CONCLUSION
Dans toutes les sciences, l'étude méthodique des phénomènes exige une détermination exacte et une limitation précise de l'objet observé. Désirant faire une étude sociale du problème moral, tel qu'il se pose devant les sociétés contemporaines qui participent à la civilisation occidentale, nous avons dû borner notre examen à la description de l'état moral d'une société déterminée, et nous avons choisi celle que les circonstances nous permettaient de mjeux connaître. Mais, au terme de cette analyse, il semble qu'il soit possible de dégager diverses conclusions dont les unes s'appliquent à l'ensemble des sociétés similaires, tandis que d'autres concernent plus particulièrement la France.
Il apparaît d'abord que les grandes nations progressives du monde traversent à notre époque une crise morale spécialement grave. Si l'acuité de cette crise n'est point la même pour toutes ces nations, toutes y participent et en ressentent le trouble à des degrés divers. Quelle que soit la relation que l'on croie devoir établir enU^e cette perturbation et le fléchissement des
croyances religieuses dans les milieux populaiies, il est certain que nous sommes atijourd'hui les témoins d'une indiscipline morvale qui déconcerte Us meilleurs amis des institutions modernes. L'individu ne refuse pas seulement de soumettre sa conduite à des règles jadis communément pratiquées. On en est même venu h mettre en question la légitimité de préceptes qui semblaient faire partie du patrimoine moral inamissible deThumanité : suivant ïa remarque de >L Fou iUéCt notre expérience personnelle nous permet de constater comment les dogmes moraux disparaissent.
De cette disparition, maints sociologues prendraient aisément leur parti, sïïs pouvaient penser qu'elle ne lèscquelesdroits supérieurs d*une règle métaphysique, à laquelle il incomberait de veiller elle-même à la sauvegarde de ses intérêts. Mais robservalion méthodique des phénomènes sociaux démontre que ce désintéressement nous est interdit : au même titre que robélssance aux règles de Thygiène, de la biologie, de la physique, de Téconomie politique ou de la psychologie, Tobservancedes lois morales intéresse le bon fonctionnement de notre vie sociale ; la violation de ces lois entraîne une souffrance aiguë, un malaise profond, et même, lorsque les violations sont trop nombreuses et trop graves, la société périclite et s'achemine vers la déchéance et la ruine. Ainsi se manifeste l'étroite connexilé qui existe entre notre prospérité a humaine » et sociale et un code de préceptes qu'il nous est interdit désorniaisde nous représenter comme tombés d'en haut» d'un monde extérieur au nôtre, issus d*une volonté arbitraire et juxtaposés bénévolement à notre vie. I>e quelque manière qu'on veuille expliquer son origine première, la loi morale est étroitement unie à ce qu'il y a de plus intime en notre être : elle contribue, pour sapart, e/i collaboratloa tti}ccd attires normes de la
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conduite, à régler notre activité et à la diriger vers répanouissement vital, le succès et le bonheur.
Ces constatations s'imposent h nousi mais ne sont géoe'raîement admises qu'avec répugnance. Nous acceptions, quoique sans enthousiasme, la mise en demeure que le régime moderne nous adressait de développer en nous la vigueur physique et la souplesse de nos facultés intellectuelles, d'accroître la valeur de notre documentation et, d'une manière générale, notre aptitude à cultiver la science et à produire la richesse ; non point certes que la conquête de ces précieuses qualités se puisse faire sans efforts, mais, du moins, la connaissance des rémunérations prochaines soutenait notre bonne volonté. Or, voici qu'une obligation plus lourde nous est imposée : il nous faut encore conquérir une moralité plus haute. Sans doute, là aussi, en de mul* tiples circonstances, le profit retiré sera ïa rétribution directe de notre effort ; cependant la relation n'est point constante, souvent l'acte moral exigera de nous un véritable esprit de dévouement, de sacrifice, poussé parfois jusqu'à l'héroïsme.
L'analyse méthodique du fait social est là pour prouver que, si nous refusons de donner dans notre vie une place suffisante aux préoccupations du bien collectif, si nous n'avons pas un souci suffisant du bon fonctionnement des services généraux, le milieu so* cial s'appauvrit, la vie universelle languit. 11 ne suffit pas que nous lirions personnellement notre épingle du jeu, il ne suffit pas que nos affaires soient prospères, il faut qu'en nous et par nous, la prospérité de notre pays, et, par cetle-ci, la prospérité de rhumanlté tout entière soient appuyées et promues.
Pour ce rôle supérieur, nous ne trouverons aucun remplaçant, aucune force naturelle capable de se substituer à nous. Oh avait pensé naguère que le dévclop-
pement de la rrehésa tnalét iette oit te progrès ûtf h science concouraient si efficacement au bien âoc'ml <[ue knir action automntique nous dispensait d'intervenir et que l^ Houl essor de l'une cl de Taulre pouvait être con* mûiSré conimt? la fln de raclivitc^ sociale même. La piicar«, ri^xpt'^rience a dissipé les illuâions ; nous ne savoa& que troji romment racqursition d'unie richesse matérielk* inuuït^ n exclut ni la misère imméritée d'un grand nutubrc d'individus, ni les injustices sociales; quanta la science, son domaine est trop limité, elle est beaucoup trop le résultat même de notre propre activité int»*Ilectuelle, pour que nousrinveslissionsd'unenjissioQ qu'<»lle est inapte k remplir»
Ainsi» dans quelque direction que nous orientions nos recherches, nous sommes invariablement ramenés à la môme conclusion, la nécessité primordiale de notre proijvh mnraL Aucune faculté de virement ne nous est laissée, et nous ne réussirions à compenser les défaillances de notre vie morale ni par l'excédent des crédits portés au compte des autres sections de notre activité, ni par l'appoint des autres forces de la nature. Sans être a lui seul suf/tmnf, puisque la prospérité sociale est faite de beaucoup d'autres éléments encore, le progrès moral est nécessaire^ et, en un temps où des agents nombreux se chargent d'assurer Je développement régulier des autres éléments de Tactivité humaine, on ne risque guère de touïber dans l'exagération en attachant à ce progrès moral une importance capitale, et tout h fait primordiale.
A quelles conditions peut se faire la rénovation morale de rindivîduî C'est la question h laquelle on a essayé de répondre dans la dernière partie du présent ouvrage. Le dissentiment est grave sur la nature de la doctrine qui doit présider à cette oeuvre d'éducation.
On s'accorde, toutefois, à reconnaître que seule une doctrine morale, parfaitement adaptée aux besoins réels de notre vie sociale nouvelle, et capable d*exercer une sollicitation active sur l'homme tout entier, par conséquent sur chacune de ses facultés, peut mettre l'humanité en mesure de mener à bien cette grande tâche.
Nul ne peut dire combien de temps encore il faudra attendre le moment où l'immense majorité des citoyens des sociétés progressives adhéreront ensemble à une même doctrine morale et rétabliront entre eux cette harmonie des intelligences que d'autres époques ont connue. On doit souhaiter seulement que ce moment ne soit pas très lointain, car, jusqu'à sa venue, la moralité des individus ne peut que décliner encore. Comme le remarquait Renan, ce sont les austères traditions de nos pères, continuées pendant des siècles, qui ont accumulé les économies intellectuelles et morales que nous dépensons. Chaque année, ce capital diminue et il n'est point inépuisable.
En tout cas, il semble permis d'espérer que l'établisse • ment de cet accord assurerait un relèvement relativement rapide de la moralité et que les défaillances morales, déclarées incurables par certains pessimistes de tempérament ou de profession, diminueraient aussitôten nombre et en gravité. De ce que les citoyens des sociétés progressistes du xix^ et du xx« siècles commettent plus facilement que ne le faisaient les hommesdes générations qui les ont immédiatement précédés certains actes immoraux qui mettent en péril la prospérité sociale, on a conclu trop vite à l'immoralité croissante des auteurs de ces actes. Cette conclusion ne semble pas fondée, le degré d'observation pratique du précepte moral étant en fonction non seulement de la valeur morale des individus, mais aussi de la puissance des
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>i3«"'*" ^^ accroissement d'immoralité f^^pf^^^^ peu renseignées sur le fonc- -'^^lodétés, et fournisse même des armes ^jeiaiodernes transformations sociale 3, être accepté avec calme par les ^ aux analyses exactes des régimes mt les périodes de transition.
■e citer que deux exemples, il nous deTOir, dans le domaine du travail, I s et les « maîtres » du petit atelier évoluer sans secousse vers le régime le groupement syndical que requiert ea grand atelier, et, de même, notre de BB fût complu à constater que le ÏIV ou de Napoléon 1er devenait — » responsable et éclairé de nos cle. Mais ce n'est là qu'un rêve démontré qu'il soit beau, puisque
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*^#^ii XX» siècle. Mais ce n'est là qu'un rêve.
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Inle est singulièrement plus riche et plus de notre dignité. En exigeant que chaque iit effectivement notre œuvre, qu'il soit ir nos efforts persévérants, cette réalité nous ^ nous grandit, ï'ailleurs, il ne faut pas être surpris des difficulencontrées, il ne faut pas davantage exagérer la Svité de ces difficultés. Les mauvais citoyens dont Tégoïsme anarchique cause à la société un si fâcheux ^dommage ne sont pas tous, tant s'en faut, des individus foncièrement pervertis. La plupart n'ont connu dans leur jeunesse ou leur adolescence aucune doctrine morale capable d'entraîner leur énergie et de répondre adéquatement aux besoins de vie pleine et puissante qu'ils sentaient en eux-mêmes. Sans guide et sans doctrine de vie, ils ont écouté les conseils malsains de la rue ou de l'atelier, du régiment ou de l'école supérieure. Les préceptes moraux, auxquels ils croyaient adhérer encore, ne leur sont apparus, d^s les premières passes d'armes, que comrîie des préjugés, et, de fait, loin de faire vraiment corps avec leur intelligence, ces préceptes n'étaient que suspendus au-dessus d'elle. Aussi ont ils succombé sans même engager sérieusement la bataille et leur défaite était logique. Mais rien ne démontre que, le jour où les sociétés modernes seraient rentrées en possession d'une doctrine morale appropriée à leurs cultures intellectuelles et à leurs besoins vitaux l'œuvre de régénération dont les esprits réfléchis constatent l'urgence serait aussi ardue qu'on le répète sans cesse. Puisque nous aspirons tous à la vie, et à une vie plus pleine et plus puissante, pourquoi n'accepterions-nous pas de nous discipliner à des normes de conduite dont noifs aurions cessé de contester le fondement et dont nous connaîtrions l'inépuisable fécondité ?
Quant aux conséquences sociales de ce progrès moral, il serait évidemment vain d'entreprendre de les énumérer, et il faut se borner à dire qu'elles seraient à la fois si nombreuses et si importanleSi que les plus ambitieux de nos souhaits de bonheur individuel et de paix sociale seraient aussitôt réalisés et mèmç dépassés»
Merveilleux sont les progrt^s de nos sciences et de notre outilhige, de notre richesse et de nos institutions politiques, et nous sommes justement fiers de cet accroissement inouï de notre pouvoir sur la nature* Mais songeons-nous, comme nous le devrions, h la disproportion douloureuse qui existe entre la magnificence de ces progrès et la modicité relative des améliorations qu'ils nous ont procurées? Nous liions et no u s t i sso n s le s te x t i 1 e s a v ec u n e IFor t m i l le fo is moins considérable qu'autrefois, nous savons doubler et tripler le rendement de nos champs cultivés, et la sélection des races animales dans nos exploitations agricoles a donné des résultats extraordinaires. Cependant la masse est innombrable de nos frères, nos propres concitoyens, dont le vtHement est malpropre ou loqueteux, dont la nourriture est malsaine et insuffisante. Ce fer, dont la production, et cette houille, dont l'extraction ont entraîné de si prodigieuses transformations se signalent surtout à l'attention des travailleurs manuels par la niasse innombrable des accidents du travail qu'ils multiplient, des vies qu*ils écrasent ou qu'ils détruisent. Et, à côté de ces accidents du travail ^ que d'accidents du plaisir, que de riches oisifs qui s'en* nuient au milieu des « distractions n qui les débilitent ou les dégradent 1
De cette disproportion énorme et douloureuse entre les progrès matériels réalisés et le bienfait perçu par l'Iuimanité, la principale cause est justement notre inaptitude présente à assurer un développement parai-
^^He de notre moralité individuelle, et il est impossible ^Hfue cette disproportion s'atténue. dans l'avenir tant ^vque cette inaptitude persistera.
W Au contraire, le progrès de notre moralité, de notre f- valeur humaine et civique procurerait aux sociétés progressives de ce temps un accroissement de joie, de bonheur et de paix, dont nous ne pouvons nous faire une idée, et qui serait incomparablement supérieur à celui que nous pourrons retirer du seul perfectionnement de nos sciences ou de notre outillage économique. Alors, mais alors seulement^ nous saurions le bienfait réel que représentent la machine à vapeur et l'électricité, les mines de houille et les chemins de fer, bienfait qui est beaucoup plus grand que nous ne le supposons, et notre ardeur à rechercher des progrès nouveaux s'accroîtrait encore, lorsque nous serions préservés, par notre moralité même, du danger de trouver à des découvertes nouvelles des applications perverses. Simultanément, nous deviendrions moins enclins à condamner notre réginïfe économique et à critiquer, nos institutions sociales et politiques, parce que nous prendrions conscience des ressources inépuisables que leur plasticité merveilleuse met à notre disposition, pour le meilleur aménagement de notre vie privée et de notre vie collective.
Enfin, les mesures législatives, déjà votées ou en préparation, qui tendent à porter remède aux misères individuelles, comme aussi les innombrables entreprises privées d'assistance et de mutualité, ne pourront être réellement bienfaisantes que si elles rencontrent la collaboration d'une moralité individuelle plus développée. Si cette collaboration leur faisait défaut, on verrait, en dépit de tous les efforts, s'accroître démesurément le mal même que l'on déplore ; les institutions et les lois de solidarité sociale ne serviraient en réa
— AÂl —
Quant aux conséquences sociales de ce progrès moral, il serait évidemment vain d'entreprendre de les énumérer, et il faut se borner h dire qu'elles seraient à la fois si nombreuses et si importantes, que les plus ambitieux de nos souhaits de bonheur individuel et de paix sociale seraient aussitôt réalisés et mî^me dépassés.
Merveilleux sont les progrès de nos sciences et da notre outillage, de notre richesse et de nos institutions politiques, et nous sommes jus Le me ni fiers de cet accroissement inouï de notre pouvoir sur la nature. Mais songeons-nous, comme nous le devrions, à la disproportion douloureuse qui existe entre la magnificence de ces progrès et la modicité relative des améliorations qu'ils nous ont procurées? Nous filons et nous tissons les textiles avec un effort mille fois moins considérable qu'autrefois, nous savons doubler et tripler le rendement de nos champs cultivés, et la sélection des races animales dans nos exploitations agricoles a donné des résultats extraordinaires. Cependant la masse est innombrable de nos frères, nos propres concitoyens, dont le vêtement est malpropre ou loqueteux, dont la nourriture est malsaine et insuffisante. Ce fer, dont la production, et cette houille, dont l'extraction ont entraîné de si prodigieuses transformations se signalent surtout à l'attention des travailleurs manuels par la masse innombrable des accidents du travail qu'ils multiplient, des vies qu'ils écrasent ou qu'ils détruisent. Et, à côté de ces accidents du travail, que d'accidents du plaisir, que de riches oisifs qui s'ennuient au milieu des « distractions » qui les débilitent ou les dégradent i
De cette disproportion énorme et douloureuse entre les progrès matériels réalisés et le bienfait perçu par l'humanité, la principale cause est justement notre inaptitude présente à assurer un développement parai-
lèle de notre moralité iodividuelle. et il o>k iiu^H><>;M.^ que cette disproportioa s'atténue dans l\i venir tant que cette inaptitude persistera.
Au contraire, le progrès de notre moralité, de notiv valeur humaine et civique procurerait au3i sociétés progressives de ce temps un accroissement de joie, de bonheur et de paix, dont nous ne pouvons nous faire une idée, et qui serait incomparablement supérieur à celui que nous pourrons retirer du seul perfeotiount^ ment de nos sciences ou de notre outillage éoonomii|ue. Alors, mais alors seulement ^ nous saurions le bienfait réel que représentent la machine à vapeur et IVleotricité, les mines de houille et les chemins de fer. bienfait qui est beaucoup plus grand que nous ne le supposons, et notre ardeur à rechercher des pivgi^^s nouveaux s'accroîtrait encore, lorsque nous serions piV^ serves, par notre moralité m^me, du danger de ti\>uver à des découvertes nouvelles des applications perverses.
Simultanément, nous deviendrions moins enclins à condamner notre réginlfe économique et à critiquer nos institutions sociales et politiques, parce (|uo nous prendrions conscience des ressources inépuisables t|uo leur plasticité merveilleuse met à notre disposition, pour le meilleur aménagement de notre vie privée et de notre vie collective.
Enfin, les mesures législatives, déjh volées ou en préparation, qui tendent à porter renii\lo aux nù>4t^re^l individuelles, comme aussi les innombrables entreprises privées d'assislanco et do mutualité, ne pourrtint être réellement biiMifaisanles ciun si elles reneontrent la collaboration (funo moralité individuelle plus déve< loppée. Si cette collaboration leur lainait délaut.on verrait, en dépit de tous leH elTorlu, M*aeerotlro dénu^Hurément le mal mt^nio ((ue Ton déplore ; leM inHtitntionH et les lois de solidarité Moe.ialo no Norvlralent on réalité
qu*à faToriser l'égoTsme, TempressemeDt des mauvais citoyens à les exploiter multiplierait à Tinfini des souf-. (hinces auxquelles elles seraient impuissantes à porter remède. Ce qui importe, c'est beaucoup moins le vote de quelques centaines de députés ou la fondation de quelques asiles, que la direction donnée par chacun de nous à nos activités, notre bonne volonté à les faire concourir à la prospérité générale. Nous tomberions dans une dangereuse méprise si, après avoir donné iiUsfaction à notre sentimentalité, en applaudissant les déclarations solidaristes de nos orateurs politiques, nous nous croyions en règle avec les exigences de la Yie lociale.
S» d'autre part, on voulait tirer de la présente étude Mdques conclusions concernant plus spécialement la l^ncei on devrait signaler d'abord que la crise morale 4^1 on a essayé de donner une analyse sévit dans ce M|t« êv«c une rigueur particulière. Cette constatation ttè «MitU surprendre personne, puisque nulle part la H tf a été plus tranchée entre les deux groupetatellectuels qui, depuis le xviiie siècle, se dis- ^dMA)^ «ttffr*8®^ ^^^ hommes. Aussi, la prospérité L^^ «bîl-^We de ce chef des atteintes graves, qui [ fins inquiétantes à mesure que les années
^^ ^ aime à répéter que la France s'est
j^^ 1870, et, si la force expansive d'un
T^i^ mesurer à la cote de ses fonds d'État,
^^ Aifcftte en banque ou à la facilité avec
Kltéçondent aux appels que les
gouvernements étrangers adressent à son crédit, on n'aurait aucune raison de douter de la prospérité de la France. Mais, s'il est plutôt vrai que la force et l'expansion d'un peuple sont proportionnées à Ténergio vitale des individus qui le composent, à la vaillanee avec laquelle ceux-ci acceptent, dans le quadruple groupement de la famille et du travail, des intérêts moraux ou religieux et des pouvoirs publics, les disciplines et les sacrifices sans lesquels la vie collective s'atrophie et se débilite, on est bien obligé de conclure que la puissance de la France subit depuis déjà plus d'un siècle de redoutables atteintes.
De ce fléchissement de notre puissance nationale, ni le régime économique, ni les conditions de notre sol, ni l'état de nos cultures intellectuelles, ni nos institutions politiques ne sont responsables ; ces divers éléments sont aussi favorables chez nous qu'en d'autres pays, et quelques-uns même nous assureraient plutôt un sensible avantage. Ce qui fait défaut, c'est notre valmr humaine, notre valeur civique, et la cause de cette lacune est principalement une défaillance morale. A des degrés divers, et sans que nous en prenions conscience, nous professons tous une doctrine anarchique de la vie individuelle ; nous avons perdu le sens social, le sens de la contribution que notre vie personnelle doit fournir à l'entretien d la vie et de la prospérité commune.
En France, plus qu'en aucun autre pays, l'immoralité des jeunes gens s'accroît, les divorces se multiplient, la natalité s'abaisse, la chasse aux dots et aux sinécures administratives est en honneur, Tindividu se rebelle contre le devoir militaire. Ces symptômes ont été, dans tous les temps, les signes les plus marqués de la désorganisation sociale des peuples en décadence. L'observation méthodique des phénomènes sociaux
atteste que les sociétés ne peuvent vivre sans Teîtistence, chez les individus, de Tesprit de sacrifice, sans la pratique du dévouement, qui est h la fois la disposition persévérante à tenir compte dans sa vie privée, des intérêts supérieurs de la collectivité, et, au cas où des circonstances exceptionnelïes l'exigent, le don de sa vie même à une grande cause. Les hommes irréligieux feignent d'oublier la nécessité sociale, le caractère irremplaçable de ces vertus, parce que rien ne les embarrasse davantage. Mais la réalité des faits ne s'accommode pas de ces oublis, et la société décline, aussitôt que l'individu ne lui fournit plus les éléments indispensables à sa prospérité et à son développement.
Ceux de nos concitoyens qui combattent les croyances confessionnelles et ont décidé d'éliminer des intelligences toutes les conceptions religieuses de la vie, ont donc le devoir de soumettre leurs conclusions à une vérification nouvelle, et il est permis de croire que, s'ils procédaient à cette révision dans un esprit de parfaite loyauté intellectuelle et avec méthode, loin du trouble qu'entretiennent avec tant de vigilance nos divisions politiques, ils discerneraient à leur tour une vérité qui est de plus en plus reconnue, au-delà des frontières, par les esprits réfléchis. Quoiqu'on en ait, il n'est donné à aucun peuple, pas plus qu'à aucun individu, d'orienter vers la force expansive et le progrès vital sa vie personnelle, s'il ne participe d'aboi^d au grand mouvement de la vie universelle : or, il s'en faut de beaucoup que les peuples prospères de notre temps, notamment les grandes démocraties anglo-saxonnes, s'associent aux conclusions irréligieuses qui ont été posées en France.
En même temps que les incroyants se livreraient à ces investigations, leurs adversaires auraient Je devoir de soumellre leurs doctrines et leur con-
duite h un examen minutieux. On a tôt fait de dire que les erreurs funestes répandues par les sectes ennemies ont seules mis en péril la prospérité nationale. On oublie, quand on raisonne ainsi, que jamais ces erreurs n'eussent obtenu tant de crédit auprès de nos concitoyens, si trop souvent les actes et Tattitude de ceux-là même qui les répudiaient n'avaient fourni en abondance des exemples à citer, des témoignages à produire.- Toute institution sociale vraiment respectable, trouve dans le fait social lui-même, dans le service quotidien qu'elle rend, dans le développement de vie saine et puissante qu'elle assure, la meilleure des justifications, et si, de nos jours, on a pu attaquer, avec tant de vigueur et de succès, la famille et le mariage, la patrie et la religion, la propriété privée et l'organisation politique qui nous régit, c'est parce que, derrière ces institutions et ces organisations, l'apathie et l'égoïsme, le désir immodéré de la jouissance et l'ambition calculatrice se sont embusqués. De très honorables pavillons couvrent parfois de très médiocres marchandises, et, aux heures de dépression morale, le nombre est grand des individus qui se servent des nobles causes au lieu de les servir.
Si l'on voulait ainsi, de part et d'autre, se livrer en toute probité à un examen méthodique des doctrines et des actes, de grandes nouveautés en ressortiraient aussitôt. La première serait la dissolution rapide des groupements artificiels au milieu desquels les Français acceptent trop volontiers de se laisser parquer : les vaines apparences s'évanouiraient. Tels individus reconnus pour leur attachement aux dogmes confessionnels ne pourraient plus dissimuler la nature explicitement païenne de leurs senti monts, et tels hommes, classés parmi les incroyants, montreraient les tendances profondément religieuses de leur âme : on s'apercevrait
des affinités proprement césariennes et autoritaires d*un grand nombre d'hommes qui se disent ou se croient républicains, tandis qu'en sens inverse» on verrait quel précieux concours peuvent apporter aux institutions progressives de notre démocratie des citoyens que l'on a coutume de ranger parmi les partisans, désormais inutilisables, des régimes déchus. Ainsi se formeraient des groupements nouveaux, plus actifs et plus féconds, et en même temps disparaîtraient une foule de divisions, de malentendus et de haines.
Ce premier service, pour précieux qu'il soit, ne serait encore que le moindre. Tandis qu'on analyserait exactement jle fait social, on serait amené à mieux reconnaître la souveraine importance du bon aménagement de la vie familiale et privée ; on s'acharnerait moins à réformer « les autres » et la société tout entière, par je ne sais quelles opérations d'ensemble, dont l'amplitude apparente di^imule mal la manifeste vanité, et on apporterait d'abord tous ses soins à constituer des familles robustes, laborieuses et prospères.
Si l'on accomplissait toutes ces tâches, on verrait bientôt la France reprendre son premier rang parmi les nations progressives du xx« siècle. Son long passé ne l'empêcherait pas de trouver une nouvelle jeunesse, et on pourrait dire, pour notre pays aussi, que la crise morale du xix« et du xx« siècle, n'a été qu'une crise passagère, préparatoire d'une ère meilleure, la crise morale des temps nouveaux»