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U' :ii.»ir.s 'i'5 fi'f'.'1-s tièdes, qui, plus ou moins cons-
(•'\'n\ï(if'ui. tf-ahi-î-ent rÉ;^lise et la livrent aux francs-
m v;ori- ". A ce^ voix d'autres faisaient écho qui formu-
Itiuj^ 'loiissi graves insinuations: (^ Prenez garde,
rj.turjil-ori h gauche, ceux-là ne sont que de faux frères,
qui n'' viennent h nous que pour mieux nous trahir et
non- livrer aux jésuites ! Ils sortent des saciisties et ne
s^'ront jani/iis ([ue des sacristains! ;>. Ainsi les pires
orcusalions se succédaient contre les audacieux qui
avaient eu le tort de briser des cadres trop rigides. Tout au plus, quand on respectait leur loyauté, suspectait-on leur clairvoyance ; le plus souvent on les considérait comme des naïfs ou des illuminés, qui voulaient tenter d'impossibles conciliations, et les plus bienveillants leur prédisaient la nécessité prochaine de choisir et de prendre parti, de clore définitivement Tune ou l'autre des deux comptabilités qu'ils avaient eu le tort d'ouvrir au double crédit de leur foi religieuse et de la science moderne.
En dépit de ces accusations et de ces sombres présages, la petite cohorte n'a cessé d'avancer^ et chaque année ses rangs grossissent par l'arrivée de nouvelles recrues. Devant elle, l'aristocratique association des gens vertueux et orthodoxes a fermé ses rangs, et pourtant on ne suspecte plus guère l'attachement filial de ses membres à tous les enseignements de l'Eglise. De môme, le groupement populaire des « laïcs », défenseurs de la pensée libre et de l'esprit moderne, les a frappés souvent d'ostracisme, et cependant on ne met plus en doute ni leur modernisme, ni la rigueur de leurs méthodes scientifiques. Le ïM positif et tangible a été plus fort que tous les syllogismes, et parce que ces hommes, suivant le conseil d'un de leurs aînés, Montalembert, ont voulu avant tout être un fait, une réalité vivante et laborieuse, parce qu'ils ont préféré con:itruire plutôt que de discuter ou de réfuter, ils ont conquis leur place au soleil. Parfois, mais très rarement, quelques déserteurs ont abandonné la colonne ; tantôt parce qu'ils avaient insuffisamment compris que la plénitude du christianisme ne se trouve que dans le catholicisme, « l'Église n'étant au fond que l'Évangile continué à travers les siècles (1) » ; tantôt parce que, faute
(4) Loisy.
d'avoir pleinement discerné les causes proTondes qui engendrent le mouvement social moderne, ils (étaient mal préparés à tolérer les excès et les désii^rdres qui accompagnent inévitablement lesgrandes crises de transformalion. Leur défection, qui a attristé leurs amis, a, au contraire, réjoui h droite et h gauche les hommes intéresses au maintien des anciennes divisions. Avec ardeur. ceux-ci se sont empressés d^exploiter des a cas » aussi probants. Mais leur triomphe a été éphémère et^ de ce côté encore, la déinon^itration est faite : T immense majorité des recrues demeure fidèle et ne se laisse point entamer. Gomment pourrait -il en être autrement, puisque la petite étoile, qu'ils ont naguère aperçue à rhorizoD, brille chaque jour d'un éclat plus vif ? Déjà son rayonooment est tel qu*il vient frapper les yeux de ceux-là mêmes qui étaient habitués à tourner leurs regards d'un autre côté, et plusieurs commencent à se demander anxieusement si cet astre nouveau n'est pas pour le siècle qui commence le soleil qui se lève.,.
« II y a vingt-cinq années, un des initiateurs de ce mouvement de rénovation disait à un prêtre, qui est devenu depuis un des meilleurs ouvriers delà vigne du Seigneur : « l'éducation des catholiques et du clergé en France est fi refaire; vous verrez de grands malheurs, de grands changements et de grands efïorts ! » Il a dit vrai* La quantité d'idées et de choses qui ont été insensiblement renouvelées et ravivéi^s en quelques années» presque sans secousse et par le seul elTct d'un persévérant labeur, est incalculable (1) >>. Quelques hommes,
(1) Le rôle de la philosophie reihjiense au temps présent, par M. l'abbé Birot, dans Annales de philosophie c/trélienne^ novembre 1^^» ç, iîa.
lliommes d*étude et hommes d'aclion, dont la mémoire [eera sacrée, mais dont il serait prématuré de prononcer |les noms, ont été les instigateurs de cette rénovation. A leurs côtés, d'innombrables disciples qui, suivant le [mot de U, Paul Sabatier, prennent leur foi chrétienne au sérieux et mêmeau tragique, travaillent sans relâche- Dans toute> les sciences, même dans celles dont l'objet [touche indirectement les institutions religieuses, comme i l'exégèse, rhistoire de TÉglise ou de la pensée chrétienne, la philosophie et la sociologie, ils revendiquent les droits de la libre recherche scientifique, suivant ses méthodes autonomes et ses procédés propres d'investigation. On redoutait le résultat de leur intervention, et voici qu'au contraire, à mesure que leur travail pro- , gresse, on constate avec joie la mei^eilleuse aptitude de t la pensée chrétienne à transformer en nourriture pour les intelligences et pour les volontés des conclusions rationnelles, auxquelles le matérialisme athée avait en- I levé toute valeur vitale (1 J.
(1) Pour des raisons diverses, il ne convient pas de citer ici les ouvrages el les ealreprises qui ont été à la l'ois la manifestation et la force motrice de celle rénovation intellecluclle. Aussi bien, celte rénovation est-elle connue de tous ceux qu'elle intéresse, de tous ceux qui ont le désir de la connaître. Les incroyants n'ont pas élé les derniers à en [signaler riraportaoce et Télendue. Cf. Les Cahiers de la Quinzaine, publiés sous la direclion de M. Charles Péguy, et Pages libres, spécialement dans le numéro du 15 février 1904, un article de M. Charles Guiyesse, intitulé Vers la renaissance t^eligieuse catholique, M. (leorge Sorel, qui discerne toujours avec tant de clairvoyance, de loyauté et dindépcndance les nuances nouvelles de la pensée ou de raelion sociale, a signalé, un des premiers, aux rationalisles, un mouvement dont ils devraient tenir compte (La crise de la pensée catholique. Paris. 19
Comme il fallail s*y attendre, le.s tendances de es études n'ont pas laissé que de dilïércr sèasiblement de celles qu*uiie tradition séculaife avait habitué h faire prévaloir, pour la seule raison que plusieurs siècles s'étaient écoulés sans que le progrés des sciences eût imposé il T Eglise la nécessité de les iiiodifler. Aussi rémotion a-telie été vive piirmi les fidèles, dont Timniense majoriLé ne pouvait comprendre qu'on écrivît un ouvrage de géologie sans parler du déluge, ni qu'on eut la pré lent ion de rechercher le texte original des écrits bibliques, d'après les méthodes appliquées à la critique d'un texte de Cicéron ou â\ui cartulaire (i).
Cependant, en dépit de celte opposition, Tœuvre de rénovation se poursuit et s'accélère chaque jour. Parfois on apprend qu'une mesure disciplinaire a été prise contre un soldat d'avant-garde ; mais ces pénalités qui peuvent faire souffrir les hommes, ne font que vivifier et purifier les doctrines (2). Ainsi il est mieux démon-
Jacques, éditeur). Aujourd'hui, le mouvement est ai puissant qu'il lui a ftillu, pour repondre à. ses besoins croissfints d'expansion, créer de nomhrcuses revues, dont le succès contraste singtilièrenicnt avec la décrépitude qui atteint certains périodiques ou cerlains journaus dits religieux,
(1) a Ce mouveuieal de rénovation inlellecltielle et sociale n'a eu que (rès raremeat les faveurs de la majorité des fidèles et l'appui de la hiérarchie ecclésiuslique. ... Il faut le reconnaître pour ceux qui, de très bonne foi, avaient identifié l'idée religieuse avec rimmobililé et la résistance, le développemeat croissant d'un esprit tout contraire ne pouvait
^qtiétre inquiétant w. h. Birot, A mm les de pkiÎQSophie chrélienne, novembre 1905, p. 130.
(2) Ce n'est point parce que certains esprits, tant k droite fqn'k gam-he. ne semtilcnt pouvoir a concevoir raulorilé reli- [gieuse comme autre chose qu'un césar isnie spirituel i^ qu'il
0J3 vient de méconnalVte \e i^\^ ¥v%\il^\%^vvl et même indis-
tré que ce mouvement de rénovatiGn inlellettuelle ne doit le sucec'^s croissant qu'il obtient qu'à sa fécondité et à sa valeur intrinsèques, et seuls les hommes qui [ignorent l'histoire peuvent s'dtonner ou feindre de s'étonner d'une défaveur officielle qui n'est pas plus grande que celle qui, en d'autres temps, a accueilli toutes les n'* formes que rËglisc s'est ensuite appropriée pour son plus grand profit (1). Ce n'est pas une des
fe
pensable de raulorité dans les groupements religieux comme dans tous les groupements* Avec M, Tabbé Loisy, qyi a écrit sur TEgltse des pages qui comptent parmi les plus beltes que ce sujet ait jamais inspirées, ou doit croire que ruutarité romaine w est nécessaire au maiulien delà vérité chrélienne dans le monde »» et les destinées du protestantisme confirment cette crojance. De mi^me que nous devons agir socialement, nons devons penser soL'ialement el^ <|noi qu'on en dise, on tombe dans k contradiction dès que l'on nie le rapport entre ces deux nécessités. Cf. sur le rôle de l'autorilé <i productrice de conseatements h, et concourant à produire, au dedans des ûmes, une lumière plus vive, un admirable article de M. l'abbé Laberthonnière^ dans J wnfl^^* de philosophie chrétienne^ décembre 1905, p, â:^3.
(1) Aussi bien, malgré les affirmations contraires» personne ne se méprend ni k droite, ni à gauche sur refticacité réelle de ces mesures : elles n*onl d'autre dessein que de modérer Tallure d'un mouvement dont fa rapiditésanscesse accélérée pourrait n'être pas sans inconvénient. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple Ja récente décision de la commission biblique sur le Pentateuque est considérée par un grand nombre de prêtres comme une solution transitoire qui, au surplus, a vivement mécontenté tes représentants du traditionalisme intransigeant. Un membre du clergé séculier me disait récemment : « il y a dix ans, on n'cùl jamais osé faire de pareilles concessions : dans dix ans, on n*ûsera plus ne concéder que si peu ». L'aventure dont « le verset des trois témoins » a été roccaslon n'a pas été oubliée*
— sasmoi mires forces (les « catholiques de gauche » que d'avoir clainMiiont discerné que, pour une société comme pour un individu, il n'y a de réforme possible que par !(' dedans. Sur l*une comme sur l'autre on ne peut agir eniracoment que de rinlérieur. Il faut accepter humblemont ot bravement de prendre en quelque façon à sa charjîo les misères qu*on veut travailler à guérir (1).
Lvs « jounes catholiques » n'ont garde d'oublier cette primordiale vérité ; ils laissent couler les jours sans émotion, sachant que si l'on peut se demander au prix do combien de larmes et de souffrances individuelles devra encore être acheté ce développement du dogme traditionnel au contact de la pensée moderne, du moins rb(»iiro est déjà lointaine où les meilleurs de leurs afnés sintcrrogeaicnt avec angoisse sur la possibilité même (le, ce développement. Celui-ci progresse normalement, et les épreuves infligées aux hommes qui y concourent ou le dirigent, ne sauraient émouvoir que b's irréfléchis ou les pusillanimes, puisqu'il est avéré (pie rien de puissant, rien de fécond ne peut se faire en ce monde, sans la collai)oration du dévouement et du sacriflce.
11 importe donc que chacun accepte loyalement, comme un fait douloureux, mais nécessaire, les divisions et les divergences qui, en matière scientifique, aussi bien que. dans le domaine de l'action sociale, séparent les deux IVaetions du groupement catholique. Puisque les diïssiuiililudes de tendances, d'affinités, de sentiments sont à la fois profondes et notoires, il est puéril de vouloir les dissimuler, et tous les efforts qu'on a faits ou i[u'ou fera pour y substituer en apparence une
(1) L>ii'e dans Demain f numéro du 26 octobre d906, une lellre de M. Edouard Le Roy qui correspond parfaitement uux scniimeuls inliiûôs des catholiques progressistes.
trompeuse unité ne peuvent aboutir qu'à de réciproques duperies et h une accentuation plus vive des oppositions prt^existantes. Ces divergences ne mettent en cause ni l*uuion parfaite sur toutes les raatières relatives à la foi ou h la morale, ni !a soumission docile au légitime magistère de TEglise. Dès lors, personne n*est autorisé, en s'appuyant sur renseignement doctrinal de rÉglise, à mettre en demeure des catholiques de s'unir sur les doctrines sociales, politiques ou scientifiques, artificiellement présentées comme nécessaires (i). Les fidèles qui, après un examen attentif, estiment que sur beaucoup de points, abandonnés aux discussions des hommes, un changement d^attitude est inévitable, ne peuvent pas revenir aux errements anciens et, d'autre part, ceux qui n'ont pas encore compris la nécessité d'une transformation ne peuvent s'associer h un mouvement nouveau qu'ils réprouvent. L'union
(1) M'est'îl permis de dire que, parmi les groupements d'action sociale qui auraient le pfus de tilrea à bénéftcier de ce mutuel respect, la très vaillante association des Siilonnistes mérite d'être citée au premier raog. Ces jeunes gens onteula grande sagesse de discerner la vanité des (c savantes d combinaisons politiques, et, au contraire, Tadmirable fécondité des réformes morales réalisées par chaque citoyen sur soi-même. Ils veulent sincèrement fonder la démocratie et le bien qu'ils ont déjÉi accompli ne se peut évaluer. Je ne sais si quelques-uns des repîoches qu'on leur adresse ont quelque fondement ; en tous cas, je sais aussi que nulle part en France un conférencier catholique ne peut aller exposer l'accord admirable de la doctrine chrétienne la plus orthodoxe et des aspirations démocratiques de notre société, sans qu'aussitôt les auditeurs ne se disent : « certainement, ce conférencier est sillonnisie ou grand ami du Sillon. » Heureuse l'association a qui l'opinion populaire donne un si précieux témoignage 1
n'est point par elle-aïAme un bien certain, puisqu'elle peut se faire dans une erreur commune; des divisions temporaires peuvent, au contraire» être indispensables pour préparer une union nouvelle plus féconde et plus puissante^ En attendant l'heure où celleci sera devenue une réalité, il faut que tous respectent en chacun de leurs frères les droits de la conscience et de ]apjx»bité intellectuelle, in dubUs libertas, in omnibus cariias, et peut-être le jour est-il moins éloigné qu'on ne le croit, où tous les enfants de l'Eglise seront unanimes à constater le merveilleux enrichissement de la pensée chrétienne au contact de la science et des iostîtutions sociales du xix^ et du xx« siècle.
Quelles que soient la fécondité et la profondeur de la rénovation qui s*accûmpht si heureusement au sein de la fraction la plus nombreuse des enfants de la tradition, on peut penser qu'elle serait, pendant longtemps encore, impuissante ii procurer à la société française la proportion d'hommes nouveaux dont nous avons reconnu la collaboration indispensable au progrès de la collectivité. ïleureusement, le témoignage de la vie sociale est si fort et si probant que, dans tous les groupements, des hommes clairvoyants et probes peuvent 1 entendre, et, du c6té des enfants de Fesprit nouveau aussi, un mouvement symétrique s*est dessiné sons nos yeux.
Certes, il faut éviter de rien exagérer, et il y aurait plus que de la naiVeté, au moment ou le matérialisme athée, appuyé sur le suffrage populaire, remporte de si éclatantes victoires, à présenter comtne déjà arrivé à ua
certain degré d'avancement un travail de retour vers les conceptions religieuses de la vie, qui s'ébauche à peine en ce moment. Toutefois, pourquoi n'aurait-on pas le droit de signaler ici un mouvement, qui a déjà été signalé maintes fois, et par des hommes qui ne se rattachaient à aucune doctrine confessionnelle ?
Ce retour offensif du sentiment religieux se manifeste en France sous deux formes différentes, dont l'une, inconsciente et naïve, peut être considérée comme frayant la voie à la seconde, plus consciente et plus réfléchie.
Pendant la première étape, on se contente de rattacher la vie individuelle et la vie sociale à une entité supérieure, h laquelle, sans le savoir, on donne précisément toutes les qualités'qui sont les attributs de la Divinité. Suivant les tendances de chacun, la nature de cette entité varie et prend un nom différent, mais il n'est pas difficile de reconnaître la similitude des concepts derrière la diversité apparente des formules. Cet instinct religieux j ce sens religieux est si actif qu'il a déjà chez nous restauré un grand nombre de dieux. Beaucoup de nos concitoyens se croient athées, parce qu'ils repoussent un Dieu qu'ils se représentent en 3ffet sous des espèces souverainement repoussantes. En réalité, ils devraient s'apercevoir qu'ils vivent au milieu de tout un Olympe de divinités nouvelles. La Révolution de 4789 et celle de 4848, l'Humanité et la Science, l'Ascension des classes populaires et le Progrès, la Solidarité, le Socialisme et Ja Démocratie, toutes ces divinités ont eu, ou ont encore, leurs adorateurs, et il n'est pas jusqu'au Laïcisme lui-même qui ne soit l'objet d'un culte religieux. Le mot foi est un de ceux qui reviennent le plus souvent sur les lèvres des conférenciers « laïques ».
Naguère, M. Renouvier signalait, à propos da positivisme, qup tt la religion positiviste est la partie la plus int«>ressante de Tensemble du positivisme ; aussi, tandis que la philosophie positiviste n*a plus guère d*exi8t«'ni*e propi^e, au contraire, la religion positiviste ne s*ost pas éteinte avec son fondateur, mais elle eonserve encore quelques adhérents en France et de plus nombreux en Angleterre (i) »• Débarrassée des eérémonies rituelles un peu ridicules dont l'atait chargée son prophète, la religion de rilumanité est devenue la religioa de la Solidarité, et celle-ci a, en peu d'années, recruté, dans les quartiers populaires des grandes villes, un nombre considérable de fidèles convaincus. Si le culte n\i plus de prêtres, il possède des apôtres, dont l'âme g(Mi(M*euse et enthousiaste exerce sur leurs camarades Il no influence profonde. Quand on s'entretient avec ces vaillants prosélytes, il arrive, à certains moments, qu'on se sent comme soulevé de terre et emporté vers les régions supérieures où réside la Divinité que ces hommes vénèrent. Ils se croient irréligieux et ils le sont à la manière d'un des plus vigoureux penseurs qui aient honoré leur phalange, M. Deherme, qui s'écriait un jour, au moment où il fondait son admirable Université populaire du faubourg Saint-Antoine, la Coopération des Idées : « Il faut que nous prenions la folie de la Solidarité, comme les martyrs eurent la folie du Christ. »
En formulant ce précepte, M. Deherme ne faisait
d'ailleurs qu'obéir à la logique impulsion des choses,
}nù$«iui\ suivant la remarque de M. Brunetière, « il ne
saurait y avoir de solidarité s^ns subordination à une
«. puissance extérieure » qui nous dépasse, nous et nos
in$:itn\ion$, dans l'espace comme dans la durée.
(l. PhilMopkie de fHUtoire, t. iv, p. 2*5.
Quelque nom que Ton donne à cette puîssance eniérienre, c'est un coramencenient de religion que d*y croire, et, ainsi, quelque etTort que fasse la morale de la solidarité pour rompre le lien qui Tattactie l\ la religion, cet effort même l*y rengage, de la manière ou à peu près qu'en essayant de le dénouer, on ne réussissait, dit la légende, qu'à resserrer le nœud gordien, La solidarité ne devient morale qu'en se faisant relîgieuse j> (i).
Ces religions de rHumanité et de la Solidarité sont loin d'être les seules, et, a côté d*elïes, d'autres temples ouvrent leurs portes aux fidèles dont elles ne peuvent satisfaire les besoins religieux. Avec sa couliimière perspicacité, M. Séailles a très justement remarqué que le dogme du Progrès était, à son tour, devenu un mystère religieux,
i< La croyance au progrès, dit-il, n'a pas laissé que d'être, chez certains penseurs de ce siècle (le xix«), une forme nouvelle de la superstition. Pour les uns, le monde obéit h une pensée immanente qui le dirige vers le bien et qu'ils retrouvent dans la suite des faits, en y opérant les simplifications nécessaires dont l'art est de négliger ce qui ne concorde pas avec cette dialectique optimiste. Pour d'autres, un hasard qui ressemble, h s'y méprendre, à la Providence, par les lois d'un mécanisme aveugle, conduit révolution cosmique de l'affinité à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience individuelle à la conscience collective, et, de plus en plus, en dépit que nous en ayons, accordant les intérêts contraires, prépare le règne de la paix et de l'amour » (2),
(1) L'Equation fondamentale, Jtevue des Deux-Mondes, 15 septembre 1903, p. 345,
(2) Op. ciL, p. 59,
Il est superflu de noter ici que la Science a eu pendant de longues années d'innombrables adorateurs, et c'est in^nie le caractère spécifiquement religieux du cuH(' dont elle était l'objet qui explique pari iellemeiU rajirelô des luttes qu'elle a engagées contre la religioa ciilliolique. Les guerres de religion sont les plus implacables, et le combat que se livraient la Science et la Foi tétait souvent, — on ne Ta pas assez remarqué, — une rivalité entre deux religions. De nos jours, le dieu a quehjue peine à maintenir ses titres devant la critique aiguisée des philosophes, et ses temples seront bifMilùt désaiïectés. Biais l'esprit religieux, laïque et anliconfcssionnel, ne risque pas pour cela d'avoir à cherclior un autre objet susceptible de recevoir dignement M's hommages. Une autre divinité est là, toute prtH(\ dont \o crédit va sans cesse grandissant, et qui, ello aussi, p»Mit se vanter de compter parmi ses fidèles dos bojunios do toute condition, de tout rang, des riches et dos pauvros, dos savants et des ignorants : j'ai noinniô lo Sooialisme.
Déjà, il y a dix années, M. Guillaume Ferrero signalait, un des premiers, le caractère notoirement religieux dos sonliinents évcilk's par la propagande socialiste. v\ O^'antl la critique moderne, écrivait-t-il, parle de la Konaissance religieuse qui serait en train de s'accomplir do nos jours, on songe au Tolstoïsme, à l'Armée du ?^alnl, i\ la foule des sectes néo chrétiennes qui pullulent ou bliiropo autant qu'en Amérique, et personne ne sa\l^50 que la vraie forme, la forme vraiment moderne tlo la roliijiou, est le socialisme allemand. » Quelques pa^os plus» loin, le perspicace écrivain ajoutait : « Dans lo soiialisuio oou^mo dans le christianisme, le sentiment l'oiulauientul est la foi... Rien ne justifie le socialiste de manquer do foi, ni les considérations d'utilité pratique, ni môme l'avanlage de la propagande immédiate,
ni la peur des persécutions. Si les mouvements religieux ne se distinguent en rien tant des autres mouvements sociaux qu'en ce qu'il ne sont pas actionnés par l'impulsion des intérêts matériels, du moins immédiats et tangibles, et s'ils consistent essentiellement dans le culte passionné d'une idée, le plus manifeste des mouvements religieux dii temps présent est celui de ce socialisme qui, dans l'attente de la rédemption finale, ne travaille uniquement qu'à la propagande de son principe (1). »
On ne conteste plus aujourd'hui la parfaite exactitude de ces observations. Certes, il est encore d'usage parmi les « bourgeois » qui ne voient le socialisme que du fond de leur fauteuil, à travers les renseignements falsifiés de journaux intéressés à servir les préjugés de leur clientèle, de flétrir le collectivisme comme un groupement d'appétits bassement égoïstes, sousladirection de quelques leaders politiciens qui ont trouvé une carrière dans l'exploitation consciente des passions mauvaises de leurs commettants. Quelques faits isolés, habilement mis en relief, peuvent appuyer ce jugement, et on ne peut contester que le groupement socialiste n'ait servi, comme tous les autres, de champ d'opération h certains hommes, aux instincts vils, impuissants h servir jamais une cause et capables seulement de rabaisser tout ce qu'ils touchent. Mais ceux-là connaissent bien mal la nature humaine qui croient que ce sont ces hommes qui ont fait la grandeur et le succès du socialisme. Si cette doctrine a pu remporter ses victoires et exercer un tel prestige, c'est parce qu'à côté de ces recrues qui sont pour elles une charge et une
(i) Guillaume Ferrero, VEuropa Giovane, Milan, d897, p. 90 et suivantes, cité dans Brunelière, la Religion comme sociologie, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1903, p. 573.
cause de faiblesse, elle a aussi rencontré des hommes capaliles, non pas de vivre en l'exploitant, mais bien plutôt de soufTrir et de mourir en la servant. Elle est devenue ou, pour mieux dire, elle a toujours été une religion, et c'est parce qu'elle a suscité dans quelques Âmes d'élite un mouvement de Vintelligence^ du cœur et de la volonté, auquel une observation loyale est obligée de reconnaître le caractère spécifiquement religieux, qu'elle a entratné sous sa bannière les innombrables pbalanges qui marchent aujourd'hui au chant de ses Iiymnes et de ses cantiques. Les sacrifices et parfois le martyre, religieusement acceptés^ ont été les instruments de son extraordinaire diffusion.
N'était-ce pas cette divinité nouvelle qu'adoraient, en môme temps que le Dieu de leurs pères, les ouvriers de Lyon qui, en 1831, parcouraient les rues de la grande cité laborieuse, en déclarant qu'ils voulaient « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Semblablement, comment ne pas reconnaître l'impulsion supra-terrestre chez ces hommes qui, en 1848, après avoir acclamé la révolution et l'Émancipation des travailleurs, assistaient à la bénédiction des arbres de la liberté et afîrontaientsigénéreusementlamort aux «journées de juin? ». Le représentant du peuple qui, en 1851, marchait vers la barricade en s'écriant : « Eh bien, venez voir comment on se fait tuer pour vingt cinq francs par jour (1) », concevait aussi le socialisme comme une religion. Malheur à nous-mêmes, si, après plus de trente-six ans écoulés, nous n'avions pas le cœur assez haut placé et l'intelligence assez probe pour reconnaître que parmi les insurgés qui, en 1871, subirent avec tant de courage la sanglante répression de la
(1) Sur râuthenticilé de ce propos. Cf. U Intermédiaire^ 10 octobre 1894, p. 377.
Commyne, la proportion était grande de ceux qui pensaient que le service de la u Cause prolétarienne » valait tous l*^s sacrifices et le don de îa vie même ! I
De nos jours, le socialisme conserve les mêmes tendances essentiellement religieuses et mystiques. C'est surtout d*elles qu'il tire sa puissance de pénétration dans les masses ; ce sont elles qui engendrent, aujourd'hui comme hier» le même esprit de dévouement, de sacrifice» d'almégation, poussé parfois jusqu'à l'héroLsme. Les leaders des groupements socialistes, syndicalistes ou révolotionnaires, sont, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit, de grands idéalistes et des sentimentaux; ils marchent vers l'étoile, soutenus par ridéalisme religieux de leur doctrine et le mysticisme de leurs sentiments. Pendant que quelques camarades rt plus malins » se font élire au Parlement, on les voit parfais, eux, les victimes de la Cause, errer de ville en ville à la recherche d'un emploi qu*ils ne trouvent pas ; leur nom figure sur la liste noire, et le boycottage patronal tient les portes des usines fermées devant eux. Ils ont l'âme trop probe pour ouvrir un débit de i*oissons qui les ferait vivre: ils préfèrent rester des parias, eux, leurs femmes et leurs enfants, et ils acceptent en silence l'épreuve de la misère. La destinée mauvaise qui s'acharne après eux les a persuadés qu'ils étaient essentiellement irréligieux, et, quand ils rencontrent un prêtre, ils rêvent parfois de pendaison au réverbère et de guillotine. Les malheureux ont émigré depuis longtemps au pays du rêve, et leur inaptitude aux analyses méthodiques est si grande qu'ils ne sont plus capables de percer ti jour les sophismes des docteurs en laïcisme qui, dérision suprême, font croire à ces grands amants de ridéal que le jour est enfin venu d*organiser k vie sur les données 4t purement humaines, laïques et terrestres ! »
La vérité est bien plutôt que la doctrine à laquelle fos hoiiiincs adhèrent est tout imprégnée de la pensée iTli^iousc f.*t même du dogme chrétien. L'idée de fratrriiité humaine, de justice sociale reposant sur le mépris dos richesses et la méfiance à l'égard de la propi'itHé privée, Tidéal de la vie communiste ne foot-ils pas partie de la tradition profonde du christianisme, et spt'C'ialement du catholicisme? N'est-ce pas pour le socialisme un véritable dogme de vie paradisiaque que cotte foi dans une société nouvelle, exempte des rivalités méchantes, toute faite de justice et de bonheur? ot le moyen pour la réaliser, que ce soit Tidée catastrophiques de Blarx ou la panacée de la grève générale, c'horo aux syndicalistes révolutionnaires, n'est-il pas à Sun tour en afTmité visible avec le dogme chrétien de la Uédomption ? (1).
dos convergences sont si manifestes qu'elles ne sont phi s conlcstoes par aucun esprit indépendant, et, au londomain du Congrès socialiste de Bourges, M. Lagardelle demeurait simplement fidèle à la méthode d'observation, lorsqu'il écrivait dans le Mouvement socialiste :
« Il faut une rare énergie morale, une puissance d'idéalistnc surprenante, une conscience prolétarienne parvenue h un degré supérieur de développement, pour que des travailleurs, à la vie précaire et instable, adhèrent à la conception révolutionnaire du syndicalisme. Grouper les producteurs, non seulement pour conclure des contrats collectifs avantageux et créer de fructueuses
(1) L'impuissance religieuse du socialisme, par Charles Lefebvre, dans le Bulletin de la Semaine, du 19 septembre dOOG. Cf. aussi l'article de M. E. Dolléans, paru dans le numéro de juin 1906 de la Revue d'Économie Politique, sous le titre : Le caractère religieux du Socialisme,
mutuaîilés, mais pour organiser la révolte de tous les exploités... ; pousser le seûLimenL de la solitlaritd jusqifà accepter joyeusement tous les saci"ifii:es que coiiiporte la lutte ; ne concevoir de trêve et d*ari"ét avant le renverseraent total de FEtat et du patronat : quelle force intérieure cette conduite ne suppose-t-elle pas au cœur du prolétarial révolutionnaire? m
Ainsi l'esprit religieux s'insère dans tous les mouvements sociaux puissants ; il les imprègne et les pénètre; ceux-ci ne sont féconds et excitateurs d'énergie que dans la mesure où ils se sont laissés remplir par lui, et cette condition est à ce point essentielle et organique qu'elle s'impose à ceux-là mc^mcs qui se donnent pour mission d'atTranchir Tespiit humain de tout dogme confessionnel et de toute attache religieuse.
Le Lajcisme et la Franc-Maçonnerie n'ont pu éctiapper à cette loi; Us soni devenus à leur tour des religions, A ce titre, ils ont aujourd'hui leurs pontifes, leurs cérémonies rituelles, leurs pèlerinages, leurs dogmes, leurs hérétiques et raôrae leurs commissions de Tlndex (1). La poussée est si énergique que les porte-
(1) On trouvera dans les différents numéros du Bulletin de la Semaine, de très curieuses références sur lous ces points, notamment sur les efforts tentés depuis deux années pour donner une solennité religieuse aux cérémonies des baptêmes et des mariages civils. Cf. aussi l'ouvrage si documenté de M. Eugène Tavernier, la Religion nouvelle.
On ne peut se fake une idée des « trouvailles »> que celte mine inépuisable réserve aux chercheurs palicnls. Ainsi je relève au hasard, dans le catalogue d'une librairie, qui vante une brochure nouvelle sur « la morale religieuse et metap/igsiqiie et la morale laïque », une phrase comme celle-ci ; « l'auteur termine par un acte de /oe dans le progrès indéfini des sociétés par ravènement d'une morale uniquement
paroles attitrés de ces groupemeate c humains » h subissent et témoignent de sa puissance. Aiiistj pour ne citer qu'un exemple entre cent, le dépoté Lafléire, an banquet du vendredi saint, tenu le l*' avril 1904, an Grand Orient, ne se contentait pas de déelaier que les trois cents convives réunis « étaient là pour affirmer leur foi x> ; quelques jours après, il écriTait dans V Action : ce C'est nous qui sommes Vraiment religieux (i). r>
Ce sont là résultats parfaitement normaux, parfaitement conformes aux exigences profondes de la nature humaine. Le sens religieux, le besoin de rattacher à un être supérieur notre misère, qui pourtant se sent appelée à toutes les richesses et à toutes les générosités,
fondée sur les sciences positives et laiques^ sur la raison et sur la solidarité ». La coniradiclion de la formule est évidenle ; mais elle est si conforme & Téducation que le matérialisme pseudo-scientifique donne & la France contemporalue que les lecteurs ont perdu l'aptitude à s'apercevoir de ces contradictions.
(4) Il y a longtemps qu'on a remarqué le caractère nettement religieux des congrès de la Libre-Pensée. Lors du congrès international de Rome, tenu au mois de septembre i904, ce caractère fut si apparent qu'il fut signalé par toute la presse. Dans le compte rendu donné par un journal peu suspect d'attaches cléricales, on peut relever les phrases suivantes : « Celte fièvre réformatrice, cette bonne Tolonté, ont quelque chose de touchant.Tous ces hommes, toutes ces femmes — elles sont nombreuses — ont la foi : l'atmosphère que l'on respire là est une atmosphère religieuse. J'écris le mot sans ironie. Mais celte foule cherche ses dogmes : elle les trouvera, elle les formulera sans doute, et il y aura dans le monde une religion de plus. C'est dans le but de l'établir que l'on discute tant, sans parvenir à s'entendre sur une définition définitive du mot « libre-pensée ». Le Journal^ du ââ septembre 1904.
est à ce point organique en nous et immanent à notre âme qu'il lui faut à tout prix, même au prix des contradictions les plus évidentes, se créer des divinités nouvelles, le jour où de fatales équivoques, compliquées de trahisons et d'exploitations inexpiables, ont persuadé aux hommes que le Dieu de leurs pères n'était plus là pour répondre à leurs appels. On croit alors, suivant la formule d'un politicien doué d'une faconde algérienne, avoir « éteint au ciel des lumières qui ne se rallumeront plus » et on dit même que le geste fut magnifique. Si on prenait le temps nécessaire et si on avait la vigueur intellectuelle suffisante pour réfléchir sur les faits, on s'apercevrait, au contraire, que jamais on ne mit tant d'ardeur à allumer au ciel de pâles lumignons, salués ensuite comme des étoiles. En ces périodes, les dieux se multiplient, et il faut répéter le mot de Bossuet : « Tout est Dieu, excepté Dieu luimême. » L'incompressible force qui. agit sur nos âmes ne permettra jamais qu'il en soit autrement. Comment pourrions-nous vivre, s'il nous était interdit de rattacher notre conduite à un Absolu qui la règle, la légitime et la soutienne ? L'avenir donnera raison, contre M. Viviani, à M. Benjamin Kidd, qui a écrit : « Les croyances religieuses ne sont pas simplement des phénomènes particuliers à l'enfance de la race Elle sont des éléments caractéristiques de notre évolution sociale... Elles sont les compléments naturels et nécescaires de notre raison, et, loin d'être menacées d'une dissolution éventuelle, elles sont probablement destinées à croître et à se développer en même temps que la société, conservant comme élément immuable et commun la sanction supra-rationnelle qu'elles offrent à la conduite humaine (1). »
(1) L'évolution sociale p. 112 et 113.
Telles pont làê man^teMAilon^ de Tesiprit Higieut qQ*OD peut appeler inrmiscientex et nafre* : dlRs méritent ci? titre. parc<î que les entités auxquelle-s elles t*adrf!sseiit n*otit d*aiitrc transcendance que celte que leur concède la bunne volonté de leurs adorateui% Pour peu quil veuille s*exercer, resprll critique a promptement fait descendre de leur piédestal les idoles l't il n'est pas indifférent de signaler que les l , fies oot toujours refusé de se ranger parmi lei
Ûdèles de ces religions nouvelles. Aussi, depuis quelques années, le nombre va-t-il croissant des incroyants qui* travaille ce même besoin religieux et qui, mieux habitués aux analyses mëthodiques, en sont venus à se demander s*il ne conviendrait pas de rendre à Tidée de Uieu une place dans la vie intellectuelle et sociale de notre pays, S*îl fallait indiquer les motifs qui ont favoris»^ ce changement d'attitude, il semble qu'on en devrait surtout signaler trois : rimportaoce du seotiment religieux, attestée par les études historiques €t par les observations contemporaines se référant aax manifestations qui viennent d*élre relatées; les conclusions récentes de la psychologie, qui attestent la réalité des expériences religieuses; enfiQ, et spécialement, les constatations des observateurs impartiaux de la vie sociale, qui s'accordent tous à témoigner de Timpuissance des doctrines laïques à développer chez les individus le sens social^ le sentiment de Tabnégatioa et du devoir. Quoi qu'il en soit de ces causes, la question est posée» et le nombre est plos grand qifon ne croit des libres penseurs qui estiment que leur titre doit être autre chose qu'une étiquette et les oblige à étudier, avec une entière loyauté, un problème aussi grave.
Ce n^est un mystère pour personne que rattitude des rationalistes c'est grantlemeRt modifi^ie à l'égard des
logmes enseignés par rÉglisecatholîcfue. Nous sommes [loin des négations pércmptoires» des « questions préa- [labiés )ï, opposées naguère à toute allégation d*one action snrnaiurelle se manifestant par la grâce ou le miracle. Les uns, avec Mi\L Emile Boutroux et Sully Prudhomme, essaient de concilier la religion et la rain, en retrouvant dans la seconde le principe de la première. D'autres, se bornant à constater le besoin de réorganiser la vie sociale et l'impossibilité de le faire 'sans Taide de la croyance en Dieu, courent au plus pressé, et, après avoir réintégré Tidée de Dieu, remettent k d^autres temps le soin de cbercher comment on peut la concilier avec des conclusions rationnelles. En tout cas» une attitude nouvelle prévaut. La réserve ou» même, l'accueiï sympatbique se sont substitués k Thostilité catégorique d'antan, et il est avéré que les livres ou les articles de revue traitant des sujets religieux sont ceux qui intéressent le plus les lecteurs, de nn^me que les conférences réservées à Texamcn d*une question religieuse sont celles qui attirent les plus nombreux auditoires. 11 y a quelques années, rinscription du nom d'un prêtre parmi les conférenciers d* une université populaire parisienne suscita une vive émotion et parut un défi à la libre pensée ; une grande manifestation ayant été organisée, le conférencier ne put se faire écouter. On n'en est plus là aujourd'hui. La clientèle des U, P* apporte aux études religieuses une attention persévérante, et elle ne fait d'ailleurs en cela que suivre d'illustrès exemples. Les membres de la Société de philosophie ne se croient plus obligés de dissimuler l'importance qu'ils attachent k Texamen des problèmes religieux, et parfois ils écoutent avec intérêt Texposé des doctrines expressément empruntées h la théologie chrétienne. « On ne se doute pas, — écrit M. Edouard Le lloy, — quand on n'a pas fréquenté les milieu^t
intellectuels incroyants, da mecès et de l'inflaenee qiron aurait, si l'on se mettait à discater en langage moderne et selon les méthodes modernes, les grands prol)I(^mes de la théologie traditionnelle. » Récemment, la psychologie des mystiques a été l'objet, de la part des incroyants, d'observations et de trayanx dont le ton et les conclusions contrastent singpalièrement avec les procédés de forclusion, coutumiers aux docteurs de la « pensée libre » sous le Second Empire.
Ainsi, dans les divers milieux rationalistes, les préoccupations religieuses hantent les esprits des hommes indépendants qui ont eu la sagesse de ne point lier leur action aux destinées d'une coterie politique/ll est inutile d^ajouter que le seul fait de s'associer à ces préoccupations, de manifester l'intérêt qu'elles éveillent suffit parfois à attirer les suspicions et le blâme ; on est vite accusé de « trahison » et soupçonné de « pactiser avec rennemi ». Ces formules consacrées flétrissent, à toutes les époques et dans tous les groupements, les initiateurs des mouvements progressistes. Les incroyants, à qui on les applique aujourd'hui, ne sont pas exposés à s'en laisser émouvoir ; ils savent que la probité intellectuelle et la dignité du caractère sont des forces contre lesquelles les méfiances injustifiées ne peuvent prévaloir. C'est pourquoi rien ne trouble la sérénité loyale de leur enquête. ^
Déjà plusieurs d'entre eux sont parvenus au terme de cette évolution et ont professé publiquement leur croyance en Dieu. L'observation méthodique des phénomènes sociaux ne nous autorise pas à juger leur démarche, caria science se borne à la constatation des relations phénoménales et s'abstient de porter un jugement sur les qualités. Cependant, la gravité des intérêts engagés est telle que le lecteur nous permettra d'examiner maintenant si cet aboutissement n'est pas le terme
nécessaire des préoccupations religieuses dont nous avons reconnu Texistence chez le bon citoyen de la cité moderne.
GHAPITBBXII Le terme des préocoupstfons tboratos.
Nous sommes persuadé, pour notre part, et nous espérons avoir démontré, qae Tanalyse méthodique des phéDomènes sociaux constate la présence du sentiment religieux dans l'homme et atteste sa nécessité pour coordonner les activités individuelles en vue d'une fin commune. Afin de rester dans le domaine proprement scientifique, cette analyse doit se déclarer incompétente dès qu'on l'interroge sur l'objet de ce sentiment: elle ne permet point d'affirmer Fexistence de Dieu.
Sous le bénéfice de cette réserve formelle, il est cependant licite de remarquer qu'en ces premières années du xx« siècle, le problème de l'existence d un Être infini et transcendant se pose devant nous sous un aspect différent. Chaque jour, le nombre s'accrott des savants qui n'admettent plus que le sens religieux ne constitue qu'un attribut de l'humanité dans son enfance ou une déformation intellectuelle survenue au cours des âges. Ces savants constatent que le sentiment religieux, naturel à l'enfance de la race, persiste dans les sociétés plus cultivées, et, dans ce milieu supérieur, loin de s'atrophier, comme on devrait s'y attendre, s'il était incompatible avec un état de civilisation progressive, il se développe au contraire, se purifie, s'élève ; les progrès des institutions sociales et des sciences concourent à le fortifier et il se nourrit du meilleur de leur substance.
Ces constatations sont graves.
Aussi, dans un livi'e où l'auteur a voulu essentiellement rester en contact avec la vie, il a paru l<'gitime de consacrer quelques pages h rexainen d'uu problème qui inquiète aujourd'hui un si grand nombre d'hommes loyaux et désintéressés- En un temps ou la philosophie nouvelle, la philosophie de Faction» paraît démontrer^ avec Tassentiment d'un grand nombre de savants même, que îa science n'est point le seul mode légitime de recherche de la vérité, cette altitude ne peut surprendre personne, dès lu que le lecteur est explicitement informé que l'analyse de chimie sociale à laquelle on a voulu procéder n'est plus eu cause au présent chapitre.
Derrière les voyageurs parvenus au terme des pérégrinations, d'autres sont « en route » et cheminent au milieu des incertitudes et des angoisses vers l'Etre infini qui les attend et qui, déjà, se révèle à eux par les besoins incompressibles de vie morale supérieurct de générosité et d'amour qu'ils sentent surgir des profondeurs de leur âme. Ils connaissent le néant des divinités trompeuses que leurs frères moins éclairés acceptent d'adorer, et pourtant ils n'osent prononcer le nom de Celui qui peut seul répondre adéquatement aux exigences de leur nature. Puissenl-ils à leur tour franchir rétape finale et connaître la joie, la paix et la force que procure l'élévation consciente de râmc vers Lui ! Souveraine Intelligence, souveraine Justice et souveraine Bonté, seul il est qualifié pour fonder la loi morale et solliciter Tobéissance d'un être intelligent et libre qui n*aurait aucune raison d'incliner sa liberté devant une force dénuée de personnalité. A la fois transcendant et immanent, il est l'Absolu Vivant auquel nous pouvons rattacher les petits êtres contingents que nous sommes, et U est aussi le seul à qui nous puissions obéir tout eu
trouvant en nous-mêmes cette règle supérieure de conduite, dont le principe, au témoignage de la philosophie moderne, ne doit pas ^tre cherché en dehors de noire conscience. Lui seul entîn est capahie de conduire l'humanité dans son ensemble, et chaque individu en particulier, à leur terme rationnel, de constituer chacun de nous en cet état parfait de bonheur et de vie vers lequel nous tendons de toute la force de nos aspirations. En Lui et par Lui, nous ne courons plus le risque de n'être que des mofjens au service d'une humanité exploiteuse ou d'une nature cyniquement calculatrice, et Lui seul aussi est autorisé à nous interdire de nous considérer nous-mêmes comme une fin, en regardant les autres hommes comme des instruments h. notre service. Immergés dans Ta grande famille humaine dont nous partageons à la fois les fautes et les mérites, nous avons le devoir de vivre socialemeni, mais notre autononrie demeure dans la mesure où elle peut être légitime^ puisque chacune de nos personnes, unie à Dieu, acquiert une valeur infinie. Ainsi, la double condition posée par la conscience contemporaine se trouve respectée, et une harmonieuse synthèse s'établit entre le droit de la société et le droit de l'individu.
S*il suffisait pour démontrer Texistence de Dieu de prouver que cette croyance est seule capal>le d'établir entre nos activités égoïstes le lien mdispcnsable au progrès de la vie sociale, on peut croire que fathéisme ne compterait plus guère de disciples, et lorsque, dans un entretien particulier ou une conférence publique, on montre les chemins qui conduisent vers Dipu, il pst rare que des protestations s'élèv nt contre J efficacité sociale de la itrojani^e en uo Être Inlmi et
Providence souveraine. Rarenjent aussi, on conteste les admirables harnionies qui existent entre cette croyance et les besoins profonds de notre conscience.
Volontiers, l'interlocuteur concède tout cela : il ajoute que, seul, le point de départ Tinquiète et que TÊtre suprême risque de ressembler à la jument de Roland, qui, elle aussi, se distinguait par toutes ses qualités éminentes, mais était affligée d'un seul défaut, celui de n'avoir jamais existé.
Certes, il n'entre dans ma pensée ni d'entreprendre ici une démonstration de l'existence de Dieu, ni surtout de nier la valeur scientifique des objeclions dirigées contre certaines preuves traditionnelles, dont le développement ne semble pas avoir marché de pair avec les progrès d'une critique chaque jour plus sagace, plus pénétrante et plus documentée. Jadis, on répétait souvent que, seuls, les petits esprits, dont l'ignorance et la mauvaise foi étaient notoires, pouvaient nier l'existence de Dieu. Cette manière commode d'esquiver la difficulté fait sourire aujourd'hui, et le problème apparaît sensiblement plus complexe, même à plus d'un catholique convaincu, dont la foi soutient et éclaire la raison.
Sans songer à ouvrir ici sur une question si grave (1) un débat philosophique, on voudrait simplement réunir quelques réflexions sur trois objections d'ordre pratique qui, d'après une expérience personnelle déjà longue, arrêtent un grand nombre d'hommes de bonne volonté. Le nombre est grand, en efl'et, de ceux qui constatent avec angoisse l'antinomie radicale qui les met en désaccord avec eux-mêmes : l'observation attentive de
(1) Cf. sur cette question deux articles de M. Edouard Le Roy, dans Revue de Métaphysique et de Morale, 15 mars et 15 juillet 1907.
la vie sociale les a conyaineiu de la néensité de ridée religieuse, pour relier en un toot organique des activités individuelles qui tendent natardlement à Tégolsiiie et à l'anarchie, et cependant, Us estiment ne pouvoir ni nier, ni affirmer Texistence de Dimi. Quand on cherche les causes de cette impossibilité petychologique qu'ils attestent, on remarque qii*dles dérivent beaucoup moins de considérations métaphysiqnes ou scientifiques, que de la constatation de certaines tendances fâcheuses qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme répandues parmi les croyants, et que, pour ce motif, ils envisagent comme le prolongement et la conséquence naturelle de la croyance en Dieu.
La première objection que, dans leurs universités populaires, les conférenciers libres penseurs ne cessent de développer, aux applaudissements de leur auditoire, et qui touche à la fois l'ordre philosophique et l'ordre sociologique, invoque ce que l'on appelle, depuis Kant, le principe de l'autonomie de la personne humaine. « Par rautonomie de la volonté, écrivent MM- Janet et Séailles, Thomme a ce privilège de participer à la législation universelle et de n'obéir qu'à des lois universelles, mais portées par lui-même, qui seul donne à la créature raisonnable une valeur intrinsèque et absolue. Ce caractère de la loi morale s'exprime par cette formule : « Agis de telle sorte que ta volonté puisse se considérer elle-même comme dictant par ses maximes des lois universelles (i). » En un autre passage d'un de ses ouvrages, M. Gabriel Séailles formulait avec force la même objection, lorsqu'il écrivait : « Nous n'admettons plus que la loi morale soit une consigne imposée du dehors, un décret arbitraire promulgué par un être
(4) Histoire de la Philosophie, Paris, Delagrave, 1809, p. 466.
qui n'a pas à se justifier devant nous, que nous pouvons ne pas comprpndre» auquel noussoimiics contraints d'obéir* Une main rude qui abat qui lui résiste ne nous paraît pas un symbole suffisant du devoir. Tant que la lot nous reste extérieure, elle a le caractère d'une contrainte matérielle, nous la subissons, nous ne nous y soumettons pas. Il n'y a de bien moral que celui qui est accepté par l'individu , reconnu par son intelligence, identifié avec sa volonté vraie. Nous portons nousmêmes la loi {i laquelle nous sommes tenus d'obéir : robligation se confond avec ce que les philosophes ont appelé l'autonomie ; la loi n'est que la raison même devenue personnelle, sans perdre sa valeur universelle et son impérieuse autorité (1). »
M. Ferdinand Buisson, en d'innombrables discours ou articles de revues et de journaux, a mis au service de la même thèse les ressources variées de sa dialectique aiguisée : « L'État sans Dieu, dit-il, l'école sans Dieu, la mairie sans Dieu, le tribunal sans Dieu, comme aussi la science et la morale sans Dieu, c'est tout simplement la conception d'une société /rwmaï/îè qui veut se fonder exclusivement sur la nature humaine^ sur ses phénomènes et sur ses lois*
« Détacher de l'Église la nation, la famille, les individus, — la démocratie, poussée par son merveilleux instinct de ses besoins et de ses devoirs prochains, s'y prépare. »
(1) Gabriel Séailles, op. cit., p. 120- — Auguste Comte k qui Inobservation positive avait montré la nécessité de coordonner raclîon de Tindividii avec le progrès de la société, transposait celle même doctrine au prolit de 1 huuiaiiilé. Il avait pose le principe de rAutonomie iJe rihimauité. « Aucun être, disait-il, ne peut dignement travailler pour lui-même, sauf i'HuuiaDÎté, »
f(PMinir.
W**Anaal «ianamiff <
déjà fail .lUonoa. Aprft» i que u finctriae de la m^ot lie la manie, étiît < ^)n principe, elle phra«>s «lans leaqoefles elle s prpsqne mystique. »
ro«me. dont chaque une rê^imitante infinie » :
' <>tte 'n>ncepUon. dîra-troii, ( tion« relisienses : je ne le miepma, SemiemÊemi elle «m di^^nf m re queile ne fait /o, mmmt' elle, VP^ ^ une autorité qui mmwugnde et qmi oppruÊte» »
L'oppression de Diea, la termtmde de rhomme, Yoilïi la znnde objection ! D suffit de FéToqaer, en compaznie d'une autre qni va être signalée, pour qae TandîtDJr*? tressaille et acclame de ses brayos finénétîciaes le •!oaférencier qui possède qaelqne don de la parole. Pour mon compte, je ne l'ai jamais entendu exposer, sans qu'un sentiment de colère, mêlé d'infinie trirte^e, moQtAt malgré moi des profondeurs de ma conscience contre les hommes qui avaient contribué à donner au peuple cette idée atroce du Père, si respectueux de la dignité de ses enfants, qui est aux Cieux. Ma foi chrétienne voulait supposer que, du moins, des chrétiens n'étaient pour rien dans la diffusion de cette conception odieuse, et pourtant ma conscience de chercheur, inflexiblement attaché à la méthode d'observation, m'interdisait, sans réplique, d'admettre cette conclusion. A mes oreilles résonnait l'écho des formules fatales que des prédicateurs et des publicistes, formés à l'école de Joseph de Maistre et de ses amis, s'étaient
complu, depuis un siècle, k employer, pour reprt^sentér Dieu comme une sorte de despote oriental qui commande, qui brise et qui condamne, AssoilTt^B d'obéissance, j'oserais dire de servilité, ils paraissaient craindre qu'aucune fonnule ne fût assez forte pour exprimer la majesté farouche de leur Dieu barbare
On eût dit» à ies entendre, que TKtre Inlini éprouvait je ne sais quelles jouissances inavouables à contempler rabaissement de sa créature déchue. Jusqu'à la lin des tempSj nous étions condamnés, nous autres « les vers de terre, » a les bipèdes raisonneurs, » à nous débattre au milieu des aJï'res de notre humiliation consciente et révoltée : le désir de ralTranchissement et de la liberté semblait n'avoir été déposé dans nos âmes que pour nous mieux faire sentir le poids des lourdes chaînes qui meurtrissaient notre chair. La doctrine était dure^ mais on la déclarait nécessaire pour sauvegarder la transcendance de Tacte divin : celte transcendance eût été compromise, s'il n'était surabondamment étabh que le Dieu terrible, relii^é dans son lointain paradis, avait surtout le droit d'abaisser et d* humilier sa créature, en soumettant sa raison et sa conscience aux épreuves les plus dures de Tiriationnel et de e< Finhumaîn n. La moindre demande d'explications, le moindre désir de comprendre était un signe infaillible de cet orgueil toujours condamné et jamais vaincu qui avait entraîné la cbute des Anges et de nos premiers parents.
D'autres orateurs ou écrivains, qui évitaient ces excès, laissaient du moins entendre que Dieu était pour eux une sorte de Deus ex machinât extérieur à Téconomie de la vie naturelle et venant arliitrairement se juxtaposera elle, se plaquer sur elle, comme pour faire k son œuvre on ne sait quelle retouche étrange, imprévue au temps de la création.
A mesure que les rérainescences de cet ordre revien-
n^nt à la mémoire, la gigantesque et donlourease éqni* vo(]ue sur laquelle un si grand nombre de nos compatriotes vivent encore, ou, plutôt, dont la France du w^sitVIesouiïresi douloureusement^apparaften unrelief plus puissant, et on se demande par quelle série lugubre de déviations, de malentendos et de travestisse* ments. des hommes, croyants on incroyants, en sont venus à se représenter ainsi le Dieu des chrétiens !
Si. en fait, les conséquences de cette fatale méprise sont exceptionnellement graves, la méprise elle-même n'a nii^me point Tapparence d'une objection valable, et rénonnité de ces déformations doctrinales aurait dû les rendre à tout jamais impossibles. De quel droit s*attache-t-on exclusivement à des écarts théologiques que rKglise n*a jamais sanctionnés de son suffrage et qui ont été le monopole de quelques publicistes ou prédicateurs du XIV* siècle, alors qu'on néglige de faire état do renseignement authentique du « Catholicisme vrai, traditionnel et vivant », celui des Pères, des Docteurs et des Saints ?
Ignore-t-on que cet enseignement nous montre au contraire un Père infiniment aimant, qui respecte toujours notre liberté et notre raison ? Il ne veut obtenir de nous que la seule discipline qui soit digne à la fois et de Lui et de nous, c'est-à-dire l'obéissance filiale et tendre que des enfants donnent avec joie à Celui dont ils connaissent toutes les tendresses ; si scires donum Dei! Il y a dix-neuf siècles, pendant sa vie mortelle, le divin Galiléen a multiplié les miracles pour soulager toutes les misèi^es et guérir toutes les plaies de Tâme et du corps, et c'est lui qui le premier a recommandé à ses disciples de ne point imiter « les rois des nations » et les potentats, de ne concevoir l'autorité que comme un service à rendre à celui sur lequel elle s'exerce. Le salut même de rbumaaité a'ft pas été opéré du dehors,
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la Rédemption ne se fit que par l'Incarnation ; Jésus, dit r Apôtre, s*est revêtu de notre inflrmité, jusqu'à la
ressejnblance du péché.
Ainsi les incroyants qui ont formulé Tobjection ont trop facilement fait conflaoce à des formules aljominablement oiitrancières. Cette objection ne garderait quelque valeur que si ses partisans voulaient soutenir que Tautonomic humaine comporte le droit a toutes les fantaisies et h tous les caprices. Mais personne ne s'avise de prcnilre à son compte une si dangereuse prétention. Vautononiie individuelle n'est pRsVafjomîe individuelle, et Texpérience a démontré que Tindividualisme farouche d*un Stirnerou d'un Nietzsche aboutit à régoïsme cynique et îi ranarchie sociale, c'est-àdire en définitive à k pire servitude.
a Le libre examen n'est pas le droit de décréter son opinion, de proclamer sa propre infaillibilité» il est le devoir de douter où il faut, d'éviter la préi'ipilation, de contenir ses passions et ses préjugés, il est Teffort méritoire pour obéir à Dieu en retrouvant sa pensée,
« Mais, en obéissant h Dieu, nous nous soumettons à notre propre raison, car notre raison est unie à la pensée divine, et ce n*est pas du dehors que la vérité nous est imposée, c'est en nous-rn^mes que nous la découvrons comme notre loi, comme notre hieu, comme ce qui nous réalise, nous achève» nous donne Vèive véritable (1). ))
Apr^s cette déclaration d*un éminent rationaliste, l'entente est facile, ou plutôt elle est déjà réalisée^ sans réticence, ni réserve. En reliant notre vie morale h Dieu, loin de nous avilir dans l'esclavage, nous nous ail'ranchissons, communiant a l'Amour infini et h la Bonté infinie. En Le cherchant, nous nous trouvons nouç-
(i) Séailles. op. cit„ p. 185.
HiAmcs, plus libres et plus forts. Cornment en pourraitil rtro autremt^nt. a puisqu'il nous est plus intérieur k nous-mAiDOS que nous-m^mes T »
A cùté de cette première objection, il en est une sf^runJo que, depuis trente années, les porte-paroles da laïri<ino contemporain colportent dans tous les milieux |io;aiIaires des villes et des campagnes. Pour la mieux r.I».iiidiv, on n'omet aucun moyen de diffusion : le th.Atr.» et la conférence, le journal et la brochure sont mis îi contribution, et, en chaque circonstance, la ^•'iiH'ni'e habilement jetée trouve un sol favorable à sa ^•■niiination. La formule usuelle, sous laquelle cette oltjtvljon est présentée, est à peu près la suivante : ri«lé«» tJi^ Dieu, à supposer que l'existence de cet Ktiv iiilini puisse tMre démontrée, est en tout cas pour les SiHi.'t.'s humaines souverainement funeste et malffiisanff*. Lors.jue les citoyens qui la professent sont ré.*lleim*nt sinivresot l»ons, il arrive infailliblement que la pensée do Dieu, du ("iel et de la vie future les détache de la vie terrestre et les détourne de toute participation active au progrès de la société. Ce détachement des inléri^ls temporels n'est pas simplement un accident, il est au contraire organique et inévitable, Tidée de Dieu étant trop importante pour qu'on lui fasse sa part : si on lui concède une place dans la Cité, elle accapare nécessairement tout. La cité des hommes est fort peu de chose auprès de la cité de Dieu, et, quand on est si certain d'un rétablissement ultérieur de la justice et de la bonté, on ne se soucie plus guère de faire régner la justice ici-bas; on laisse faire, on se désintéresse et on qualifie même de vertu cette indifférence, on y voit de la patience et de la résignation. Si la société souffre ainsi grandement de l'inertie des hommes qui devraient
être de bons citoyens» ce dommage est encore le moin- •dre. A côté de ceux qui croient sincèrement en Dieu, il en est d'autres, en eïTet, qui ne se demandent même pas s'ils ont la foi, mais qui s'eni|>ressent d'utiliser une croyance si favorable à leura calculs égoïstes. On les voit s'employer avec ardeur à maintenir une doctrine qu*ils exploitent : pendant que le peuple adore son Dieu qui lui promet de le récompenser là-haut des tortures et des injustices endurées ici-bas, les monarques sont tranquilles et les courtisans s*amusent : « la vieille chanson « endort les douleurs des uns, tandis que les autres calment leur conscience en se souvenant de la divine parole : ce 11 y aura toujours des pauvres parmi vous » (1). Lorsqu'on a quarante mille francs de renies, on trouve cette prophétie toute naturelle et on aime h en faire entendre Técho à ceux qui souffrent.
Voilà le dilemme. Le maître rationaliste, dont j'ai déjà si souvent invoqué le témoignage, en exposait fortement la seconde alternative, lorsqu'il écrivait :
<c On subordonne la religion aux intérêts terrestres, on vante son utilité politique, on la réduit sans l'avouer à une sorte de gendarmerie spiriluellc qui contient le peuple par la crainte des enfers cbimériques. Mais le
(1) Je signale, en passant, que ce texte fameux, que dlunom [j râbles prédicateurs, au xtx® siècle, ont longuement commcnlé, eu le considérant comme une prophétie divine, annonçant la pérennité de la pauvreté parmi les hommes, est un échantillon symplômalique des contre-sens commis dans la traduction des textes sacrés, et de la direction uniforme de ces contre-sens. Voici le texte grec de Marc, xrv, 7, IlavTOTf yàp Toùç ^tw^o^î Hsts /ju^* iauTfJiv, jca) orav êù^i^tè ^ùvûc^êi aÙToIç £'j noi^iat^ i/xè îl où TràvroTS iX^rs* Cur vous avez toujours les pauvres avec voua» et, toutes les fois que TOUS voulez, vous pouvez leur faire du bien, maïs moi, vous ne m'avez pas toujours, CL MaUh\ xxvr, 11, et Jean xHj 8,
ii*êJtt \m% dape, sa déllABce Réveille el sa lidinè
jiionnt'f! remonle ju^a'à Diea lui-m^me. Il n'y ^<«H
u« \Hrt en qui la coûscîeni'û humaine â« r^gnnle
l^-ni/^mt* , dana ce (|iiVlle a de |)lus ëfevë et de p\m
ir, tl y voit un ; tt. le plus haut des fooc-
loriudires de h bu j ^ symbole de la put63aj2t:e|
pilnliste, et il est telle asseiulilée populaire où le oon e l)i*»u n lus êln* pi-oaoncé sans qu'il soit coa-
yerl par i (!).>»
L'objection est grave» et eeux qui la prësenlHot ne} ot jamais embarrasses pour justifier par des exemples) mpruntés à l'histoire du xi\« siècle les accusatiofi^J u'ils formulent contt^ Tidée de Dieu. En €6 que con^ vnt le premier point, c*e»t'à-dire roricntation de viel es croyaols sincères, les constatations coniîigQécs dans deuxième partie du présent ouvrage su0isent à moner que Fallégation n'est point dtînui^e de quelque* fortement. Quant au second point, il faudrait beaucoup d'ignorance ou passablement de parli-pris pour nier j^^UG ridëe de Dieu n'ait été souvent exploitée par les ^Êmosjsidenies comme un moyen de gouvernement. Le 1 ^Boldai de génie qui, sous le Consulat, a entrepris de I^VéiMblir en France l'ordre social troublé, n'a eu garde r de négliger un moyen d'action si efficace sur le peuple : un de ses premiers soins fut de négocier avec h' l*apaulé, et le préambule du CoucordaL de 1801 porte 1 expressément que la convention est conclue « tant pour le bien de la religion que pour le maintien de la transi utilité intérieure (2) ».
(1) Gabriel Séailles, op. cit., p. 68.
(3) Sous la plume du futur empereur, ces lemies prenbent uû aeua spécial, et on peut croire que dans son esprit] le souri de la religion élait moindre que eebii de la trauquifinlérieure. « Quant à moi, déclare-t-il, je ne vois pas
— il9 —
Plût au Ci*^l que Ips méthodes religieuses do Napoléon I"" eussent disparu avec son gouvernement î On sait qu'il n'en fut rien : la Restauration suivit les mêmes errements. La a manière » s'adoucit; mais cet adoucissement qui rendit le procédé moins odieux ne le fit pas moins funeste, La collaboration devint plus active de ceux-là mêmes dont on employait le ministère à des tins temporelles. Aussi, (f trouvant la servitude près de
dans le chrisiîaûîsme le mystère de l'Incarnation, mais Je mystère de l'ordre social, la religion rattache au Ciel une idée d'égalité qui empêche le riche d'être massacré par le pauvre. » Aussi Napoléon, maître incomparable dans l'art d'exploiter, pour le service de ses desseins orgueilleux, les senliments nobles ou vils de ceux, qui rapprochaient, saurat-il utiliser avec habileté toutes les nuances do sentiment religieux. Sous sa direclion, le clergé, qu'il veut « assagi », c*est-à-dire maniable et ayant donné des n preuves » d'assouplisseuienl politique, devient une « gendarmerie sacrée », qu'il fait manœuvrer de concert avec Faulre, « la gendarluei'ie temporelle, eu bottes fortes ». M. Bîgnon, inïerprète officiel et spécial de Napoléon pour les livres diplomatiques, écrit, à propos du serment imposé par le Concordat : « Ce serment faisait du clergé une sorte de gendarmerie sacrée. )> On connaît les formules du catéchisme impérial ; les évoques sont chargés d'en commenter avec zèle les préceptes qui rappellent les devoii-s vis-à-vis de rKmpcrcur. Ils doivent souiuettre à la censure toutes leurs lettres pastorales et iustruetions publiques : non seulement» en manière de précaution, on leur a défendu de rien imprimer, sauf par les presses de la préfeclure, mais encore, ponr plus de sûreté, la direclion des cultes les informe incessamment de ce quMU doivent dire. « Il faut, disait Real, préfel de police, £i un nouvel cvt^que, il faut dans vos mandements louer l'Empereur davantage, — Donnez-moi la mesure. — Je ne la sais pas. a (Taine, op. cit.). Cf. aussi Welschinger, le Pape et V Empereur, l^aris, Pion, 1903,
TAtitel, Ie« hommes s'offrayèrent de flîeu (I) i». Lei frayeur fui telle «qu'elle dégi^néra eo fiaine et qui pillèrQQt en 1831 Saint-ôennain rAuxeiTots, En (eiQps-là, on pourchassait comiuQ des malfaiteurs prêtres qui passaient dans les rues ! Au contraire, peJ dant les dix-huit ana<Ses que dura et un gouvernemoJ qui ne se confessait pas », des apôtres admirablj purent, loin de toute compromission politique, monlr aux travailleurs et aux déshérités que le Dieu des chr tiens n'était point nécessairement inféodé auxTntén^^ d'une clas8è riche ; leur propagande prépara la mago fique éclosion de 1848. Mais bientôt Napoléon HT cl plu tard les préfets de Tordre moral reprirent fa vieil| tactique utilitaire (2) ; et, s'il fallait douter de la pej
(4) On connaît la belle page de LamennaU* «t Lorsqu'après les lumuHes de la Fronde, dernier et noble essai de rési^" tance à un pouvoir qui ne voulait plus reconnalLre de bo nés. tout plia sous la volonté arbitraire d'un seul, fa religio elle-même asservie perdit sa dignité en perdant son îndi pendancc» et le clergé français, malgré les condamnatioif de Rome, recevant à genoux les doctrines servîtes que despotisme lui imposait insoletument, corrompit dans sa propre sein Tesprit du catholicisme et le rendit aux yeu des peuples complice du pouvoir qui avait planté sa tentl sur les derniers débris de la liberté chrélieone. Trouvant la servitude près de Tautel, les hommes s'effrayèrent de Dieu^ L'Avenir, 16 octobre 1830.
(2) Voira ce sujet Touvrage de MJ^abbé Lecanuet, lEglU de France sous la troisième République, 1870-1878, P«rjf Poussielgue, 1907, notamment les pages consacrées à Torg nisalioti des innombrables pèlerinages qui se mulliplrèreij pendant l'année 1873. Ou va surtout prier à Chartres^ daii la cathédrale où fut sacré tien ri IV, <( I,e cri de Vive le rôï~ ne sort pas des lèvres, il est du moins dans tous les cœurs & (p, 203). Au pèlerinage de Notre-Dame de la Pitié (Vendée),
sistance d'intentions qui rrnttetident pour se réaliser que le retour de circoristaDces favorables, iî suiïiraitclr' se rappeler les incidents du boulîingisinc ou du nationalisme et les instructives révélations des w papiers Monlagnini »* Récemment encore les débats parlementa ires sur la séparation des Eglises et de TEtat ont oOfert de nouvelles occasions de manifester leurs tendances à des hommes qui veulent à tout prix faire servir le mystère de la Rédemption h la défense de leurs con* ceplions politiques ou sociales.
Après tous ces exploits et d'autres qui se préparent, on serait mal fondé à contester la valeur pratique de Tobjection soulevée- Cependant les faits allégués sont très loin de suffire à justifier la thèse doctrinale avancée, 11 est facile de formuler deux réponses.
D*abord, il serait inconcevable que l'idée de Dieu eût le privilège d'échapper aux déformations et aux exploitations que l'égoïsme et la bassesse imposent successivement à toutes les idées nobles. On n'en est plus à compter les combinaisons louches auxquelles la démocratie et la liberté, l'amélioration du sort des travailleurs manuels et la diffusion de l'enseignement ont servi de décor et de cortège. Que de réformes prétendues, que de propositions malfaisantes, que d*hommes
01^ il a conduit 40.000 pèlerins, Mi^ Pie supplie la sainte Vierge « de replacer au front de la France et k celnî de rÉglise le diadème qu*on lui a ravi »> (p, 205), Trois années plus tard, la campagne élector.ile de 4876 remet plus que Jamais en honneur les mêmes équivoques et les mômes confusions entre la religion et la politique. M. de Mun, à Pontivy, se réclame à la fois du Syllabus et du principe monarchique. ({ Si je suis éki, écrit-il h MiÇf Pie, ma première pensée sera d\iîler chercher vos conseils et votre direclioiig doal j aurai plus besoin que jamais i) {p. -495)»
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Pour qu'une doctrine soit théoriquement et socialement respectable, deux conditions sont nécessaires et suffisantes : la première que l'idée elle-même soit noble et grande, susceptible d'applications désintéressées et capable d'attirer les âmes généreuses : la seconde qu'elle ait continué en fait à trouver de tels disciples et à recevoir de pareilles applications. Or l'idée de Dieu satisfait pleinement à cette double condition. Si grande qu'on veuille faire la part des exploitations dont elle a été la collaboratrice et la victime depuis cent cinquante ansetplus, personne n'est autorisé à méconnaître qu'elle a été aussi l'inspiratrice de mouvements admirables de dévouement, de générosité, de pureté et de vaillance morale. Taine le constatait naguère éloquemment avec la robuste franchise de pensée et de style qui lui était coutumière, et, de nos jours, l'école psychologique américaine, par l'organe de son illustre chef, M. William James, formule la même conclusion. Le sentiment religieux, écrit le professeur d'Harvard, produit « sans contredit une excitationjoyeuse, une expansion «dynamogénique » qui tonifie et ranime la puissance vitale... C'est un état biologique aussi bien que psychologique. Tolstoï exprime une vérité rigoureuse quand il appelle la foi ce qui fait vivre les hommes (i). » On peut penser que la direction donnée, à l'époque contemporaine, aux désintéressements etaux élans de générosité morale
naires ; surtout dans les gouvernements constitutionnels, ou le Parlement est omnipotent, le nonce peut s'employer à procurer la majorité à un gouvernement qui peut-être serait démoli sans cela. Les rapports^ de la nonciature avec Tépiscopat peuvent produire ces surprises, c'est-à-dire procurer la victoire à un gouvernement vaincu. » (Mgr Giobbio, Cours de diplomatie ecclésiastique, p. 216). .
(1) L'expérience religieuse^ conclusion, p. 421.
— ai —
^t: ^i-zç^-^zt «3r V)dé^ de Diea, n'a pas été toujoun r* .If :i. fu:: sccUI^meat le plus souhaitable, et que, à rti - .'* r?jrv5*î*- FappSkatioa pratique était inrérieure k *k\ k'is: i^f;>nc>»8tîli$t;>«. Cela est afTaire à débattre *A. k:'< :^=t. seoxhdaire a« regard de la question jér-*-' r :'r:f l: exuninêe. It suffit de constater que l'idée à- i* 'TL -A i->rMè. de notre temps, de féconder des vies r... ■ ■■< t.- .-vribtes de cênërosité et d'élévation, et je r ■ y.- -■ y^> ^j'îI existe on sociologue assez peu averti p: . : r. • : : r.- >.::ie Vappori e/ff€tifdeproduiis sociaux /•?r;j>. Y >;<;*/ i -m frittes que la croyance en Dieu a f....;rr i> tt 'oarr.il ir.core quotidiennement. Pour ne citer q::\ n ex»:mpî-?, sur lequel on est revenu sans cesse d.ir.>.-i:e étude. — parce que la répugnance que les do:'> L:rs do la morale laïque éprouvent à se mettre in/efjrii!^n\':nt en face des redoutables problèmes que la inalirr»? soiir've. n'empêche pas que ces questions II" S'ti^iit le< plus imporfanfes pour le progrès sni //. — qji donc oserait nier que l'idée de Dieu ne soit «it^ no< joui s le vrai, le seul rempart derrière lequel on li-.f-r. I encore le triple principe de la pureté des nvrins chez les jeunes gens, de la fidélité conjugale et de 1.^ foconvhté du mariage ? Si le sentiment religieux n'<'ta;l plùs là pour maintenir, sur ces trois points, à la fois une l>arri«^ro doctrinale infranchissable et un principe iPa, lion en vue de batailles morales que la désorganisation croissante des mœurs rend chaque jour plus héroïques, qui donc oserait dire en quels sentiers fangeux nous nous engagerions î Nous tomberions si bas, que la vue de nos dégradations soulèverait l'horreur de ceux-là mêmes qui commettent aujourd'hui l'inexpiable légèreté de vanter à nos contemporains les mœurs païennes du Bas-Empire.
D'autre part, et plus généralement, aucun homme informé ne peut méconnaître que le livre qui, depuis
dix-neuf siècles, maintient toujours vivante et agissante ridée de Dieu dans le monde et en fait l'objet non pas d'un intellectualisme stérile, mais d'une religion motrice des volontés et génératrice d'action, ne soit justement en contradiction directe avec les conceptions « d'ordre social » contre lesquelles on proteste. De quelque manière qu'on interroge l'Évangile, on ne peut pas ne pas être frappé de la violence avec laquelle il se dresse contre toute doctrine aristocratique, autoritaire ou militariste de l'ordre social. Ses formules si rudes non seulement sur le mauvais riche, mais sur le riche en général, ses textes si nets sur la séparation des deux pouvoirs, sur la non-résistance au mal et sur l'excellence de la la douceur et du pardon sans limites, sa répulsion contre tout emploi de la force, même répressive, son animadversion latente contre tout pouvoir fort, toute domination, tout régime comprimant et rigide : voilà autant de traits qui répondent admirablement aux tendances et aux besoins de l'esprit moderne progressiste. Il y répondent si pleinement que, depuis longtemps, les philosophes incrédules se sont attachés à signaler le caractère nettement antisocial du christianisme : de Bayle à Herbert Spencer, la série est ininterrompue de ceux qui ont vu en Jésus un maître de l'anarchie, « tantôt comme Tolstoï, pour le saluercomme un libérateur, tantôt comme Hobbes^ pour détester en lui le semeur de toutes les dissolutions sociales » (1). Ce témoignage est indirectement, mais formellement, appuyé de celui des théologiens qui, parfois très embarrassés en face de textes d'une clarté gênante, se sont livrés à des commentaires plus ingénieux que satisfaisants, pour concilier la doctrine évangéliqiie et le régime aristocratique ou autoritaire de leur milieu social.
(1) Fonsegrive, Morale et Société, p. 34.
Qu'on cesse donc de reprocher à la doctrine caftolique de n'être que le rempart d'un régime aatoritaire, d'une organisation sociale périmée, et qu'on recoanaissc bien pintôt que s'il était possible de traduire es textes législatifs l'idéal social évangélique, on abooti-' rait à une société dans laquelle II n'y aurait plus m riches, ni pauvres, ni armées, ni désirs de conquête bretaie sur l'étranger, ni tribunaux, ni gendarmes, ni prisons, c'est-à-dire un régime exactement oppo^ à celai que l'on reproche à la Bonne Nouvelle de contribuer à maintenir, et également opposé, il faut le dire, aa régime dans lequel nous enfonce davantage chaque jour le matérialisme athée.
Répliquera-t-on que cet esprit ancien de l'Évangile importe peu et qu'on ne doit s'attacher qu'au fait vivant actuel et contemporain, aux altérations qui ont peu à peu corrompu la doctrine primitive, au point de lui en substituer définitivement une autre ? Cet argument ne peut pas être mieux accueilli que les autres. En admettant même, ce qui n'est pas exact, que ces corruptions soient aussi graves qu'on le prétend, on ne devrait pas ignorer qu'une, doctrine qui exprime fortement des idées progressives et fécondes est toujours capable de les retrouver sous les bandelettes ou derrière les oripeaux dont on l'a maladroitement ou coupablement recouverte. Tôt ou tard, des hommes surgissent, qui, obéissant à la poussée irrésistible des forces sociales, s'aperçoivent des méprises commises et vont rechercher au milieu des scories le trésor caché. Verbum Dei non est alligatum... H suffit d'un peu de clairvoyance pour discerner que la doctrine chrétienne bénéficie en ce moment d'un semblable travail. Plus haut ont été signalés très sommairement quelques résultats déjà acquis, et ceux-ci sont peu de chose auprès des fructifications de demain.
On a coutume d'élever contre l'idée de Dieu une troisième objection : elle consiste à alléguer que les citoyens qui croient en Dieu ne sont pas socialement et moralement meilleurs que les autres, mais qu'au contraire certains individus existent, dont l'athéisme doctrinal est avéré et qui cependant se sont manifestement élevés à un niveau moral supérieur.
En supposant même comme démontrées les constatations de vie morale comparée, sur lesquelles s'appuie cette objection, on peut faire remarquer qu'il faudrait, en bonne méthode, procéder au préalable à une répartition précise des individus observés, dans la catégorie exacte qui leur convient. Suivant l'expression d'Ibsen, il peut arriver que les gardiens de l'idéal ne soient en réalité que des « soutiens de la société », et tel qui passe pour un homme religieux peut être complètement étranger au véritable esprit religieux ; de même, en sens inverse, il est possible qu'un homme qui se croit athée parce qu'il repousse une certaine représentation, effectivement' odieuse, de la Divinité, ait au contraire l'esprit profondément mystique. Si l'on voulait procéder à ce tri préliminaire, on verrait indubitablement s'évanouir un grand nombre des exemples cités. Sur ceux qui resteraient et dans lesquels on se trouverait en face d'athées authentiques, — il en resterait en effet quelques-uns, — on ne réussirait à fonder aucune démonstration valable. 11 ne s'agit pas, en effet, de savoir si exceptionnellement un homme peut réussir à vivre moralement en répudiant toute idée religieuse : cette possibilité n'est pas plus niée que celle de vivre exceptionnellement dans des conditions biologiques ou économiques qui, par elles-mêmes, devraient engendrer la déchéance et la mort. Grâce à la solidarité qui nous relie tous les uns aux autres, nous participons sur ces trois points à la vie générale
qui anime le corps social» et si un individu, qui ne rroit pas à l'idée de Dieu et qui d'ailleurs quatre-vingtdix-neuf fois sur cent aura été élevé par des parents sint-^roment religieux, peut s'élever à une vie morale r('\i;ulièrc ou même supérieure, c'est parce qu'il bénéfici(' <lo Télan l'eçu et de rentratoement universel ; Timpiiissance même ou il se trouve prec:iue infailliblement (l<* transmettre à ses propres enfants le capital de moralité qu il a reçu témoigne du caractère très exceptionnel et très anormal de sa situation. Une observation ni(Hhodique du fait social est donc loin de vérifier les inductions qu'une analyse superficielle a pu sembler légitimer, et il paraît même que l'objection alléguée n>st point autre chose qu'un s(^hisme dont il importerait de débarrasser une discussion qu'encombrent déjà tant de préjugés.
L'idée de Dieu a fourni au développement de Thumanité; une contribution dont il est difficile d'exagérer r.imporlance, et sans laquelle le progrès moral eût été impossible. Dira-t-on que la continuation du service n'est plus nécessaire, que d'autres forces sont prêtes aujourd'hui à remplir la même fonction ? Encore faudrait-il justifier cette affirmation, et l'expérience atteste au contraire, que s'il existe, au sein de la société, des entraîneurs et des entraînés, des « remorqueurs » et des « remorqués », ce sont les citoyens qui croient en Dieu, qui remplissent auprès des autres le rôle d'excitateurs des énergies morales, ce sont eux qui réveillent les consciences et suscitent les volontés. .
Leurs « compagnons de route », bien qu'ils n'adhèrent point aux mêmes doctrines, participent au mouvement général. La provision commune d'énergie morale se répartit très inégalement entre les membres de la cohorte ; la générosité du cœur, la pureté des intentions, plus que la nature des doctrines acceptées par
hacun, fixent l'importance de ces répartitions indivi-
uelles, et U peut arriver — on en voit de nombreux ixemples — que les adeptes de la doctrine collective e soient pas toujours ceux qui en retirent le profit oral le plus grand pour leur moralité personnelle. Mais 'analyse méthodique du phénomène collectif ne tarde las à révéler Timportance de ces doctrines mêmes. 'arce que la croyance en Dieu a été main tenue dans e groupe» tous les membres en ont bénéficié, même [ceux qui n'y adhéraient pas explicitement ou qui la rejetaient; dès lors il n'est permis à personne de la dédaigner. Les citoyens qui le feraient ressembleraient k es inconséquents qui ne voient aucune utilité h ce que les rues soient éclairées le soir, parce qu'ils ne sortent jamais après la chute du jour; et ils ne soupçonnent [pas les innombrables et graves répercussions, sur leur propre vie, de toute mesure qui répondrait à leur désir d'économie. Les profits réels que nous retirons d'une doctrine sociale peuvent être beaucoup plus grands que ne Je donnent à penser la mesure des emprunts directs que nous lui faisons.
Puisqu'il est ainsi démontré que la vie sociale vécue, le ftuL social contemporain ne fournissent contre Tidée de Dieu aucune objection valable, rien ne s'oppose h ce que le mouvement religieux qui s'est si heureusement manifesté depuis quelques années, parmi des hommes naguère exclusivement attachés aux doctrines du raliokiialisrae ou de la libre-pensée, poursuive sa marche pro- ' gressive. Kfïoctivemcnt, on voit chaque année s'accélérer et s^étendre ce mouvement. On n'en saurait être
surpris. Ceux qui le suivent ne font, après tout, queeonformer leur conduite aux conehiuoiia positives de deix sciences nouvelles qui se sont constituées pendal li XIX* siècle.
Deux sciences ont entrepris d'étndier direeteneik rhomme : l'une dans sa vie sodsle et eztérlmire« rantis dans sa vie intime et psychologiqne,. et yoiei qne tontoi deux, après avoir observé des phénomènes diUbeiils, aboutissent à une même condosion, la nécessiti ik faire une place à là croyance à une Activité suprême et transcendante, supposée comble d*agir sur notre conscience et d*entratner notre volonté àeoordonnernos actes en fonction de la prospérité collective. D n'entre pas dans le cadre de cette étude d'insister sur les travaux, indiscutablement scientifiques, ds l'école psychologique moderne, dont M. William James est le eheL II suffit de constater que la conclusion de la science «edeiè n*est pas moins précise que celle que formule le savant professeur de TUniversité d'Harvard. A mesure que les passions qui troublent d'une manière si fâcheuse l'examen des questions complexes de la vie morale et sociale exerceront moins d'empire sur les intelligences, on discernera mieux le résidu essentiellement religieux que le sociologue impartial retrouve toujours au terme de ses plus minutieuses analyses. Il n'est point de médiocre importance que les trois grands esprits qui ont poussé le plus loin l'étude méthodique et objective des sociétés humaines et ont contribué à fonder la science sociale, Frédéric Le Play, Auguste Comte et Taine, se soient accordés à constater la nécessité sociale d'une doctrine religieuse et d'une croyance en une divinité (1).
(1) On pourrait citer l'exemple similaire de M. Ferdinand Bruneiière.
Gomment se fait-il que des hommes aussi avertis que
Tous trois professaient, au début de leurs recherches, une doctrine opposée, et tous trois cependant ont dû s'incliner devant l'irrésistible démonstration du fait social.
MM. Durkheim et Lévy Brûhl n'aient jamais eu roccasion de méditer sur cette coïncidence si frappante pour un esprit positif. On écrit des passages comme celui-ci : « D'une part, Auguste Comte fonde la sociologie, qu'il appelle aussi « physique sociale », il réintègre la réalité sociale dans la nature, il montre que les lois statiques et dynamiques sont solidaires des autres lois naturelles. Mais, d'autre part, en tant que le régime positif constitue une religion, l'Humanité devient le Grand Être sur qui se reportent tous les sentiments qui s'adressaient auparavant à Dieu. Auguste Comte — et c'est là un des traits les plus caractéristiques de sa doctrine — n'a pas vu de difficulté à garder en même temps les deux altitudes, l'une scientifique, l'autre religieuse, en présence d'une même réalité. Mais la divergence qui est immédiatement apparue entré ses successeurs a bien montré qu'elles ne pouvaient se concilier. Car les adeptes de sa religion n'ont pas pris grand souci des progrès de la sociologie, et inversement, les sociologues actuels, héritiers de sa pensée scientifique, sont fort indifférents à la religion de l'humanité » (Lévy Brûhl, La morale et la science des mœurs^ p. 253.) Comment ne voit-on pas que c'est Auguste Comte qui a raison contre ses disciples ? Ceux-ci n'ont pu, sans grand dommage, séparer ce que le maître avait uni. Les uns ont cessé d'être des scientifiques et les autres ne sont restés scientifiques qu'en apparence ; le précieux métal de leurs doctrines s'évanouit en vapeurs impondérables, au moindre contact avec les fournaises de notre vie démocratique et tumultuaire. On n'en est plus à compter les âmes d'élite qui ont puisé dans la religion de l'Humanité d'Auguste Comte un principe de vie morale supérieure. Sans doute, le recrutement des catéchumènes ne se fait plus, parce que le fondateur a commis une telle méprise sur l'objet réel de son
On voit ainsi combien est grande Femnir des poseurs libres qui» pour mieux fonder la coDStitolm purement humaine de la sociétéi refluent de eonsidérer le sentiment religieux comme on fiselear aoeitl. Leur tactique aboutira, selon tonte qiparence» à ub résultat directement opposé à eélai qu'ils ambitionnent; plus nous voudrons être pleinemeatt vraiment humaùUt plus aussi nous reconnaîtrons rimportanoe sonveraîBe du sentiment religieux dans l'économie de notre double vie interne et sociale. Puisqu'un être supérieur et transcendant agit sur notre conscience» puisque la pensée de son existence est indispensable pour nous déterminer à vivre socialement, nous ne pouvons être des bommes qu'à condition de faire à cet élément divin la place qu'il doit obtenir, et la violation de cette loi ne peut qu'engendrer la souflBrance» l'amoindrissement
culte qu*on ne pouvait espérer une durée plus longue pour la religion qu*il a inaugurée. Mais, pendant cinquante ans, des milliers d'hommes ont trouvé là, pour leur vie morale, un aliment que, sans doute, tu leurs dispositions intellectuelles, ils n'eussent pu trouver ailleurs. Au contraire, nous sommes encore à attendre le premier échantillon de vie morale supérieure qui ait puisé sa sève dans les doctrines de nos modernes moralistes naturalistes. Le nombre est immense des jeunes gens dont on dessèche Tâme et dont on stérilise Factivité morale. Les plus vaillants, s'ils sont en même temps doués d'esprit critique, s'éloignent avec tristesse, et, lorsque leur torture d'&me est trop forte, ils vont frapper à d'autres portes. Quelques autres, moins habitués aux analyses méthodiques, se laissent prendre à la sonorité des formules et en restent là. L'immense majorité a tôt fait, au contact redoutable de l'expérience vitale, de discerner le néant doctrinal, et roule aussi loin que le veulent ou le permettent les circonstances de santé physique, de profession ou de fortune .
de la vie, ultérieurement même la décrépitude et la mort (1).
Progressivement, ces vérités se font mieux accepter, et ainsi, tandis que les esprits religieux prennent mieux conscience de la puissance et de la beauté des institutions économiques et sociales modernes, les esprits attachés à lascience et aux institutions contemporaines commencent de leur côté à s'intéresser aux doctrines religieuses et à reconnaître le facteur religieux comme un élément dynamogénique essentiel. Déjà de
(i)Je ne conseillerais pas de faire des études sociales, pj'ises SU1* le vif de la réalité palpitante, si Ton veut me permettre cette formule, à ceux qui pensent que Tathéisme et l'attitude irréligieuse doivent être des dogmes intangibles. Le contact persévérant et intime avec le fait social ne manque pas de soumettre cesdogmes à une rude épreuve dont ils risquent de sortir vaincus. Il n'y a qu'un moyen d'éviter cette conséquence, c'est de faire de la sociologie en chambre, et notamment, pour prendre un exemple, de ne jamais aborder le chapitre de la morale sexuelle, d'écrire de belles pages sur le divorce, en ne se mettant jamais en face de deux époux de chair, et qui veulent divorcer. Dans ce cas, le heurt est évité, mais aussi combien l'enseignement est superficiel, en dépit de ses apparences scientifiques! Puisque je viens de nommer M. Durkheim, m*est-il permis de dire à ce savant professeur en Sorbônne, en tout respect pour son grand talent et sa documentation si étendue, qu'il est vraiment douloureux de le voir admettre le principe du divorce et répudier en même temps le divorce par consentement mutuel. N'a-t-il jamais fréquenté les prétoires de tous les pays où le divorce est vraiment entré dans les mœurs ? et ne sait-il pas que dans ces pays de purs artifices de procédure, impossibles à réprimer^ aboutissent inévitablement au divorce par consentement mutuel ? La vie moderne n'en est plus à se laisser contenir par ces barrières-tà l
nombreuses rencontres se sont opérées entre deux milieux qu'on avait pu croire naguère définitivement iri^éconciliables, et à mesure qu'elles se multiplient, chacun constate avec joie combien la pensée de Tadvorsnire, de celui qu'on appelait autrefois « l'ennemi », oiiricliit, purifie et féconde sa propre pensée. Ce serait nuire à ce rapprochement que de donner ici les noms des hommes probes et clairvoyants qui s'emploient avoc ardeur îi le favoriser. 11 suffit de signaler que la solidaiité des forces qui naguère travaillait à accroître la désunion, collabore maintenant à rendre l'entente plus facilo.
En iiSO ou en i860, les excès des uns poussaient les autres il de nouveaux excès, en sorte qu'une surenchère indéfinie et lamentable était ouverte entre les deux camps. Aujourd'hui la mutuelle bonne volonté, en ouvrant à tous des horizons jusque-là icMiperçus, montre que l'accord peut se faire sans dommage pour l)crsoniio ; les progrès de chacun rendent simplement plus facile et plus joyeuse la marche en avant de tous les autres.