‹ La crise montanisteChapitre 9 sur 60 · V, XIV · texte numérisé non relu

V, XIV

^ Voy. d'ailleurs l'oracle n° 3.

* Marc-Aurèle, p. 214, note : « La doctrine des Montanistes étant sur tout le reste en opposition avec le IV""" Évangile [?], il est douteux que eur notion du Paraclet fût un emprunt fait directement à cet Évangile. » HiLGENFELD, dic GlossoL, p. 1 20, ïi. pose la question : Qui a commencé à parler du Paraclet, est-ce le Montanisme ? Est-ce le IV™« Évangile ? — Voy. {contra) Jùlicher, Einleitung.., p. 359 ; Zahn, GK., H, 2, 964.

les Pères apostoliques, c'est simplement dans son sens originel d'avocat. Les apologistes du second siècle ne l'emploient ni dans l'acception johannique ni dans aucune autre acception. Depuis Jean, nulle spéculation, au moins dans les milieux orthodoxes ^, n'avait donc exploité ce concept, avant que Montan se l'appropriât. L'origine en est indiscutable ^.

Le Montanisme asiate avait-il développé l'argument avec l'ampleur théologique que Tertullien lui donnera peu après ? Cela n'est guère probable, et aucun témoignage ne l'atteste. Il lui suffisait de marquer le lien entre la prédication de Montan et l'annonce faite par le Christ de ce « consolateur » qui devait introduire les disciples dans la vérité intégrale et leur apprendre ce qu'ils n'étaient pas encore capables d'entendre des lèvres de Jésus. Ainsi l'enseignement des prophètes se coordonnait à celui de l'Évangile et trouvait sa place logique dans l'économie de la révélation. A l'Ancien Testament, à l'Evangile, venait se juxtaposer, par la volonté et selon l'engagement du Christ, une sorte d'appendice destiné à préciser et à renforcer la discipline en vue de la fin imminente de toutes choses. Ce n'était pas compromettre l'intégrité de V instrumentum fidei, ni détruire le respect qui lui était dû, que d'y joindre un supplément qui s'y trouvait amorcé déjà, et que Dieu manifestait à l'heure choisie selon les convenances de sa sagesse. Constitués en recueil, les oracles de Montan, de Maximilla et de Priscilla devenaient ainsi comme un Testament nouveau, lequel n'annulait aucunement l'Evangile, mais le complétait en remplissant les lacunes que le Christ y avait volontairement laissées.

C'est en ce sens que les montanistes soutenaient que, de leurs prophètes, ils apprenaient « quelque chose de plus » que

^ Valeiitin avait incorporé le Paraclet au nombre de ses éons : Irénée, Adu. Haer., I, m, 5 (P. G., vu, 930; cf. ibid., col. 62, § 44).

^ Les « Aloges » ne s'y tromperont pas. Cf. plus loin, p. 191. Voir aussi saint Jérôme, Ép., xli, i (Sources, n" 113).

Nouveauté des prétentions montanistes 135

de Jésus lui-même. Telle était leur affirmation coutumière, d'après le Pseudo-Tertullien et d'après les Philosophoumena ^. Cette théorie était née dans l'entourage immédiat des voyants. Quand Apollonius accuse Thémison d'avoir « blasphémé contre le Seigneur et les Apôtres ^ », qui prendrait pour argent comptant pareille incrimination ? Il va de soi que la piété montaniste se serait indignée autant qu'Apollonius lui-même de tels excès de langage, si Thémison s'en était effectivement rendu coupable. Ce qu'Apollonius appelle « blasphèmes », ce sont indubitablement les comparaisons que le théologien de la secte avait instituées entre les préceptes de Jésus et ceux que Montan voulait y annexer. Au regard des catholiques, de semblables rapprochements ne pouvaient paraître qu'injurieuses et sacrilèges témérités, — dont je dirai quelles conséquences elles entraînèrent pour la constitution du « canon » des Écritures ^.

Voilà quelles étaient les visées effectives de la « prophétie nouvelle ». Ce sont elles qui lui donnent sa marque particulière, à tel point qu'il n'y a trace certaine de Montanisme que là où elles se trahissent par quelqu'endroit. Entendu au sens strict, le Montanisme n'était pas seulement une « tendance », un « esprit », une simple « direction morale ». C'était la foi en la mission du Paraclet, incarné dans la personne de Montan, subsidiairement dans celle des prophétesses, et en la valeur absolue de ses ordonnances.

^ Sources, n"* 51 et 58. Le pseudo-TertuUien écrit «... sed etiam nieliora atque tnaiora ». Tout cela s'explique par l'enthousiasme que provoquaient les opuscules des prophètes dans les cercles montanistes. « Zu gewissen Zeiten, remarque M. A. Jùlicher, Einl., p. 462, haben in gewissen kreisen Luther' s Schriften oder die Augustana, Spener's und Scriver's Erbauungsbiicher, Irving's Traktate das gesamte religiôse Leben viel stârker bestimmt als aile biblischen Biicher zusammen. »

^ Voir plus haut, p. 2j.

Ces ambitions exorbitantes assignaient au mouvement un caractère à part et le différenciaient profondément des manifestations édifiantes où le prophétisme chrétien s'était assez ordinairement confiné jusqu'alors. Il faut avouer n/ qu'il y avait là de quoi déconcerter l'épiscopat et le mettre en défiance. Aussi bien les prophètes ne tardèrent-ils pas à prendre, à l'égard de la hiérarchie locale et de ceux des fidèles qui ne voulaient rien savoir de leurs apocalypses, une attitude fort arrogante. Non qu'ils eussent songé dès l'abord à se séparer de l'Eglise. Sur ce point l'erreur de Schwegler me paraît complète ^. Loin de s'exclure euxmêmes de la catholicité, ils bornèrent longtemps leur ambition à se faire reconnaître, non pas seulement des communautés d'Asie auxquelles ils répétaient leur continuelle sommation Asï (ûpiàç) xà /ap''<j[j.aTa o£/£GOa'. ^, « Vous avez le devoir d'accueillir les charismes » ; mais aussi par les lointaines Églises dont l'aveu eût si profitablement servi leur cause. Et nous verrons qu'à Rome tout au moins ils furent sur le point d'y réussir. Là où Montan parle de « l'Eglise » (oracle n^ 9), rien n'oblige à croire qu'il détourne le mot de son sens historique et qu'il y sous-entende la collectivité des « spirituels ». Ce n'est pas du côté montaniste que viendra la rupture ^

^ Der Montanismus, p. 266 : « In jedem Fall war es nicht die katholische Kirche welche den Montanismus ausstiess, sondem es war der Montanismus der nicht in die sich eben jetzt consolirende katholische Kirche eingieng. »

2 Épiphane, Pan., XLVIII, i.

^ Le mot de Philastre « Et séparant se propter illos suos pseudoprophetas )) (Sources, p. 150, 1. 16), non plus que celui d'Épiphane, XLVIII, i. « 'ATTÉa/iaav a-jto-j: npofyéyo'i-i; TTVc-J[xaTi i:Aàvr,: « (ibîd., p. Il 5, :6),^ne

Les prophètes montanistes et les églises asiates 137

Mais, sans dessein ni désir de briser avec l'Ëglise en tant que corps organisé des fidèles, ils se posaient à l'égard de l'Église de leur temps en censeurs impitoyables. — Cette Eglise d'Asie était-elle donc tellement déchue et médiocre ? On le croirait, à lire nombre d'historiens modernes selon lesquels le Montanisme arriva à point nommé pour la secouer du sommeil confortable où elle s'engourdissait, pour lui faire honte « d'ouvrir à deux battants le royaume de Dieu à la frivolité mondaine ^ » et de s'abaisser à de fâcheux compromis avec l'État romain 2. La théorie d'après laquelle le Montanisme aurait été en son fond une réaction contre la mondanisation [Verweltlichung) de l'Église est, à l'heure actuelle, une des mieux accréditées ^. Il n'est pas invraisemblable qu'elle contienne quelque vérité. Historiquement, la plupart des réveils similaires ont eu pour point de départ un mécontentement, une mésestime de l'Église établie *. On peut inférer de là qu'il dut en être de même du réveil phrygien. Mais ce dont il faut convenir, c'est que, en ce qui concerne l'Asie, nous ne possédons guère de preuves directes de ce « relâchement des mœurs ^ », ni de cette « mondanité ^ », dont on parle quelquefois comme d'un fait acquis et dûment attesté.

semble pas se référer au Montanisme primitif, ou bien n'est qu'un à peu près, par où l'un et l'autre marquent que la folle illusion montaniste rendait la scission inévitable.

^ A. RÉVILLE, Nouv. Revue de Théol., 1858, I, p. 106.

^ W.-M. Ramsay, Church in the roman Empire, p. 435 et s.

^ Elle apparaît déjà chez Gottfried Arnold, au XVIIIn>e siècle. Elle a été adoptée par Baur, {das Wesen des Mont.) et, de chez Baur, elle a passé avec des nuances diverses, chez Ritschl, Entstehung ^ p. 509, 519 ; chez Renan, Bonwetsch (GM, p. 15, 82, 138) ; Harnack [das Mœnchthum, p. II et s. ; Dg., I 3, p. 389 ; I *, p. 28 et 432, n. 2) ; Hilgenfeld, Ketzergesch., p. 598 ; Ramsay, op. cit.; Mac-Giffert, dans sa trad. d'Eusèbe, p. 229 ; Sabatier, Les Rel. d'autorité, p. 75, etc.

* Cf. Henri Bois, op. cit., p. 28 et s. ; 50 et s. ; Rogues de Fursac, op. cit., p. 116.

* Renan, Marc-Aurèle, p. 207.

' A. RÉVILLE, Revue des Deux-Mondes, \" nov. 1864, p. 192 ; cf. Nouv. Revue de Théol., 1858, I, p. 79 et s.

On en est réduit à aller chercher à Rome ou à Carthage les traits caractéristiques de 1' « embourgeoisement » {Einbiirgerung) de l'Eglise, puis on les applique, non sans arbitraire, [ aux Eglises asiates ^. Le fait est qu'en dépit de la pente naturelle des écrivains les plus orthodoxes à se lamenter sur les faiblesses des fidèles et du clergé 2, nous recueillons plutôt, de ce que nous savons de celles-ci, l'impression d'un certain rigorisme moral ^.

Mais sans doute cette tenue, si surveillée qu'elle fiît, paraissait- elle bien languissante et molle aux regards sans indulgence des novateurs pour qui l'ombre même d'une concession au réel signifiait la dégradation lamentable de l'idéal qu'ils s'étaient chargés de surveiller et de restaurer. A mesure que s'affermissait contre eux la résistance catholique, leurs critiques se faisaient plus acerbes *. Ils en arrivèrent à traiter de « psychique » tout irréductible^. A euxmêmes, ils se réservaient le titre de « pneumatique » par un contraste naturel, dont un court historique expliquera la signification.

1 Ainsi BoNWETSCH, Z. fur Kirchl. Wiss., V (1884), p. 473, fait état du de Idololatria, de TertuUien ; Renan, Marc-Aurèle, p. 208 du Pasteur d'Hermas, etc.

2 Le tableau des mœurs chrétiennes, tel que le traçaient les apologistes à l'usage des infidèles du dehors était volontiers idyllique. Qu'on se rappelle la /'■« Apol. de Justin, \'Ep. à Diognète, etc. Mais entre frères le ton devenait tout autrement pessimiste et grondeur. Voy. saint Paul, I Thess., IV, 4 et s. ; I Cor., v, 1 1 ; Ascensio Isaiae, éd. Tisserant, p. 26 ; Hermas, Pasteur, IX, xxvi, 2 ; xxxi, 5-6 ; cf. E. von Dobschûtz, Urchristl. Gem., p. 231 et Lelong (éd. du Pasteur dans la coll. Hemmer-Lejav), p. xxxv. Se rappeler aussi les critiques ultérieures de TertuUien, de saint C>-prien {de Lapsis, vi), de saint Jérôme (cf. Batiffol, BLE, 1900, p. 53), etc. Jamais les âmes pieuses ne se sont satisfaites des spectacles qu'elles voyaient autour d'elles.

^ Voir plus loin, p. 146 et s.

* Anonyme d'Eusèbe, V, xvi, 9. Pour la lettre de Thémison, voir plus haut, p. 27. Cf. aussi l'oracle n» 12.

5 Clément d'Alexandrie, Stromates, IV, xiii, 93, i (Sources, n" 49).

« Pneumatiques » et « Psychiques » 1 39

Le mot IIvcj[ji.a n'était pas étranger à la mystique païenne pour désigner soit la divinité, soit l'âme (par opposition au corps, à la chair), soit telle prière, telles paroles magiques ^. Mais saint Paul fit de ce vocable une de ses expressions favorites ; il le marqua de sa forte empreinte ^. L'acception (non pas exclusive) où il le prend est celle-ci : le Pneuma est, pour lui, la force spirituelle émanée d'en haut qui habite dans le croyant, qui le fait vivre en plénitude d'union avec le Christ, et qui est le principe et le ressort de sa vitalité chrétienne ^. Ce ne sont pas seulement les manifestations extraordinaires, glossolalie, prophétie, etc., qui en procèdent : les vertus quotidiennes du disciple de Jésus y ressortissent également ^. — Le irvc-^jjjLa-rtxôc est donc celui en qui se manifeste l'Esprit, soit par des dons charismatiques, soit par l'exercice des vertus surnaturelles. Dans la langue grecque classique, cet adjectif était employé presque exclusivement en un sens coordonné à l'acceptation première de Ilvcùjxa = vent, haleine ^. M. Reitzenstein n'en a noté qu'un seul exemple (7tv£ujj.aTt/.Ti aïTÔriii:) avoisinant la notion paulinienne, dans les papyrus qu'il a dépouillés ''. Encore celle-ci est-elle infiniment plus complexe et plus substantielle, comme prégnante de toute une théologie sur l'activité du Ilveij[j.a '', en tant que manifestation de cette puissance céleste dont saint Paul avait personnellement expérimenté l'action ^.

En face du « spirituel », ouvert aux souffles divins, et qui ne respire rien que de noble et de pur, saint Paul dresse l'image de l'être asservi à ses impulsions naturelles, incapable par sa faute de se

^ Voir les exemples recueillis dans les papyrus par R. Reitzenstein, Hellenist. Mysterienrel., p. 136 et s. — R. cite aussi p. 144 quelques textes de Philon.

^ Cf. le classement de F. Prat, La Théologie de Saint Paul, t. II, p. 108-110.

^ A. Deissmann, Paulus, p. 85-86.

* H. Gunkel, die Wirkungen des hl. Geistes..., p. 71-101. Voir spécialement p. 75.

^ IIvs-jjxaTiy.ô:, pris absolument, voulait dire asthmatique. Galien appelle oi n. une école de médecins qui rapportaient tout à l'action du souffle vital. Dans Vitruve, x, i, un uvj-jaat'.y.ov opyavov est une machine mue par l'air.

^ Op. cit., p. 139 (Wessely, Zaïiberpap., I, p. 89, 1. 1778).

' Voir spécialement / Cor., 11, 13-15 ; / Cor., xiv, 37 ; Gai., vi, i. En dehors des ÉpUres de Paul, ■jivî-ju.aTt/.o; n'apparaît que / Pierre, ii, 5.

^ Gunkel, p. 58 et s.

hausser au-dessus d'elles, et qui se clôt à soi-même l'univers de la haute moralité religieuse.

C'est ordinairement par le mot adtp/tvo: (ou aapy.i/.ô:) qu'il le désigne ^, terme d'un grec très classique, dont il enrichit la signification en y incorporant les notions morales qu'il attache à l'idée de ^àp;, la chair, siège des infirmités, des souffrances physiques, et surtout facteur des déchéances humiliantes et de toute velléité pécheresse ^.

Mais il emploie aussi '^\jy^iv.6ç, pour exprimer la même idée. Voy. / Cor., II, 14 : ^Fuytxbç Ss à'vOpfoTroi; oy ôÉ/îtai xà Toô 7rvc-J|j.aTo; ^. Est 'j/ux^xôç quiconque ne participe pas à la vie surnaturelle, et ne sait point s'attirer le bénéfice des dons de l'Esprit. Il est assez curieux que, pour désigner l'homme purement naturel et charnel, saint Paul choisisse un adjectif ayant 'l/uy/j pour racine. Ne serait-ce pas que, dans le grec le plus classique, '{/uy.ri signifiait souvent l'âme en tant que principe des désirs physiques ? On rencontre chez Xénophon tel passage où l'expression correspond au mot français appétit^; ailleurs, chez le même auteur, elle doit être rendue par désir sensuel ^. On comprend dès lors que 'Lux'xôc ait pu signifier l'être en qui bouillonne, non point l'effervescence de la foi et de l'amour divin, mais celle de la vie matérielle et des forces élémentaires de la chair et du

sang

^ Hebr., vu, 16; Rom., vu, 14; / Cor., m, i, etc.

2 Chapuis, dans Rev. de Théol. et de Philos., 1909, p. 231 ; F. Prat, la Théol. de Saint Paul, II, 106-7. Saint Paul énumère les « œuvres » de la chair dans Gai., v, 19-21.

^ Cf. I Cor., XV, 44 ; 46.

* Cyr., VI, II, 28.

^ Mémor., I, m, 14.

^ Reitzenstein propose une explication plus compliquée [die Hellen. Mysterienreligionen, p. 43 et s.). Partant de ce principe que Paul « parle la langue de son temps », il rappelle que, dans les mystères de l'époque hellénistique, ce n'est point la 'L-j/r, de l'illuminé qui est censée recevoir Dieu. En entrant dans l'homme inspiré, l'Esprit en chasse, pour ainsi dire, la vie naturelle, la '\i\iyj„ et se substitue à elle. « Wo die -Vj/t, ist, kann nicht das 7rv£-jjj.a, wo das uveûpia ist, nicht mehr die 'l/-jyr, sein. » — Je crois que l'interprétation que j'ai proposée ci-dessus rend compte suffisamment des faits ; d'autant plus que chez Paul le pneumatique n'est pas nécessairement Yextatique, tel qu'il est représenté dans les deux textes qu'invoque M. Reitzenstein (p. 45). — T-j/txo; apparaît aussi chez Philon pour désigner a) la vie animale ; b) la vie sentimentale et passionnelle ; c) la plus haute activité de l'âme. Cette dernière acception est étrangère à l'usage paulinien. Cf. Hatch, Essays in the biblical Greek, Oxford, 1889, p. 124.

« Pneumatiques » et « Psychiques » 141

La distinction posée par saint Paul entre les divers stades auxquels l'homme peut accéder, selon qu'il obéit aux impulsions de sa nature corrompue, ou qu'il s'en dégage pour s'offrir à l'influx de l'Esprit, était assez frappante pour passer dans le langage familier du Christianisme^, ^'vy./.o;, toutefois, y est exceptionnel : les écrivains « apostoliques » préfèrent a-ipxivo; ou 7ap-/.'./.ôç ^. Par contre Tr^î-^aaTixô; y est d'usage courant, avec l'acception favorite de saint Paul ^.

Or, voici que certaines écoles gnostiques. en particulier celle de Valentin, s'emparèrent des formules de l'anthropologie paulinienne, pour les utiliser dans un esprit sensiblement différent. Le fait d'être TT/î-jixaT'./.o; impliquait chez saint Paul, non pas une supériorité d'ordre intellectuel, mais une préséance dans l'ordre moral et religieux *. De même l'incapacité du ■l/-j'/:-/.6; à « percevoir ce qui est de l'Esprit de Dieu » procédait, selon l'estimation de Paul, non d'une infirmité congénitale de sa raison, mais de l'aveuglement de son cœur, possédé tout entier par les biens de ce monde ^. Tout autre devint, chez les Valentiniens, la valeur de ces étiquettes, vite coutumières parmi eux ^.

^ Jacques, m, 15 ; Jude, 19 {■l-^y.y.rji. -vîCaa tir, ïyo-i-i:).

^ « O; Tapy.'.y.o: -7. Tz-ivj'j.x-'.y.y. — oaiiî'-v o'j OjvavTac oOôk oi — v£-j[jLaTt/.oi ri Tapy.'.y.à ». (Ignace ad Eph., viii, 2 ; Funk, I ^, 220). Voir Preuschen, Handwôrt., s. u. nxo/.'.v.o; et nxç.v.nôz.

^ IIv=-j[xaT'.y.r, -^ozr, [Didaché, X, 3) ; •;z-i(lfj.ibx 7r<Evu.ïT;y.o; [Barn.. iv, II). Cf. aussi Barn., i, 2 ; xvi, 10 ; II Clément, xiv, 2-3 (Funk, i^, 202) ; et encore Théophile, ad Autol, 11, 22 (7TvE-ju.aT056po-jç pour désigner les prophètes) ; III, 12 ; Irénèe, V, vi, i où spiritalis et perfectus s'oppose à animalis... et carnalis : Origène, Hom. II in Ntim. : « lUe qui spiritalis est et a terrena conversatione tara liber ut possit examinare omnia et ipse a nemine iudicari » ; Ps.— Clément, de Virgin., I, xi, 10 (Funk, II 2, 11). IIvî-j[j.a-:'.xô; figure dans deux inscriptions anténicéennes, Cabrol-Leclercq, Mon. eccl. Liturg., I, n° 3291, 3357.

* Gai., \T, i.

^ / Cor., Il, 14 ; cf. m, 3.

® Fragment d'un Valentinien anonyme (P. G., vu, 1277) » Tàoï -apà çpoviao'.r. Ilapà ôà 'i/-j/'.y.o::, Tiapà ôk Tapy.'.xo:;. —api oà xo'îii.iy.O!;, etc.. ; Fragment d'Héracléon, disciple de Valentin (P. G., vii, 1317) c Nwl oï ov.ôr ÈTTiv [rj 'Ilpay./.Éw;, ôjj.oo-j'JÎO'j; Tivàî ~ù> StaflÔAo) ÀÉvwv ivôpoi— ooç, i-iciXz, wr o'ovTat oi in' aÙToC, rtCnix; t-jy/ïvo^ti, Trap' o*j; xa).oCfft 'i/vixixov; r, TCvîojxatixo'J;. » Ibid. 1320 : Origène, de chez qui le fragment ci-dessus provient, insiste encore sur le même aspect de l'enseignement d'Héracléon. \'oir pour •l-jy./.o; les fragments d'Héracléon, édités par A. E. Brooke, dans les Texts and Studies, I, IV, p. 68 (fr. 13, 1. 3) ; p. 89 (fr. 37, 1. 4) ; p. 99 (fr. 46, 1. 10), et pour T.tv^[Lx-:Y.rj:, ibid, fr. 15, 1. 2 ; fr. 20, 1. 15 ; fr. 23, 1. 12 ; fr. 24, 1. 15 ;

D'après Irénée ^, ils divisaient l'humanité en trois espèces :

(àvOpti')7r(ov Tpta •(i'rr^), le yavoç 7tvc-jjJ.aTi/.ov, le yévoç <b\f/v/.o-/ et le vivo: yoïxôv.

A chacune d'elles, étaient promises des destinées différentes. Le -«évo: yotxôv était voué à la corruption (si? 'fOooâv) ; un certain choix était permis au yévoç -^/uxi^ôv, et selon qu'il optait entre le bien et le mal, il devait ou bien partager le sort du -{t/o: /ui/.vi ou bien trouver le repos dans un lieu intermédiaire ; au -févo? 7:v£u|xaTi/.6v enfin, était réservé le bonheur éternel avec le Démiurge. La race « terrestre », c'étaient les païens ; la race « psychique » était censée formée du commun des fidèles (elvai oè to-jtouç àub tt|Ç 'Kx/."/r|Tia; ritià; AÉvo-jat ^) ; la race « pneumatique » se recrutait parmi les purs gnostiques. « Éternelle erreur des sectes mystiques, s'écrie E. Renan ^, plaçant l'initiation à leurs chimères au-dessus des bonnes actions, qu'elles affectent de laisser aux simples ! Là est la raison pour laquelle toute gnose arrive, quoi qu'elle fasse, à l'indifférence des œuvres, au dédain de la vertu pratique, c'est-à-dire à l'immoralité. »

Ce n'était pas seulement par leur dédain de la T^pâEt; et du martyre *, par leur intellectualisme forcené ^ que les gnostiques éveillèrent de bonne heure tant de défiances et d'antipathies ; ce fut aussi par leur audace à traiter insolemment de « psychique » quiconque (jemeurait rebelle à leur enseignement ^ et à parquer les âmes en (j'immuables catégories '.

fr. 37, 1. 3. — Cf. encore les noces « pneumatiques » de Marcos (Eusèbe, H. E., IV, XI, 5) et les Excerpta ex Theodoto (O. St^hlin, dans CB, Clemens Alex., t. III, p. 125, 1. 17) « ... ttoaXoI jj.èv oi -Si.:/.')'.. oO tto/.aoI Ô£ o'- 'l'y/ixoi" «jTiàviot ôk oi 7rv=uu.aTixoi.

Le philosophe Celse (vers 178) connaissait ces dénominations et il y faisait allusion pour montrer la lutte des sectes au sein de l'Église, et tant de dissensions profondes sous l'apparente unité. Contra Celsum, V, lxi (Kœtschau, dans CB, II, 64) : « "EaTw ôé ti xal -piTOv -(rjo; -ojv ovofia- ^ovTwv i]/-jy ty.o-j; tivaç xai 7:vs-j[jiaTtxoùç érÉpouî" olixai ô' aOrov XÉvîiv to-j; i~h OùaAEVTtvoy. »

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