‹ La crise morale des temps nouveauxChapitre 3 sur 33 · IL · texte numérisé non relu

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d'une fois rencontrés, dans une complète indépendance réciproque, sur le terrain libéral et hospitalier de V École des Hautes Études sociales. Quoi qu'il en soit, je réponds bien volontiers à votre appel amical, et je ne pense pas pouvoir vous mieux témoigner le mf intérêt que j ai pris à la lecture de votre ouvrage et ma batUe estime pour votre caractère, quen marquant avec sincérité mes objections et mes réserves aussi bien que les points sur lesquels mon assentiment vous est acquis.

yous me permettre:^ de ne pas m' arrêter longuement sur le tableau que vous présente^ d'abord de notre état moral. Les couleurs sombres n'y manquent pas. Mais on y sent pourtant, à toutes les pages, que vous aime^ ce temps dont vous dites tant de mal, que vous en sentei profondément les grandeurs aussi bien que les misères, et que, somme toute, vous êtes essentiellement un homme d'aujourd'hui, non d'hier ou d avant-hier. Je n*ai pas la compétence qui serait nécessaire pour contrôler et discuter dans le détail toutes vos affirmations. Mais j'ai le sentiment profond que votre pessimisme, à supposer qu'il soit parfois excessif, est à coup sûr généreux et vivifiant, qu il prêche l'action et non le découragement, qu'il fera réfléchir ceux

mêmes qu'il ne convaincra pas tout à fait, et qu'à ce titre il est viril et sain.

Je laisse également de côté, non sans regret, les deux belles études où vous essaye:( d'établir la part de responsabilité qui revient en tout ceci à chacun des deux grands partis entre lesquels se divise notre société française, et que vous appele:(, de deux noms expressifs, « les enfants de la tradition » et « les enfants de f esprit nouveau ». f imagine que ces pages vigoureuses feront un peu crier les deux patients, yous êtes un chirurgien redoutable, f^ous portez le fer et le feu dans les plaies avecHine décision qui n'a d'égale que votre impartialité. Ici encore, je m'abstiens de toute discussion, faime mieux admirer la franchise hardie avec laquelle vous dites leur fait, le cas échéant, aux « enfants de la tradition », et prendre modestement ma part des conseils, non moins énergiques, que vous adresse^ aux « enfants de V esprit nouveau ».

f arrive donc, sans autre préambule, à vos conclusions, ou, plus exactement, à l'idée gciicrale de tout votre ouvrage, à celle qui vous inspire les solutions proposées dans vos derniers chapitres. Aussi bien, c'est là f essentiel, puisqu'il s'agit ici des causes profondes du mal que vous décrive^ et du remède par lequel ou J)eut le

guérir. Car vous n'êtes pas de ces moralistes qui décrivent le mal pour le plaisir, en quelque sorte, de la spéculation théorique : vous êtes un homme faction, un chirurgien (comme je le disais tout à l'heure), et vous aimei trop votre malade pour le laisser sans remède, après avoir savamment analysé les symptômes de son mal.

Votre remède, c'est le développement de la moralité individuelle, dont vous voyez surtout la source et la condition dans le progrès religieux. Bien que les deux choses, progrès moral et progrès religieux, soient inséparables à vos yeux, permettez-moi de les distinguer provisoirement pour la netteté de la discussion.

Sur la nécessité du progrès moral, sur la liaison qui existe entre la moralité des individus et le bien général de la société, je suis tout à fait d'accord avec vous, et j'estime que c'est un des mérites éminents de votre livre d'avoir mis ce point en pleine lumière.

Trop souvent, je le crois, les moralistes et les politiques ont le tort de négliger cette liaison. Les uns ne voient que la vie privée de l'individu. Les autres ne s'occupent que des lois et des institutions. Les premiers n'ont pas assez ^^ i^^ vous appelez très bien quelque part « le sens social » ; les autres ^"^ ^""^^orent pas que les lois

et les institutions sont des cadres videSj qui valent exactement ce que valent les individus appelés à s'y mouvoir. Avec des individus débiles, on ne fera jamais une société forte. Et (i autre part, il y a trop de <x braves gens y^, au sens courant du mot, qui nont pas une idée suffisamment précise du devoir social , La mora* lité n'est pas proprement chose individuelle : c'est chose sociale au premier chef Et la politiqucj à son tour, entendue au sens large du mot, repose essentiellement sur la culture morale des individus. Une société politique n'est grande et forte que par le concours attif de tous ses membres, et ce concours suppose des qualités non seulement d' intelligence ^ mais aussi d énergie, de désintéressement, une aptitude au sacrifice de soi-même, qui sont des qualités essentiellement morales. Que la plus nécessaire et la plus profonde des réformes politiques soit donc la réforme morale de l'individu, cest ce que je crois comme vous, et je vous remercie pour ma part de l'avoir dit avec tant ^insistance et tant de force.

Mais sur quoi s^ appuiera ce progrès moral ?

t^ous répondei avec non moins d'énergie : sur le progrès de V esprit religieux.

Ici encore, avant de faire les distinctions et

les réserves qui s'imposent à mon intelligence, laissez-moi vous dire combien f admire votre clairvoyant libéralisme. Car y cet esprit religieux, vous n'bésitti pas, vous, croyant, à le reconnaître sous des formes qui le dissimulent en général à la foule des fidèles de toutes les religions positives, yous ledécouvrei dans toutes les grandes doctrines qui soulèvent aujourdbui tant d'incroyants : dans le socialisme, dans le solidarisme, même dans le laïcisme. Partout où vous trouvez un idéal, une foi, un dévouement passionné à cet idéal, vous apercevez ^^^ germes d'esprit religieux. Par contre, là où des croyances figées et comme mortes ne recouvrent qiC un positivisme pratique assez mesquin, vous dénoncez un paganisme qui s'ignore. Combien vous avez raison I

Cependant, ce serait trahir votre pensée que de s'en tenir là. Pour vous, la plénitude de V esprit religieux n'est pas dans ces formes imparfaites ou erronées d'un idéalisme vague. Elle est dans le catholicisme. La véritable vie religieuse est, à vos yeux, celle qui se fonde sur la croyance catholique : croyance largement ouverte à l'esprit de la science, croyance dégagée des idées parasites et surannées, croyance intelligente et raisonnable, mais enfin croyance positive, qui

^ vu —

maintienne l'individu en communion avec la vie traditionnelle ds l'Église, Cest à cette vie retirieuse que vous convie^ les nouvelles générations, et cest sur elle que vous fondez r espoir du vêri- \table progrès moral et social.

Mon objection est celle-ci : le progrès moral

[et social est-il indissolublement lié à l'hypo-

\tbèse d'une pareille conversion religieuse ? Cette

conversion est-elle probable ? Est-elle indispenj

[sable ?

Sur la probabilité dun retour des esprits à 'l'idée religieuse traditionnelle, nous ne pouvons j, ^ vous et moif faire que des hypothèses^ car nous Bf^^ sommes pas prophètes. Cependant, à cami- ^dérer les faits, selon la méthode scient if que ^ qui est la votre comme la mienne, Je dois dire que je n'en vois pas de symptômes apparents et ^que fy vois au contraire de graves obstacles ^dans la disposition générale des esprits contemporains, disposition qui n'a cessé de se fortifier ^Ldepuis longtemps et qui ne semble pas sur le ^ point de s'affaiblir.

Les affirmations dogmatiques répugnent étraih

\gemenf aux esprits cultivés du vingtième siècle,

formés aux méthodes de la science. Et je ne parle

bas seulement des dogmes religieux : je parle

[aussi des dogmes métaphysiques ou même poli-

tiques. Nous ne pouvons plus accepter des formules qui dépassent si prodigieusement ce que nous pouvons y mettre de notio?ts positives et précises, qu'elles nous semblent, à l'analyse, dénuées de signification intelligible. Lagnosticisme, à tort ou à raison, est aujourd'hui l'état défait où vivent, à l'égard des problèmes transcendants, la majorité des hommes cultivés ou réfléchis. Qu'on le déplore ou qu'on s' en félicite, le fait, je crois, n'est pas niable. Je n'aperçois aucun signe d'un changement général dans V orientation des esprits. Je doute donc très fort que nous soyons près d'aborder au port que vous entrevoyez à l'horizon.

Faut-il donc désespérer de ce progrès moral dont vous avez si bien montré la nécessité ? Je ne le crois pas davantage. Je ne crois même pas qu'un certain esprit religieux, au sens large du mot, soit mis en péril par cette lente et régulière diffusion de V esprit 'scientifique.

U esprit religieux dont je parle consiste, pour l'individu, à se considérer non comme un centre ou un tout, mais comme la très petite partie dun tout qui nous dépasse infiniment, qui est capable de susciter en nous la notion d'un idéal, et par conséquent aussi le besoin raisonnable de se sacrifier, s'il le faut, à cet idéal, conçu par

chacun de nous comme infiniment plus grand, plus beau, plus aimable que nos intérêts particuliers ou même que notre pauvre petite vie individuelle. Cet esprit-là, nulle science ne le combat ou ne le détruit, au contraire. Dans tons les ordres d'activité, la science nous montre combien l'individu est peu de chose en comparaison de V immense Inconnu qui nous environne de toutes parts. Elle nous montre aussi l'efficacité lente de V effort collectif qui, peu à peu, fait reculer les barrières de l'ignorance humaine. Elle exalte ainsi notre ardeur à connaître, par la grandeur du but mystérieux qu'elle offre à nos recherches, et en même temps elle nous apprend la modestie individuelle, le concert indispensable des bonnes volontés, la soumission au fait dans la poursuite de Vidéal, le dévouement à une tâche dont nous ne verrons pas la fin. N'est-ce pas là une très noble forme d'esprit religieux ?

Et pourquoi ce même esprit n'agirait-il pas d^une façon analogue dans les choses sociales en particulier ? Ce qui est vrai de l'homme à l'égard de la nature est vrai aussi de V individu à l'égard de la société. Chaque jot^r nous montre plus clairement les rapports réciproques de l'un et de l'autre. Pourquoi l'homme ne finirait-il pas par comprendre que la société lui est ind\%-

pensable pour vivre, et que sa moralité personnelle, en revanche, est indispensable à la société pour lui permettre de prospérer ? Pourquoi cette intelligence des conditions de la vie collective, trop rare encore, ne susciterait-elle pas de plus en plus chei les individus une sorte de religion sociale qui les pousserait au dévouement et au sacrifice, comme la religion de la science y conduit tant de savants illustres ou obscurs ? Et quel besoin d'ajouter à cette évidence très claire des affirmations philosophiques toujours contestables ?

Je n'ignore pas que cette conception idéaliste de lu vie sociale et du devoir, pour devenir une règle efficace de conduite, suppose cbe^ celui qui s'en inspire une certaine hauteur d'intelligence et de cœur. Mais n'en est-il pas de même de la religion, et qui niera que les dogmes, quels qu'ils soient, n agissent fort différemment sur les natures diverses qui les recueillent ?

Il y aura toujours des âmes hautes, des âmes médiocres et des âmes basses. Les premières sont seules capables de véritable religion, ^ous quelque forme que la religion se manifeste à elles.

Quoi qu'il en soit, cher Monsieur, de ces divergences théoriques que jai cru devoir vous

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