DESSOLES, DE MARSAN
DE MA R SAN , changeant de ton dès qu'Antoine est sorti. Il touche le bru de Dénotes • Eh bien?
Eh bien, quoi?
DE MARSAN, mystérieux.
Gomment ça va-t-il ?
DE S SOL ES, naturellement.
Mais pas mal. — : Je te remercie.
DE MARSAN
Oh ! je ne te parle pas de ta santé... je te parle de notre affaire... Tu as l'air tout sombre depuis hier... cela m'inquiète*
DESSOLES, se tarant.
Eh l j'ai l'air sombre parce que... C'est toi véritablement que je ne comprends pas avec tes chants et ton allégresse I A qui en as-tu? qu'est-ce qui te prend?
DE MARSAN
Mon cher, je dissimule, — je m'étourdis, — je sauve les apparences!... car, au fond, je suis torturé!... Enfin, voyons, quelle est ta pensée? que se passe-t-il? où marchons-nous? que dois-je espérer ou craindre de cette épreuve horrible... insensée?...
DESSOLES
Je n'en sais rien 1 Jusqu'ici, rien de décisif... Des coquetteries! Un feu d'avant-postes! on avance, on recule! Tantôt je crois qu'on a surpris notre secret et qu'on se moque de nous deux... Tantôt il me semblerait... j'oserais me flatter... c'està-dire, j'appréhenderais beaucoup pour toi... enfin, je ne sais pas î — Un cœur indéchiffrable!
DE MARSAN, baissant b voix.
Eh bien, mon ami, il n'y a qu'un instant, il n'a tenu qu'à moi d'y lire couramment, dans ce cœur indéchiffrable !
DESSOLES
Comment cela ? De Marsan, Dessoles.
DE MARSAN
J'étais dans ma chambre... j'ai eu besoin d'une enveloppe... de cire à cacheter... Il m'a semblé me souvenir que j'avais mis tout cela dans le secrétaire de Juliette... Je suis passé chez elle, et, ne la trouvant pas, j'ai tout bonnement ouvert ce secrétaire dont la clef n'avait pas été retirée... Le première chose qui me saute aux yeux, c'est... devine!
DESSOLES
Je ne sais... Quoi donc ?
DE MARSAN
Un journal écrit de la main de ma femme !
DESSOLES
fiahl
DE MARSAN
Un journal!... et, dans ce journal, mon premier regard a distingué ton nom et le mien !
DESSOLES
Ah!... Et ensuite?
DE MARSAN
Ensuite... Tu comprends que la discrétion.;, la délicatesse la plus vulgaire... me faisant une loi de m'en tenir là. — D'ailleurs, quelqu'un venait. — Bref, j'ai refermé le secrétaire.
DESSOLES, le regardant -en face.
Nonl
DE MARSAN
Si fait.
DESSOLES, incrédule.
Tu as emporté ce journal?
DE MARSAN
Pour qui me prends-tu? Sérieusement, Pierre, je ne le pouvais pas.
DESSOLES
Ah bah!
DE MARSAN
Gomment! est-ce que tu m'aurais conseillé, toi...?
DESSOLES, après une légère hésitation.
Ma foi, oui!.,. Un mari a des privilèges : d'ailleurs, tu es
dans le droit de légitime défense!... Et puis, moi, je n'aurais
pas été fâché non plus de savoir si je dois partir ou demeurer;
car, vingt fois par jour, je suis tenté, je te l'avoue, d'échapper
par la fuite à une situation qui touche sans cesse au ridicule ou à l'odieux... Tu as fait une folie !
DE MARSAN
J'ai cru qu'en conscience je ne le pouvais pas.
DESSOLES
Tu es bon là, avec ta conscience! Comment! une occasion unique se présente d'éclaircir une question où ta vie et ton bonheur sont intéressés, et tu te laisses arrêter par un scrupule puéril! En temps ordinaire, bon; mais en temps de guerre, on rompt les cachets! Que diable veux-tu? Si tu ne t'aides pas, n'en parlons plus! Je vais m'en aller!
DE MARSAN, tirant le manuscrit de son sein.
Lev'là!
DESSOLES
Vrai?... Ah! de Marsan... tiens, franchement... ça n'est pas bien ! (a rit.) Non ! ... ça n'est pas bien ce que tu as fait là !
DE MARSAN, grave.
Je pouvais me passer, comme tu penses, de te communiquer ce document; mais, — que j'aie tort ou raison, — je suis décidé à user avec toi jusqu'au bout d'une confiance absolue... J'espère ainsi enchaîner ta loyauté... car j'ai toujours affaire à un ami loyal, n'est-ce pas?
DESSOLES
Eh ! sans doute, je suis loyal, — c'est bien ce qui me gêne !... Mais voyons vite de quoi il s'agit; car ta femme n'aurait qu'à venir...
DE MARSAN
11 n'y a pas de danger... Elle est loin dans le parc... Ah çà ! voyons... Hem! hem! (Lisant.) « 20 mai... » C'était il y a huit jours...
DESSOLES
Le lendemain de notre arrivée.
DE MARSAN
' Hem! (n ut.) « Une amie d'enfance... » Je n'aime pas les amies d'enfance 1... « Une amie d'enfance nie confessait, il y a deux ans, qu'elle écrivait chaque soir ses impressions de la journée. Je lui dis : Mon Dieu ! tu n'aimes donc plus ton mari, ma pauvre Louise! » Hem! «Ou bien, me répondit-elle, il ne m'aime plus. Je fus convaincue alors que nous avions nommé les deux seules occasions où une femme puisse être tentée de prendre une plume à minuit, d'entr'ouvrir son se-
crétaire et de griffonner furtivement. Je me trompais. L'a vérité est qu'on a des pensées qu'on ne peut ni confier, ni garder, et on les écrit pour en faire quelque chose, »— Ouf !... Jusqu'ici, ça ne dit pas..,
DESSOLES
Non... c'est gentil... mais ça ne dit pas... Ce soitf des prolégomènes...
DE MARSAN
Oui, — une espèce de préface. Continuons, (il rit.) « Quel nom donner à ce malaise moral, à ce mécontentement de moi et des autres, que j'éprouve depuis quelque mois? » — Ahl nous y voilai Voyons. « Mon mari,., » (u l'arrête.) Heml
D E S SO L ES, goguenard.
Veux-tu t'asseoir?
DE MARSAN
« Mon mari... est certainement.,, le meilleur des hommes; (u s'épanouit.) il a de l'esprit, par-dessus le marché... » Ah! mais, très-bien! très-bien! Seulement, cela me coûte de me lire ces choses-là à moi-même,
DESSOLES
Ëh bien, donne! (il lui prend le manuscrit,) Heml heml «Il 4 de l'esprit, par-dessus le marché. »
DE MARSAN
Trop bonne, vraiment!
DESSOLES
Fat!
DE MARSAN
Ah ! ah ! ça ne fait pas ton compte, çaj
DESSOLES, liftant.
« Je l'aime certainement autant qu'autrefois... *
DE MARSAN
Chère Juliette!... (Lui prenant u main.) Cher ami! ,
DESSOLES
« Autant qu'autrefois... Mais.,. »
DE MARSAN, infliel.
Il y a nn mais?
DESSOLES, railleur.
Il y en a plusieurs... « Mais, je ne sais pourquoi,U ne peut rien dire ni faire que je n'y trouve un sujet d'humeur !...* Allons, courage,* mon président! «Ne me suis-je pas avisés de prendre en grippe les breloques de sa monte... Noos
avons vécu en paix, ces breloques et moi, durant dix ans, et puis tout à coup nous voilà brouillées... Justement, mon mari a l'habitude de les faire sauter quand il parle, ce qui produit un carillon affreux...» (Riant.) Comment! mon pauvre garçon, tu as cette mauvaise habitude-là?...
DE MARSAN, maniant ses breloques avec distraction.
Du tout, du tout... je ne sais où elle a pris celai
DESSOJ.ES, lisant.
o C'est un bruit qui me poursuit partout... En ce moment
même, pendant que j'écris, j'entends M. de Marsan remon*
ter sa montre dans sa chambre, et... sautez, breloques ! u
(il regarde de Marsan en riant, et répète.) Sautez, breloques !
D$ MARSAN, sombre.
Est-ce tout?
DESSOLES
Non, morbleu! « Il a comme cela mille manies fort innocentes, mais qui me font souffrir comme des vices. Je sais bien que cette naïveté d'allures... » Aïe! que c'est dur l... «Que cette naïveté d'allures témoigne que mon mari est heureux à son gré et qu'il a déposé toutes prétentions; mais c'est Terreur des conquérants de se croire invincibles et de désarmer. » — Tiens, de Marsan, c'est très- juste ce qu'elle dit là ta femme !
DE MARSAN
Pas de commentaires. Poursuis» (n se croise les. bras d'un ai»
stelqne.)
PE6S0LÇS*
a De se croire invincibles et de désarmer. » Médite là-dessus, $e Marsan^ crois-moi... tu as désarmé trop vite, vois-* tu ! (u continue.) « Un contraste saisissant à ce caractère, c'est ht manière d'être de ce M. Pierre.» Ah! ah! «Celuilà! » Hein! « Celui-là.. « » ^11 murmure le reste à voix basse* et parait soucieux.)
DE MARSAN
Ah ! il parait que ta modestie s'offense ? A mon tour ! donnemoi cela ! (u reprend le manuscrit.)
DESSOLES, graVe.
Je tfécoute.
DE MARSAN, lisant.
a Celui*là, — monsieur Pierre, — • est un homme à pen-
dre.,. et à ne pas dépendre. » (il répète en riant.) Et à ne pas dépendre.
DESSOLES
J'ai bien entendu.
DE MARSAN, lisant.
« Semblable à ces pirates qui arborent tour à tour, suivant l'occasion, les couleurs de toutes les nations, il n'a point de caractère fixe : il prend celui qui lui parait le plus favorable à la circonstance, avec la mobilité du caméléon... » Veux-tu t'asseoir, Pierre? « Je l'ai mis dans ma boite en venant à la campagne, parce que j'étais curieuse d'étudier sur le vif l'espèce d'animal... »
DESSOLES, vivement.
Ça n'y est pas! c'est toi qui mets : animal ?
DE MARSAN, lui montrant le manuscrit.
Regarde.
DESSOLES, consterné.
Ça y est !
DE MARSAN, lisant..
« D'étudier l'espèce d'animal qu'on appelle un homme dangereux. C'est peu de chose en réalité. » Voilà qui est dur] « Mais c'est justement l'homme qu'il fallait pour me faire mieux apprécier les qualités simples et sérieuses qui distinguent mon mari... Et je puis dire que plus je vois M. Pierre, — plus je m'attache à*M. de Marsan* » (Prenant les mains de Dessoles.) Ah! mon ami! que je te remercie! que je te sais gré de toutes tes peines!... ce qui doit te consoler, c'est de les voir couronnées par un si beau succès!
DES SOLES, furieux.
Laisse-moi tranquille! Ta femme est une coquette, voilà
tout! Une franche coquette! (Juliette parait au fond, venant de droite.) DE MARSAN.
Ghtlt! C'est elle! (U cache le manuscrit et prend à la hâte un journal sur le guéridon.)