CHAPITRE VI
Les réformes et leur réalisation.
Un gouvernement parlementaire. — Une Constitution russe. — Les Chartes et les Pactes constitutionnels. — La Kévolution russe.
Nous avons signalé les vices profonds du Gouvernement russe, notamment cette bureaucratie centralisée à Pétersbourg, qui non seulement étouffe toute autonomie des administrations provinciales et locales, mais brise toute tentative d'une décentralisation pourtant bien nécessaire, pour faire connaître les besoins locaux des différentes régions de cet immense PJmpire et pour assurer l'éducation politique des différentes classes de la société russe. Nous avons flétri l'effroyable corruption qui commence en haut pour se répercuter, à des degrés divers, jusque dans les rangs subalternes du fonctionnarisme et qui constitue le mal le plus indéracinable de l'organisation sociale de la Russie.
L'organisation politique du pays n'est pas la seule qui nécessite une refonte sérieuse. En effet, une situation intolérable pour l'époque présente
est faite aux libertés civiles et politiques du sujet russe. La liberté de conscience n'y est qu'un leurre ! Il y a absence complète de liberté de la presse et d'opinions, de liberté de réunion et d'association. Le droit à la grève est à peine reconnu. Tel est le bilan libéral de la Russie moderne au xxe siècle ! Que dire des régimes d'exception qui font des Polonais et des Juifs des classes déshéritées et des parias mis au ban de l'Empire? Que dire des attentats commis à l'égard des Baltes et des Finnois, les peuples les plus loyalistes de l'Empire et dont celui-ci s'est fait, par sa brutalité, un boulet qu'il doit traîner aux pieds? L'élite intellectuelle souffre de cette sorte d'état d'innocence dans lequel on veut maintenir la nation t1).
A ces nombreux griefs viennent s'en joindre d'autres, d'ordre économico-social, d'autant plus sérieux qu'ils sont formulés par les paysans, les propriétaires fonciers et une grande partie des ouvriers, formant l'immense majorité de la population russe et la plus attachée au régime auto-
(1) Selon M. G. Valbert [Revue des Deux-Mondes, 1899),. M. Pobedonostzew ne connaît qu'un remède aux maux dont souffre la société moderne : c'est le retour à l'état d'antique innocence. Selon lui, il faut s'appliquer à grossir le nombre des simples, dans le monde. (Sreitfragen der gegenwart, autorisierte deutsche ubersetzung r, Pobedonostzew; Berlin, 1897. Recueil de Moscou, en langue russe.)
cratique. C'est la population agricole qui vit au milieu de privations et d'une misère à peu près générales. Les impôts directs et les indemnités du rachat frappent les paysans, à tel point qu'ils lui laissent à peine de quoi vivre 0-K C'est principalement l'organisation de la propriété collective qui doit être modifiée, par l'abandon progressif de celle-ci. Anciennement, il eût été possible de réaliser cette alliance utopique du travail industriel avec l'exploitation et le « home » agricoles. L'industrie était dans l'enfance et peu développée. Elle pouvait employer les bras des immigrants agricoles qui venaient tour à tour lui demander du travail. Aujourd'hui, le nombre des usines est trop élevé, la lutte économique trop ardente, la spécialisation et la technique des industries trop grandes pour que celles-ci puissent donner des vacances à leur personnel et consentir à employer des intérimaires en lieu et place des ouvriers spécialisés dans leur profession.
Un grand nombre d'ouvriers font encore partie
(1) Voir, ce qui a été dit au sujet des impôts, ci-dessus, dans" le chapitre relatif à l'Agriculture. L'Etat, on le sait, a remboursé aux nobles la valeur des terres communales et, en échange, il perçoit les indemnités de rachat, qui sont dues parles communautés paysannes, avec responsabilité solidaire de leursmembres.
xi' une communauté villageoise, dont ils doivent supporter les charges, sans avoir la possibilité de jouir de ses avantages. Leur autorisation de rester en ville est souvent l'objet d'un chantage de la part de l'assemblée communale, c'est-à-dire des concitoyens restés au village, qui menacent de retirer l'autorisation s'ils ne consentent à payer une contribution fort élevée. Cet ordre de choses ne saurait perdurer.
La propriété collective ne peut d'ailleurs subsister, dans l'intérêt des agriculteurs, dont elle paralyse l'initiative et le progrès; ni dans l'intérêt des propriétaires, auxquels elle a donné des tenanciers paresseux, indolents, sans initiative et des voisins peu respectueux de la propriété privée. Il faudra fatalement généraliser la propriété individuelle pour parer à l'extrême misère qui provoque partout des troubles agraires sanglants. Le télégraphe ne nous fait-il pas connaître journellement, malgré la censure, les commencements d'une Jacquerie nouvelle, dont les causes ne doivent être cherchées que dans l'effroyable misère du peuple russe?
Il y a donc de grandes réformes à accomplir, en Russie, dans tous les domaines. Si celles de nature
économico-sociale n'ont pas été mises en relief dans ces derniers temps, comme celles de nature politique, c'est que ces dernières font surtout l'objet des desiderata de ceux qui écrivent le plus et qu'on pourrait appeler les socialistes et les libéraux. Ce sont ces de?ux derniers groupes qui font le plus de bruit dans la presse et dans la littérature, à l'étranger surtout. Il en résulte que l'on finit par croire, chez nous, que les aspirations des Russes sont surtout politiques. A force d'entendre crier sur tous les tons qu'il faudrait faire table rase de toute l'organisation politique du pays, l'Europe finirait bien par croire que tous les Russes demandent hic et nunc une Constitution et un régime parlementaire et représentatif. Or, cette réforme n'est réclamée que par une minorité d'intellectuels, qui ne représentent eux-mêmes qu'une fraction de la partie intelligente et cultivée de la population.
Au contraire, tous les Russes cultivés, quelque tendance qu'ils représentent, demandent des libertés individuelles et des réformes économiques et sociales (*), En le faisant, ils représentent les
(1) Voir les desiderata émis pnr les réunions de Zemstvos, par celle des délégués des Zemstvos, par les assemblées provinciales de la noblesse, par le parti constitutionnel, dans la presse quotidienne et les Revues.
désirs de l'énorme masse des agriculteurs d'aujourd'hui et de ceux d'hier: les ouvriers de la naissante industrie. Ces millions d'êtres ignorants n'ont cure de toutes les préoccupations 'politiques, que •des classes ambitieuses et intéressées prétendent volontiers être les leurs. Remarquons que, sur les 130 millions de Russes, 2 millions seulement forment la classe instruite. Les 128 autres n'imaginent même pas — on peut l'affirmer — une autre forme de gouvernement que l'autocratie. Ils n'en ont jamais connu d'autre et leur instruction rudimentaire ne leur permet même pas d'en concevoir une autre.
Qu'on ne vienne pas parler à ces hommes de la nécessité d'un changement de régime politique !
Mais ce que les humbles veulent, c'est pouvoir vivre sans connaître la misère, leur éternel commensal.
C'est pourquoi nous pensons que la Russie a besoin de réformes, beaucoup plus que d'une réforme : de cette réforme chimérique, qui voudrait remplacer séance tenante l'autocratie par un régime constitutionnel et, par voie de conséquence, instaurer un Parlement composé de deux Chambres.
Nous ne partageons pas l'avis de ceux qui prétendent que les diverses réformes ne peuvent
être réalisées sans la réforme, de ceux qui soutiennent que le Gouvernement absolu ne pourrait ni ne voudrait U) effectuer sincèrement les réformes nécessaires pour remettre la Russie dans la voie du progrès.
Notre conviction s'étaie d'arguments tirés du passé de la Russie et de sa situation actuelle; d'autres raisons nous sont fournies par l'histoire des peuples.
Remarquons, en effet, que toutes les tentatives faites pour restreindre l'autocratie ont échoué, a cause du peuple lui-même.
Rappelons-nous la disgrâce de Speranski, sous prétexte qu'il voulait remplacer l'autocratie par un gouvernement représentatif et parlementaire, et qui fut provoquée par la noblesse, en cette occasion plus réactionnaire que le Souverain.
Souvenons-nous des entraves mises par la bureaucratie centraliste au développement des institutions autonomes, Zemstvos et Doumas, créées par Alexandre II. Faut-il rappeler aussi la tentative de Loris Melikoff, contrecarrée par tous les éléments conservateurs ?
Le Gouvernement autocratique possède en Rus-
(1) Le rescrit impérial du 25 décembre dernier sur les réformes, la constitution des Commissions ad hoc, la détente marquée vis-à-vis des catholiques et des Polonais, prouvent le contraire.
sie un prestige séculaire, que lui donne la vigueur qu'il a montrée en tous temps pour l'exécution des grandes réformes. Une œuvre aussi colossale que celle de Pierre le Grand ou celle d'Alexandre II n'a pu réussir que grâce à un pouvoir personnel absolu, que le Czar paraît encore posséder, malgré l'influenoe déprimante que les revers militaires subis en Extrême-Orient ont pu exercer sur son prestige. L'armée est encore dévouée au « Petit Père ». Ce n'est pas en vain qu'une main de fer a pesé sur les Russes depuis longtemps, les habituant à la discipline et à l'obéissance, pour que le gouvernement du Czar ne puisse aujourd'hui encore réaliser de grandes choses dans le pays ! Ne s'est-il donc pas, dans le cours de l'histoire, montré à la hauteur de sa tâche (*)?
N'est-ce pas grâce à l'existence de ce pouvoir fort, dans une Moscovie agrandie, que la Russie, inconnue la veille encore, est entrée en relations avec l'Europe occidentale? N'est-ce pas l'indomptable énergie de Pierre le Grand, qui fit sortir le pays des ténèbres de la barbarie orientale pour lui permettre de pénétrer clans le cercle des nations
(1) Le mot d'Alexandre Ier à Mme de Staël, « qu'un despote intelligent et bienfaisant n'est qu'un accident heureux », est plus une boutade qu'un axiome indiscutable.
civilisées? Ce despote donna à son pays l'accès vers les mers et assura ainsi le développement de ses forces productrices. C'est lui qui créa des ports, une marine et une capitale moderne dans une situation commerciale de premier ordre. Qui ne se rappelle que toutes ces réformes furent réalisées par le Czar novateur, malgré son peuple et les classes supérieures de son pays, à telle enseigne que d'aucuns de ses sujets le considérèrent comme l'Antéchrist l1) ?
N'est-ce pas à l'autocratie que la Russie doit d'avoir échappé à l'ambiance des mouvements réflexes créés par la Révolution française et aussi d'avoir pu briser les efforts de Napoléon, grâce à des sacrifices momentanés, qu'un pouvoir indiscuté pouvait seul imposer? Après les désastres de Crimée, n'est ce pas à l'existence d'un pouvoir fort que le pays dut de ne connaître que la paix du recueillement national, à la place des désordres intérieurs ou de la guerre civile qui, ailleurs, accompagnent trop souveut les revers nationaux?
C'est encore grâce à l'autocratie, poursuivant avec persévérance un vaste plan, que la Russie est un immense Empire s'étendant des rives de la Bal-
(1) Les Raskolni le considérèrent comme tel et ce fut. une des causes de leur schisme, qui se perpétue aujourd'hui encore.
tique à l'océan Pacifique et comprenant les races les plus diverses, les pays les plus différents. Qu'est-ce qui réunit le Kalmouk au Grand-Russien, le Bouriate au Finnois, si ce n'est la personnalité du Czar, de cette sorte de demi-dieu que les populations se représentent comme le chef suprême et tutélaire que Dieu lui-même a mis à la tête de son Empire, si ce n'est le pouvoir absolu qu'il personnifie?
Il est certain que, sans ce pouvoir fort, c'en serait fait de l'unité politique de l'Empire, qui se diviserait de lui-même.
On peut objecter, il est vrai, que les différentes régions de la Russie n'ont peut-être pas tant d'intérêt à former un seul tout. Il faudrait démontrer, dit-on, que Kalmouks, Bouriates, Finnois, Petits-Russiens, Circassiens, etc., sont plus heureux faisant partie d'un Empire immense que s'ils constituaient autant d'Etats autonomes.
Nous pensons, en principe, que, dans l'état de choses mondial actuel, mieux vaut encore faire partie de grands groupements politiques que d'appartenir à de petites nations. Il y a évidemment des exceptions à cette thèse et la Belgique fournirait le plus bel exemple à l'appui de l'opinion opposée.
Mais on ne peut guère comparer sa situation privilégiée au point de vue géographique, des richesses naturelles, de la richesse du sol, des qualités natives de la race, à la situation de telle ou telle région de la Russie.
Tels groupes de gouvernements russes pourraient-ils constituer des entités économiques, possédant les principaux éléments de nature à assurer aux nations un avenir prospère? Supposons Etats autonomes la Petite-Russie; la Russie-Blanche ou l'ancienne Moscovie, etc.
A ces États manquerait une voie d'accès à la mer, donc des débouchés pour leurs produits agricoles; ils dépendraient dès lors entièrement de leurs voisins. A d'autres feraient défaut les richesses minières et surtout carbonifères indispensables pour assurer aux nations le développement industriel sans lequel elles sont con lamnées, tôt ou tard, à végéter. La plupart seraient exclusivement agricoles, mais, ne possédant qu'un sol ingrat, dépendraient toujours de leurs voisins. Il est certain que, divisés en autant de principautés jalouses les unes des autres et fatalement en guerre, les Slaves de Russie n'auraient pas fait les progrès qu'ils ont réalisés grâce à leur unité.
Il en a, d'ailleurs été partout de même. Est-ce
que l'unification des principautés germaniques dan^ l'Empire n'a pas fait leur grandeur et leur prospérité? Est-ce que l'Italie n'a pas procédé de même, au profit de la maison de Savoie peut-être y mais aussi à l'avantage des anciennes principautés italiennes ?
N'est-ce pas grâce à l'unité de vues, qu'un gouvernement personnel et héréditaire a assurée à la politique extérieure, que la nation russe s'étend actuellement jusqu'à l'Afghanistan, au sud, et à l'océan Pacifique, à l'est, englobant successivement les Khanats de Samarcande et de Khokhand,. la région de l'Amour et la Transcaucasie? Cette politique d'expansion à outrance a certes valu aux pionniers et aux soldats slaves la fâcheuse rencontre des Nippons; mais qu'est-ce que ce gros incident, qui a surtout mis à jour les maladies internes de la Russie, à côté des résultats d'une politique mondiale qui assure à cet Empire des territoires immenses, dont la fertilité et les richesses constitueront un exutoire presque infini pour sa population, en même temps que leur outillage économique procurera du pain à l'industrie russe?
Reprocherait-on, par hasard, à l'autocratie d'avoir fait ce que font tous les pays du Vieux Monde
et même ceux du Nouveau : s'assurer des débouchés pour une industrie et des exutoires pour une population toujours croissantes?
Qu'on ne vienne pas prétendre que des nations n'ont jamais pu se transformer complètement sous un gouvernement absolu.
L'exemple de la Prusse et celui du Japon sont là pour prouver le contraire. La Prusse n'est-elle pas devenue un Etat moderne et puissant sous des monarques absolus? Ecrasée à Iéna, amputée de plusieurs provinces par Napoléon, réduite à l'état «de nation de troisième ordre, elle se releva peu à peu sous des monarques habiles. Elle se recruta une armée considérable, conquit une place de plus <en plus prépondérante en Allemagne, grâce à son instruction, à sa littérature, en même temps que, presque sans secousse, elle passait de l'absoiutionisme à un régime constitutionnel mitigé. Une quarantaine d'années — de 1807 à 1850 — avaient suffi pour opérer ce changement. Quelques années lui suffiront alors pour réaliser à son profit la reconstitution de l'Empire d'Allemagne et pour devenir l'arbitre de l'Europe.
Et le Japon? Le pouvoir absolu du Mikado n'at-il pas, en trente ans, fait passer ce pays de la barbarie orientale et du pouvoir féodal du Shogunat
à cette extrême civilisation qui est pour le Vieux: Monde un sujet de stupéfaction?
Il y a trente ans, sans chemins de fer, sans relations avec le monde extérieur, le Japon est aujourd'hui Tune des nations importantes du globe, victorieuse de l'immense Empire russe et prête à jouer le rôle d'arbitre des destinées du monde extrême-oriental.
Tout ceci a été réalisé grâce à un pouvoir fort, que la copie d'un Parlement européen illusoire n'a pu efféminer.
En admettant même que les partisans de la réforme eussent raison, en soutenant que l'autocratie et la bureaucratie ne pourront sincèrement effectuer les réformes, parce que celles-ci devraient être réalisées par la nation elle-même, nous dirons que l'état actuel des choses oblige la Russie à garder la monarchie absolue.
En effet, par quoi la remplacer?
L'ère parlementaire est-elle actuellement possible dans l'Empire des Czars? L'histoire nous apprend qu'un pareil régime ne peut se développer et prospérer — et encore sans qu'il s'ensuive forcément que la nation soit heureuse — que chez les peuples dont l'état social est assez avancé, pour permettre cette émancipation politique sans laquelle
le parlementarisme risque de n'être qu'une vulgaire tyrannie du nombre au profit de quelques meneurs.
Les éléments indispensables pour rendre cette émancipation possible sont, au sein des classes populaires, une instruction et des moyens d'existence suffisants pour leur assurer une certaine indépendance; c'est, ensuite, l'existence d'une classe bourgeoise ayant une aisance suffisante et un usage constant des libertés civiles, qui lui permettent déjouer ce rôle d'intermédiaire nécessaire entre les classes élevées et la masse; c'est, enfin, la présence d'une classe dirigeante, consciente des devoirs et des responsabilités du pouvoir et préparée par un stage suffisant à l'exercice des pouvoirs parlementaires. La réunion de ces différentes conditions justifie seule des moeurs politiques ad hoc, facteur indispensable du bon fonctionnement des institutions parlementaires.
L'état social actuel de la Russie permet-il d'espérer que cette émancipation politique devienne un fait accompli ou dont la réalisation soit prochaine ? La grande masse de la population est constituée par les moujiks — les paysans — qui forment les quatre cinquièmes de la population. Un suffrage plus ou moins universel leur assurerait la prépondérance dans toutes les élections. Or, ces moujiks, enserrés
dans l'étau d'un communisme étroit, n'ont absolument ni l'individualisme, ni l'instruction nécessaires pour faire des électeurs libres et conscients de leurs droits. Ils marchent actuellement au doigt et à l'œil, suivant les indications du starost (souspréfet cantonal); comment éviter que, dans ces conditions, ils n'élisent que des candidats choisis avec soin par l'autorité supérieure? Comment vouloir qu'ils aient subitement assez d'indépendance pour choisir des personnes non patronnées par le pouvoir?
La représentation nationale serait, dans ces conditions, une assemblée de thuriféraires, donc inutile.
Les classes ouvrières urbaines montreraient-elles plus d'indépendance? Non, car ce sont des paysans de la veille, avec peut-être un peu moins de confiance, mais également sans instruction. Peut-on d'ailleurs oublier que, ces paysans étant encore asservis il y a quarante-cinq ans, il n'est guère permis d'espérer qu'ils aient acquis déjà, développés à un degré assez élevé, cette fierté personnelle et ce respect de soi-même qui caractérisent les peuples habitués à être libres? Or, les institutions parlementaires exigent précisément ces qualités, dont la liberté, qui entraîne le sentiment de la responsabilité, peut seule assurer l'efilorescence
dans les collectivités. Ces institutions ne conviennent donc qu'aux peuples qui ont pu faire un large et constant usage des libertés civiles.
Y a-t-il mieux à attendre de la bourgeoisie russe?
D'abord, elle est numériquement fort peu importante; c'est même Tune de ses caractéristiques. La €lasse moyenne, intermédiaire nécessaire, chez les nations modernes, entre l'aristocratie et le peuple, n'y existe guère et n'est qu'en voie de formation $)•
Mais, telle quelle, pourrait-elle exercer quelque influence sur la bonne composition d'un Parlement? Nous penchons plutôt pour la négative.
En effet, elle n'a pas les moeurs politiques nécessaires.
Douée d'une instruction rudimentaire (2), elle est
(1) Les dernières statistiques répartissent la population russe de la façon suivante : classe des paysans, 81,5 °/0; marchands et bourgeois (classes urbaines), 9 o/0 ; militaires et marins, 6,5 o/0; nobles, 1,5 o/o; clergé, 1,5 °/o. Parmi ces bourgeois et ces marchands, il n'y a guère que les bourgeois héréditaires qui soient absolument libres de toute organisation corporative. Ces derniers, qui jouissent seuls d'une certaine aisance, forment tout au plus 10 °|o de la classe bourgeoise. La classe moyenne, qui correspondrait à notre bonne bourgeoisie, ne formerait donc, avec le <clergé, que le quarantième de la population totale ; on peut dès lors affirmer que cette classe moyenne est à peu près inexistante et qu'elle se forme seulement!
(2) L'enseignement moyen ne comprenait, à la mort d'Alexandre III, que 661 établissements, avec 118,000 élèves.
appelée depuis trop peu de temps à exercer des mandats publics dans les administrations municipales, pour pouvoir posséder déjà les mœurs politiques indispensables aux fins de figurer avec dignité dans un Parlement.
La noblesse elle-même, le haut commerce ou la. grande industrie ont été trop systématiquement éloignés de toute participation à la politique générale pour que Ton soit en droit d'espérer qu'ils sauraient faire mieux que d'être de mauvais plagiaires de l'Europe occidentale.
D'ailleurs, la noblesse donnerait- elle toutes les garanties d'indépendance désirables vis-à-vis d'un gouvernement auquel elle est étroitement assujettie par suite de sa situation financière obérée, comme nous l'avons vu plus haut?
Veut-on un exemple de ce que seraient des élections en Russie? M. de Vogue, qui se trouvait à Saint-Pétersbourg en 1882, lorsqu'eurent lieu les élections municipales, a raconté dans la Revue des Deux-Mondes (x) comment les choses se passaient : « Le jour de l'élection, dit-il, le commissaire de police de mon quartier se présenta chez moi, avec le registre où il recueillait les « oui » sur le nom
(1) Revue des Deux-Mondes, 1883.
du candidat — désigne dans les sphères gouvernementales, cela va sans dire. J'eus grande peine à lui faire comprendre que ma qualité d'étranger ne me permettait pas de voter; ce brave homme se retira tout contristé de mon mauvais vouloir, avec la conviction que je refusais de l'aider dans l'exécution d'une consigne. Pour me déterminer, il avait fait valoir l'exemple de plusieurs de mes compatriotes, les actrices françaises, toujours nombreuses à Pétersbourg. Moins cruelles, ces dames avaient usé des droits civiques qu'on leur offrait. »
Il est vrai que, depuis lors, l'émancipation des esprits a fait des progrès. On a vu des conseillers municipaux suspendus pour avoir manifesté des tendances hostiles au gouvernement. Des Zemstvos ont fait de nombreuses incursions dans le domaine politique et se sont ainsi recommandée pour la tribune future. Mais ces élans sont surtout provoqués par l'extrême acuité que donnent à l'expression du mécontentement général les échecs et les désillusions éprouvés en Extrême-Orient. D'ailleurs, ces manifestations brillent par leur confusion ou par leurs visées utopiques. Nous croyons que la masse, en Russie, ne possède pas une instruc-
tion C1) et un bien-être suffisants pour fournir un corps électoral conscient de ses droits et de ses
(1) Pour connaître le degré d'instruction de la classe adulte, voyons ce qu'était la jeunesse en âge d'école lors de la mort d'Alexandre III :
Les élèves d'alors sont tous majeurs actuellement et auraient donc l'âge qui serait vraisemblablement requis pour l'électorat.
L'enseignement primaire comprenait : 407 écoles urbaines avec .51,000 élèves ; 250 écoles de district fréquentées par 22,000 élèves; 27,300 écoles populaires, réunissant environ 1,400.000 garçons et 414,000 filles (ces dernières écoles bont absolument gratuites), .soit un total environ '28,000 écoles pour un pays comptant 105 millions d'habitants, sans la Russie d'Asie, ce qui fait 1 école par 3,550 habitants et pour 19 villages, la population moyenne des villages étant de 200 habitants. (Recensement général de 1897.)
L'enseignement secondaire n'était guère dans une situation plus brillante. Il disposait de 661 établissements divers, comprenant 118,000 élèves. On se fera une idée du récent développement de l'enseignement secondaire féminin, lorsqu'on saura que celui-ci n'existait, il y a quarante ans, que pour les jeunes filles nobles. Les premiers externats accessibles à toutes les classes indistinctement furent seulement créés à partir de 1860. Jusqu'à cette date, les jeunes filles des familles aisées de la bourgeoisie étaient condamnées à vivre dans l'ignorance.
C'est donc cette population presque sans instruction qui serait appelée demain à exercer des droits politiques souverains. On juge du résultat qui serait obtenu!
Actuellement, la situation s'améliore. On compte, d'après les chiffres statistiques fournis pour l'Exposition de Pans en 1900, 3,801,000 garçons et 831,000 filles inscrits sur les registres scolaires primaires. Si l'on table sur le nombre des enfants âgés de plus de 7 ans et de moins de 13 ans (âge normal de l'écolage) et qui peut être évalué, d'après les calculs de MM. Betser et C. Ballod, à 17 ou 18 millions, on s'aperçoit qu'il n'y a encore guère que 25 à 28 °/0 des enfants à l'école.
Moins optimiste, M. Kupczanko, loc. cit., rapporte que des statistiques russes officieuses évaluent la population scolaire par rapport à la population totale à 18.4 °|0 en Allemagne, 14.7 °/o. -en France, 17.4 % en Finlande et à 2.6 % en Russie !
devoirs envers la nation (1}. D'autre part, la classe moyenne n'est pas suffisamment nombreuse pour maintenir la balance suffisamment égale entreles masses et la classe dirigeante, et celle-ci n'est pas assez rompue aux affaires politiques ou assez indépendante vis-à-vis du pouvoir pour fournir desdéputés utiles à la nation.
Pourrait-on se flatter de composer, avec de tels éléments électoraux, un Parlement d'hommes aux vues assez larges pour se rallier à l'adoption de mesures d'intérêt général, trop souvent en opposition avec les intérêts locaux qu'ils représentent? Ne serait-ce pas, au contraire,, le particularisme qui caractériserait un Parlement aussi disparate, aussi bigarré, où l'on verrait siéger les délégués des Bouriates bouddhistes à côté des Baltes luthériens et très civilisés?
Oh L'aisance et les idées de prévoyance sont, trop peu répandues au sein des couches inférieures de la société russe pour permettre de leur prêter aucune indépendance économique. Qu'on se rappelle la misère des paysans et leur vie au jour le jour. L'État russe a organisé une Caisse d'épargne, sous sa garantie, dont les dépôts sont secrets et dont des succursales, fort nombreuses, sont annexées aux principaux bureaux de poste.
Malgré l'existence, au 1er janvier 1893. de 4,577 bureaux et caisses, il n'y avait, à cette date, que 2,792,000 livrets avec un chiffre de dépôts de 537,276,000 roubles (1,343,290,000 francs), soit un livret par 38 habitants et 12 francs par tête d'habitant.
Ces mêmes chiffres étaient, en Belgique, de 1 livret par 3 personnes et de 100 francs, au minimum, par tête d'habitant.
Ce Parlement ne se distinguerait-il pas par la même stérilité, les mêmes scandales, que celui de l'Autriche, perpétuelle arène des conflits de races et de religions? Il est vrai que Ton pourrait concevoir un Parlement pour la seule Russie, la Pologne, la Finlande et le Caucase jouissant de gouvernements autonomes.
Ainsi serait réglée cette situation des pays annexés, dont on cherchera la solution quand, la guerre terminée, on pourra se consacrer résolument à l'œuvre des réformes.
Si ces arguments n'ont pas convaincu nos lecteurs de l'impossibilité d'instaurer actuellement en Russie un régime représentatif et parlementaire, qu'ils méditent longuement l'histoire parlementaire de certains pays d'Europe et du Sud de l'Amérique !
Si les institutions parlementaires de l'Angleterre ont admirablement fonctionné, en assurant la grandeur du pays et le bien-être de sa population ; si cet état de choses, datant de deux siècles, perdure toujours, on en est redevable aux mœurs politiques supérieures et à l'état social avancé du peuple britannique.
Ije prestige que ce peuple a su donner à ses institutions a hanté les cerveaux des théoriciens
du continent, qui ont voulu les copier partout en moins d'un siècle, depuis les rives de l'Atlantique jusqu'aux confins des Balkans, sans songer que le développement social des différents peuples d'Europe était beaucoup trop variable, ainsi que les milieux et les races, pour permettre une pareille uniformité d'institutions.
Parmi les pays du continent, la France a, la première, renversé la monarchie de droit et l'a remplacée par le régime parlementaire, après des excès qui resteront comme le plus sanglant holocauste fait, en Europe, sur l'autel des idées politiques. Mais cette forme représentative n'a pu traverser un siècle sans plusieurs retours au despotisme militaire. Or, c'est peut-être pendant ces périodes de pouvoir absolu que la France a fait le plus de progrès. Pourquoi les époques parlementaires y ont-elles été stériles, sinon nuisibles à la nation? Probablement parce que l'émancipation politique du peuple n'avait pas été précédée de son émancipation économique et morale. Ajouterons-nous que cette opinion se trouve encore confirmée depuis qu'un gouvernement, indigne du pays, dirige la France et, grâce à la dénaturation du suffrage universel, se maintient au pouvoir contre l'opinion de la majorité des Français, qu'il
ne peut assurément prétendre représenter (*) ?
Si, au contraire, Ton se retourne vers la Belgique, la Hollande, l'Allemagne et la Suisse, on trouve des pays qui comprennent les institutions parlementaires, grâce peut-être à un tempérament politique sérieux, mais aussi parce que ces institutions leur avaient été familières dans le passé et leur étaient sans doute mieux adaptables. C'est encore plus vrai pour le Danemark, la Suède et la Norvège, pays instruits depuis longtemps. Rappelons le malheureux exemple de l'Autriche, régie par des institutions parlementaires qui n'en ont que le nom et les défauts.
L'Espagne n'a-t-elle pas connu toutes sortes de guerres civiles provoquées par l'abus de libertés politiques, pour l'exercice desquelles le peuple n'était pas mûr? Insisterons-nous sur les mêmes
(1) C'est ce que démontre , d'une façon indiscutable , "M. Macquart dans le Journal de la Société de statistique de Paris (janvier 1905), en rappelant que. sur les 575 députés de laChambre française, 146 seulement ont obtenu un chiffre de voix supérieur à la moitié des électeurs de leur circonscription, 35 n'ont même pas obtenu la moitié du nombre des votants de leur circonscription. Si nous considérons les électeurs votants, vainqueurs aux. élections dernières, la majorité, soit 2.580.605, ne dispose que de 222 députés, tandis que la minorité, soit 2,578,469 voix, a 353 députés. Ainsi donc la minorité des électeurs représentés au Parlement et qui sont déjà une minorité disposent à la Chambre d'une majorité écrasante de 131 voix! Ce système électoral est un* leurre, dit l'auteur avec beaucoup de raison.
phénomènes d'anarchie intérieure qui se manifestent dans les principautés balkaniques?
Si l'on passe dans le Sud et le Centre-Amérique, <on verra ce qu'ont donné des libertés politiques -accordées à des hommes qui, la veille encore, étaient des esclaves : longue suite de révolutions, de guerres civiles et autres, qui ont rendu célèbres ces républiques et ont prouvé que leur développement intellectuel et moral n'était pas suffisant pour y espérer un heureux fonctionnement du gouvernement parlementaire. Pour ces peuples hispano-américains, le patronage d'un gouvernement paternel, mais absolu, eût été préférable aux illusions d'un pouvoir souverain, qu'ils n'exercent pas en réalité.
Comment vouloir dès lors, qu'un gouvernement représentatif fonctionnât mieux chez un peuple à peine sorti du servage et, en tous cas, ne possédant pas ces libertés individuelles qui sont l'école de l'émancipation politique des peuples? Ne souhaitons donc pas aux Russes des institutions; qui ne seraient présentement pour eux qu'un dangereux cadeau ! Le parlementarisme n'est pas le réconfortant qui -convient à l'organisme slave : il constituerait pour celui-ci une sorte de suralimentation qui provoquerait des désordres intérieurs et une nourriture
trop riche pour être facilement assimilée. Mais,, dit-on, en admettant même que la Russie conserve encore l'autocratie, en attendant mieux, il faudrait au moins qu'elle fût dotée hic et nunc d'une Constitution ! Naturellement, on rêve de quelque pactefondamental semblable à celui que possèdent la Belgique, les Pays-Bas, l'Italie et même les différents Etats de l'Union américaine.
Avec une profonde ignorance des lois historiques qui ont marqué le développement du droit public, on parlera volontiers pour la Russie d'une Constitution élaborée par la nation elle-même,
A ceux qui parlent de la sorte, on peut répondre péremptoirement que l'élaboration d'une telle Constitution est chose aussi impossible en Russie que l'établissement d'un gouvernement parlementaire. Si l'on admet qu'un Parlement composé de deux. Chambres y soit irréalisable, comment vouloir qu'un Parlement d'une importance plus grande i une Assemblée constituante, puisse s'y montrer à la hauteur d'une tâche aussi importante que celle de fixer le statut fondamental des rapports du citoyen russe avec l'État et son Chef? Ce serait proclamer le principe, inadmissible en Russie, que la nation est souveraine et qu'elle est l'émanation de tous les droits. Les hommes de la teinte libérale
avancée n'oseraient pas, pensons-nous, proclamer un principe aussi révolutionnaire pour la Russie, soumise au régime autocratique depuis des siècles. L'établissement d'une Constitution, par une Assemblée munie de pleins pouvoirs est donc aussi impossible que le régime parlementaire, qui en est généralement la conséquence.
L'histoire constitutionnelle des peuples enseigne qu'entre la monarchie absolue et la souveraineté populaire, il y a une autre étape à franchir : celle dos chartes octroyées par le Souverain et des pactes constitutionnels conclus entre ce dernier et son peuple.
Le Japon en est un exemple. La monarchie irrégulière du Shogunat a fait place à une monarchie absolue, tempérée par une charte octroyée par le bon plaisir de l'Empereur. Cette charte proclame la division des pouvoirs et garantit les libertés des citoyens. Elle institue un Parlement, dont elle limite avec soin les pouvoirs, qui sont nuls dans une foule de matières 0-).
Faut-il donc se rappeler que les États de la Confédération germanique, les moins effleurés par la Révolution française, ont accompli la même étape,
(1) Consulter à ce sujet l'intéressant ouvrage de M. Th. Gollier, Essai sur les institutions dit Japon; Bruxelles, Goemare, 1903.
allant d'une monarchie absolue à un pacte con stitutionnel, par une charte octroyée par le Souverain?
Faut-il citer l'exemple de la Prusse, un des derniers Etats à la faire? Elle y parvint par une marche progressive et presque sans heurts, à la suite d'une série de progrès matériels, intellectuels et moraux C1). Lorsque la nation est arrivée à ce degré de développement où une participation active à la direction de ses destinées lui devient un besoin impérieux, l'évolution constitutionnelle se produit sans secousse. Tel a été le cas pour les différents Etats germaniques
On pourrait affirmer que la Russie a même une étape de plus à franchir que la plupart des monarchies européennes à la fin du xvme et au commencement du xixe siècle : c'est le passage d'une monarchie absolue irrégulière à une monarchie absolue régulière. Il y a loin encore, en effet, d'une monarchie du dernier type, tempérée par les bornes qu'elle s'est elle-même imposées, à cette combinaison d'autocratie byzantine et de khanat tartare, mélange de souveraineté séculière et de pontificat religieux, qui fait qu'on ne peut com-
(1) Constitutionnelle Erfahi-ung en, von Mohl (Zeïtschrtfû fur die gesammte Staatswissenschaft); Tûbingen, 1845.
parer la Russie qu'aux Empires des Shahs et Fils du Ciel orientaux W.
Cette marche vers la monarchie régulière devrait être rapidement accomplie afin d'apporter un terme à des procédés de gouvernement qui mettent la Russie en retard de plus de deux siècles sur les États de l'Europe occidentale. Ces derniers connaissaient sans doute, au xynie siècle, des monarchies absolues, mais c'étaient des monarchies à fonctionnement régulier.
-Concluons :
La monarchie absolue des Czars doit devenir une monarchie réglée. Il faut que le fonctionnement normal de la justice établie y remplace
(1) « Dans tous les domaines, législatif, fin mcier, administratif, judiciaire, la volonté souveraine s'exerce tantôt d'une manière déterminée, avec des apparences de légalité, à l'aide d'organes et dans des formes improvisées ad hoc, tantôt directement, d'une façon spontanée, soudaine et, partant, irréfléchie, par-dessus la tête de tous les interprètes habituels de cette volonté. Or, toutes les expressions de la volonté souveraine, y compris l'ordre verbal, ayant le même caractère obligatoire, il en résulte .que, quels qu'en soient l'objet et la forme, elles font loi ; dès lors, il n'existe pas de lois proprement dites. Ce qu'il y a de périlleux ce n'est pas que ce soit là le principe, c'est que ce soit le fait journalier. » {Correspondant, 10 janvier 1905). — On ne saurait mieux dire.
définitivement la procédure administrative et que ses abus d'un autre âge aillent rejoindre les tortures et la question au musée des antiquités sociales.
Il faut que le pouvoir suive désormais, pour l'élaboration des lois, une procédure régulière, fixée par lui et dont il ne se départira plus. Qu'il conserve les organes consultatifs actuels ou qu'il en crée d'autres, peu importe, mais un simple ordre verbal du Czar, arraché souvent au hasard par quelque ministre plus persuasif que bien inspiré, ne doit plus, désormais, annihiler l'œuvre législative, fruit de longs travaux et de sérieuses expériences. PJn outre, la collectivité d'un conseil doit remplacer à l'avenir les individualités ministérielles existantes et ce conseil doit délibérer avec le Czar : on aura, de cette façon, un ministère responsable vis-à-vis du Chef de l'État et de l'opinion publique ! Ce ministère agira avec ensemble sur l'esprit du Souverain, après avoir pris lavis des corps politiques.
Le Gouvernement doit proclamer une liberté religieuse réelle et une liberté de la presse entourée de restrictions répressives sévères, mais dégagée des entraves de la censure! Que la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile soient proclamées principes intangibles. Comment se fera cette
proclamation? D'une façon solennelle et -précise, à la suite d'un Pacte que le Czar, aurait conclu, en quelque sorte, tacitement avec son peuple, en prenant l'avis de ceux qui le représentent le mieux : les délégués des Zemstvos.
Nicolas II répéterait ainsi ce que Catherine II fit, il y a cent quarante ans, dans les Instructions dont nous avons parlé et où, sous forme de conseils donnés à la grande Commission des lois, elle proclame les principes de gouvernement dont elle comptait s'inspirer. Que le Czar imite ce geste, avec plus d'ampleur et aussi avec plus de sincérité, en consultant l'opinion publique représentée par les délégations des Zemstvos. Quand tout le monde aura entendu le Czar proclamer solennellement que la procédure policière est .abolie, que la liberté individuelle et l'inviolabilité du domicile sont établies, que tous les cultes et la presse sont libres, un notable progrès aura été réalisé. Une ère nouvelle s'ouvrira pour la Russie et les bons patriotes se mettront courageusement à l'œuvre pour améliorer le travail de régénération commencé par leur Empereur. Cette forme de pacte tacite consenti par le Souverain, après avoir sondé les désirs de son peuple par les organes politiques existants, est
la seule façon de concilier le maintien de l'absolutisme, que nous croyons encore nécessaire en Russie, avec l'urgence qu'il y a de donner, sans arrière-pensée, des garanties réelles au peuple russe.
Ce Pacte, devrait encore contenir certaines dispositions concernant l'abolition des régimes exceptionnels à l'égard des Polonais, des Finnois et des Juifs. On devra sans doute maintenir l'autonomie de la Finlande et lui rendre les droits qu'on a voulu lui enlever. La Pologne devra être relevée de sa situation de nation mise au ban de l'Empire, sa population soustraite aux lois d'exception qu'elle n'a pas méritées ; enfin elle devra être dotée d'une autonomie administrative et du Home ride que sa civilisation, plus avancée que celle du reste de l'Empire, réclame. Il faudra aussi chercher à résoudre le problème juif.
Que le Pacte indique également les réformes économico-sociales et surtout le règlement de laquestion de la propriété communale !
Ce Pacte ferait bien de prévoir une large décentralisation administrative au profit des Zemstvos. Ceux-ci ont prouvé qu'ils étaient capables de bien faire, malgré l'étouffement systématique qu'on pratique à leur égard. Ils semblent assez repré-
senter l'opinion de la masse du peuple russe pour qu'on les étende aux provinces, qui en sont privées. Que ces différents Zemstvos soient autorisés à désigner quelques délégués, qui se joindront aux membres du Conseil de l'Empire, où ils pourront donner leur avis sur les propositions de lois faites par les ministres. Ce serait le germe d'une Chambre législative future. Les ministres et le Czar connaissant ainsi l'opinion publique, auraient grande chance de ne pas aller à l'encontre de celle-ci. La voix des provinces les plus reculées pourrait se faire entendre dans les conseils du Czar, Le Souverain saurait enfin la vérité, que tous s'ingénient aujourd'hui à cacher ou à travestir.
Que, pour le surplus, on étende toutes les attributions des Zemstvos^ ainsi que celles des municipalités, afin d'arriver à une sérieuse et utile décentralisation.
Il faut souhaiter aussi que l'air circule et, avec lui, la lumière et que le Gouvernement ne se montre plus l'adversaire de l'enseignement sous toutes ses formes, mais veille sincèrement à son développement universel.
Espérons enfin que les mœurs des fonctionnaires s'améliorent sous l'impulsion donnée en haut lieu et que l'effroyable vénalité et la corruption uni-
verselles qui régnent à l'état permanent (l) soient vigoureusement prises à partie. Que l'exemple vienne de haut ! Toute la nation y applaudira et s'emploiera à faire cesser des abus qui auront ainsi vécu.
D'ailleurs, c'est du temps qu'il faut attendre le salut de la Russie. Si l'on parvenait à détruire d'un seul coup les traditions communautaires, par conséquent à dissoudre trop vite la communauté elle-même, on obtiendrait un résultat déplorable : les Russes en arriveraient à la situation troublée où se débattent les Slaves du sud et de l'ouest &.
Appliquons ces conclusions dans le domaine politique : à vouloir par trop brusquer les changements, on risque d'ouvrir une ère interminable de troubles et de guerres civiles dans ce grand pays. Le temps seul pourra réaliser ces heureux changements dans les mœurs, sans lesquelles des institutions politiques nouvelles ne sauraient subsister. Les deux facteurs, temps et espace sont encore plus nécessaires en Russie qu'ailleurs pour arriver à modifier les mœurs, car le caractère dominant de la race slave, et des Russes en particulier,
(I) Pour être édifié quant à cette corruption, il suffit de lire la presse quotidienne et les revues. Les petits et les gros scandales, Arop souvent réels, y sont décrits longuement.
c(2) M. T. Poinsard, La Science sociale ■, août-septembre 1905.
est l'apathie, la lenteur, résultats d'une longue déformation communautaire. Une chanson populaire significative ne dit-elle pas : « Pourquoi, moujik, dors-tu tout le jour sur ton poêle, pendant que la misère vient s'asseoir à ta porte? »
L'évolution politique et sociale de ce grand pays sera longue ou elle ne sera pas.
Mais aura-t-elle le temps nécessaire pour réaliser une Russie nouvelle? Celle-ci ne naîtra-t-elle pas, au contraire, des affres d'une révolution?
On a beaucoup discuté sur la possibilité d'une révolution dans l'empire des Czars. D'aucuns l'annoncent depuis fort longtemps et en voient les prodromes dans ces émeutes qui, ensanglantant le sol russe, apparaissent comme des coups montés avec une précision dénotant l'existence d'une organisation révolutionnaire puissante. D'autres la déclaraient impossible et ils se fondaient sur le respect religieux que les masses ont pour le Czar, et la crainte — sinon l'aii.our — qu'elles professent pour le régime établi. Certes, on a pu croire longtemps que ces sentiments, joints au manque d'organisation des masses en Russie et à l'existence d'un pouvoir fort, énergique jusqu'à la brutalité, épargneraient à ce grand pays les horreurs de la guerre civile. Mais si l'on sonde les misères pro-
fondes du peuple russe; si l'on mesure toute l'étendue de ses privations et celle des abus du pouvoir, on est amené à conclure bien différemment.
Les conditions dans lesquelles l'ancien régime s'est écroulé, en France, reviennent à l'esprit et y produisent une hantise involontaire. On se prend, malgré tout, à espérer que les mêmes maux, engendrés par les mêmes causes, ne donneront point naissance aux mêmes horreurs ! C'est se faire illusion, pensons-nous, car les masses populaires renouvelleraient en Russie, si elles étaient déchaînées, les excès dont elles se sont rendues coupables en France au siècle dernier. S'imaginet-on, par hasard, pouvoir attendre moins de mal de la bête humaine slave, avec son fond de cruauté asiatique qu'elle n'a pas encore dépouillé? Le parallèle entre les deux situations mérite assurément qu'on s'y arrête.
Avec le célèbre auteur des Origines de la France contemporaine, on songe à cette même noblesse, attendant tout des faveurs de la Couronne, vis-àvis de laquelle elle n'a pu conserver sa dignité et vivant au milieu des frivolités, de l'insouciance et sans aucune conviction religieuse N'est-ce point, également l'image de la noblesse russe? On ne retrouve peut-être pas le Tiers Etat français dans
cette bourgeoisie si peu nombreuse que l'on peut affirmer qu'elle est seulement en train de se former. Mais cette absence d'un contrepoids entre la haute noblesse foncière et l'immense masse ignorante et souffrante du prolétariat n'est-elle pas un des motifs les plus sérieux pour appréhender l'éventualité d'une Révolution? L'inégalité entre ces deux extrêmes est tellement grande, qu'il est fort à craindre que, sous la poussée des événements, il n'y ait une ruée de la masse contre les privilégiés ! En 1789, c'était l'avocat envieux et théoricien qui conduisait le paysan. Aujourd'hui, c'est l'étudiant et le jeune avocat — êtres utopistes et sentimentaux — qui mènent la masse ignorante en fermentation. Dangereux état d'une société ce où l'homme à pique se laisse mener par l'homme à phrases » !
La révolte à l'état endémique, plongeant villes et campagnes dans l'anarchie et se généralisant malgré la répression sévère dont elle est l'objet, montre à quel point la bête fauve est irritée L Une guerre impopulaire est certes pour beaucoup dans ces douloureuses explosions. Mais, il ne faudrait pas trop compter sur sa cessation pour voir tout rentrer dans le calme. C'est plutôt, croyons-nous, de la persistance des bonnes récol-
tes et de la confiance que l'on pourra avoir dans l'armée que dépendra la solution révolutionnaire ou pacifique de la crise russe. Ah! survienne, après tant de malheurs, au milieu des excitations et des haines déchaînées, une année de disette qui accule le peuple à la famine, et celui-ci n'hésitera pas à tenter une aventure qui pourrait améliorer son sort, si elle réussissait, tandis qu'elle ne pourrait guère l'aggraver, dans la négative. Quand la mort par la faim guette l'homme au foyer, un trépas violent ne lui fait plus peur ; car, le risque à courir est minime et le gain possible paraît illimité. A ces heures poignantes, l'ordre établi ne vaut, pour le défendre, que ce valent les troupes et leurs chefs. Mais en ces moments d'anarchie et de souffrances aiguës, que valent-ils? Terrible question, appelant une angoissante réponse, que nous ne nous sentons pas en mesure de donner!
Laissons la parole aux événements, qui rendent déjà suffisamment pessimiste. Souhaitons que cette immense masse humaine fasse l'économie d'une horrible guerre civile, dont les monarchies européennes subiraient toutes le dangereux contre-coup! A ce titre, la marche des faits et le sort de la -crise russe ne sauraient nous laisser indifférents.