‹ La crise politique et sociale en RussieChapitre 11 sur 13 · L'INDUSTRIE A DOMICILE. LA GRANDE INDUSTRIE · texte numérisé non relu

L'INDUSTRIE A DOMICILE. LA GRANDE INDUSTRIE

Les paysans russes ont, de tout temps, cherché à suppléer aux ressources insuffisantes du sol par celles du travail manufacturier. L'industrie familiale est, en Russie, encore jointe à l'agriculture. Elle n'absorbe que les loisirs des travailleurs agricoles, principalement pendant les nuits d'hiver et les longs mois où la terre, étant gelée, ne se prête à aucun travail. Cette industrie à domicile est encore fort importante, malgré le développement de la grande industrie. M. Andrajew, dans un rapport adressé, ces dernières années, au ministère du Commerce et des Manufactures; estimait que

Tindustrie familiale occupait plus de 7 millions de travailleurs, dont la production s'élevait à un milliard et demi de francs.

Les principales industries à domicile sont celles du tissage du coton, des tapis, du lin que chacun file pour ses propres besoins et ensuite pour la vente. Le travail du bois avec ses multiples applications : tonnellerie, carrosserie, meubles, est principalement entre les mains de l'industrie villageoise.

L'industrie à domicile s'est principalement développée dans les gouvernements de Vladimir, Kalouga, Nijni-Novgorod, où l'agriculture ne donnait plus des résultats brillants, et les ressources qu'elle procure, constituent un appoint considérable pour le budget des paysans. Le Gouvernement soutient et encourage l'industrie familiale W.

Lagrande industrie est d'origine récente. Jusqu'à la fin du xvne siècle, en effet, la nation russe avait trop de peine à se former pour que l'industrie pût s'y développer au milieu de guerres perpétuelles. Sous Pierre le Grand, la guerre absorba les ressources de l'Empire. La réorganisation politique et sociale occupa les loisirs de la paix. Cependant les

(1) Pour plus de détails, consulter les budgets de familles paysannes donnés dans les rapports de la Royal Commission of labour (1892), Foreign reports, et von Scliultze-Gâvernitz, loc. cit.

usines commencèrent vers cette époque à se créer dans ]/ Oural, où subsiste encore une industrie métallurgique au bois.

C'est dans les régions où la population rurale toujours croissante était disproportionnée avec la demande de travail agricole que les usines commencèrent à s'élever. Toutefois, la production industrielle, à la fin du xviii6 siècle, n'était encore estimée qu'à 3 millions de roubles.

Mais l'industrie ne pouvait se développer sans capitaux et sans une population ouvrière qui lui faisait défaut par suite du servage. L'émancipation changea les choses de face. Les serfs domestiques qui n'avaient reçu aucune part dans la terre commune purent aller et venir librement : un grand nombre d'entre eux émigrèrent vers les villes. Les chemins de fer se construisaient comme par enchantement, les capitaux se formaient, l'argent circulait en même temps que la liberté.

Alexandre II conserva la politique nettement protectionniste inaugurée par Nicolas Ier. Ce dernier, prohibitionniste au début de son règne, abolit successivement presque toutes les restrictions. En 1867, les droits d'exportation sont supprimés et, à cette date, le tarif est inférieur des deux tiers à celui de 1840.

I Ces mesures eurent pour résultat d'augmenter les importations. Tandis qu'en 1850, l'exportation dépassait l'importation de 8 millions de roubles ou de 10°/o, en 1876 elle lui était inférieure de 55 millions de roubles ou 12 °'/0. Pendant ce même laps de temps, la production russe, envisagée pour quatorze groupes d'industries, montait de 100 à 340 millions de roubles. La guerre de 1877 contre les Turcs avait mis le Trésor à sec : on renforça les tarifs protecteurs pour augmenter les ressources publiques. Comme les droits de douane étaient payables en or, c'était, pour la Russie, une aide précieuse pour le paiement de l'intérêt des dettes €ontractées par elle à l'étranger. En ,1885, l'Europe occidentale ayant mis des droits sur certains articles, la Russie élève aussitôt les siens de 20 °/0.

II en résulta que l'élévation des taxes compensa la. la diminution d'importation qu'elle visait et qu'elle produisait, en effet ; mais le rendement des droits de douane fut, en 1888, le double de ce qu'il était en 1868. On commença par frapper les articles ce fabriqués » ; puis ce fut le tour des demi-fabricats. Restait à contraindre l'industrie nationale à n'employer que des matières premières indigènes et à forcer, par là même, la Russie à développer la production de ses richesses minières si considéra-

bles. C'est ce qu'a fait le tarif de 1891, qui constitue le couronnement de la politique douanière adoptée par la Russie; mais il a été modifié depuis par celui de 1903, qui vise surtout certains articles courants en métal, les tissus, etc. L'établissement de droits protecteurs sur les matières premières a naturellement entraîné une élévation correspondante des droits sur les demi-fabricats et sur les produits finis. C'est pourquoi les taxes du tarif douanier russe dépassent plusieurs fois celles établies par les autres Etats de l'Europe.

Les résultats de cette politique douanière ontils correspondu au but que poursuivaient ses auteurs? L'industrie russe s'est-elle considérablement développée et comment?

Comparons certains résultats statistiques officiels fournis par le département du Commerce et des Manufactures.

L'accroissement annuel de la production industrielle a été, de 1887 à 1890, de 56 millions; de 1890 à 1893, de 77 millions, et de 1893 à 1897, de 276 millions de roubles. Les progrès de l'industrie russe sont donc de plus en plus considérables, à mesure que les droits s'élèvent.

Comment se répartit la production nationale entre les différentes branches d'industrie ?

Valeur de la production (en millions de roubles).

Ouvriers.

Textiles. . . .

Alimentation . .

Produits animaux.

Industries du bois

Papiers ....

Produits chimiques

Céramique . .

Mines et métallurgie

Produits métalliques

Produits autres . .

Ainsi, en dix ans la production industrielle du pays a plus que doublé et le nombre des ouvriers a augmenté de 55 %. C'est principalement l'extraction des métaux et la production des mines qui se sont le plus développées. C'est d'ailleurs le résultat que les droits protecteurs avaient pour but d'atteindre (L).

(1) Le charbon, dont il n'était extrait que 4,534,000 tonnes en 1887, a vu ce chiffre passer à 12,219,1'Ou tonnes en 1898 et à 15,508,000 tonnes en 190 • L'augmentation annuelle de ia production, qui était, avant les droits, de 74,000 tonnes par an. est de plus de 700,000 tonnes actuellement L'importation du charbon était encore de 210,000 tonnes en 1902.

La fonte, le fer et l'acier étaient produits :

Fonte . . . 594,000 2,199,000 2,533,000 tonnes.

Fer ... . 262,000 486,000 — —

Acier . . . 157,000 1,157,000 — —

On peut donc affirmer que cette politique douanière, et l'établissement de droits sur les matières premières en particulier, ont largement contribué à développer l'industrie russe et l'ont forcée à utiliser les ressources du pays. Ce développement a-t-il provoqué le bien-être chez une classe de citoyens? La réponse à cette question est aisée à faire : les

Jusqu'en 1877. l'augmentation annuelle, en moyenne, de la fonte n'était que de 6,600 tonnes par an ; elle est de 125,000 tonnes par an depuis que les droits protecteurs ont été établis.

On constate la même progression subite dans la production du naphte. Avant 1878, l'extraction de ce liquide ne progressait que de 36,000 tonnes annuellement ; dans la période de 1887-1898, la progression est de 510,000 tonnes.

Anciennement, on importait beaucoup de pétrole d'Amérique en Russie; depuis, non seulement celui-ci a été exclu du marché intérieur russe, mais encore l'exportation de pétrole russe s'élève, en 1902, à 42 millions de roubles.

De même pour le coton : l'industrie russe était entièrement tributaire de l'étranger pour sa formidable production de 430 millions de roubles (1897 », qui suffisait, à quelques millions près, pour le marché intérieur. La culture du cotonnier s'est considérablement accrue, depuis l'établissement des droits dans l'Asie centrale (Turkestan russe). Celle-ci produisait, en 1887, 16.000 tonnes et, en 1895, 90,000 tonnes de coton brut, qui représentaient le quart de la consommation totale du coton dans l'Empire.

L'industrie lainière emploie de plus en plus l'article indigène. Ainsi, les importations de laine, qui étaient de 31 millions de roubles en 1895, sont tombées à 20 millions en 1902, pendant que la production des fabriques passait de 108 millions de roubles, en 1887, à 192 millions en 1897.

Quant à l'industrie sucrière, elle ne pouvait approvisionner le marché intérieur jusque vers 1886. Aujourd'hui, la situation est renversée : dès 1893, la Russie exportait pour 15 millions de roubles et aujourd hui (1902) ce chiffre s'élève à 17 millions.

industriels et les producteurs ont joui pendant cette période d'une prospérité sans exemple. Il s'est édifié des fortunes considérables, dont les munificences en faveur d'institutions charitables, sociales et éducatrices sont légendaires.

Il n'est pas nécessaire, semble-t-il, de rappeler des exemples connus et qui se manifestent même dans les pays perdus de la Sibérie centrale. Un écrivain français rapporte que l'Université de Tomsk, qui n'avait que 280 étudiants, a reçu, en 1890, pour 63,000 roubles de libéralités. C'est à ce prodigieux accroissement des fortunes industrielles et commerciales que l'on doit les grandes acquisitions de domaines par la classe marchande et bourgeoise (]). Les premières sociétés industrielles et commerciales réalisèrent des bénéfices énormes et se créèrent une forte situation financière, pendant les années de prospérité inouïe, de 1887 à 1898. N'est-ce pas le bruit fait autour de ces succès qui a jfait; conférer la Russie comme un Eldorado par tous les financiers étrangers ou comme un Pactole où il n'y avait qu'à plonger

(l) L'accroissement de la propriété foncière au sein de cette classe a été considérable; elle possède, selon M. Kowalevsky, dans la région de la terre noire, sept à huit fois plus de biensqu'en 1863.

la main pour saisir l'or que ne cessait de rouler ses eaux?

Mais cette politique douanière a-t-elle eu d'heureux résultats pour la généralité, c'est-à-dire pour les consommateurs et les ouvriers russes? Voyons ce qui en est.

Les ouvriers.

Le rapport de la Commission de la Russie à FExposition de Paris prouve que l'opinion d'après laquelle le système de protection pèse lourdement sur la population et coûte plus cher aux Russes qu'aux étrangers n'est pas sans fondement. Mais, en même temps, dit-il, on ne saurait oublier qu'au fur et à mesure que l'industrie se développe, il s'établit entre les producteurs une concurrence qui amène peu à peu une diminution des prix; plus l'accroissement de la production est intensif, plus rapidement s'abaisse le prix des produits. Or, ce mouvement est considérable et bientôt la demande intérieure sera entièrement satisfaite ; on regagnera alors sur l'exportation bien au delà des sacrifices que l'on s'est imposés-

Nous pensons que cette opinion accuse un opti-

misme exagéré. En effet, on ne peut encore prévoir le jour où l'industrie russe pourra devenir exportatrice sur toute la ligne, après avoir complètement fourni le marché intérieur. On est fort loin de cette perspective ! Il ne faut pas oublier que, si l'exportation russe est considérable, si elle est supérieure aux importations, — situation qui résulte de droits protecteurs élevés, — c'est surtout grâce aux céréales et aux autres richesses du sol, tels que le bois, le pétrole, etc. produits naturels ou matières premières. Ils absorbent, à l'heure qu'il ■eat, la plupart des exportations. Les objets fabriqués ne se montent qu'à 21 millions de roubles. Il y a ensuite pour 180 millions de produits alimentaires, qui ne représentent qu'un travail et une transformation minimes, comme le sucre, le beurre, etc.

Au contraire, parmi les importations nous voyons figurer des machines et objets en métal pour 80 millions de roubles, et d'autres articles fabriqués pour 90 millions de roubles.

D'ailleurs, l'industrie ne vit que grâce à des faveurs et à des commandes gouvernementales. Comme la main-d'œuvre y est mauvaise, quoique économique, et l'outillage industriel souvent ancien, « elle produit, somme toute, chèrement et mal », dit M. Tichomirow, dans sa Russie poli-

tique et sociale. Comparons son opinion avec celle émise par von Schultze-Gâvernitz, loc. cit., p. 120 et 291 (1). On peut conclure de tout cela que la Russie n'est pas encore près d'être la nation exportatrice que l'on veut bien dire !

Les salaires,

Pour un pays aussi vaste que l'Empire, véritable continent, qui comprend les régions industrielles les plus variées, il est difficile d'établir des moyennes de salaires. Ces moyennes ne représentent d'ailleurs qu'un chiffre idéal et non celui des salaires réellement payés. Il faut tenir compte des jours de chômage ordinaires (jours de fête), puis du chômage involontaire, des maladies, des retenues pour loyers, assurances et amendes : innombrables facteurs qui modifient plus ou moins le salaire réel.

D'une façon générale, on peut affirmer que les salaires moyens de l'Empire sont ceux payés, en moyenne, dans la région industrielle de Moscou

(1) Revue universelle des Mines, Liège. — Radzig, Die Eisenindustrie der ganzen Welt, p. 50. Berlin, 1897.

(gouvernements de Moscou et Vladimir et districts limitrophes), qui forme avec le bassin du Donetz le centre le plus industriel de l'Empire. Dans cea gouvernements, l'ouvrière gagne les deux tiers du salaire d'un ouvrier adulte, c'est-à-dire respectivement 10 et 15 roubles par mois, soit, à raison de 285 jours de travail par an, 41 kopeks (fr. 1. 10) et 62 kopeks (fr. 1,65) par jour!1). Un adolescent gagnera la moitié du plus élevé de ces salaires, lia différence entre les salaires masculins et féminins est bien plus considérable en Amérique, parce qu'on y exige un effort plus intense, qui met l'homme beaucoup plus en valeur, ce travail étant au-dessus des forces féminines. Les salaires augmentent quand on se rapproche de l'Occident : à Pétersbourg et ses environs, sur les bords de la Baltique et en Pologne, ils sont supérieurs de 25 à 40 0/o à ceux du centre (Moscou), de 50 % dans certaines régions de la Vistule (Lodz) ; ils diminuent, au contraire, vers l'Est, le Nord-Est, de 15 à 20 0/o dans l'Oural; ils sont supérieurs dans le Midi,

(I) Nous renvoyons le lecteur, pour plus de détails, au Rapport sur les conditions du travail en Russie, présenté au Ministère des Affaires étrangères; Paris 1891, et aux ouvrages de Schultze- Ga vernitz et de Janschull, Fabrîkleben im Moskauer Gouverne-

mais non dans la région de la terre noire, au sud de Moscou (1).

D'ailleurs, les salaires industriels sont très variables, à cause du caractère agricole que les ouvriers russes ont conservé.

Les salaires sont plus élevés l'été, à cause des moissons, qui attirent l'ouvrier vers les champs. Si la récolte est bonne, si le paysan a de quoi se nourrir et payer les impôts, il n'ira pas chercher des ressources supplémentaires à la fabrique. La récolte est-elle, au contraire, mauvaise, il se précipite vers la fabrique. Naturellement les salaires descendent rapidement devant cette offre considérable de bras. Il n'y a donc pas de stabilité dans l'industrie russe. Toutefois, les salaires ne progressent guère, car il y a toujours un nombre considérable de sans-travail dans les campagnes. M. Kowalevsky et plusieurs économistes prétendent qu'il y a normalement de 2 à 3 millions de bras en trop, à la campagne, étant donné le caractère extensif de l'agriculture russe.

(1) Rapport présenté à l'Exposition de Paris de 1900. Cfr. Rapport sur les conditions du travail en Russie, présenté au Ministère des Affaires étrangères ; Paris, 1891. Janschull, Europaïcher Bote (février 1888) et Bericht ïïber die FabriTiindustrie

Le logement.

Le salaire ne constitue pas, il est vrai, l'unique élément pour apprécier la situation des ouvriers . €eux-ci sont-ils bien logés? Sont-ils à l'abri des coups du sort : la maladie, les accidents, et Tinvalidité prématurée, ces terribles minotaures de la classe industrielle?

Le logement dépend des contrées et de la situation des industries, dans les grands centres, dans les petites villes ou en rase campagne.

Dans la campagne, les sociétés et les industriels ont dû pourvoir au logement de leurs ouvriers : ils les font généralement habiter dans l'usine même, ou bien leur louent des logements au dehors. Dans les petites agglomérations, les petits bourgs, l'ouvrier habite souvent chez lui. Comme les paysans ont tous une maison, un verger et de la terre communale, s'ils viennent demander à la fabrique des ressources complémentaires de celles qu'ils retirent de la terre, ils n'en continuent pas moins à habiter leur propre maison. Toutefois, dans les grandes agglomérations industrielles, les ouvriers n'habitent ni leur demeure champêtre, ni l'usine, mais des logements loués, qui sont misérables et sales.

Dans les gouvernements où Ton accorde gratuitement le logement, comme dans le Centre, les salaires sont naturellement moins élevés. Leur diminution représente la jouissance de l'habitation.

Un rapport officiel C1), forcément optimiste, s'exprime en ces termes :

ce En ce qui concerne la qualité des logements d'ouvriers dans les fabriques et hors les fabriques, on peut dire d'une façon générale qu'elle laisse beaucoup à désirer. Le type le plus connu des maisons ouvrières, c'est la vaste caserne à plusieurs étages, aux longs corridors séparant de grandeschambres, servant de dortoirs, où couchent plusieurs dizaines d'ouvriers, ou des petites chambrettes- (kamorki) abritant une ou deux familles. Quellepromiscuité ! Il est vrai que ces maisons sont fort économiques à construire pour les patrons. Malgré cela, le logement dans les casernes, à l'usine, est encore, en général, préférable aux logements louésau dehors. Quantité d'habitations dans les gouvernements de Moscou et de Vladimir, où de sérieuses enquêtes ont été faites à ce sujet, ne fournissent que deux mètres cubes d'air par habitant. »

(1) Rapport de la Section russe à l'Exposition de Paris 1900.

Les lois ouvrières.

C'est seulement depuis le 1er janvier 1904 que fonctionne la loi sur la réparation des dommages causés par les accidents du travail. Toutefois, un grand nombre de patrons avaient déjà auparavant assuré leurs ouvriers contre les accidents. Le Gouvernement avait fixé des conditions applicables à toutes les sociétés d'assurances. Celles-ci payaient en cas de mort mille fois le salaire quotidien; en cas d'incapacité permanente, on capitalisait le salaire par 1500 ou 1200, puis on calculait ce que valait ce capital en rente, d'après l'âge de l'ouvrier.

En fait, beaucoup de compagnies refusaient de payer les indemnités dues, en se fondant sur des •contrats qui leur permettaient d'alléguer raison sur raison pour refuser de payer.

Les patrons doivent, en vertu d'une loi de 1866, l'assistance médicale gratuite à leurs ouvriers. Ils sont obligés d'installer près de leurs établissements un hôpital destiné à recevoir leurs ouvriers. En fait, les grands industriels seuls et les sociétés commerciales ont organisé ce service médical. En effet, si 18 % seulement des patrons soumis à l'inspection du travail ont institué cette assistance médicale,

par contre 70 °/0 des ouvriers en jouissent. Dans certains cas, les industriels traitent avec l'administration municipale ou le Zemstvo, qui ont créé des hôpitaux : c'est le moyen le plus pratique et surtout le plus économique.

Certains industriels assurent cette assistance d'une façon plus ou moins complète; d'autres se bornent à envoyer leurs médecins chez les ouvriers et ne paient rien pour les médicaments et les soins ; d'autres enfin ne font absolument rien pour les ouvriers malades.

S'occupe-t-on d'assurer l'instruction de ces ouvriers et de leurs enfants?

Une loi oblige les patrons à autoriser les enfants qui travaillent chez eux à suivre les cours de la classe ; elle leur permet de créer des écoles et leur donne des facilités à cet égard. Les résultats de cette législation ne sont pas brillants, attendu que, au 1er janvier 1899, il n'existait auprès des fabriques, que 446 écoles, fréquentées par 46,000 enfants : une goutte d'eau répandue dans les 60 gouvernements de la Russie ! De ces enfants, 4,307 seulement travaillaient dans les fabriques; c'est le dixième, à peine, de ceux qui y étaient occupés.

Le Gouvernement ne remédie pas à cet état de

choses, parce qu'il ne désire point favoriser l'instruction t1).

En conclusion, le gouvernement russe a beaucoup fait pour développer l'industrie. On peut dire même que c'est grâce à ses efforts, à sa politique protectionniste notamment, que l'industrie indigène a été créée ; si celle-ci a pu vivre, c'est grâce aux commandes gouvernementales et notamment à l'outillage économique de l'Asie russe.

Le Gouvernement n'a pas craint, pour arriver à ce résultat, de faire renchérir le prix d'une foule d'objets qui coûteraient moins cher aux Russes sans les droits protecteurs.

Il a pu, grâce à ce fait, assurer de meilleurs salaires à un grand nombre d'ouvriers. Si ceuxci ne sont pas encore plus élevés, la faute n'en est pas au Gouvernement, mais au caractère de l'industrie russe et notamment à l'esprit migrateur et flottant de la population ouvrière. Si la con-

(1) Les dépenses pour l'instruction publique sont, en Russie, moindres que partout ailleurs. Elles représentent sur l'ensemble du budget total de l'Etat :

10 °/0 et 2 roubles 84 kop. par tête d'habitant, en Angleterre. 6 °/0 et 2 » » Prusse.

2,8 °/0 et 1 » » Autriche.

2 o/0 et 21 kopeks » Russie.

11 convient cependant d'ajouter à ces derniers chiffres les dépenses faites par les Zemstvos et les Doumas.

dition sociale du travailleur russe n'est pas brillante, la faute en est surtout aux défauts de la population elle-même, à sa paresse, à sa saleté, à son ignorance, résultats de son manque d'esprit d'application. Il faut s'en prendre aussi à ce défaut d'énergie et d'initiative, conséquences d'une longue déformation communautaire et de l'absence de tout individualisme créateur de volontés.

Page 1