc. » et le passage d'Épiphane sur les sept vierges lampadophores (plus haut, p. 520). — Il rappelle aussi le début de VOde iv, qui se rapporterait à Pépuze, cité .sainte où devait descendre la Jérusalem céleste, et dont les droits à cette manifes-

Renan ^, Bonwetsch ^, dom Leclercq ^ considèrent les Ada Pauli et Theclae comme provenant d'une source analogue. Selon Baur, Schwegler, Schliemann, certains développements du Kerygma Pétri contre la prophétie féminine viseraient l'hérésie phrygienne*.

Loin de moi la prétention de rétablir, en des matières aussi délicates, la nuance exacte du vrai ! Mais comment ne pas reconnaître qu'examinées une à une, la plupart de ces conjectures apparaissent bien fragiles ; et que groupées artificiellement en faisceau, elles prêtent au Montanisme un rayonnement d'influence qui est illusion pure ?

Non que cette influence doive être tenue pour insignifiante : je vais m'attacher tout à l'heure à la circonscrire. Mais qui oserait la comparer à celle que le Gnosticisme a

tation glorieuse ne pouvaient être annulés par ceux de la Jérusalem de Palestine.

Tout cela est bien douteux, et frêle jusqu'à l'insignifiance. Fries trouve l'eschatologie montaniste excellemment exprimée dans VOde XXII (?). Il partage l'opinion de Conybeare sur le sens de Y Ode iv. Il rappelle, à propos du lait de Dieu, métaphore qui revient souvent dans les Odes (iv, 10 ; viii, 17 ; xxxv, 6 et surtout Ode xix) les pratiques des Artotyrites (plus haut, p. 343) et le lactente ptiero de saint Jérôme, Ép. xli, 4 (Sources, n» 113). Il identifie les voyants de VOde vu, 21 avec Alcibiade et Théodote ; la « vierge parfaite » de VOde xxxiii avec Priscilla. Il aperçoit des allusions au Paraclet dans les Odes vu, 3 ; viii, 7 ; xxi, i ; xxv, 2 ; etc. Inutile de pousser cette analyse : la seule conclusion que j'en dégage, c'est qu'il n'y a rien qui rappelle d'une façon sûre ou même probable le Montanisme dans les Odes de Salomon.

^ L'Église chrétienne, p. 522 ; Marc-Atirèle, p. 244. A en croire Renan, c'est le Montanisme qui aurait inspiré la « volupté austère » du roman chrétien {ibid., 242-3), même en des spécimens aussi tardifs que l'histoire de Nérée et d'Achillée (Renan la plaçait, il est vrai, au III™^ siècle !).

2 GM., p. 160.

^ Dict. d'Arch. chrét. et de Lit., art. Chasteté, col. 1 162. Le récent éditeur des Actes de Paul, L. Vouaux (Paris, 1913, p. iii) n'admet point une telle origine.

* Waitz, die Pseudoklementinen, dans TU., XXV, 4 (1904), p. 158. cf. p. 154, croit que le rédacteur du Kerygma songe bien plutôt à l'elchesaïtisme : il renvoie à Épiphane, Pan., XIX, i-ii ; LUI, i et à Philosophoiimena, IX, xvii.

L'influence du Montanisme sur le Canon de l'Écriture 547

exercée sur la pensée chrétienne, — d'une part en la forçant à se faire raisonneuse, à se définir intellectuellement, métaphysiquement, à créer une théologie, une apologétique, une exégèse, en un mot une science catholique, — d'autre part (la contradiction n'est qu'apparente), en affermissant, en exagérant même par réaction dans l'Église le goût de la méthode d'autorité, la suspicion contre toute pensée divergente qui se complaît en elle-même et tend à s'écarter de la route commune ^ ? Le Gnosticisme a été, dans le développement du Christianisme, par le fait même qu'il en entamait la substance intime, un facteur bien plus décisif que la « prophétie nouvelle ».

Celle-ci pourtant y a joué aussi son rôle, dont je me garderai de ravaler l'importance.

J'ai déjà marqué en passant que la théorie du martyre « orthodoxe », seul valable aux yeux de Dieu selon l'estimation catholique, s'est dégagée dès la fin du second siècle des polémiques suscitées par le fait du grand nombre des martyrs montanistes, et de l'argument que la secte en tirait à son profit '^.

En outre la prétention des novateurs à ranger les « oracles » de leurs prophètes à côté de l'Ancien Testament et des documents évangéliques comme un supplément promis, nécessaire, et de caractère également vénérable, puisqu'ils étaient censés émaner aussi de l'Esprit-Saint, contribua sûrement à favoriser la délimitation du « canon » scripturaire ^. Le radicalisme des Aloges, qui n'hésitaient pas à

^ Voir sur ces points P. de Labriolle, l'Argument de prescription, dans RHLR, 1906, p. 408-429 ; 497-514.

2 Plus haut, p. 183 et s.

^ Cf. A. LoisY, Hist. du Canon du N. T. (1891), p. 133 et s. ; Jiilicher, Einleitung, s^c et ô""» éd., p. 463 ; Zahn, GK., II, p. 3-22.

rayer de la liste des livres authentiquement inspirés ceux qui semblaient favoriser les rêveries montanistes aboutit par une voie différente au même résultat. On devint scrupuleusement exact à éliminer de la collection sacrée tout écrit dont l'origine apostolique ne serait pas démontrée, si édifiant fût-il, ou si populaire parmi les fidèles ^. Pourtant, malgré l'appoint troublant que les montanistes recueillaient dans certains morceaux du IV™^ Évangile et de l'Apocalypse, les écrivains orthodoxes maintinrent énergiquement (contre les Aloges) la recevabilité de l'un et de l'autre : le nom de l'apôtre Jean protégea ces deux ouvrages et obligea de leur garder un rang privilégié ^. Il va de soi que la formation d'un recueil homogène et intangible n'a pas été conditionnée uniquement par la crise montaniste ^ .- mais que cette crise y ait coopéré, des témoignages explicites le certifient.

Sur la morale chrétienne, — terrain favori ou, pour mieux dire, préoccupation presqu'exclusive des prophètes de Pépuze, — elle exerça un contre-coup également sensible.

Enumérant les divers noms par lesquels les chrétiens des premiers siècles se désignaient eux-mêmes, M. Harnack * fait remarquer que l'expression oî 'i^('.o<., fréquente chez saint Paul et chez les écrivains apostoliques pour qualifier l'en-

^ Noter le prophetas compléta numéro (à propos du Pasteur d'Hermas) dans le Fragment de Muratori, 1. 79 (Rauschen, Floril. patrist. III, p. 34) ; voir aussi l'Anonyme, ap. Eusèbe, H. E., V, xvi, 3 (et plus haut, p. 189) ; Caius, dans Eusèbe, VI, xx, 3 (et plus haut, p. 280).

2 Pour la réaction anti-apocalyptique, voy. Leipoldt, Gesch. d. veut. Kanons, I, p. 42 et s. Il est curieux que V Apocalypse y ait finalement résisté : on sait, au surplus, le flottement prolongé de l'opinion ecclésiastique à son sujet.

^ Cf. JiiLiCHER, op. cit., p. 449 ; 462-3. La façon dont les montanistes procédèrent à l'égard des livres saints a été un des arguments dont se servait jadis Harnack contre Zahn pour démontrer « dass die Kanonisirung der Evangelien und Briefe erst nach der Mitte des II Jahrhunderts stattgefunden hat. » Cf. ZKG., III, (1879), p. 406.

* Mission, I ^, p. 340.

L'influence du Montanisme sur la morale chrétienne 549

semble des fidèles ^, disparaît progressivement dans cet emploi à partir de la crise montaniste. Il établit entre cet évanouissement et l'effervescence phrygienne une relation d'effet à cause. Cette relation me paraît douteuse. Rappelons tout d'abord que parmi les premières générations chrétiennes, « lorsqu'on prononce le mot i^ic;, il n'est point question encore de sainteté individuelle ; rien ne montre non plus que les saints forment dans l'Église une élite et constituent un groupe à part 2 ». Hermas ne parle-t-il pas des a péchés des saints », que Dieu guérira, si on le prie bien ? En somme, àytoç (sanctus) était une expression toute, faite, de valeur atténuée, qu'on accolait au nom des personnages illustres de l'Ancien et du Nouveau Testament ^, et qui servait aussi à désigner communément les chrétiens, envisagés « par rapport à la dignité et à la sainteté de leur vocation * », bien plutôt qu'au point de vue de leurs mérites individuels. Aussi ne voit-on nulle part que les montanistes aient spécialement revendiqué le privilège de la porter. Si ce titre, en son acception générale, tend à tomber en désuétude à partir du III"i<' siècle, c'est qu'un certain affaissement moral, à l'intérieur des Eglises accrues d'éléments souvent médiocres, en faisait apparaître la disconvenance présomptueuse. Puis, une spécialisation s'opérait. On le réservait de plus en plus strictement (en dehors de quelques formules honorifiques) ^ aux justes déjà passés dans l'autre vie, aux martyrs. Quand, orgueilleux de leur rigorisme, novatiens et donatistes essaie-

^ Preuschen, Handwôrterb., s. u. âv'.o:.

^ Delehaye, Sanctus dans Anal. Boll., XXVIII (1909), p. 164. Cf. ibid., p. 163 : « L'idée première et fondamentale est celle qui fit qualifier de k'Ôvoç àftov le peuple d'Israël. La race choisie était sainte par le fait de sa consécration à Dieu. L'Église du Christ, substituée au peuple privilégié, a hérité de son titre, et tous ceu.x qui en font partie et y sont entrés par le baptême sont appelés « saints ".

^ VoiGT, Versch. Urk., p. 154, n. 3.

* Dom MoRiN, dans RHLR, 1904, p. 221.

* Delehaye, art. cité, p. 168.

ront de restaurer à leur bénéfice l'ancienne étiquette et de s'intituler les « saints » et les « purs », ce trait leur vaudra la dérision des polémistes catholiques ^.

Dans toute cette évolution, le Montanisme n'a pas compté pour grand chose.

En revanche, ce qu'il a définitivement enseigné à l'Eglise, c'est l'impossibilité de contraindre l'humanité chrétienne tout entière à des renoncements ascétiques, et combien il serait imprudent de surélever l'accès du royaume de Dieu, en prenant parti d'une façon trop unilatérale dans le conflit entre l'âme et la chair. — La procédure pénitentielle ira se lénifiant de siècle en siècle ^. — La réitération du mariage, quoique peu recommandée et même soumise à des pénalités légères ^, sera pourtant considérée comme licite *. — Surtout il sera admis, contrairement au vœu de Montan et de Tertullien, que l'idéal n'est pas obligatoire ^ ; que celui

^ Pour les Novatiens, cf. Pacien ad Sympronianiim, Ep. m, 3 (P. L., XIII, 1065) : « Quid ? apud te sancti omnes... quos Nouatianus instituit ? » — Pour les Donatistes, Optât de Milève, 11, i ; 14 ; 20 ; m, 10 (« Vos solos sanctos aestimatis ») ; v, 7 (« Vos, qui uos sanctos dicitis «) ; Augustin, Contra litt. Petil., II, xx, 44, etc. Le titre Sanctus apparaît dans l'épigraphie donatiste, Monceaux, Rev. de Philol., XXXIII (1909), p. 129-132 (= Hist. littér. de l'Afr. chrét., t. IV [1912], p. 158 ; 453 et s.).

2 Voir la déclaration de principe de saint Jérôme, Ép. XLI, 3 (Sources, no 113).

^ Il résulte du can. I du synode de Laodicée (entre 343 et 381) que ceux qui contractaient un second mariage étaient écartés pendant quelque temps de la communion (Hefele-Leclercq, I, 11, 995-6). Le 7™^ canon du synode de Néo-Césarée (entre 314 et 325) interdit aux prêtres d'assister au repas de noces de celui qui se remarie, vu que le « digame » est passible d'une pénitence (Hefele-Leclercq, I, i, 330). Cette pénitence, saint Basile, dans sa célèbre lettre à Amphilochius, la fixe à une année (Ad. Amphil., IV : P. G., xxxii, 673).

^ Les déclarations sur ce point sont formelles et innombrables. Il suffira de citer Épiphane (Sources, p. 128), Jérôme [ibid., p. 168) ; .\ugustin [ibid.. p. 187-8).

^ Voy. sur ce point Harnack, das Mônchthum, seine Idéale und seine Geschichte, Giessen, 1881, p. 13, qui marque aussi les différences entre le Montanisme et le monachisme, l'un, n'éprouvant pas le besoin de fuir un monde qu'il considère comme voué à une destruction toute prochaine ;

La réglementation du tus docendi féminin 551

qui y vise, moine, ascète ^, réalise le type supérieur de la vie chrétienne ; mais qu'au-dessous de cette catégorie de choix, l'humble fidèle peut encore faire son « salut » à travers les faiblesses et les misères de l'au jour le jour 2.

Dans l'attitude où s'affermit l'Eglise à l'égard de toute prétention didactique chez la femme, ou même de toute accointance féminine trop étroite avec les choses du culte, on est en droit d'apercevoir encore le résultat des débats consécutifs à la prophctia noua. J'ai déjà indiqué le caractère de la polémique d'Origène, d'Ëpiphane, de Didyme l'Aveugle, de l'Auteur de la A'.àÀs;!?, de l'Ambrosiaster sur ce chapitre. Il est curieux de constater à quel point, — surtout à partir du IV^s siècle, — les plus ouverts même, parmi les champions de l'orthodoxie, deviennent sensibles et chatouilleux, dès qu'ils sentent poindre la menace de ce genre d'indiscrétion. Saint Jean Chrysostome nous fournit de cette susceptibilité un exemple significatif ^. A l'instant où il vient de

celui-ci, s'en séparant, parce qu'il ne partage plus au même degré cet espoir ni ne souhaite le grand cataclysme, mais croit devoir se soustraire aux tentations qui foisonnent dans la vie séculière. — H. Achelis écrit {das Christentum..., II, p. 53) « ...Mit dem Montanismus auch die eschatologische Stimmung verurteilt war. » Il est probable, en effet, que la faillite du IMontanisme dut jeter quelque discrédit sur l'état d'esprit eschatologique : mais dire que cette Stimmung fut « condamnée », c'est aller trop loin. Dans combien d'âmes vivait-elle encore au IV™e au V""^ siècle, et bien au delà !

^ Th. Zahn (Forsch., II, 185 et s.) remarque que, dans les temps préconstantiniens, l'expression propre pour désigner l'ascèse n'est pas âTy.r|T'.ç. mais iv/.paTEi'a. D'après lui, iTy.r,\r,ç, aixr,(y.c. comme termes techniques, apparaissent pour la première fois dans Eusèbe, H. E., II, xvii, 2 ; M art. Pal., X, 2 ; x;i, 2 ; 22.

^ C'est déjà, au fond, ce que conseillait la Didaché vers la tin du I^' siècle (vi, 2) : Il Si tu peux porter tout entier le joug du Seigneur, tu seras parfait ; sinon, fais du moins ce qui est en ton pouvoir. « — Je rappelle le passage connu des Prépar. Évang. (I, viii ; P. G., xxii, 68) où Eusèbe développe d'une façon frappante la même distinction, — d'ailleurs courante à partir du IVme siècle.

^ In illud (I Salutate Priscillam et Aquilam n, i (P. G., t. LI-LII, tomi tertii pars prior, col. 192). — Il est bon de rappeler ici une observation

rappeler avec admiration le rôle prépondérant de Priscilla' femme d'Aquila, dans la conversion d'Apollo, d'après le récit des Actes des Apôtres, une inquiétude s'empare de lui et il se croit obligé de couper court à toute équivoque. En louant hautement Priscilla, saint Paul, remarque-t-il, ne s'est point mis en contradiction avec lui-même, car jamais il n'a défendu aux femmes de faire du bien aux âmes par des exhortations privées. Ce mode d'enseignement est légitime. Ce qu'il leur a interdit, ce sont seulement les discussions à ciel ouvert, les allures doctorales.

La même circonspection se trahit fréquemment dans les divers recueils canoniques des premiers siècles.

La didascalie dite apostolique, compilée au cours du nii"6 siècle, ce semble, dans quelque ville de Syrie ou de Palestine, prescrit aux veuves de ne pas répondre aux questions d'ordre dogmatique ^.

« Si une veuve est interrogée par quelqu'un, elle ne « répondra pas aussitôt, si ce n'est sur la justice et la foi en « Dieu. Elle enverra au directeur ceux qui veulent être « instruits. Elles donneront une courte réponse à ceux qui « les interrogeront. Une veuve ne doit pas instruire ni un « séculier non plus. »

Et un peu plus loin, autre prudente suggestion '- :

« Nous ne conseillons à une femme ni de baptiser, ni de « se laisser baptiser par une femme, parce que c'est contre « l'ordre et c'est dangereux pour celui qui est baptisé et pour

consignée par A. Harnack dans les Sitz.-Ber. d. Preiiss. Akad., 1900, p. 2 et s. Ayant comparé le texte A (= texte majuscule grec des Actes des Apôtres) et le texte B (= recension syro-latine et Codex D), il a remarqué que là où, dans A, le nom de Priscilla apparaît associé à celui de son mari, D au contraire le passe sous silence à plusieurs reprises. Harxack soupçonne là une altération tendancieuse, qui procéderait du même genre de scrupule que nous venons de constater chez saint Jean Chrysostome.

^ La didascalie syriaque, traduite du syriaque pour la premièl-e fois par F. Nau, Paris, 1902, § xv, p. 88. Cf. F.-X. Funk, Didascalia et Constitutiones Apostolorum, Paderborn, 1905, t. I, p. 188.

2 Ibid., p. 88. Funk, p. 198.

La réglementation du tus dcoendi féminin 553

« celui qui baptise. S'il était permis d'être baptisé par une « femme, notre Seigneur et Maître l'aurait été par Marie, sa « mère, - tandis qu'il l'a été par Jean, comme beaucoup (( d'autres du peuple. N'attirez donc pas de dangers sur « vous, ô frères et sœurs, en vous conduisant en dehors de (( la loi de l'Ëvangile. »

La femme ne doit pas enseigner non plus. Le Christ n'a confié qu'à des disciples le soin de prêcher sa doctrine. Pourtant, s'il l'avait voulu, il lui aurait été loisible de confier aussi pareille mission à l'une ou à l'autre des femmes qui l'entouraient 1.

Les Constitutions apostoliques ^, dont les six premiers livres ne sont qu'une paraphrase de la Didascalie, répètent les mêmes avertissements avec quelques citations scripturaires à l'appui. Le fait d'assigner des prêtresses à certaines divinités y est stigmatisé comme une impiété toute païenne, et (( totalement étrangère à la Biàxaçiç du Christ )>.

Parmi les obligations morales qui sont énumérées dans ces recueils à l'usage des femmes, spécialement des veuves, en raison de la place qu'elles occupent dans les communautés, il n'en est pas qui reviennent plus fréquemment que le devoir de se maintenir dans une réserve exacte, et d'observer à l'égard de l'évêque la plus entière soumission ^. — Prières, dévouement et mortification, visites aux malades, coopération à V à-côté au culte (mais là seulement où une raison de convenance l'exige) *, voilà où s'absorbera la femme qui aspire plus haut qu'à la tâche ordinaire de la mère de famille. Le seul ministère qui lui soit octroyé, c'est le ministère de la charité.

Et avec quel zèle les conciles occidentaux s'évertuent à

^ FUNK, p. 190.

2 Const. Apost., m, 9 (Funk, I, 199).

^ V. g. Didasc. et Constit. Apost., m, 6, 7, 8 (Funk, I, 192 et s.).

* Const. Apost., VIII, XXVIII, 6 (Funk, I, 530) : « ... èv -m [laTïtt:;£TOat

évincer les femmes de tout ministerium leviticum, et même de toute manipulation des objets sacrés ! Leurs canons révèlent l'obstination féminine à se couler dans des emplois irréguliers, d'où l'Eglise la déloge avec la même suite et la même persévérance ^.

Certes ce n'est pas seulement dans l'affaire montaniste que l'Église eut à se garer des empiétements féminins sur le terrain religieux. On recueille, en lisant les écrivains ecclésiastiques, bien des doléances sur l'inclination des femmes à se mêler aux intrigues des prêtres en révolte ou à soutenir les hétérodoxes de leur propagande et même de leur argent 2. Mais c'est la crise montaniste qui, postérieurement à saint Paul, posa le problème sous la forme la plus pressante, et suscita les inquiétudes les plus justifiées. De là une prudente circonspection à l'égard de la femme, en tant que créature

^ Voyez V. g. Concile d'Orange (441), c. 26 ; Hefele-Leclercq, II, I, 446 : « Diaconae omnimodis non ordinandae : si quae iam sunt, benedictioni quae impenditur capita submittant. » Concile d'Épaone en Bourgogne (517), c 21 ; Leclercq, II, 11^ 1039 : « On doit abolir dans tout le royaume l'ordination des diaconesses... » Deuxième Concile d'Orléans (533), c 18; Leclercq, II, 11, 1135 : « Désormais, à cause de la faiblesse du sexe, on ne conférera plus le diaconat à aucune femme. » Concile de Nîmes (361), c. 2 ; Leclercq, II, i, 93 : « lUud etiam a quibusdam suggestum est, ut contra apostolicam disciplinam, incognito usque in hoc tempus in ministerium feminae nescio que loco leuiticum uideantur adsumptae ; quod quidem, quia indecens est, non admittit ecclesiastica disciplina, et contra rationem facta talis ordinatio distruatur : prouidendum, ne quis sibi hoc ultra praesumat « Concile de Laodicée {2^^ moitié du IV^e s.), c. 45 ; Leclercq, I, 11, 1020 : « "Ot; 00 ÔEt yuvatxa; èv Ttii Ôuaiaatripc'w eiasp/STÔac ». Concile d'Auxerre (entre 573 et 603), c. 37 ; Maassen, Mon. Germ. histor., Concilia I, 182 : « Non licet ut mulier manum suam ad pallam dominicam (= le corporal) mittat. » Voir aussi Boretius-Kr.'^use, dans l&s j\Ionum. Germ. hist., Legum sectio II, Capitularia reguni Francorum, tomus II (1897), p. 42 ; cf. Concile de Paris (en 829) can. 45, dans Hefele-Leclercq, IV, i, p. 67. Capitula Attonis episcopi Vercellensis, § xi (Mansi, XIX, 247).

^ V. g. Saint Cyprien, Ép. XLII (Hartel, p. 590) ; Firmilien, dans saint Cyprien, Ép. lxxv (Hartel, p. 816). Paulin, Vita Amhrosii, xi (P. L.. XIV, 30) ; Ambrosiaster, Comm. in Ep. ad Tim., 11, 3 (P. L., xvii, 493) ; saint Jérôme, Ép. cxxxiii, 4 (P. L., xxii, 11 52).

L'Église et l'Extase 555

trop souvent impulsive, assujettie à sa sensibilité, à ses nerfs, et bonne à tenir à distance de toute charge sacerdotale ; de là aussi, et jusque dans les temps modernes, d'abondantes et faciles ironies à l'égard des prêtres trop complaisants à subir son influence ou son envoûtement. Quand Bossuet voudra piquer au vif Fénelon, subjugué par iM™^ Guyon, il ne trouvera pas mieux que de dire d'elle et de lui : « Cette Priscille avait trouvé son Montan ^. »

J'en arrive enfin au trait le mieux caractérisé, le plus certain, le plus spécifique, et aussi le plus important, de l'influence exercée par le Montanisme sur l'Eglise. Il obligea l'Eglise à se former une conception plus précise de la prophétie, de sa nature propre, de ses conditions psychologiques, et aussi à déterminer la place qu'il convenait de lui assigner dans l'organisme ecclésiastique. Essayons de préciser ces divers points.

Est-ce contre l'extase en soi que la réaction se lit ? On l'a quelquefois prétendu. Harnack affirme que, depuis le Montanisme « m.an prophezeite fortab ohne Ekstase ^ ». A dire \Tai, on ne prophétisa plus guère ! En tous cas, il serait inexact de soutenir que l'extase ait été considérée comme nécessairement suspecte. Une certaine défiance perce contre le mot, parfois même contre la chose ^. C'est que la

^ Relation sur le Quiétisme, section XI, § viii, éd. L.\ch.a.t (Paris, 1864), t. XX, p. 168.

^ Die Lehre d. Zwôlf Apostel, TU., II, p. 124, n. 38. Leipoldt, Gesch. d. neut. Kanons, I, 19.

^ Voir Clément d'Alex., Strom., I, xvii, 85. Firmilien de Césaréc, rapportant à saint Cyprien les faits et gestes de la prophétesse de Cappadoce (Sources, n" 63) note que cette femme tombait en extase : c'est donc qu'il voit là un signe équivoque. — Pour saint Jérôme, l'extase semble impliquer une complète obnubilation de l'esprit et il repousse l'idée que les prophètes de l'A. ï. aient parlé en cet état: Prol. in Is. (P. L., xxiv, 19) ; Prol. in Naitm (P. L., xxv, 1232) ; Comm. in Ep. ad Ephes., 11, 3 (P. L., XXVI, 479). Cf. encore le commentaire sur Isaïe attribué à saint Basile, XIII (P. G., XXX, 565-6) : « Af|>,ov ôè ot- oO y.xz' k'xiTaitv éXâXo-jv oi Ttpo?T,Tai.

querelle montaniste avait associé au concept d'extase des images désobligeantes qui tendaient à le faire suspecter. Pourtant saint Jérôme lui-même, qui n'y est guère favorable, reconnaît en tel endroit de ses commentaires sur la Bible la réalité du processus extatique, et par suite (puisqu'il s'agit d'Ezéchiel) sa légitimité ^. Pour certains tenants de l'école d'Antioche, Théodore de Mopsueste par exemple, l'extase est la condition même de la prophétie ; mais loin d'annihiler les facultés de l'esprit, cette extase, telle que Théodore la conçoit, les rend plus actives et plus pénétrantes, en les tendant vers un but unique. C'est comme une concentration de l'intelligence qui, se détachant des réalités ambiantes se ramasse tout entière sur l'objet de la révélation divine 2. Soit dit en passant, l'interprétation des livres saints devait fatalement subir l'influence d'une semblable théorie. Si le prophète conservait sa personnalité intégrale dans l'état d'inspiration, l'exégèse scripturaire ne pouvait être conduite par les mêmes méthodes que si Dieu s'était servi de lui comme d'un simple transcripteur de sa parole. Et de là la minutieuse attention que l'école d'Antioche prêtait aux détails du texte, où l'activité humaine avait, elle aussi, mis sa marque.

Si l'on veut entendre des porte-paroles de la pensée catholique plus autorisés que Théodore de Mopsueste, on peut se référer à saint Ambroise, à Didyme d'Alexandrie, et,

Oi (jlÈv y^P TtovYjpoï; ■Kvt\>\t.a.(ji xiroyo'., uapaçspôfAEvoi xbv voûv, -à; âx -ui'i ôaijxôvwv aùtoîç ÈYY'vofxÉva; çavraTta? o'J/ oofôcriv, à).Aà Trapopwaiv... 'I-.t:: [tévTOt Tfiiv àjitav, ovy oCitwç. Aùrô; '(iç> or^my ô 0£Ôç" 'Evô) ôpàaît; £Tc/,T|0'^va. "Opafftv Se yapi!^6[i.£voç ô Kûpioç oùx àTroTUcp/oî -ov vo-jv ov a'^Toç v.xiz.f/.vjOLnv/, à.ïXà. tptûTt'et aÙTÔv xai bia.\jfé<7iBÇioy ttoisï ty; Trapo-joiot xoù lIvî-jjxaTo:. »

^ In Ezech., xi, 24 (P. L., xxv, loi). Il semble toutefois éviter le terme même d'extase.

^ Comm. in Nahum, l, l (P. G., lxvi, 401) : « 'ExirriaEc ixkv o-jv a7:avT£; wç £Îxb; T(i)v à7Toppr)TOT£pwv lôéyovTo zr^j '('jdmv, £7t£{Ti£p £vf|V avToy; ~x:: èvvoiai; TTÔppo) tto-j tti? Trapo-JdrjÇ xaTac7Tâ(T£a); ft-^o^ôzoLi, o-jtm 8\>vr|6f,vai ir, Ttov 8etxvj|j.£vwv 8£wpta upoiav£v£X£iv (xôvy). » Cf. col. 404. Voir Philip de Barjeau, L'École exégétique d'Antioche, Toulouse, 1898, p. 61.

L'Église et l'Extase 557

surtout à saint Augustin. Saint Ambroise décrit en des termes d'une extrême vivacité le trouble que ressent l'âme humaine quand l'Esprit s'abat sur elle ^ ; et il semble faire de l'extase la condition normale de la prophétie -. Didyme, •énumérant les sens divers du mot, reconnaît qu'il y a une forme d'extase parfaitement louable, qui achemine l'âme vers le monde « pneumatique » (TToBYjyoûaEvov ètti xà TrvEuaaTtxâ) '. Quant à saint Augustin, dans une sorte de théorie de chari:mes di\ins, qu'il adresse à Simplicianus, il n'hésite pas à énumérer, à côté des visions envoyées pendant le sommeil, denionstrationem in extasi ; et, cherchant à définir ce phénomène de l'extase pour lequel la langue latine ne fournissait que des équivalents approximatifs, il aboutit à cette formule : « une aliénation qui dégage l'âme des sens du corps, afin que l'esprit de l'homme, sous l'action de l'esprit de Dieu, s'élève jusqu'à la contemplation des choses célestes* ».

Il n'y a donc pas de raison valable pour affirmer que l'extase soit tombée dans le décri postérieurement au Montanisme. Le phénomène demeura classé comme légitime et comme nécessaire. Si l'on en croit l'Histoire Lausiaque ^, il n'était pas rare (indépendamment de toute prophétie),

^ « Cognoscimus quia quando uenit gratia Dei super propheticam mentem, subito irruit, et inde incubuisse et cecidisse super prophetas Spiritum sanctum legimus, quia excessum patitur, et turbatur, et timet, et quibusdam ignorantiae et imprudentiae tenebris olïenditur. » De Ahrah., 11, 9 (P. L., xiv, 484). Cf. in Ps. xxxix, 5 (P. L., xiv, 1059) : « Sunt et uerae insaniae et forsitan prophetarum qui in excessu mentis positi prophetabant repleti Dei spiritu, et quibusdam insanire uidebantur. »

^ « Excessus prophetis fieri solet, sicut habes Prophetam dixisse : « Ego dixi in excessu meo : omnis homo mendax ». De Abrah. (voir note précédente.)

^ Fragm. in Actits Apostol. (P. G., xxxix, 1677). Cf. Sources, n" 108.

■* L'Esprit exerce son action de deux manières : 1° par des visions ; 2° : « aut per demonsirationem in ecstasi, quod nonnuUi Latini stuporem interpretantur ; mirum si proprie, sed uicine tamen, cum sit mentis alienatio a sensibus corporis, ut spiritus hominis diuino spiritu assumptus capicndis atque intuendis imaginibus uacet. » De diu. quaest. ad Simplicianum libri duo, 1. IL Quaestio i (P. L., xl, 129).

^ Hist. Laus., i, 3 ; iv, 4 ; xxix, 4 ; xxxviii, 7.

parmi les moines dont Palladius se faisait l'historiographe. Et il apparaissait à saint Augustin, je viens de le montrer, comme une des conditions de l'intuition du divin.

L'extase prophétique n'a paru condamnable qu'aux yeux de ceux qui, trop pénétrés du souvenir des luttes antimontanistes, voulaient à toute force y intégrer des éléments purement adventices comme la passivité, la réceptivité absolue du voyant, et aussi les « transports » antécédants ou concomitants à la vaticination.

Sur ces deux points, en effet, les écrivains orthodoxes demeurèrent irréductibles. Ils s'attachèrent à marquer, d'unepart que la prophétie authentique était exempte de toute « fureur », et d'autre part que le prophète n'abdiquait à aucun moment sa propre raison. Ici les textes abondent. A Celse qui reprochait aux chrétiens de compter pour rien les oracles de la Pythie, des Sybilles de Dodone, etc., et d'accorder une foi aveugle aux prophéties judaïques, Origène ^ riposte en dénonçant le caractère démoniaque de la mantique païenne, et l'un des traits qui lui font reconnaître l'influence du démon chez la Pythie, c'est justement l'allure intempérante et désordonnée que prenait l'extase chez celle-ci. — Lactance ^ croit devoir observer, lui aussi.

^ De Princ, III, iv (P. G., xi, 317) : « Unde et hac manifesta discretione dignoscitur quomodo anima melioris spiritus praesentia moueatur, id est, si nullam prorsus ex imminenti aspiratione obturbationem uel alienationem mentis incurrat, nec perdat arbitrii sui iudicium liberum ; sicut exemple sunt omnes uel prophetae, uel apostoli, qui diuinis responsio sine ulla mentis obturbatione ministrabant. «

De même in Ezech., Hom., VI, i (P. G., xiii, 709) : « Neque enim, ut quidam suspicantur, mente excidebant prophetae, et ex necessitate spiritus loquebantur, etc. » Et le fragment de Chaîne cité, ibid., n. 9 (U-Jx ï\:n-.T.u-i'iv. oi 7rpOyr,Tat 7tpO£:pr|Tc-jOv -m Xafo, à).).' èv tw yJaiv iTTâsiEvoi xat éxôvTî; xal ciôÔTîc X. t. À.)

- i( In unam sententiam. congruens diuinatio (Prophetaruin) docet non fuisse furiosos. Quis enim mcntio emotae, non modo futura praecinere, sed etiam cohaerentia loqui possit ? » 7ns/. diu., I, iv (P. L., vi, 128).

L'Église et l'Extase 559

dans le panégyrique qu'il fait des prophètes chrétiens au seuil même de son principal ou\Tage, que leur parfait accord prouve l'entier équihbre de leur esprit. — Saint Basile ^ (ou peut-être l'un de ses contemporains, car il y a quelque doute au sujet de l'attribution du Commentaire sur Isaïe) n'hésite pas à considérer' la suspension de l'activité réfléchie chez le prophète comme le signe même de l'inspiration démoniaque. — Voici encore dans saint Jean Chrysostome un passage très significatif au même point de vue 2. Jean commente le verset Eructauit cor meiim uerhiim bonum. Après avoir développé une comparaison d'assez mauvais goût entre cette « éructation )> et l'éructation au sens physiologique du mot, il ajoute : « Nous pouvons tirer de là un autre enseignement : à savoir que les prophètes n'étaient pas comme les devins. Chez ceux-ci, quand le démon s'empare de leur âme, il émousse l'intelligence, il obscurcit le raisonnement, et ainsi ils débitent toute chose sans que leur intelhgence comprenne rien de ce qu'ils disent, comme résonne une flûte inanimée. C'est ce qu'un de leurs philosophes [Platon] a exprimé en ces termes : « De «même que les oracles et ceux qu'a saisis la fureur divine disent bien des choses

^ Cf. p. G., XXX, 565-6. Le texte du passage est cité plus haut, p. 555, note 3. Voir aussi ibid., Proemium, v (P. G., xxx, 125).

* Exp. in Psalmum, xuv (P. G., lv, 184) : « 'EvteCGîv xal ËTspôv ti !Jiav6àvo[X£v, ût: oî Tcpos^Tai oOy tu; o( jxàvTîtî T)(Tav. 'Exs? [aèv yàp 6 SaijjLwv, OTav et; tt,v 'ij'jyr^-i i[iT:£(Tr;, izr^ool Tr,v Siivotav, xat ixotoÎ tôv )>oyto-}ibv. xal O'JTWç âiravTa çôévyovTa'., ovSîv Ttiiv XcVOfiévwv à7riiTTa|i.£vr;; tt,; ô'.avota; a-jTfov, à).),' 0!0v cfjkft'j Ttvo; à-l/'j/o-j sOcvvoiiévo'j. ToCto xai Tt; r^iv Trap' aOTotçtXo<TÔ3tov ï'^r^, O'jTw; sÎTroiv « "ilanep oi /pr|T(jLw8ot xal oi ÔîOîiivTci? Xi-^o-jm jxÈv 7io).).â, IrjxfS'. Sa (ir,8£v «ov X^voutiv. '.\/.).' oO -h IIve-j}!» «Y'ov oCItw itoiît, àXXà xapSîav àçtr,(Ttv etSÉvat rà XeyofAsva ». On peut comparer encore in I Cor., XII, 1-2, Hom., XXIX (P. G., LXI, 241) : « Toûto iaîivtew; i'ëtov tb èÇeuTriXSvai, tô àvàyxrjV vito(xÉv£tv, -ô wÔetTÔai, tô sXxciÔat, tô TÛpSTÔa'. waTiip LtaivoiAîvov ô Sa irpo9r,TTic o-jy outo);, àXXâ [icià Siavoi'a; vricpo-jar,; xal «rwspoo-jvr,; xaTau-àueuç xal eiSio; a çôSYvçTai çr,iTiv àïcavra. » Traces d'une polémique analogue contre le : « [iavtxw; âvOo-jTisv » et contre les visions dans les Hom. pseudo-clémentines , m, 12-14 (P- G., 11, 120) ; .wii, 18 (ibid., col. 401 ; cf. col. 396).

sans rien savoir de ce qu'ils disent... » Ce n'est pas ainsi que procède l'Esprit-Saint. Il laisse l'intelligence comprendre les choses dites. » On notera que l'image de la flûte, si longtemps chère aux écrivains chrétiens, mais jugée désoimais équivoque et fâcheuse en raison des confusions qu'elle avait favorisées ^, est employée ici dans un sens péjoratif, justement pour caractériser le genre de prophétie que Jean condamne, et auquel il oppose la conception spécifiquement chrétienne. — Enfin, de tous les écrivains d'Église, c'est saint Jérôme qui a insisté le plus fréquemment et avec le plus de force sur la pleme conscience que le prophète doit garder de ses propres paroles, et toujours il se réfère aux protagonistes du Montanisme pour montier ce dont l'Eglise ne veut pas 2.

Toutes ces réprobations ont fixé la thèse à laquelle la théologie catholique moderne est demeurée fidèle, et dont on retrouve la trace jusque dans les plus récents traités.

Ni saint Thomas ^, ni Suarez * ne contestent l'entière

^ On la retrouve au IVme siècle encore dans une homélie de Macarius d'Egypte [Hom. xlvii, 14 ; P. G., xxxiv, 805). C'est que le langage courant renonce malaisément aux formules dont il a pris l'habitude, et qui continuent d'y vivre lors même qu'elles ne correspondent plus à la pensée réfléchie de ceux qui les emploient.

^ J'ai déjà marqué avec quelque détail cette particularité de la polémique hiéronymienne dans Sources, Introd., chap. iv.

^ Summa theol., 1^, IP*-', qu. 173, a. 3 in corp. : « Talis tamen alienatio a sensibus non fit in prophetis cum aliqua inordinatione naturae, sicut in arreptitiis uel in furiosis, sed per aliquam causam ordinatam, ucl naturalem, sicut per sommium, uel spiritualem, sicut per contemplationis vehe-

mentiam uel uirtute diuina rapiente, secundum illud (Ézéch., i, 3) :

facta est super eum manus Domini. » Qnaest. dispntatae. De Veritate, qu. xii, a. 9, ad 3™ : « Error Montani fuit in duobus : Primo quia subtrahebat prophetis lumen mentis, quo de uisis uerum iudicium haberent ; secundo quod in ipsa denuntiatione eos a sensibus abstractos dicebat, sicut in furiosis contingit uel in his, qui loquuntur in dormiendo. »

* De Fide, D. VIII, sect. IV, n. 2 : r Animaduertendum est non negari a nobis prophetas interdum in ecstasi et alienatione a sensibus recipere prophetas reuelationes..., sed dicimus eos qui uere prophetae sunt, etiam

L'Église et l'Extase 561

licéité de l'extase. Il leur suffit de poser les réserves nécessaires, celles-là même que j'indiquais tout à l'heure. Telle est également la doctrine que formule Huet, dans sa Demonstratio Evangelica ^ .• au surplus, il la puise directement chez les Pères. On la voit développée tout au long dans l'ouvrage de Ribet, la Mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques 2. Ribet traite amplement de l'extase, de ses symptômes extérieurs, de ses conditions morales et religieuses. « L'extase, observe-t-il ^, comprend invariablement trois choses : la ligature des sens externes, une vision intime, la mémoire de cette vision. » Elle est assujettie, sous sa forme authentique, à certaines lois dont l'expérience a démontré le bien-fondé. C'est pour l'avoir oublié que le Montanisme s'est condamné soi-même : « On voit combien Montan et ses adeptes s'abusaient en prétendant que l'acte de la prophétie enlève aux prophètes le calme de l'esprit, l'usage de la raison et toute conscience de ce qu'ils annoncent. Selon eux, on ne pouvait prophétiser que dans des actes de folie et de fureur, qu'ils décoraient du nom d'extase ; erreur grossière que Tertullien [De anima, xlv] s'efforçait de

si ecstasi illuminentur uere nihilominus intellegere quid sibi rcueletur ; alias non essent uere illuminati a Deo, sed tanquam instrumenta mortua se haberent. »

^ Demonst. euangelica. Paris, 1690, Prop., IX, chap. clxxi, § iv, p. 738 : « Scio hoc Patres ecclesiae discrimen obseruasse sanctos inter Prophetas et Pseudoprophetas, quod hi furore perciti, illi tranquilliori et sedatiori mente futura profarentur... Ergo hoc potissimum argumento conuincebantur Montanus, Prisca et Maximilla, quod propheticam sibi vim arrogantes, emota mente furiosis et insanis similes raptarentur ; cum Prophetae compotes sui, placido, serenoque animo edere soleant oracula. » Il dit un peu plus bas : « Hieronymus et Miltiades k'y.TTaTtî intellegunt furorem, qui mentem statu suo depellit, et adigit ad insaniam, qualis erat diuinorum, pseudo-prophetarum et Montanistarum. At sancti Prophetae etiamsi diuino corrcpti spiritu efferuescerent dicendo et praeter solitum incalcscercnt, mente tamen constabant, nec quicquam practcr intcllcctum proferebant. «

^ Paris, 1879.

' T. III, p. 575.

tempérer en entendant cette démence de l'extase même. Les saints docteurs ont constamment contredit cette fausse et bizarre assertion en s'appuyant sur les données de la foi, de la raison et de l'expérience, et ils ont regardé le trouble de l'esprit, la violence et la fureur comme autant de signes de la prédiction diabolique et mensongère. La prophétie véritable et divine exclut de tels désordres, et n'offre rien que de digne et de convenable ^. »

Cette longue suite de témoignages nous fournit la preuve irrécusable des lointaines répercussions de la polémique antimontaniste. En somme, c'est contre le Montanisme que la tradition ecclésiastique se consolida et s'affermit, quand elle voulut préciser les caractères de la prophétie orthodoxe ; et l'on ne crut pouvoir mieux faire que de prendre le contrepied des théories avouées par les champions de l'hérésie.

Voici maintenant une autre conséquence, plus importante encore au point de vue historique, et qui est en coordination directe avec le Montanisme. On assiste à partir du III"^^ siècle à un rétrécissement progressif du rôle jusqu'alors dévolu au prophète. Est-il besoin de dire que la possibilité éventuelle du charisme ne fut jamais récusée ? A la politique inintelligente et dangereuse des Aloges, les Églises se gardèrent de prêter les mains. On continua de proclamer théoriquement la permanence de la prophétie : telle était déjà l'attitude de l'Anonyme eusébien ^, telle fut en face des protestations des montanistes attardés qui accusaient les catholiques d'être

'^ T. II, p. 287. Voir encore C. Pesch, De Inspiratione Sacrae Scripturae, Frib. en B., 1906, p. 59, note 2. « Potest concipi ecstasis, in qua honio ex supernaturali Dci influxu caret quidem usu sensuum externorum, sed quod facultatem rationalem potius confortatur ad diuina percipienda... At Montanistae uidentur docuisse ad inspirationem requiri cam ccstasim, qua homo etiam usu intellectus priuatus tanquam irrationale instrumentum uirtute superiore ageretur. «

" H. E., V, XVII, 4 : Aîïv vàp îlva; to 7:poç;T,-:;y.ov ■/t.ç.-.cj.x iv r.i'jr, Tr, èv.-/.\r,<jij, [liyçii tt,; T£>,£;a; Tiapo-jTta; 6 à— 6(jto/oç àEioi. »

L'Église et la Prophétie 563

sournoisement hostiles à toute prophétie, celle de saint Epiphane ^, de saint Jérôme 2 et de l'auteur anonyme de la Discussion entre, un montaniste et un orthodoxe ^.

Il eût paru d'une foi vacillante et inerte de contester le principe même des révélations de cet ordre. Quelques-uns se hasardaient bien à décréditer certains phénomènes similaires, les visions par exemple : ils s'en voyaient sévèrement blâmés *.

Pourtant l'Eglise avait appris à ses dépens à mesurer l'inconvénient d'initiatives trop libres qui, ne prenant conseil que d'elles-mêmes, étaient tentées de se substituer orgueilleusement à l'autorité établie.

L'objet principal des deux premiers chapitres du VlIIme livre des Constitutions apostoliques'^ est justement de rappeler à l'humilité les chrétiens à qui l'un des charismes divins a été départi. Il ne faut pas qu'ils s'exaltent aux dépens de ceux qui n'en ont pas reçu de semblables. D'abord il n'est

^ Pan., XLVIII, 11 : « Et yàp 6îî /apio-fj-a-ra SÉ/STOai -/.al ZtX bi 'ExxÂr|atx /ap['a[jLaT«, Ttoiç, y., t. >,. » Et plus bas : « ()-J/. àpY'' ^- 'h Z^P'' -'' «T'a 'Exx/'/îiTta" jj-Ti yÉvotTO. »

2 Ep. XLi, 2 (Sources, n" 113) « ...Sciant a nobis non tam prophetiam repelli, quae Domini est signata passione, quam eos non rccipi, qui cum Scripturae ueteris et nouae auctoritate non congruant. » Voigt ( Vcrsch. Urk., p. 229) interprète ainsi ces mots : « Hieronymus betont hier, dass die Prophétie mit des Herrn Tod geschlossen und versiegelt sein. » A ce prix, Jérôme devrait rejeter d'emblée toute prophétie postérieure à la mort du Christ, et c'est ce qu'il ne fait point. Aux exemples dont se prévalent les montanistes, il répond seulement : « Nous ne repous.sons aucune prophétie, du moment que le sang du Christ l'authentique, c'est-à-dire qu'elle porte la marque de la foi orthodo.xe ; mais nous ne voulons pas do ceux qvii se mettent en contradiction avec les Écritures. »

^ Sources, p. 96, 1. 5 : Ivat rot ys ûiAct; -rà llaJÀou xaTapvîÏTc /iyov-c; p.t-7. XptTTÔv \i.î] sivat 7rpoçr|Ta;.

* Saint Cypricn, Ép., lxvi, 10 (Hartel, p. 734) : « ...quanquam sciam somnia ridicula et uisiones ineptas quibusdam uideri, scd utiquc illis qui malunt contra sacerdotes credcre quam saccrdoti. »

^ Une source assez ancienne y est probablement utilisée, sans doute le Ihpt •/apKT|j.d(Tti)v d'Hippolyte de Rome : voy. H.\rnack, ACL, p. 342, et surtout VoiGT, Vfrsch. Urk., p. 218-9.

564 La Crise Montanistc

pas de chrétien digne de ce nom qui ne possède en quelque manière le XâpKjjxa 7rveuij.aTixôv dont parle saint Paul {Rom., i, 11). Puis il y a une grande variété de charismes, et nul ne peut être assuré que son prochain n'ait pas bénéficié de l'une ou de

l'autre de ces formes : « ilù ijlèv ei'Xri'^ai; toGto, èxsivoç oè àXXo Ti ^. »

Au surplus, le don de prophétie, le don de chasser les démons n'implique pas par soi-même que celui qui l'exerce soit pieux et saint. Balaam, Caïphe n'ont-ils pas prophétisé ? Le démon n'a-t-il pas souvent prédit l'avenir ? Tout cela n'est point pour faire mépriser les prophéties authentiques, mais pour montrer à qui de droit que le charisme n'est pas à soi seul brevet de vertu, et que la première qualité du prophète, homme ou femme, si l'on s'en réfère aux exemples de l'Ecriture, c'est d'être modeste ^.

Cette parénétique étant évidemment insuffisante pour couper court aux abus, on admit qu'en raison même du développement des temps, l'Esprit-Saint avait pu devenir plus économe des manifestations qu'il avait prodiguées jadis pour forcer les cœurs rebelles à le reconnaître et à s'ouvrir à lui. Origène ^ pose en fait cette raréfaction des charismes, sans en tirer d'ailleurs aucune conclusion : « L'Esprit-Saint, remarque-t-il, a donné de nombreux signes au commencement de la prédication de Jésus et après son Assomption. Depuis lors, ils furent plus rares, si ce n'est qu'il en subsiste des vestiges chez quelques hommes dont l'âme a été purifiée par le Logos et par une vie conforme à ses enseignements. «

1 VIII, I, 12 (FuNK. I, 464, 1. 17).

2 TaTistvocppovïïv, VIII, il, lO (FuNK, I, 470, 1. 8).

^ Contra Celsum, VIII, viii (Kœtschau, dans CB., Origenes Werke, II, p. 160) : « l^TitAsta ôè toù àyio-j 7tvî"j[AaT0ç /.a.-' ip/.à; (aîv tt,; 'Iir,aoC ôt6aTy.a).t'a? jj-exà 8è Tr,v àviXr|'I/iv avToC Tt).£i'ova èSîi'y.vuTO, OrrTîpov ôè èXiTTOva' TT/riV y.al vjv ËTt l^vï] £<ttIv aÙTO'j uap' oAiyoïç, Ta; 'h-jyx:^ -ût Xôyw xai Tai; ■/.S.Z aJTov 7rpâ|£<7i y.£xaÔap(jL£voi? ». Origène introduit cette remarque d'une façon incidente, après avoir noté en riposte à une insinuation de Celse que depuis l'avènement du Christ les Juifs n'ont plus eu de prophètes. — Voir aussi Origène, in Mt., xxviii (P. G., xiii, 1637) : Sources, n" 54.

L'Église et la Prophétie 565

L'Ambiosiaster ^ semble n'attribuer à l'institut prophétique qu'une valeur de circonstance et d'éphémère opportunité « propter rudimenta fidei commendanda ». Je ne sais si l'on ne pourrait déduire d'un passage de saint Ëpiphane une idée sensiblement analogue. Il dit : « Lorsqu'il était besoin de prophètes (ors yàp T,v /pît'a sv 7rûocpr,Tatç), les prophètes parlaient de telle et telle façon : et ce tour semble bien impliquer qu'ils ont joué autrefois un rôle nécessaire, mais qu'aujourd'hui on peut à peu près se passer d'eux 2. — On en arriva, par un étrange abus de la parole du Christ -.^Lex et Prophetac iisqiie ad loannem, à déclarer les prétentions montanistes exorbitantes au nom de ce principe que, depuis saint Jean, depuis la venue du Seigneur, il n'y avait plus de prophètes à attendre ^ : telle est la thèse que l'on trouve esquissée

^ In Eph.,iv, 11-12 (P. L., XVII, 409) : «Apostoli episcopi sunt ; prophetae uero explanatores sunt Scripturarum ; quamuis inter ipsa primordia fuerint prophetae, sicut Agabus, et quatuor uirgines prophetantes, sicut continetur in A dis Apostolorum, propter rudimenta lidei commendanda, nunc autem interprètes prophetae dicuntur. » — Comparez Clément d'Alex., Eclogae proph., XXIII, I et 3 (Staehlin, CB., Clemens Alex., t. III, p. 143).

^ Pan., XLVIII {Corp. haeres., II, 11, p. 16). Il y a contradiction apparente avec le propos cité plus haut, p. 563, note i. C'est quel à Épiphane ne faisait guère que répéter mécaniquement un argument de sa source, sans se demander s'il correspondait bien à la réalité contemporaine.

^ Mt., XI, 13 ; Luc, XVI, 16 : cf. Daniel, ix, 24. L'hiiîtoire de ce texte ne laisse pas que d'être assez curieuse. Dans son sens originel, il signifiait évidemment que la prophétie de saint Jean-Baptiste marqua le point culminant de la prédication de l'A. T., en tant que celle-ci annonçait la venue du ÎNIessie. Saint Jean Clirysostome en a fort bien reconnu la portée véritable (Cramer, Catenae v in I Cor., xii, 28). C'est également ainsi que l'entendait TertuUien : voy. Adu. lud., viii (Œ., II, 718) : « Post enim aduentum Christi et passionem eius, iam non uisio neque prophètes est qui Christum nuntiet uenturuni. » Ibid., xi (Œ., II, 733) ; xiii (Œ., II, 738). Et cela n'est pas moins vrai, quoi que semble insinuer A. Harnack [Chron., II, 289), de ses traités montanistes. Cf. de lei., 11 (RW., p. 275, 1. 21) ; ibid., .XI (RW., p. 290, 1. 7) ; adu. Marc, V, 11 (Kr., p. 571) ; IV, xxxiv (Kr., 532. I et s.) ; de Pud., vi (RW., p. 228). — Mais à l'époque même de TertuUien une autre interprétation se développe, à laquelle TertuUien lui-même fait peut-être allusion dans le texte déjà cité du de Ici., 11. (Notez le Ubi uolunt enim, [il s'agit des catholiques] adgnoscunt quid sapiat : Lex et Prophetae,

566 La Crise Montan.iste

dans deux écrits qui nous sont venus sous le nom de saint Athanase ^. Philastre n'hésite pas à consacrer un paragraphe spécial, dans son traité contre les hérésies, à ceux (( qui, quotidiennement, allèguent des prophètes et prétendent que des prophéties se produisent, ignorant que la Loi et les Prophètes n'ont été que jusqu'à Jean ^ ».

De plus en plus, la tendance ecclésiastique était de faire sortir le dogme d'un consensus dûment constaté, la discipline de la sage direction des évêques. Le mot de saint Ignace dans l'Ëpître aux Philadelphiens : XojpU tou âTr'.Txo-ou aY,o£v TroteTxe ^, devint loi, et loi jalousement appliquée. Priscillien en fit l'expérience quand il eut affiché la prétention de rouvrir l'ère de la prophétie et de n'écouter que la voix de Dieu parlant au cœur de ses élus *. « Désormais, observe fort justement A. Sabatier ^, les évêques vont apparaitre comme les organes suprêmes de l'Esprit saint. L'action de ce dernier se canalise et s'enferme dans la hiérarchie. L'ordre ecclésiastique et l'ordre religieux coïncident si bien qu'il ne sera plus jamais permis de les opposer l'un à l'autre ou de vouloir

etc.) ; ou encore dans le de Anima, ix (RW., p. 310) : « Nam quia spiritalia charismata agnoscimus, post loannem quoque prophetiam meruimus consequi. » On en retrouve également les vestiges dans le fragment de Muratori (1. 79 : prophetas compléta numéro), sa.ns compter les passages plus tardifs que je transcris ci-dessous. Elle ne va à rien de moins qu'à contester la mission de tout prophète postérieur à Jean-Baptiste, et à rejeter toute prophétie éclose sous la Loi nouvelle.

1 Sermo contra omnes haereses, § x (P. G., xxviii, 520). Synopsis script. Sacrae, XVI (P. G., xxviii, 352). Voir Sources, n°8 78 et 136.

2 Haer., lxxxviii (P. L., xii, 1189) : « Sunt nonnuUi, qui prophetias cotidie adserunt et prophetias fieri praedicant, ignorantes legem et prophetas usque ad loannem fuisse baptistam, finemque legis et prophetarum in Christi praesentia completum atque consummatum. » Il convient d'observer que saint Jérôme, Ép. xli, 2 (Sources, no 113) et l'auteur de la A:a/.£^; (Sources, p. 95, 1. 9 et s.) se refusent à élargir ainsi la portée du Lex et Propht'iae usque ad lohannem.

^ VII, 2 (FuNK, Patres apost., I ^, p. 270).

* Éd. ScHEPPS, p. 32. Cf. A PuECH, dans BALAC, II (1912), p. iJO- ^ Les Religions d'autorité et la Religion de l'Esprit, Paris, 1904, p. 80. Cf. Baur, Tiib. Theol. Jahrb., X (1851). p. 589.

L'Église et la Prophétie 567

réformer l'Église au nom de l'Esprit, puisque l'Eglise juge sans appel de la vérité ou de la qualité de l'Esprit. »

Non que, je le répète, sous prétexte de se garer de l'action irresponsable et incontrôlée des prophètes, on ait systématiquement éliminé, et renié d'avance, toute manifestation anoimale de la puissance de l'Esprit. Jamais l'Église n'a admis que le potentiel divin se soit, au total, affaibli en elle ^ Seulement, appliquant le principe déjà utilisé par saint Paul, d'après lequel tout phénomène charismatique devait tendre à l'utilité générale, -rpôç tô (tuuloéoov ^, elle estima, semble-t-il, que les formes revêtues par l'inspiration divine en certains temps et en certains milieux constitueraient en d'autres temps et en d'autres milieux le moins intelligible et le moins édifiant des anachronismes ; qu'il était donc souhaitable et nécessaire que l'énergie surnaturelle apparût sous d'autres aspects, se réalisât en d'autres modalités, sans que cette transposition impliquât, à proprement parler, dégénérescence des dons spirituels. Le cas d'un retour sporadique des charismes primitifs fut d'ailleurs juridiquement prévu : quiconque prétendit avoir bénéficié de révélations ou d'aptitudes spéciales dut les soumettre à l'autorité régulière, seule compétente pour en apprécier la qualité en tenant compte, comme d'un élément primordial, de l'humilité du sujet. Désormais le mysticisme, plante trop \'ivace et de végétation envahissante, quelquefois vénéneuse, n'aura licence de s'épanouir que sous une surveillance appropriée.

Aussi bien l'évéque, individuellement, les évêques envisagés comme corps ou réunis en conciles, furent tenus pour éclairés directement d'en haut ^. En pratique, la fonction

^ Voir sur ce point l'article de Harnack, signalé p. 352, n. 2. Épiphane, Panarion, § XLVIII, 11 (Sources, p. 116, 1. II et s.).

^ / Cor., VII, 7 ; Éph., iv, 12.

^ Cf. saint Cyprien, Ep. lvii, 5 (Hartel, II, 655) ; lxxiii, 21 (Hartel, II, 799), etc. Cf. Harnack, ZNW., III (1902), p. 185 : « Episkopalismus

du prophète faisait donc double emploi et tombait à rien. Elle ne devait plus réapparaître, que dans certains moments de crise, ou chez les dissidents et les persécutés. Sans doute cette évolution était-elle dans la logique du développement ecclésiastique, — orienté, et cela dès l'origine, vers l'observance exacte des droits de la hiérarchie ; — mais nul doute que le Montanisme ne l'ait précipitée ^.

und Enthusiasmus haben sich in Cyprian enge vcrbunden... Die beiden grossen Kràfte, — die grôssten, ûber die die Religion verfûgt — ■ liegen verbunden in Cyprian's Hand : die Gewalt des Amtes und die Gewalt des « Geistes ». Dès le second siècle, on voit poindre cette évolution : cf. H. Mon- NiER, la Notion de V Apostolat, p. 374. — Pour les Conciles, en tant qu'inspirés par le Saint-Esprit, voir les formules réunies par Leitner, die Biblische Inspir., p. 191. Charisma, au IV^e siècle, est quelquefois employé au sens de munus ecclesiae. Voy. Pacien de Barcelone, Ep. I ad Nouatianum, § vi (Peyrot, p. 21, 1. I i) : « Si ergo et lauacri et chrismatis potestas, maiorum longe charismatiim, ad episcopos inde descendit, et ligandi quoque ius affuit atque soluendi. » Cf. ibid., III, xxvii, p. 99, 1. i.

^ RiTSCHL [Enistehung ^, p. 554) écrit : « Die Feststellung des besondern gottesdienstlichen Charakters des Klerus erfolgt erst in den Gegenwirkung gegen den Montanismus » ; et il développe cette idée que les montanistes faisaient dépendre la sainteté de l'Église de l'intégrité morale de ses membres, tandis que l'Église la coordonnait à la possession privilégiée des canaux de la grâce, les Sacrements. — Je crois que Ritschl confond ici l'action du Donatisme avec celle du Montanisme : confusion qui a dû être favorisée dans son esprit par l'exégèse inexacte qu'il donnait d'un des oracles de Prisca (voyez, p. 82).

APPENDICE La chronologie du Montanisme primitif

L'école de Tubingue n'attachait qu'une importance fort médiocre à la chronologie du Montanisme. Aux yeux des critiques inféodés à son influence, le Montanisme n'était pas un phénomène déterminé, ayant eu un initiateur, un point de départ, mais un « état d'esprit » diffus dans le monde chrétien au second siècle. Ils jugeaient dès lors impossible et oiseux de fixer avec précision les dates de son évolution première^.

Cette incuriosité apparaît aujourd'hui peu raisonnable. Depuis trente ans, un grand effort a été réalisé pour déterminer les principales étapes de l'histoire du Montanisme primitif. Voigt, Zahn, Harnack ont consacré à cette recherche des études très minutieuses. Sur quelques points l'accord est fait. Mais que d'incertitudes encore dans le détail !

Le principal débat porte sur l'époque des origines du Montanisme. Il faut opter entre une donnée d'Eusèbe et une autre donnée d'Épiphane.

^ Cf. ScHWEGLER, cicr Moutanismus..., p. 256 et Lipsius, ZWT, N'III (1865), 288 : « Da nun aber (dit Lipsius) die montanistischen Ideen keineswegs auf einen einzehaen Parteistifter zuriickgefiihrt, iiberhaupt nicht als vereinzelte Sectenmeinung betrachtet werden kônnen, sondcrn eine bestimmte Entwickelungsphasc in der Geschichtc dcr Kirche i'iberliaupt bezeichnen, so... etc. »

D'après la version arménienne de la Chronique (dont le texte grec est perdu), Eusèbe plaçait en 173 les commencements du Montanisme ^. Ce nombre doit être changé en 172, si l'on tient compte de la petite inexactitude habituelle à Eusèbe dans son calcul des Olympiades 2.

Dans l'Histoire ecclésiastique, il ne fournit aucun chiffre ; mais il écrit au chapitre xxvii du hvre IV : « Une grande partie de l'œuvre d'Apollinaire s'est conservée chez beaucoup de gens. Voici ce qui en est venu jusqu'à nous : l'ouvrage adressé à l'empereur susnommé ( = Marc-Aurèle) ; cinq livres aux Grecs; De la Vérité, I et II ; aux Juifs, I et II ; ceux qu'il a composés après cela contre l'hérésie des Phrygiens, qui proposa peu après ses innovations, et qui commençait alors, pour ainsi dire, à naître ; car Montan et ses prophétesses en étaient encore à leurs débuts dans l'erreur (« .... xaxà Tf|Ç xoJv <I>ûuy(ov alpÉcEw; asr' où TioXùv xatvOTO(X7jôe''(j7)i; yoôvov. tots ys [j.r,v Loaneo èxo'js'.v ap/oa£VT,(;, Ïti toU Movxavou ocaa rxlç aùrou ']/£ijBo7rûOcpY(Tt'j[v y.oyy.ç ty,ç 7:ap£XTp07rf,ç

7rOtOU[J.£VOU ^. »

Eusèbe savait que le Aôyoç rédigé par Apollinaire en faveur des chrétiens était adressé à Marc-Aurèle seul, et non pas à Marc- Aurèle et Lucius Verus, ou à Marc-Aurèle et Commode ■*. Or Marc-Aurèle ne posséda sans association le pouvoir qu'entre le début de février i6g et le 27 novembre 176 ^. Eusèbe avait été ainsi amené à placer l'àxar, d'Apolhnaire en 172 (171) dans la Chronique. Informé, d'autre part, que l'ouvrage d'Apollinaire contre le Montanisme avait été composé postérieurement au Aoyo; et aux autres écrits du même évêque ; ayant constaté dans cette oeuvre

1 Olymp. 238, I ; année d'Abraham 2188 ; 12"^'' année de Marc-Aurèle (cf. JosEF Karst, CB, Eusebius'Werke, Bd. V [191 1], p. 222). L'Olymp. 238, I, commence à l'été de 173 ; cf. Ginzel, Handb. der mathem. u. techn. ChronoL, Leipzig, t. II (191 1), p. 357 et 5S4.

^ Voy. Ideler, Handb. der math. u. techn. ChronoL, 2™^ éd., Breslau, 1883, t. Il, p. 465 et s. — Jérôme place les débuts du Montanisme à l'année d'Abraham 2187 : mais la version arménienne mérite la priorité. D'ailleurs le Codex Amandinus, manuscrit excellent (cf. A. Schœne, die Weltchr. des Eus., Berlin, 1900, p. 24), est d'accord avec l'arménienne.

^ Sources, n" 67.

4 Cf. H. E.. IV, XXVI, I.

^ LiEBENAM, Fasti consulares inip. rom., Bonn, 19 10, p. 108.

Les calculs d'Eiisèbe et d'Épiphanc 571

de polémique que l'évêque s'en prenait aux novateurs comme à des adversaires surgis de l'avant- veille et tout récents encore, Eusèbe s'est décidé à proposer cette date de 173 (172) pour la naissance du Montanisme.

Il reste fidèle à sa combinaison, quand, au livre V, m, 4, il note que, lors de la consultation administrée aux Églises d'Asie et de Phrygie par les chrétiens lyonnais, en 177, « les disciples de Montan, d'Alcibiade et de Théodote commençaient justement à ce moment à obtenir auprès de beaucoup de gens la réputation de prophétiser (... -cil ty,v <î)p'jv'av àpT-. tots ttgcotov ty,v -tz\ tou

7rf02>T,T£ÛctV ÛTCÔXtj'I/'.V TTSol IZoWoXc, ÈxC-EpOasVWV ^). PoUr lui, Ic

mouvement avait fait ses premiers progrès entre 172 environ et 177. Je dis « environ », car la contexture même de la Chronique l'obligeait à une précision qui n'était probablement pas dans son esprit, et il va de soi qu'on aurait tort de s'attacher à ce chiffre avec une ponctuahté trop méticuleuse. Ce n'est qu'un à peu près. Eusèbe le doit à ses réflexions et rapprochements personnels bien plutôt qu'à des indications explicites dont ses sources paraissent avoir été trop avares. Mais les conclusions auxquelles il a abouti méritent quelque déférence si l'on songe qu'il avait lu l'ouvrage antimontaniste d'ApolHnaire, les opuscules de l'Anonyme et d'Apollonius, d'autres encore sans doute, et que, historien pondéré et circonspect, il en avait recueilli une impression fort nette sur la période initiale de l'hérésie qu'il voulait décrire.

Épiphane, lui, ouvre ainsi les longs chapitres qu'il a consacrés à l'hérésie phrygienne : « L'hérésie des Phrygiens est née vers la

^ Weizs.î:cker (TLZ, 1882, n» 4) lie tôte TipàiTov à Trapà -kokIoU. et il en conclue à son tour qu'après une propagande obscure et à petit bruit, le Montanisme prit soudainement vers 177 une expansion des plus brillantes, et que c'est seulement le fait de cet épanouissement subit qu' Eusèbe entend signaler ici. — La construction de la phrase ne se prête guère à cette interprétation : à'pT; -ô-.t TtprÔTov est séparé de Ttapà 7to).),oïç par plusieurs mots, et contigu à TiEpi Tf,v <I>p"jY:av dont il est illogique de le dissocier. Puis, comment admettre (car telle est l'idée de Weizsackcr) que cette période de préparation ait duré de 156 à 177 ?

dix-neuvième année du règne d'Antonin le Pieux, le successeur d'Hadrien... ^ ».

Antonin . ayant pris le pouvoir le lo juillet 138, la donnée d'Épiphane nous conduit à 157.

Un assez grand nombre de critiques organisent en fonction de cette date toute l'histoire du Montanisme : et parmi eux un Zahn 2, un Harnack ^, un Bonwetsch *. Ils estiment qu'elle a dii être fournie à Épiphane par une source ancienne ; qu'une série d'indices concordants la recommandent ; que l'évolution du Montanisme devient bien plus intelligible, si on y donne la préférence sur celle que propose Eusèbe ; qu'elle doit, à tout prendre, être acceptée avec confiance.

Je ne puis partager cet optimisme. Épiphane a-t-il eu entre les mains un plus grand nombre de sources anciennes que n'en a eu Eusèbe ? C'est là une hypothèse que dément l'examen des morceaux qu'il a consacrés au Montanisme. Est-il à son ordinaire très scrupuleusement exact en matière de dates ? On en jugera par les spécimens, qui seront fournis plus loin, de ses calculs. Enfin, les « indices concordants » sont-ils péremptoires ? On en décidera également en jetant les yeux sur le résumé qu'en a donné Bonwetsch dans le dernier exposé d'ensemble qui ait été tracé du Montanisme ^. Ce sont des rapprochements de fortune, dont la plupart sont de portée contestable et inopérante ®.

1 Pan., XLVIII, i.

^ Forsch., y, 29 et s.

^ Chroii., I, 379.

* Dans RE 3, XIII, 418 et s. 5 Ibid.

* J'en ferai plus loin l'examen. Bonwetsch, comme H.\rn.\ck [Chvon., I, 368-9) attache beaucoup de prix à l'énumération de prophètes qui est faite par l'Anonyme, V, xvii, 3. Le raisonnement qu'il tient est le suivant : les montanistes prétendaient que leurs prophétesses avaient reçu le charisme prophétique après Quadratus en une succession ininterrompue. Or on peut déduire d'Eusèbe (III, xxxvii, t) que Quadratus était contemporain des filles de Philippe (au moins en leurs dernières années). Il avait pu vivre, à la rigueur, jusqu'à l'époque d'Antonin le Pieux, — mais non pas jusqu'en 171-2. Donc, il faut ramener jusqu'à l'époque d'Antonin la première apparition des prophétesses. — Admettons que ces calculs soient exacts. La conclusion qu'en tire Harn.\ck et Bonwetsch est fortement compromise par le texte même de l'Anonyme : on y lit ... ovts KoSpâTov,

Les calculs d'Eusèbe et d'Épiphane 573

Au fond, ce qui indispose le plus ces critiques ^ contre la computation d'Eusèbe, c'est le malaise qu'ils éprouvent à enclore en l'espace de quelques années toute l'activité de Montan, de Théodote, et des prophétesses, — dont Maximilla, morte sans doute vers 179, se proclamait la dernière. Ils ne se représentent la première phase du Montanisme qu'à condition de la prolonger durant vingt à vingt-cinq ans, et c'est pour cela qu'ils s'accommodent si bien de la chronologie d'Épiphane.

Pour ma part, je n'éprouve nulle difficulté à concevoir que le Montanisme ait éclaté d'une façon très brusque, et ait poussé rapidement sa fortune. La description de l'Anonyme^ favorise mieux cette conjecture que la conjecture contraire. Je conçois fort bien aussi que les principaux agents du réveil aient vite usé, dans les ébranlements et les délires de l'extase, dans des luttes quotidiennement renouvelées, leurs nerfs, leurs santés, leurs vies. Sept ou huit années (et sans doute faut-il compter ici un peu davantage) sont déjà grande mortaUs aeiii spatium. En ce laps de temps, que d'événements s'encadrent, que de rêves se forment et se dénouent, que d'existences se fauchent, surtout parmi celles en qui la passion (quel qu'en ait été l'objet) a vibré le plus ardemment ! Pourquoi appliquer au lointain passé une estimation différente de celle qUe le spectacle quotidien des réahtés nous impose ?

Au surplus, un débat comme celui-là s'alimente de pur « subjectivisme ». Mais de cela même, il faut convenir de part et d'autre, et ne pas rejeterles hypothèses adverses au nom d'une vraisemblance contestable, et peut-être chimérique.

C'est donc à la donnée d'Eusèbe qu'il convient d'accorder, je crois, la préférence. Au surplus, il ne peut y avoir de conflit sérieux, relativement à l'époque de l'apparition du Montanisme,

ovTc z'\ rj-r, Tiva; à'),). o-j ;... : voilà, très probablement, les maillons intermédiaires par où la chaîne charismatique se nouait entre Quadratus et les prophétesses montanistes.

^ Par ex. Zahn, Forsch., V, p. 20 et s.i

2 H. E., V, XVI, 7 et s. '

qu'entre cette donnée et celle d'Épiphane qui vient d'être discutée. Toutes les autres dont nous disposons n'ont, pour des raisons diverses, aucune valeur.

A) Ainsi l'Anonyme place sous le proconsulat de Gratus l'entrée en scène de Montan ^. On sait que les provinciaux dataient souvent par les divers proconsuls les événements survenus dans leur province ^. L'indication est précise, et peut-être deviendra-t-elle quelque jour la base de toute la chronologie montaniste, si des découvertes nouvelles font connaître la date de ce proconsulat. Mais jusqu'ici nulle inscription d'Asie ne l'a encore livrée^. Lire Koopârov au lieu de Tpâ-ov, comme le propose Bonwetsch ^, afin d'identifier le proconsul en question avec L. Statius Quadratus qui administra l'Asie en 154-155 ou 155-156 ^, n'est qu'un expédient auquel chacun demeure libre de refuser son suffrage ®.

B) Au chap. XLVIII, 11, du Panarion, saint Épiphane indique que, depuis l'époque de Maximilla jusqu'à l'année où il écrit « qui est la douzième du règne de Valentinien, Valens et Gratien », environ 290 ans se sont écoulés. A prendre ces chiffres tels que les mss les donnent, Maximilla serait donc morte en 85 (=375-290) ! Diverses corrections ont été proposées " ; mais a-t-on le droit, en bonne critique, de faire état de retouches modernes en opérant sur elles comme si elles représentaient une tradition ? Mieux vaut donc éliminer purement et simplement cette donnée inintelligible.

C) Voici maintenant ime autre indication de saint Épiphane,

2 Voy. CIG., 2963c, 2965, 2966, etc.; CIL, viii, 1170, 1488, 5290; Eusèbe, H. E., IV, xxvi, 3; TertuUien, ad Scap., m, iv, etc.

^ Communication obligeante de M. le prof. Heberdey, qui a bien voulu faire faire de nouvelles recherches à l'Institut archéologique de Vienne.

* GM., p. 152, n. I ; RE ^, XIII, 419. De même Th. Z.\hn, Forsch., V, t,2.

^ Waddington, Fastes des Provinces asiatiques, Paris, 1872, I, 279 et s. ; Zahn, GK., II, II, p. 453.

® VôLTER, qui avait accepté d'abord cette retouche, a déclaré y renoncer dans la ZWT, XXVII, 27.

' ScALiGER : oia/.OT'.a bnixv.xili/.x ', Pet.\u : ôix/.OT'.a î'/ot; ; \'ôlter {Lit. Centralblatt. 1882, n" 24 et ZWT, t. XXVII, p. 28) veut changer 290 en 190 (p' au lieu de t'), ce qui donnerait 185 pour la mort de Maximilla.

Données inutilisables 575

laquelle a provoqué maints débats. C'est celle qui est incluse au chapitre LI du Panarion, § xxxiii. La traduction de ce morceau, relatif aux Aloges, a été donnée plus haut 1. Qu'on veuille bien s'y reporter, en retenant principalement les lignes que voici : « Mais maintenant, grâce au Seigneur, voici qu'en ce moment, après cent douze années, il y a une ÉgHse (à Thyatire)... Mais alors l'Église tout entière (de Thyatire) s'était déversée dans celle des hérétiques phrygiens. Voilà pourquoi l'Esprit saint a voulu nous révéler comment cette Église devait tomber dans l'erreur après l'époque des apôtres, de Jean, et de ceux qui vinrent ensuite : époque qui coïncide avec la quatre-vingt-treizième année après l'Ascension du Sauveur... »

Élucidons d'abord un premier point.

Épiphane plaçait la naissance du Christ à la 42°^^ année d'Auguste^, le 4™^ jour du mois de Tybi ^. Cette date correspond à la 752™® année de Rome, selon l'ère varronienne, et à l'année 2 avant l'ère vulgaire *. Il attribuait à la vie terrestre du Christ une durée de 32 ans et 74 jours ^, et plaçait la Passion le 13 des Calendes d'avril ^.

D'après ces calculs, l'Ascension avait dû s'effectuer en l'année 30. Si, comme quelques-uns le veulent, il a emprunté dans ce chapitre LI les computations ordinaires d'Hippolyte, qui est probablement sa source, il aurait en ce cas rapporté l'Ascension à Vannée 28 "^ .

^ Payi., LI, XXIX (Œhler, Corp. haer., II *, p. 98).

^ Ibid., p. 100, 1. 13. Le i^r Tybi correspondait au 27 déc. (Cf. Liebenam, FasH consul, imp. rom., 1910, p. 126 et E. Preuschen, ZNW., 1904, p. 13.)

* Ginzel, Handb. der mathent. und techn. ChronoL. Leipzig, t. II (191 1), p. 582.

^ Pan., LI, xxvii (p. 98, 1. 8).

^ Pan., LI, XXVI (p. 94). Cf. Salmon, dans Hermathena, VIII (1892), p. 188 et s.

' La chronologie d'Hippolyte, relative à la vie du Christ, est résumée par A. HiLGENFELD dans les deux articles suivants : die Lebenszeit Jesu bei Hippolytus, ZWT., XXXVI (1893) et die Zeiten der Geburt, des Lebens und dés Leidens Jesu nach Hippolytus, ZWT., XXXV (1892), p. 257 et s. Selon lui, Hippolyte plaçait la naissance du Christ le Mercredi, 2 Avril,

Cela posé, si nous examinons les données chronologiques du chapitre, nous constatons qu'à les prendre en leur teneur littérale elles sont à peu près incompréhensibles, et, sauf retouches, inutilisables pour la chronologie générale du Montanisme.

Elles se ramènent à ceci : a) Postérieurement à l'époque des apôtres, de Jean et de leurs successeurs, époque qu'on doit considérer comme close aux environs de 120 \ l'Église de Thyatire devint montaniste ; b) Elle est demeurée dans sa sécession jusqu'au temps où Êpiphane lui-même écrit. La voilà de nouv^eau florissante après un long marasme hérétique de 112 années. — Le Panarion ayant été achevé vers 376-377, la chute de Thyatire se serait donc produite vers 264-265.

Il faut avouer qu'il est difficile de croire à une telle victoire du Montanisme, et si prolongée, en un temps où, refoulé de toutes parts grâce à l'énergique effort catholique, il avait perdu, semblet-il, toute force conquérante, même dans son pays d'origine. — D'ailleurs des vraisemblances très fortes, je l'ai montré ^, font penser qu'Épiphane utilise Hippolyte de Rome dans ce § XXXIII, comme dans tout le reste du chapitre LL Donc le fait de l'apostasie de Thyatire avait été connu d' Hippolyte, et il devient impossible de le reporter si tard.

de la 42'>^e année du règne d'Auguste (= 752 U. C. = 5,500 depuis Adam = 2 avant l'ère vulgaire), et la Passion le Vendredi 25 Mars de la 15""^ année de Tibère (= 781 U. C. = 28 de l'ère vulgaire). De même que Bardenhewer (Litter. Rundschau, 1891, n" 8) et que Funk (TQ., 1893, P- 122-3), Hilgen- FELD se prononce contre les données du IV^e livre du Commentaire sur Daniel (fragment découvert dans un manuscrit de la bibliothèque de Chigi, à Rome ; autre fragment découvert par Georgiadès, à Chalki : ces deux textes sont cités dans TQ., 1893, p- 121) où la naissance du Christ est placée le Mercredi 25 Décembre de l'an 2 avant l'ère chrétienne, et la Passion le Vendredi 25 Mars de la i8'"e année de Tibère, 784 U. C, 31 de l'ère vulgaire. Il soupçonne là une altération postérieure, que décèle la comparaison avec les données de la table pascale gravée sur la statue d' Hippolyte et avec celles de la Chronique. L'essai d'explication proposé par G. Salmon, Hermathena. VIII (1892), p. 161 et s. qui suppose qu'Hippolyte modifia son opinion sous l'influence de ses polémiques avec Caius, entre la rédaction de la table pascale et du Liber Generationis et la rédaction du Commentaire sur Daniel a été démontré inefficace par Th. Zahn, GK., II, 11, 1020 et s.

^ 93 4- 28 ou 30.

^ Cf. Sources, chap. III, § x.

Données inutilisables 577

Nous nous trouvons donc en face d'une énigme qui est insoluble, si l'on répugne à s'aventurer dans les corrections de chiffres. Certains critiques, ne pouvant prendre leur parti d'un pur et simple non H quel, ont essayé d'améliorer le texte des manuscrits. C'est ainsi que R.-A. Lipsius ^ s'inspirant d'une correction de Petau, substitue à ac-à ty,v àvxÀ-ri'}'.v les mots asxà T-r|V Y£vv-f)'7'.v. Il n'y aurait pas là, selon lui, une simple faute de transcription, mais une altération intentionnelle qui procéderait d'une intelligence erronée de ce passage et qu'il s'agit de faire disparaître en restituant l'authentique v£vv-r,(j'.v.

Le sens serait donc celui-ci : l'auteur exploité par Épiphane aurait pris pour point de départ « l'époque de Jean », qu'il plaçait 93 ans après la naissance du Chtist, sans doute parce que, comme saint Irénée ^, il rapportait approximativement à cette date l'apparition de l'Apocalypse. — Plus tard, nous ne savons au juste quand, les montanistes auraient conquis à leur schisme la communauté de Thyatire. — Mais 112 ans après « l'époque de Jean », l'ÉgHse de Thyatire serait redevenue orthodoxe, soit en 205 (=93+112), date de la source qu'utilise Épiphane en ce chapitre LI.

On comprend que Harnack ^ ait jugé la combinaison « séduisante ». Elle offre cet avantage de laisser flotter entre 93 et 205 l'année de l'apostasie de Thyatire, qu'on peut dès lors situer au gré des vraisemblances historiques.

Malheureusement la teneur même du texte d'Épiphane y est peu favorable. Lipsius veut que les 112 années soient comptées, non depuis la défection de Thyatire, mais depuis « l'époque de Jean ». Pourtant, au moment où Épiphane énonce ce chiffre, il vient de raconter cette défection, et c'est manifestement en partant de là qu'il établit ses calculs. Plus bas seulement, il fait allusion aux 93 ans aerà ty,v àvâXY,']/tv. Si peu adroit que soit l'art de la composition chez Épiphane, comment croire qu'il eût

Qîiellen ait. Ketz., p. 109.

Haer., V, xxx, 3. Irénée place la rédaction de l'Apocalypse « ,Tpô; -t

Tf,; AojXETtavoO ip/r,: »•

Chron., I, 378, note.

séparé de la sorte ces deux données, s'il voulait réellement marquer entre elles une dépendance ? Et si l'on songe que cette difficulté s'aggrave d'une correction arbitraire (yévvY|c;tv pour àvàÀT,!/tv), on se sent peu disposé à recourir à l'expédient de Petau et de Lipsius.

Remarquons au surplus qu'en parlant de « l'époque de Jean », Lipsius simplifie indûment l'expression d'Épiphane qui a écrit «jxExà tôv ypôvov Ttov aTrofjToXojv tou t£ 'Itoâvvou xat twv xaO£;Y,ç.»Bien plutôt que l'époque de la rédaction de l'Apocalypse, les 93 ans [jt-exà TTjV àvQc)^-ri'|tv déterminent la clôture de « l'âge apostolique ». L'âge apostolique s'encadrerait donc entre l'Ascension et l'année 121 ou 123 ( = 28 ou 30+93). Pour le terminus a quo, Épiphane est d'accord avec plusieurs autres écrivains ecclésiastiques 1. Pour le terminus ad quem, il prolonge cette période au delà des limites ordinaires ^. S'il l'élargissait ainsi, c'est peut-être, comme le soupçonne Harnack^, qu'il y incorporait les filles de Philippe, la prophétesse Ammia, le prophète Quadratus (désignés en bloc par les mots o\ xaôeçYjç), c'est-à-dire ce groupe d'inspirés auquel montanistes et antimontanistes faisaient volontiers appel pour des conclusions contradictoires *. Il n'y a que la précision du chiffre — quatre-vingt-treize années — dont la raison nous échappe. En tous cas, l'intention d'Épiphane n'est pas douteuse : il veut montrer que l'événement annoncé dans l'Apocalypse s'est réalisé longtemps après la prophétie de saint Jean, et il tire de là la preuve du caractère divin d'un livre injustement décrié.

Le fait sur lequel il convient d'insister ici, puisqu'on le méconnaît communément, c'est que les 93 ans après l'Ascension ne marquent ni l'époque des débuts du Montanisme, ni celle de la chute de Thyatire. Ils indiquent la durée de l'âge apostolique, telle que l'évalue Épiphane ^. Celui-ci ne précise pas à quel

^ Apollonius, ap. Eusèbe, V, xviii, 14 ; Acta Pétri, v (Lipsius [1891], p. 49, 1. 22) ; Clément d'Alex., Strom., VI, xliii et VII, cvi. Cf. Zahx, Forsch., V, p. 36 et s. ; Harnack, ACL., p. xxxvii, n.

^ Irénée lui assigne comme terme la fin du I^'' siècle (II, xxii, 5 ; III, III, 4 ; V, XXX, 3).

^ Chron., I, 379.

* Cf. l'Anonyme, dans Eusèbe, V, xvii, 2-3.

* Du même coup tombent les combinaisons de Belck, op. cit., p. 56, de DE SoYRES, p, 28 ; de G. Salmon, Hermathena, VIII (1892), p. 188, etc.

Données inutilisables 579

moment Thyatire est tombé. De l'observation qu'il fait sur les 112 ans qu'aurait duré ce schisme, on serait obligé de conclure qu'il aurait commencé vers le milieu du III™^ siècle. J'ai déjà dit la méfiance qu'inspire cette donnée. Il me paraît indubitable qu'il s'est produit quelque part dans ce chapitre une confusion de chiffres ou une confusion de mots : je n'ai pas réussi à repérer l'erreur qui l'a gâté, et les rectifications tentées jusqu'ici me semblent médiocrement satisfaisantes.

D) L'indication de Théodore d'Héraclée, in Euang.- lohannis, XIV, 17 (le Paraclet apparaissant dans Montan et Priscilla deux cent trente ans après la grâce apostolique ^) est également inutilisable. A quelle date, en effet, Théodore localisait-il l'effusion dernière de cette apostolica gratta ?

E) Le Chronicon Paschale rapporte la naissance du Montanisme à la troisième année de la 240"^'^ Olympiade, sous les consuls Mamertinus et Rufus ^, autrement dit à 182. Cette compilation tardive est sans autorité. Elle procède pour les parties relatives à l'histoire ecclésiastique de la Chronique et de l'Histoire d'Eusèbe, de Malalas, des Actes des Martyrs et du Ilepl MsTpcov de saint Épiphane^. Ici elle reproduit infidèlement sa source qui n'est autre qu'Eusèbe. Le Montanisme n'est évidemment pas apparu en 182, puisqu'en 177 les chrétiens de Gaule formulaient déjà un avis à son propos.

Revenons maintenant à Eusèbe, pour reprendre pied sur un terrain moins mouvant que celui où nous venons de nous hasarder. Il nous faut déterminer, dans la mesure du possible, la date des documents qu'il a mis en œuvre.

^ Sources, n» 73.

2 II s'agit de M. Petronius Sura Mamertinus et de (Q. Tineius ?) Rufus. Cf. W. LiEBENAM, Fasti constdares imp. rom., Bonn, 1910, p. 25.

^ Krumbacher, Gesck. der byz. Litt., 2^^ éd., p. 338. — Notons encore que Prosper (Sources, n" 162) place les débuts du Montanisme sous les consuls Clarus et Cethcgus (= 170). Il travaille d'après Jérôme : cf. RE', XVI, 126. Georges Cedrenus (Sources, n" 220) met la vie de Montan sous Commode, ce qui risque fort d'être inexact.

A) L'Anonyme écrit (V, xvi, 19) : « Voilà plus de treize ans jusqu'à ce jour que cette femme (=Maximilla) est morte, et aucune guerre, ni partielle, ni générale, n'a eu lieu dans l'univers. Même, par un effet de la miséricorde de Dieu, les chrétiens euxmêmes ont joui d'une paix permanente. » — Il est assez embarrassant de trouver où loger dans la série des faits ces treize années si exceptionnellement tranquilles. Tillemont ^ ne croyait pouvoir les encadrer qu'entre 218/219, date de la victoire d'Élagabal sur Macrin, et 231/2, époque de la guerre d'Alexandre-Sévère contre les Perses. Mais il faut, à ce prix, ne tenir compte ni des luttes entre Ardashir et Artaban, en 227, ni des escarmouches assez sérieuses dont l'Illyrie, la Maurétanie Tingitane et l'Arménie furent le théâtre, en 228 ^. — Bonwetsch opinait d'abord pour 200-213 ^ : c'était faire trop bon marché de l'édit lancé par Sévère contre le Christianisme en 202 et des persécutions qui en résultèrent soit en Afrique, soit à Alexandrie *. On pouvait objecter aussi l'expédition de Bretagne en 208^. — La plupart des critiques, y compris Bonwetsch lui-même ^, préfèrent maintenant placer la mort de Maximilla en 179/180 et la rédaction de l'Anonyme vers 193. La paix dont jouit l'Église sous le règne de Commode est attestée par Irénée, par Eusèbe, subsidiairement par le Chronicon Paschale ', etc. ; et il n'y eut d'autres guerres que quelques conflits insignifiants avec les barbares.

^ Mém., II, 466. De même Gôrres, qui a modifié ensuite son opinion {Jahrb. f. prot. Theol., 1884, 424).

2 GoYAU, Chronol., p. 276-7.

3 GM.,- p. 146.

* Voir AcHELis, Das Christenthum in den ersten drei Jahrh., 1912, II, p. 264. Le texte de l'Anonyme, V, xvi, 19, me paraît contredire Mgr Dv- CHESNE qui écrit (RQH., XXXIV [1883], p. 30) : « Dans la phrase de notre auteur, la durée précise de treize ans s'applique immédiatement à la paix de l'empire et il n'est pas bien sûr qu'on doive l'appliquer aussi à la tranquillité laissée aux chrétiens. »

'• GoYAU, p. 256.

« RE 3. XIV, 418, et déjà Gô«. Gel. Anz., 1884, p. 355.

"^ Les textes ont été groupés par Gôrres, dans les Jahrb. f. prot. Theol., 1884, p. 424. Voir surtout Irénée, IV, xxx ; Eusèbe, V, xxi, i ; Chron. Pasc, éd. de Bonn, I, 489.

Abercius et 'A-j;p/.to? yiy.pv.zklo; 581

Cette dernière solution, recommandée par Vôlter ^, Hilgenfeld ^, Neumann ^, Voigt *, et beaucoup d'autres, est fort raisonnable. Au surplus, nul n'est en situation d'évaluer le sérieux de l'information de l'Anonyme, la sûreté des renseignements qu'il croyait posséder sur l'état de paix ou de guerre dans, les différentes parties du vaste monde romain. Une telle conclusion n'a donc en soi qu'une valeur conjecturale. Elle reçoit pourtant une certaine confirmation du rapprochement que voici.

L'identification de r'A-jbxtoç Uiç>y.zllo; auquel s'adresse l'Anonyme dans son préambule, avec le fameux Abercius dont l'épitaphe a provoqué, depuis trente ans, de si nombreuses études et de si vives discussions ^, dépend tout entière de la manière dont on interprète cette inscription célèbre. Il va de soi que pour quiconque accepte les idées de Ficker ^, de Dieterich "^ ou de Harnack^, la question ne se pose même pas. Pour ceux au contraire qui estiment que les détails de Vepitaphium, si mystérieux soient-ils parfois, favorisent nettement l'exégèse qui reconnaît en Abercius un chrétien, l'identité de l'Auircius Marcellus du traité antimontaniste avec l' Abercius de l'inscription confine à la « certitude ^ ».

Les raisons, les voici : 1° Au point de vue phonétique, l'hypothèse ne souffre nulle difficulté ^°. 2° L'Anonyme d'Eusèbe était

1 ZWT., XXVII (1883), p. 27.

^ Ketzergesch., 565.

^ Der rôm. Staat. I, 61, n. 4.

* Versch: Urk., p. 104.

^ Theod. Nissen, 5, Abercii uita (Bibl. Tcubner), Leipzig, 1912, donne une très complète' bibliographie, p. xxi-xxiv.

" Der heidnische Charaktcr der Abercius Ivschrift, dans les Sitz.-Ber. der k. preuss. Ak. d. W., 1894, t. I, p. 87 et s.

"^ Die Grabschrift des Aberkios, Lips., 1896.

^ Zur Abercius-I nschrift, dans TU., XII, 4 (1895). Cf. Chron., II, 183,

» Le mot est de L. Duchesne, RQH., XXXIV (1883), p. 28. Le commentaire de G. Rauschen sur l'inscription (Floril. patvisticuni, fasc. III. Bonnae, 1905, p. 38 et s.) groupe utilement les arguments en présence. ^^ Le nom d' Abercius est probablement d'origine occidentale. Il apparaît sous la forme Auircius dans trois inscriptions de Rome, CIL, VI, 2, 12923 à 12925, et sous la forme Auercius dans une inscription du sud do la Gaule, CIL, XII, 1052. Ramsay écrit dans YExpositor, third Séries, IX (1889), p. 268 : « Auircius ou Auercius a été transcrit en grec durant le

très vraisemblablement évêque, je l'ai montré ailleurs ^ Or les termes dans lesquels il s'adresse à Auircius {H. E. V, xvi, 3 : notez l'iTTiTa/OE'ç) sont de nature à faire penser que celui-ci l'était également, et plus âgé que l'Anonyme, sans doute, si l'on en juge à la déférence dont celui-ci use à son égard. L'épitaphe ne spécifie pas qu'Abercius ait été évêque. Mais « cette épitaphe elle-même, l'aspect somptueux du monument qui la portait, le style symbolique du poème, la vivacité des images, la profondeur des idées, les longs voyages du défunt, tout montre qu'Abercius a été pour ses contemporains un homme au-dessus de l'ordinaire. Ce n'est pas un chrétien quelconque qui aurait ainsi parlé du saint Pasteur, de la foi, du baptême, de l'eucharistie, des grandes ÉgUses de Rome et d'Orient ^. t> D'autre part, la Vie d'Abercius, qui nous a été conservée sous trois formes, lui décerne le titre d'évêque d'Hierapolis^^ La valeur historique de cette Vie est très faible. Il n'est pas impossible cependant qu'elle se fasse sur ce point l'écho d'une tradition locale *. 3° L'Anonyme raconte {H. E. V, XVI, 5) qu'il a discuté à Ancyre contre les novateurs en présence de son cuaTroEcCiû-cEpoç Zotique d'Otrous. Il y a là une coïncidence géographique fort significative. Mgr Duchesne a démontré, en effet, que la patrie d'Abercius était, non pas Hiérapolis ad Lyciim, en Phrygie Pacatienne, mais Hiéropohs, près de Synnada, en Phrygie salutaire ^ : hypothèse que la découverte par Ramsay d'une partie de l'inscription originale, non loin de l'ancienne

second siècle 'Ao-jt'py.to; ou ' Ao-jlpy.-o;, selon l'universelle pratique. A partir du Illine siècle, la lettre p commence à représenter le latin u. » C'est ainsi que deux inscriptions phrygiennes de Prymnessos ont 'A^ipxto; (Cf. J. B. LiGHTFOOT, Ignatius, I^, p. 501, 726).

^ Sources, chap. 11.

2 L. Duchesne, dans RQH., XXXIV (1883), p. 25,

^ 5. Abercii uita, éd. Th. Nissen (Bibl. Teubner), p. 4, 11 ; 27, 23 ; 35. 3; 36, II ; 54, 13 ; 55, 13. Voir mon compte rendu dans la Revue Critique, 17 août 1912, p. 128-9.

* Th. Zahn, RE», II, 316; L. Duchesne. dans BuU. Crit.. XVIII {1897) 105.

^ RQH., XXXIV, p. 16-21. Sur les deux Hiérapolis, voir R.\msay, The Histor. Geography of Asia Minor, p. 83 et s. ; G. Krûger, dans TLZ., 1S87, P- 79 et s. ; Chroniques d'Orient, I (1891), p. 26-27 ; J. P. Kirsch, Dict. d'Hist. et de Géog. ecclés., art. Abercius.

Abercius et 'Autpxioc Mdtpy.cX),o? 583

Hiéropolis, a brillamment confirmée. Or, Otrous relevait comme Hiéropolis de la métropole de Synnada et devait en être assez voisine 1. 4» Enfin le monument d' Abercius existait déjà au commencement de l'année 216, puisque l'épitaphe d'Alexandre, copiée d'après lui, se réfère à cette date ^.

Il est difficile de ne pas conclure avec M. David G. Hogarth ^ : « Time, place and circumstances connect the name with the Auircius of Eusebius. », d'autant plus — c'est une remarque mise en avant par Bonwetsch dès 1881 — que- ce nom d' Abercius paraît avoir été rare en Orient.

Au surplus, même l'identification une fois admise (c'est le parti qui me semble le plus sage de beaucoup), nous en recueillons un synchronisme général, plutôt qu'une donnée chronologique précise. L'épitaphe d' Abercius fut rédigée avant 216, à un moment où Abercius lui-même avait déjà soixante-douze ans^ : voilà

^ Le Quien [Oriens christianus, I [1740], p. 848) identifiait cette ville avec 'Orpota, que Strabon place en Phrygie sur les confins de la Bithynie (« irpôç Toï; opot; Y|8r( tt,? Biôuvtaç » Meineke, II, 795). Il rappelait aussi un texte de Plutarque {LucuUus, § vin ; Sintenis, II, 505, 1. 29) qui fait allusion à un événement survenu « èv ^pvjia mpï Tf,; Iz^oiiévTfÇ 'Orp-Ja; ». M. W.-M. Ramsay émit en 1882 {Bull. Corresp. hell., VI, 503 et s.) l'opinion que la ville devait s'être dressée dans la vallée de Sandukli, au S.-O. d'Afioum Karahissar, à trois milles de l'ancienne Hiéropolis. Dans une lettre adressée quelques années plus tard à M. Salomon Reinach {Chyoniques d'Orient, I''<^ série, 1891, p. 26), il déclara que cette hypothèse se trouvait pleinement confirmée par ses nouvelles découvertes. Il n'avait trouvé, pour Otrous spécialement, aucune inscription ; mais l'abondance des monnaies de cette ville dans les hameaux de la vallée fournissait un argument nouveau à l'appui de ceux qu'il avait développés déjà dans le Bull, de Corresp. hell. Enfin dans son Histor. Geog. of Asia Minor, p. 139, il crut pouvoir identifier Otrous avec l'actuel Tchor-Hisar. — D'autre part, M. G. Radet (En Phrygie, dans les Nouv. Archives des Missions scientif. et littér., 1895, P- 534) cherche Otrous en face de Stectorium, dans la même région, sur les basses pentes de la chaîne qui forme la bordure orientale de la vallée, dans les environs de Koussoura. « De cette façon tout un riche district, qui sans cela ne posséderait aucune cité, recouvre son chef-lieu et l'on demeure étroitement fidèle à la répartition du Synecdème. » — Un évêque d'Otrous était présent au Concile de Chalcédoine (Mansi, VI, 571) ; un autre au second Concile de Nicée (Ibid., XII, 998).

^ Rauschen, Floril. patrist., III, p. 5 et 42.

^ Authority and Archaeol. sacred and profane, London, 1899, p. 372.

* Epitaphium Abercii, v. 18.

ce qu'on en peut déduire. Cela est peu de chose, cela pourtant a son prix. Du même coup, en efiet, il devient plus malaisé d'encadrer les treize ans de paix entre 218/219 et 231/2, si l'on ne veut prolonger à l'excès la vie d'Abercius ; et nous sommes ainsi ramenés vers l'hypothèse 180-193, que plusieurs motifs, nous l'avons vu, recommandent par ailleurs.

B) Quant à l'ouvrage d'Apollonius, une seule donnée permet de le dater : c'est celle qu'Eusèbe a notée V, xviii, 12 : « Apollonius rapporte, dans ce même travail, qu'au temps où il écrivait, il y avait quarante ans que Montan avait inauguré sa prétendue prophétie. » A ce prix, Apollonius aurait composé son traité vers 212 ( = 172-1-40) : un peu plus tôt peut-être, cette date de 172 comportant, comme il a été dit, un certain flottement.

Il y a pourtant une objection, qui se déduit de la façon même dont Apollonius s'adresse aux adversaires qu'il vise.

Il fait allusion tout d'abord à celles qu'il appelle les « premières prophétesses », c'est-à-dire aux compagnes de Montan (V, xviii, 3). Le § 4 semble également se rapporter à elles, si l'on en juge par la mention de Thémison (§5), lequel est présenté ailleurs comme l'acolythe de Maximilla (V, xvi, 17). Vers la fin, il revient encore à ces protagonistes des débuts : déjà peut-être au § 11, en tout cas au § 13 où Maximilla est citée. — Mais du § 6 au § 10 inclus, il s'en prend de façon si directe et si pressante à une prophétesse innommée, en la sommant de répondre à ses accusations ^, qu'on est tenté de supposer qu'il a affaire, non pas à une ombre irréelle, à une personnalité déjà évanouie, mais à une femme qui vit et qui intrigue au moment même où il l'interpelle ainsi.

^ Le texte donne tantôt upo;pr,rt;, tantôt -poç;r,Tr,.:. Voy. SoUTCes, p. 80, lignes 4, 1 1, 12 ; p. 81, 1. 4, 7. La traduction s^Tiaque est conforme au grec, (Cf. la traduction allemande de E. Nestlé, dans les TU., N. F. VI, 2 [1901]. p. 202, d'après le texte syriaque édité par W. Wright et P. Bedjan.) Au § VII, Rufin a traduit prophetissa..., prophetissae. Heinichex, dans son édition d'Eusèbe, corrige, là le grec en substituant à la forme masculine la forme féminine. De même Schwegler, lequel corrige également les masculins du § x. Au début de x, Lipsius {Jahrb. f. deutschc Theol., 1869, p. 158) écrit r| 7:poff,Ti;. Ces corrections sont inutiles. \\pozr-.r,z a ici un sens général, et peut être entendu d'une femme. Voy. p. 69, u. i.

La date de l'opuscule d'Apollonius 585

Si c'est de Priscilla ou de Maximilla qu'il s'agit dans ce passage, Apollonius aurait donc écrit avant l'Anonyme, puisqu'au temps où celui-ci rédigeait son opuscule, les prophétesses étaient mortes déjà depuis treize à quatorze ans et n'avaient pas été remplacées ^.

Cette conclusion, Valois, au XVII°i^ siècle, ne voyait aucun moyen de l'éluder. Vôlter ^, Hilgenfeld ^ se sont avisés d'ime autre explication. Ils ont admis qu'il s'agit là d'une prophétesse nouvelle qui n'a rien de commun avec les xpoJxa'. 7rpoo/|Tto£; mentionnées par Apollonius au début de sa réfutation. Il y aurait eu, après une éclipse passagère, reviviscence du charisme prophétique au sein des communautés montanistes.

Voigt ^ a supposé que cette prophétesse tardive pourrait bien être la Quintilla dont parle saint Épiphane dans le Panarion (XLVIII, XIV, XV ; XLIX et LI, xxxiii) et de qui procédaient, d'après l'hérésiologue, les Quintillistes. « Sortis des Cataphrygiens, remarque Épiphane, ils diffèrent d'eux pourtant en une certaine mesure. » L'évêque de Salamis ne précise pas la nuance qui différenciait Quintillistes et Cataphrygiens. Voigt croit que cette Quintilla, ayant surgi assez tardivement en dépit de l'oracle où Maximilla déclarait qu'après elle il n'y aurait plus de prophète, n'aurait rallié à elle qu'un certain nombre de Plirygiens, lesquels se seraient constitués en parti distinct, quoique doctrinalement apparenté au gros des montanistes.

C'est là une conjecture intéressante. M. Loofs ^ n'a pas hésité à y adhérer. On conçoit fort bien que les montanistes contemporains d'Apollonius aient été partagés entre le désir pieux de ne pas contredire une parole authentique de Maximilla et leur envie d'éluder par l'exhibition d'une prophétesse nouvelle des griefs ou des défis tels que celui qu'exprime l'Anonyme ^ : « Si comme ils le prétendent, écrivait celui-ci, après Quadratus et Ammia

^ V, XVI, 13 et s. ; V, xvii, 5.

2 ZWT., XXVII, p. 29.

^ Ketzergesch., p. 588-590.

* Versch. Urk., p. 106. — Bonwetsch, GM., p. 171, songeait à la prophétesse dont parle Firmilien (cf. plus haut, p. 485) et l'eût identifiée volontiers avec cette Quintilla.

' TLZ., 1893, p. 300.

de Philadelphie les femmes qui entouraient Montan ont recueilli le charisme prophétique, qu'ils montrent qui, parmi les disciples de Montan ou de ses femmes, a recueilli d'eux ce don ! Car l'Apôtre pense qu'il faut que le charisme prophétique existe dans toute l'Église jusqu'à la dernière parousie. Mais ils n'auraient personne à montrer, depuis quatorze ans que Maximilla est morte. » L'identification proposée par Voigt est donc ingénieuse et plausible. Mais est-elle sûre ? C'est ce dont je ne suis nullement convaincu. La mention de cette prophétesse énigmatique est encadrée entre d'évidentes allusions à Maximilla. Eusèbe, qui lisait au complet le texte d'Apollonius, aurait-il omis de couler un mot d'avertissement au moment d'y découper les § 6 et suivants, s'il s'agissait là d'une personnalité autre que Maximilla ? Il n'est pas incapable de négligence ; celle-là eût été pourtant un peu forte. Puis il faut nous souvenir que les polémistes ecclésiastiques aimaient ces façons d'entreprendre des adversaires depuis longtemps défunts, et de les convier impérativement à tels aveux, de les acculer à telle extrémité humihante, comme dans une altercation réelle ^. Gardons-nous de confondre la réalité avec la fiction, et de prendre au sérieux des procédés de pure rhétorique.

Les faits extraits par Eusèbe de l'Anonyme et d'Apollonius se réfèrent à une période d'une quarantaine d'années (V, xviii, 12). Eusèbe n'a pas essayé de distinguer différentes phases, de marquer clairement par exemple les changements de personnel qui durent s'opérer dans l'état-major montaniste. On dirait que tout ce qui ressemble à une curiosité désintéressée, quand il s'agit de l'hérésie, lui est suspect d' « indifférentisme ». Voici pourtant

^ Voy. comment TertuUien interpelle Marcion (mort une trentaine d'années auparavant, au moins) dans VAdu. Marc, V, vu (Kr., p. 600, 1. 18) : « Exhibeat... Marcion dei sui dona... ; edat aliquem psalmum, aliquam uisionem... ; probet mihi, etc.. » et mieux encore : ihid., V, xv (Kr., p. 628, 1. 22) : « Ergo incumbit Marcioni exhibera hodie apud ecclesiam suam, etc.. » Ce genre de formules n'est pas rare dans le Contra Celsum (v. g. II, XLii ; III, XXXV, etc.) écrit par Origène soixante-dix ans après l'œuvre qui y est réfutée.

Ordre de succession des faits rapportés par Eusèbe 587

quelques certitudes ou quelques vraisemblances que l'on peut déduire des extraits qu'il découpe dans ses auteurs. Je laisse de côté celles qui ont été précédemment établies.

lo Maximilla meurt après Montan et Priscilla ^ : combien de temps leur survit-elle, nous l'ignorons ^.

2^ C'est de son vivant qu'ont lieu les conférences entre évêques et montanistes ^.

30 Thémison entre en scène avant la mort de Maximilla. De même Théodote *.

40 L'organisation financière est l'œuvrede Montan^. Pareillement la diffusion de la prophétie par le moyen de prédicants appointés ^.

50 Miltiade écrit avant l'Anonyme qui le cite (V, xvii, i) et d'assez bonne heure puisque déjà une riposte montaniste était intervenue antérieurement à l'opuscule de l'Anonyme '.

6° Les synodes antimontanistes s'ouvrent, semble-t-il, assez peu de temps après les débuts du mouvement. Notez le Tzooa^fizouç (V, XVI, 10). Toutefois le mot n'a pas une valeur absolue : Montan, en effet, est traité de Triod-^aToç otoàcxaXoç par Apollonius (V, xviii, 2), lequel écrit, comme on sait, une quarantaine d'années après l'apparition du prophète.

70 Le Miltiade cité par l'Anonyme (V, xvi, 3) tenait un rôle de premier plan dans la secte à l'époque de l'Anonyme. Il n'était pas prophète (d'après V, xvii, 4).

80 L'Eglise d'Ancyre est atteinte et vivement troublée par la prophétie nouvelle quelque temps avant l'époque où écrit l'Anonyme (V, xvi, 4), donc aux environs de 192, selon les plus plausibles vraisemblances.

^ Combinaison de V, xvi, 1 3 ; V, xvii, 4, et de l'oracle n» 1 1 , Met' i[).é, etc.

2 BoNWETSCH dit (p. 146) a làngcre Zeit nach Montanus ». Il n'y a rien de tel dans le texte V, xvi, 13.

' V, xviii, 13 ; V, XVI, 16-17 ; V, xix, 3. Le colloque signalé en ce dernier passage s'engage entre Sotas d'Anchiale et Priscilla, mais du vivant de Maximilla, puisque celle-ci devait survivre à sa compagne.

* V, xvi, 17.

^ V, xviii, 2 ; 4 ; 7 ; 13.

* V, xviii, 2.

' Miltiade dut intervenir quand déjà Apollinaire de Hiérapolis était entré dans l'arène. Bardenhewer, AKL., I, 523, n., signale une contradiction de Harnack sur ce point.

Il faut, en terminant ces aperçus sur la chronologie du Montanisme primitif, dire un mot de certaines indications dont on fait parfois état, et que j'ai cru devoir laisser tomber.

A) La déconvenue du Phrygien Ouintus (racontée au § iv du Martyrium Polycarpi) qui se livre lui-même au tribunal, en entraîne d'autres à sa suite, puis prend peur devant les menaces et les instances du consul, et fînalem.ent sacrifie, pourrait avoir un intérêt chronologique, — le martyre de Polycarpe ayant eu lieu sans doute vers 155/6, — s'il était démontré que Quintus fût montaniste^. Mais l'observation du rédacteur de la Passion, à propos de l'origine phrygienne de Quintus et de son arrivée toute récente de son pays natal, ne vise — si elle recèle une intention secrète — que l'indiscrétion du zèle des gens de cette contrée. Elle n'implique nullement que Ouintus ait puisé dans le Montanisme la flamme, plus vive que durable, de son enthousiasme.

B) Le martyrium Carpi, Papyli et Agathonices ne procure pas non plus de point de repère assuré. Même si l'on admet — ce qui est fort douteux — que les traces de Montanisme qu'on a- cru y relever ne soient pas imaginaires, il resterait à démontrer que le martyre eut réellement lieu sous ]\Iarc-Aurèle. Or les Actes ne donnent ni le nom du proconsul, ni aucune référence chronologique. Tout repose donc sur l'évaluation de faibles indices, dont M. J. de Guibert a montré qu'ils orientent aussi bien vers l'époque de Décius que vers celle de Marc-Aurèle ^.

C) Nous ne sommes pas fixés davantage sur la date du proconsulat d'iEmilius Frontinus, àvOjTraTo; èv 'Er^iaio^, qu'Apollonius mentionne comme ayant précédemment jugé pour vol Alexandre, un des acolythes les plus suspects des prophètes (V, xviii, 9).

^ Tel est l'avis de Th. Keim, A us dem Urchristentum, 1878, p. 120, 155, et de BoNWETSCH, GM., p. 144.

2 RQH., LXXXIII (1908), p. 5-23.

3 Waddington, Fastes, n» 155 ; V. Chapot, Prov. rom. d'Asie, p. 305.

Thraseas d'Eumeneia 589

D) Eusèbe note vers la fin de son analyse de l'ouvrage d'Apollonius que celui-ci y mentionnait Thraseas « -tvb; TÙiv tôtc aaoT'jpcov ^. » On a pensé quelquefois pouvoir tirer de là un indice significatif ^ . Ce Thraseas d'Eumeneia, évêque et martyr, est en effet nommé comme une des gloires de l'Asie, dans la lettre de Polycrate à Victor de Rome, entre deux autres martyrs, Polycarpe de Smyrne et l'évêque Sagaris ^. La date de la mort de Polycarpe peut être placée avec quelque vraisemblance vers 155-156 *. Quant à l'époque de la passion de Sagaris, il faut bien convenir que nous l'ignorons. Elle eut lieu, d'après le témoignage de Méliton ^, « sous le proconsulat de Servillius Paulus ». Borghesi et Waddington, s'emparant d'une leçon fournie par la traduction de Rufin, identifient ce Servillius Paulus avec L. Sergius Paullus, proconsul d'Asie vers 164-166 ®. Mais de quel droit ? Eusèbe a écrit sûrement Servillius Paulus : les mss, comme aussi la traduction syriaque, en font foi '. Dès lors fût-il prouvé — et cela ne l'est point — que Polycrate suivait dans son énumération l'ordre chronologique, et qu'Apollonius liait l'épisode de la mort de Thraseas aux histoires de Maximilla, nous serions encore inhabiles à encadrer le martyre de Thraseas entre deux données fixes, ce Servillius nous étant tout à fait inconnu.

2 BoNWETSCH, GM., p. 142 ; RE ^, XIII, 419. ^ H. E., V, XXIV, 4.

* Lelong, les Pères apostol., t. III, p. xlvi (coll. Hemmer-Lejay). ^ Cité par Eusèbe, H. E., IV, xxvi, 3.

^ Waddington, Fastes, n° 148 ; I, 226. Cf.. Prosop. inip. rom., III, 221. ' Il est surprenant que Schwartz, dans son édition d' Eusèbe, approuve la correction de Borghesi-Waddington.

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