CHAPITRE III La doctrine montaniste primitive (suite
L'analyse qui vient d'être faite des sentences articulées par les prophètes montanistes prépare certaines conclusions que les autres renseignements recueillis chez les écrivains ecclésiastiques achèvent de confirmer.
Au point de vue dogmatique, 1' « Esprit » ne se désintéressait nullement de la régula fidei. Comment ne l'eût-il pas rencontrée, dans les abondantes paraphrases qu'il donnait de l'Ecriture, et des « paraboles ^ « ? Il lui arri\'ait de toucher à des questions controversées, par exemple au problème trinitaire. Tertullien l'affirme à plusieurs reprises "^ et l'oracle n^ 8 en fournit la preuve. Mais, quoi qu'on en ait dit, Montan et ses zélatrices ne proposaient aucune explication particulière ^ : ils se contentaient d'affirmer (plutôt par métaphores que par développements didactiques) la distinction des personnes et l'unité de la monarchie divine. Pareillement ils maintenaient avec la plus grande énergie le dogme de la résurrection de la chair *, scandale des païens
^ Voy. Tertullien, de Res. C, lxiii (Sources, n° 28, p. 2j. 1. 27).
^ Adu. Pr., XXX : Sources, n" 45 ; adu. P>., xm : Sources, n° 44 : de Mon., II : Sources, n° 30.
^ Cf. Oracles, i, 2, 3.
* Oracle n" 16, confirmé par Tertullien, de Res. caruis. lxiii ; Sources, no 28.
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et dérision de certaines écoles gnostiques. Ils insistaient aussi, si l'on en croit Tertullien, sur l'immédiate rémunération que l'âme, une fois séparée du corps, reçoit aux enfers ^. — Dans tout cela, point de nouveautés doctrinales, point de théories hasardées, mais une acceptation sans équivoque et une ferme défense du depositum hérité.
Aussi bien n'était-ce point sur ce domaine qu'ils portaient leur principal effort. Ils visaient avant tout les consciences individuelles, et c'est contre celles-ci qu'ils poussaient leurs attaques ^. Il ne s'agissait de rien de moins que de V les arracher aux lâchetés du bien-être quotidien, à l'incuriosité du salut, et de leur faire comprendre la nécessité de se repentir, étant donnée l'imminence désormais certaine de
la (TUVTÉXs'.a ^.
Coordonnée originellement aux paroles mêmes du Christ, qui, dans certains de ses discours, semblait bien viser un avenir très rapproché ^, la croyance à la fin prochaine des temps avait à coup sûr perdu de son efficace, au cours du second siècle. La première ÉpUre de Pierre témoigne de la désillusion impatiente que beaucoup éprouvaient, dès la seconde moitié du premier siècle, à ne pas voir éclater enfin le « Jour du Seigneur ^ ». Pratiquement les chrétientés s'étaient résignées à s'organiser, à aménager leur vie quoti-
^ De An., lviii ; Sources, ii" 21.
^ Noter le iToyaatixd); dans le rapport de l'Anonyme d'Eusèbe,V, xvi, 9.
^ Oracle n" 11 ; adu. Marc, III, xxiv : Sources, n° 17.
* Mr., XVI, 27-28 (cf. Me, VIII, 38-39 ; Luc, i.x, 26-27) ; Mt., xxvi, 64 (cf. Me, XIV, 62) ; Mt., xxiv, 3-36 (cf. Me, xiii, 1-12 ; Luc, xxi, 5-33) : noter surtout le verset 34 : 'A(j,r|V aéyw yjAiv ott où (av) irapéXOrj y\ ysveà a'jxY) ew; av ■K-rna. raûia i'svr,Tat. — Voir aussi / Cor., vu, 26 et 29 ; x, 1 1 ; / Thess., v, I -3 ; // Thess., 11, 6 et s. ; Phil., iv, 5 ; Cf. Hebr., x, 25 et 37, ect... Prat, la Théol. de saint Paul, I, 108.
^ II Pierre, m, 4 et s. ; cf. J.-v.cques, v, 7 et s.
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dienne, comme si la parousie n'eût été qu'une très lointaine et mystérieuse échéance. Pourtant cette croyance continuait de passer pour sainte et vénérable. Ce n'était pas une idée morte, mais une idée vivante, agissante, un des ressorts de la moralité individuelle ^. Les calculs issus de combinaisons mystiques entre le récit de la Genèse, où l'on voit le monde créé en six jours, et le Psaume xc, 4, où il est dit : « Mille ans sont à tes yeux comme hier, qui déjà n'est plus », ne pouvaient rassurer efficacement les esprits, puisque chacun ignorait, en l'absence de toute chronographie chrétienne, à quel point des six mille ans de l'ère humaine il se trouvait présentement ^.
Cette inquiétude, qui, un peu apaisée par le temps, couvait sourdement dans les âmes, la prédication montaniste venait l'attiser, l'exaspérer, par la précision sans ambages avec laquelle elle annonçait les grands bouleversements à venir. Ainsi se rallumait, plus angoissante encore, la fièvre s/ d'attente où les premières générations de fidèles s'étaient consumées vainement. Et les foules se pressaient vers Pépuze et Tymion, pour y attendre l'heure millénaire si longtemps différée.
En fonction de cette eschatologie, il était naturel qu'un
V ascétisme très strict fût prescrit. Le thème habituel de la
prophétie nouvelle, c'était l'exhortation à subir patiemment le
martyre, la bienfaisance morale des avanies essuyées pour
l'amour du Christ ^. Le « Paraclet » flétrissait durement
^ Barnabe, xv, 3, 7 ; xxi, 3 ; Did.^che, x, 6 ; Hermas, cf. plus loin, p. 251 ; cf. RiTSCHL, Entstehung^, p. 485.
^ Ep. de Barnabe, xv, 4 ; Irénée, Adu. Haer., V, x.xviii, 3 ; cf. Adolf Bauer, Ursprung und Fortwirken des christlichen Weltchrouik, Graz, 1910, p. 12 et s., et mon compte rendu de cette brochure dans B.\LAC, 1912, p. 316-318. — AcHELis, das Christentum, II, 54.
^ Oracle n° 6.
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ceux qui se dérobaient au martyre par la fuite ^. — Les jeûnes n'étaient plus seulement conseillés à la piété individuelle, mais commandés, réglementés 2. Non que, jusqu'alors, le jeûne fût chose absolument libre : « Qu'avant le baptême, est-il écrit dans la Didaché ^, le baptisant et le baptisé jeûnent ainsi que d'autres, s'ils le peuvent. Mais tu obligeras le baptisé à jeûner un jour ou deux auparavant. » Les catholiques reconnaissaient donc à l'autorité ecclésiastique le droit de prescrire, le cas échéant, ce genre d'exercices ^. Certains jeûnes étaient même, parmi eux, considérés comme « légaux « {determinatos, legitimos) : tel le jeune du 14 Nisan en Asie- Mineure, tel celui du Vendredi et du Samedi-Saint en Occident (d'après mc, ix, 15) ^. Mais en dehors de ces cas spéciaux, la pratique du jeûne, si courante fût-elle parmi les chrétiens, demeurait affranchie de toute périodicité obligatoire. Or Montan prétendait mettre un terme à ce régime trop libéral. Nous connaissons par Tertullien la teneur de ses exigences ^ : i» il imposait à ses adeptes des jeûnes
^ De Fiiga, xi. Sources, n° 25 : « Si et spiritum quis agnouerit, audiet fugitiuos denotantem. « Dénature signifie, chez Tertullien, montrer du doigt, signaler (avec une idée de blâme) : Apol., i, 12 ; Ad Nat., i, i (RW., p. 60, 1. 13) ; Apol., I, 8 ; De Or., xv (Œ., I, 566) ; Adii. Pr., xviii (Kr., éd. minor, p. 28, 1. 9) ; Adu. Val., vu (Kr., 184, 9) ; Adii. Marc, V, XI (Kr., 612, 6) ; d'où critiquer, faire grief à quelqu'un de quelque chose : Apol., I, 6 ; III, 3 ; xxxvii, 3 ; Adu. Val., viii (Kr., 190, 8) ; Adu. Marc, V, XX (Kr., 647, 19). Il emploie aussi denotatio (comme synonyme de increpatio) : Adu. Marc, V, xx (Kr., p. 647, 1. 19), et denotatus : De Pal., iv (Œ., I, 941. 1. 3).
^ Apollonius, dans Eusèbe, V, xviii, 2 : ô •/r,rj-iix; vo iioOsTriTxç.
^ vil, 4.
* Tertullien, de lei., xiii (Sources, n" 39) remarque qu'il arrive à la communauté tout entière des fidèles de jeûner sur ordonnance {ex edicto) épiscopale. — Peut-être Zahn ne souUgne-t-il pas suffisamment cet assujettissement éventuel, dans ses Skizzen aus dem Leben der alten Kirche, Leipzig, 1908, p. 360.
^ Ibid., Il (RW., p. 275, 1. 18-19).
* Tertullien, en effet, attribue expressément au Paraclet les ordonnances qu'il énumère dans son de leiunio. Cf. xiii (Sources n° 39) : « Hune qui recipimus necessario etiam quae tune constitiiit obseruamus. » Et encore X (Sources, n° 36).
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entièrement nouveaux {ieiunia propria) ; 2° les abstinences du Mercredi et du Vendredi cessaient d'être facultatives, et devaient parfois être prolongées jusqu'au soir, au lieu de prendre fin, selon les habitudes catholiques, à la neuvième heure ; 3° il instituait des « xérophagies «, lesquelles comportaient l'abstention de viande, de liquide, de fruits, d'aliments juteux, et aussi de bains, pendant deux semaines chaque année, à l'exception du Samedi et du Dimanche *. Hippolyte parle aussi de « raphanophagies » (sàç>avoç signifie rave ou chou) et avec une intention railleuse il en attribue l'établissement aux (( femmelettes » de Montan ^. La liberté du choix faisait place à un code minutieux et précis, qui ne laissait rien au caprice d'un chacun ^.
Enfin au point de vue pénitentiel, le pécheur, même repentant, ne devait guère attendre son pardon que de Dieu, car Montan, bien que s'estimant compétent pour le lui accorder, lui déniait une faveur dont il redoutait l'effet démoralisant ^.
Chose curieuse, jusque dans ses rigueurs même le Paraclet conservait une modération relative, et quelque chose de ce sens pratique dont l'organisation créée par lui portait aussi la marque. Il voulait qu'on supportât le martyre avec patience, mais non pas qu'on l'affrontât sans nécessité ^ Il évitait de condamner le mariage en soi ^, à l'exemple de tant de virtuoses de l'encratisme". Il est vrai qu'il vantait
1 Ibid., I (Sources, n° 35) et passim.
2 Philos., VIII, XIX (Sources, n° 58).
^ Détails plus complets sur les jeûnes montanistes comparés aux jeûnes catholiques, p. 399 et s.
* Oracle n° 9 (avec les réserves indiquées dans le commentaire). ^ \^oyez le commentaire de l'oracle n° 7.
* TertuUien, de Monog., m : Sources, n» 31 ; saint Augustin, de bono Vidiiitatis, V, 7 : Sources, n" 143. Le nou accepi uxorem de l'oracle n" 19 n'implique pas une prohibition formelle.
' Par exemple Tatien, qui assimilait carrément le mariage à la -oynix : Épiphane, Pan., XLVI, 11 (Œhler, Corp, Haer., II, i, 710) : « Tbv 8a yijiov TTopveiav zal ipOopàv r,Yc!-ai. ^io-ziwv jxr,8àv êiaXitTsiv TtopvEi'a; tôv vijiov, àXXx
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si fort la chasteté que beaucoup d'époux renonçaient à la vie commune, — mais par libre choix ^. Quant au second mariage, s'il le traitait sans ménagement, en tant que signe d'incontinence, il demeurait d'accord en cela, — ne disons pas : avec l'opinion païenne ^, il n'en avait cure — , mais avec certaines susceptibilités de l'opinion chrétienne ^,
-0 aJ-6 slva;. » Cf. Irénée, Adu. Haer., I, xxviii (P. G., vu, 675). — Le mariage était pareillement déconseillé ou condamné par Satornil (Irénée, I, XXIV, 1-2), par les Nasséniens (Philosophoumena , V, ix), par les Marcionistes (Clément d'Alex., Strom., III, m, 12-13 ; TertuUien, Adu. Marc, I, XXIX ; IV, XI, etc.). Hilgexfeld, Ketzer^esch., p. 133; 156; 192; 262; 327 ; 337 ; 385 ; 391. La littérature gnostique est pleine de traits dirigés contre l'union des sexes. Voir P. de Labriolle, dans BALAC, 1911, p. 18 et s.
^ H. E., V, XVIII, 2. Apollonius signale le fait, évidemment parce qu'il y voit une contravention à la discipline établie par le Christ (Mt, xix, 5-6. Cf. Me, X, 9) et par saint Paul (7 Cor., vu, lo-ii).
^ Valère-IMaxime rapporte que chez les anciens Romains les mariages réitérés étaient considérés comme illegitiniae ciiiusdam intemperantiae signum {Memor., II, i, 4). Cf. Apulée, de Magia, lxix : nuptias secundas repudiare apitd iieteres piidicae erat feminae, et le commentaire d'HiLDE- BR.\ND, éd. maior, II, 579-580. Tacite, dans le tableau des mœurs des Germains qu'il présenta à ses concitoyens avec l' arrière-pensée d'éveiller en eux quelqu'inquiétude sur eux-mêmes, leur montrait les femmes de ces barbares n'ayant qu'un seul mari, comme elles n'avaient qu'un corps, qu'une vie, et bornant là tous leurs rêves, tous leurs désirs (Germ., ix). Notez aussi l'épithète uniuira dans les inscriptions.
^ Dans sa Ilpso-pîta Trspî Xp'.ijTtâvwv, adressée à Marc-Aurèle vers 180. Athénagore déclare que les secondes noces ne sont qu'un « adultère convenablement déguisé 1). § XXXIII (J. Geffcken, Zwei griech. Apologeten, 1907, p. 152, 1. 14; P. G., VI, 965) « ... 'O Y^P Sï'J'epo; (yâixoç) eÙTtpeuriÇ È(TTt lAoï/Eia. « "Oç yàp iv à7ro)."JTr) » ^r^ni « zr^'j Y'jvaïy.a aÙToy xal •(a.\i.r,a-i\ aXXrjV ao'.yâTat (Mt, XIX, 9) ». oijtî àuoX-Jeiv ïm-çiTzuri y;; STta-jdé -i; Tr|V Tiapôcvt'av, où'tî àuiYajjierv. 'O yip àTroarepaiv éauTOv -cf,: TTpoTÉpa; '(\)-^onv.h^, xal et TÉOvr.y.ïv^ \Lor/6^ £<JT'. 7:apay.£y.a).),-j|i.|j.£vo;, Trotpa^ai'vwv ijlÈv Tr,v /sipa to'j ôeoû, oti èv àpy/) ô Oeoç £va à'vôpa ÏTz'/.xit xal [xt'av v-jvatxa * aOwv ôè tT|V uipxa Ttpb; uâpxa xatà rr,-/ k'vfo'j'.v irpô; [xiEtv si; to-j ^évou; xotvwviav * ». Le texte de ces deux dernières lignes est altéré : uapxoç r.po? axpxa xotvwvt'av xarà tt.v Eviotiv Trpôo- |j.t?tvciç rou '{éyo\); xotvwvîav, dom Maran ; uapxô; Ttpb; «râpxa xotvwvt'av xatà TTiv ëvoxT'.v Tipb; [JLÏH'.v Toû ysvo-jç, ScHWARTZ ; X-jwv Tr|V «rapxb? Trpb; dâpxa ËvwcT'.v xarà tt,v toj yÉvo-j; xoiv(ov;av, Geffcken (p. 233). On a vainement essayé d'affaiblir la portée des mots ivapETtr,; (xotysta : voy. la discussion de Ott, die Aiislegung der neutest. Texte uber die Ehescheidung, Munster i. W.,
toujours si défiante de l'impureté, même sous ses formes les plus discrètes et les plus adoucies.
Et ce qui communiquait à ces prescriptions le meilleur de leur force impérative, c'était l'accent d'ardente piété avec lequel les prophètes savaient les formuler. Ils faisaient rayonner sur les masses l'enthousiasme dont ils brûlaient eux-mêmes. Ils réveillaient les âmes, ils les secouaient par la crainte du jugement en même temps qu'ils les animaient d'une immense espérance, et, les détachant de leurs affections naturelles, des aises et des agréments de la vie, ils les offraient à Dieu toutes meurtries et tout exultantes des liens brisés ^.
Oui eût pu nier, d'ailleurs, qu'il n'y eût dans le passé chrétien de quoi autoriser leur mission ? Qui, à cette époque, eût osé considérer la prophétie comme un élément perturbateur dans la vie des Eglises, et interdire à « l'homme de Dieu )) de communiquer le message divin dont il se disait chargé ? — Ce point est essentiel pour qui veut évaluer l'originalité propre du Montanisme, et un court exposé historique est ici nécessaire.
Dès l'origine, en effet, le charisme prophétique s'était manifesté au sein des communautés chrétiennes et avait été
191 1, p. 15 et s. — Vers la même époque, Théophile d'Antioche dans son ouvrage irpo; AOtoXuxov, III, xv, 6 (Orro, VIII, 224 ; P. G., vi, 1141) note que, chez les chrétiens, « [j.ovoYaiJ.ta -ripzîzixi ».
Le bon Hermas, modéré et prudent, s'était contenté de vanter les mérites du veuvage, sans vouloir attacher aucune idée de faute à l'attitude opposée : Mand., IV, iv, 1-2 (Funk, Patres apost., I 2, p. 481) : « Seigneur, repris-je, si un homme ou une femme vient à mourir, et que l'un ou l'autre se remarie, pèche-t-il en se remariant ? — Non, répondit-il, il ne pèche pas. En demeurant seul, il s'acquiert plus d'honneur et une grande gloire auprès du Seigneur. Pourtant, il ne pèche pas en se remariant. »
' Oracles n» 11 ; 4 ; AnonjTne d'Eusèbe, V. xvi, 9.
Le rôle du prophète dans l'Église primitive 1 1 3
accueilli avec joie et orgueil ^. Les Actes des Apôtres mentionnent un assez grand nombre de prophètes : Agabus qui annonça à l'avance la terrible famine de l'an 44, sous Claude 2, et qui, une quinzaine d'années plus tard, à Césarée de Palestine, prédit à Paul le sort qui l'attendait à Jérusalem ^ ; les quatre filles de Philippe l'Evangéliste, vierges et prophétesses, dont la réputation grandit à ce point avec le temps qu'on les crut plus tard filles de Philippe l'Apôtre * ; et encore Jude ^ et Silas^, le compagnon de Paul. Aux environs de 49, l'Église naissante d'Antioche était, semblet-il, abondamment pourvue de docteurs et de prophètes.
^ / Cor., XIV, 12.
2 Actes, XI, 27-30.
^ Actes, XXI, lo-i 1.
* Deux Philippes sont mentionnés dans le N. T. : un Philippe apôtre (Mt, X, 3 ; Me, m, 8 ; Le, vi, 14 ; Jean, i, xliv et s. ; vi, 9 et s. ; xii, 21, etc.) et un Philippe évangéliste, lequel n'est nommé que dans les Actes (vi, 5 ; VIII, 5 et s. ; XXI, 8-9). D'après le témoignage des Actes, ce Philippe évangéliste avait quatre filles, vierges et prophétesses. — Or, il est constant que, dès le Iln^^ siècle, l'évangéliste et l'apôtre étaient quelquefois confondus, Quand les montanistes arguaient des filles de Philippe, c'est à l'évangéliste qu'ils songeaient : Origène le dit explicitement (Sources, n° 56). En revanche, Polycrate, évêque d'Éphèse, dans une lettre au pape Victor, faisait allusion à Vapôtre Philippe et à trois de ses filles, dont deux reposaient auprès de lui à Hieropolis (Eusèbe, III, xxxi, 3 et V, xxiv, 2). Clément d'Alexandrie parle aussi de Vapôtre Philippe et de ses filles (Eusèbe, III, xxx, i). Peutêtre Papias avait-il déjà donné dans la même confusion (Eusèbe, III, xxxix, 9) : on ne saurait toutefois la lui imputer avec certitude. Eusèbe lui-même, dans son Histoire ecclésiastique, identifie les deux Philippes avec une parfaite sérénité (III, xxxi, 5 ; III, xxxvii, i ; III, xxxix, 9). — Lightfoot {Saint Paul's Epistles to the Colossians and to Philemon, 3'ne éd., 1879, p. 45-46) et Dom Chapman, {John the Presbyter, 191 1, p. 71) admettent la légitimité de deux traditions parallèles, relatives l'une à Philippe l'apôtre, l'autre à Philippe l'évangéliste, lesquels auraient eu tous deux des filles illustres parmi les premières générations clirétiennes d'Asie. L'hypothèse d'une superposition (dont on trouve également la trace dans un fragment du Dialogue entre Caius et Proclus : H. E., III, xxxi, 4) me paraît bien plus vraisemblable. Voy. Corssen, die Tœchter des Philippus, ZNW, t. II (1901), p. 289 et s. et aussi Th. Zahn, Forschungen, VI, 158-175.
^ Actes, XV, 22 ; 27 ; 32.
' Actes, XV et xviii, passim. ; // Cor., i, 19 ; / Thess., i, i, etc.
Les Actes ^ en nomment quelques-uns, parmi lesquels Barnabe, auxiliaire longtemps fidèle de Paul, dont certains dissentiments devaient plus tard le séparer. Nous voyons enfin que Paul baptisa à Ephèse une douzaine de disciples qui n'avaient encore reçu que le baptême de Jean et qui, après l'imposition des mains, se mirent à parler diverses langues et à prophétiser 2. Déjà dans les Actes, le charisme prophétique ne consiste pas uniquement dans l'aperception des choses à venir. Ce n'est guère que chez Agabus qu'il se limite à ce privilège. Le prophète annonce la parole de Dieu dans les synagogues ^ ; il console ses frères ; il les fortifie par ses discours * ; en un mot, il les fait participer à la plénitude spirituelle dont il surabonde.
Assez analogue est sa tâche dans plusieurs des communautés auxquelles Paul adresse ses Ëpîtres. A Thessalonique, à Corinthe, à Rome, peut-être à Ephèse, le charisme prophétique florissait. Et loin d'en paralyser les manifestations, Paul invitait la jeune Eglise de Thessalonique à les appeler de ses vœux : « N'éteignez pas l'Esprit », lui recommandait-il ^. De même, il apprenait aux Corinthiens à reconnaître, sous la diversité des charismes, l'action du même Esprit. Et parmi les aptitudes spéciales dont Dieu gratifiait certaines âmes, il énumérait, à côté du don d'opérer les miracles, de discerner les esprits, de parler « en langues », d'interpréter les discours, le don de prophétie^.
Ce qu'il y a de remarquable chez Paul, c'est qu'avec son tempérament d'organisateur, habile à discipliner les initia-
^ Actes, XIII, I.
^ Actes, XIX, 1-7.
^ Actes, XIII, 5.
* Actes, XV, 2. — Le sens du mot prophète s'est étréci dans les temps modernes. La notion vulgaire n'exprime qu'imparfaitement la notion, biblique et urchristlich. Voy. DB, IV, 106 ; Lagrange, le Messianisme... p. 39-40; Prat, Théol. de S. Paul, I, 176.
^ / Thess., V, 19-20.
® / Cor., XII, 10 et 28.
Le rôle du prophète dans l'Église primitive 115
tives les plus malaisément pliables à une règle ^, il détermine la hiérarchie des dons de l'esprit, l'opinion qu'il faut se faire de chacun d'eux d'après l'efficacité de l'action religieuse qu'ils exercent, et aussi leur mode d'exercice. C'est ainsi qu'il met la prophétie au-dessus de la glossolalie, parce que le langage immédiatement intelligible du prophète édifie plus que les balbutiements entrecoupés du glossolale ^. Une bonne partie du chap. xiv de la P^ aux Corinthiens est consacrée à réglementer l'usage de la prophétie. Paul fixe l'ordre selon lequel les prophètes subitement inspirés doivent faire part à leurs frères des révélations subitement descendues sur eux. On sent qu'il veut éviter avant tout le chaos des prétentions individuelles, mettre chacun à son rang et que tout se passe avec méthode, décence et charité.
Le prophète apparaît donc chez saint Paul revêtu d'une fonction véritable, parfois sans doute tout éphémère, qu'il tient non pas d'une investiture humaine, mais du libre choix de l'Esprit. Il parle quand il se sent inspiré, sous réserve du droit d'autrui à se faire entendre aussi.
La Didaché, dont l'origine orientale n'est guère contestée ^ et qui doit être localisée sans doute vers la fin du P^ siècle, réserve également au prophète d'importantes prérogatives, ou, pour parler plus juste, une place prépondérante. Le prophète y est une sorte de missionnaire voyageur qui passe d'Eglise en Eglise, et qu'il faut accueillir avec honneur, vu son rang éminent * :
^ Cf. Weinel, Pauliis als kirchlicher Organisator. Fr. i. B., 1899 ; E. von DoBscHûTZ, die urchristl. Gemeinden, p. 21.
- / Cor., XIV, 26-40.
^ FuNK, I -, p. xiii ; Bardenhewer, Patrol. '', p. 18.
* Le mot Trpo^rjr,; apparaît quinze fois dans la Ai5ayr, ; les termes d'àTTOTtciAo; et de 6tSà(7/a),o; n'y apparaissent que trois fois (Cf. Harnack dans TU, t. II, H. 1I2 [ 1884], p. 119 et s. ; H. Bruders, die Verfassting der Kirchc, p. 392 et s. {Forschuugen Ehrhard u. Kirsch, IV, 1-2, 1904).
« Tout prophète véritable, voulant s'établir parmi vous, « mérite de recevoir sa nourriture. Un docteur de la vérité « est certainement, lui aussi, digne de recevoir sa nourriture « autant qu'un artisan. — Vous prendrez et donnerez aux (' prophètes tout premier produit de la cuve à faire le vin, « de l'aire, des bœufs et des brebis. Car ils sont vos archi- « prêtres. Si vous n'avez point de prophète parmi vous, « donnez tout cela aux pauvres ^ ». « Ordonnez-vous donc « des Êvêques et des diacres dignes du Seigneur, des hommes « doux, non avides d'argent, vrais, sincères et éprouvés. « Car eux aussi accomplissent pour vous les cérémonies « liturgiques des prophètes et des docteurs. Ne les méprisez « pas, car ils doivent être honorés par vous avec les prophètes « et les docteurs ^. »
Vers le milieu du 11™^ siècle, à Rome même, le Pasteur d'Hermas s'occupe aussi de faciliter le triage entre les exploiteurs de la crédulité populaire et les véritables interprètes de l'Esprit. Certains fidèles ne vont-ils pas consulter les fourbes, qui leur répondent selon leurs désirs moyennant un salaire ?
« Comment faire. Seigneur, demande Hermas, pour reconnaître un vrai d'un faux prophète ? — « Ecoute, dit-il, ce que j'ai à te dire des uns et des autres... A sa vie, tu pourras reconnaître l'homme qui possède l'Esprit de Dieu. »
Et voici le signalement de l'imposteur :
« Cet homme qui paraît posséder l'Esprit s'exalte luimême, veut avoir les premières places, et aussitôt il se montre impudent, effronté, verbeux, adonné aux délices et à beaucoup d'autres plaisirs trompeurs ; il réclame un salaire en échange de ses prophéties, et si on ne veut pas lui en donner, il ne prophétise pas ^. »