‹ La crise religieuse du XV. siècleChapitre 32 sur 396 · LE PAPE REGRETTE LE CHOIX DE PAVIE · texte numérisé non relu

LE PAPE REGRETTE LE CHOIX DE PAVIE

Mais Pavie, c'était le séjour du tyran le plus fantasque, le plus intrigant, le plus cruel. Martin V avait traversé, en revenant de Constance, les états de ce duc de Milan K Le splendide accueil qu'il y avait reçu n'avait pu effacer de sa mémoire le souvenir du supplice de la duchesse Béatrice de Tende, torturée et décapitée par ordre de son époux quelques semaines auparavant. Il avait vu de près la tête ronde , les yeux jaunes, la barbiche en pointe et le cou démesurément gras de ce Philippe-Marie Visconti,dont les traits nous sont familiers, grâce surtout à Pisanello. L'homme avait peur de tout: de la foudre, des poisons, de la solitude, de l'obscurité ; la nuit, il changeait de lit jusqu'à trois fois, pour dépister les assassins. Les oraisons qu'il multipliait atout moment du jour attestaient sa timidité superstitieuse 2. Les dévots de cette espèce sont gens fort dangereux, et Martin V ne se souciait guère de refaire connaissance avec lui, alors même que les nécessités de la politique le rapprochaient de l'adversaire naturel de la république de Venise. Connaissant par expérience le rôle prépondérant qu'un prince peut jouer dans un synode, il appréhendait le trouble que jetteraient parmi les pères la ruse et l'or du Visconti.

S'il eût dépendu delui, Martin V eût peut-être dès lors renoncé à tenir le concile à Pavie. Il eût probablement fixé son choix sur Pise3. C'est, du moins, ce que crurent comprendre les envoyés des Florentins, qui, à plusieurs reprises, s'efforcèrent d'attirer le concile sur leur territoire4.

1. Il avait séjourné à Pavie ou à Milan du 6 au 19 octobre 1418 (note de F. Miltenberger, reproduite dans la Bibl. de l'École des chartes, LV, 1894, p. 720).

2. Muratori, XV, 1007. 1009, 1015, 1016 ; iEneas Sylvius, De rébus Basilese gestis (Ch. Fea, Pius II, pontifex maximus,a calumniis vindicalus, Rome, 1823, in-8°)) p. 43.

3. Commissioni di Rinaldo degli Alhizzi, publ. par C. Guasti (Documenti di storia italiana, Florence, 1867, in-4°), I, 306, 308.

4. Ainsi, au mois d'octobre 1421, Martin V répond d'une manière évasive aux ouvertures des Florentins : il viendrait, en tout cas, à Florence; cette république était son bâton de vieillesse. Au fond, il redoutait, disait-on, la colère de Philippe-Marie, qu'il savait être son ennemi secret (ihid., p. 320,322, note).

6 MARTIN V El LE CONCILE DE SIENNE

Une étrange hésitation apparaît également dans une réponse du pape à l'Université de Paris. Bien déchue de son ancienne splendeur *, la vieille école n'en continuait pas moins à prendre en mains les intérêts généraux de la chrétienté. Par lettres du 13 mai 1422, elle avait cru devoir rappeler l'échéance prochaine au pape, aux cardinaux et au roi des Romains. Puis un de ses envoyés s'était dirigé vers Rome2; un autre, que l'on retrouvera souvent dans ce récit, le dominicain Jean Siojkowich, de Raguse, avait pris le même chemin, après avoir été haranguer Sigismond3. En réponse à ces ouvertures, Martin V écrivit que le besoin du concile se faisait effectivement sentir, que, pour sa part, il était résolu à le tenir, et que les maîtres, de leur côté, feraient bien de réfléchir aux motions les plus propres à réaliser la réforme, l'extirpation des hérésies, la pacification. Mais il ajouta: « Si, ce qu'à Dieu ne plaise, quelque circonstance surve- <( naît qui fît obstacle à la célébration du concile à Pavie, il restece rait toujours la ressource d'assembler le synode dans une des « villes voisines de la cour de Rome 4. » Singulière prévoyance, qui prouve sans doute que Martin V, dès ce moment, s'accoutumait et tâchait de préparer les esprits à l'idée d'une translation du concile en quelque lieu de l'Italie centrale !

Cela est si vrai que Martin V avertit presque dans les mêmes termes l'archevêque de Trêves : « Si quelque circonstance, ce «qu'à Dieu ne plaise, rendait impossible la réunion du concile à «Pavie, nous ne renoncerions pas pour cela à une œuvre si sainte. « La même région renferme d'autres villes propres à la tenue « d'une assemblée : souhaitons que Dieu, dans sa miséricorde, nous « laisse la liberté du choix ! »

1. C'est elle-même qui l'écrit, en 1125 : « Sat passi sumus, supra modum sparsi et, quod dolenter referimus, a veteri gloria nostra... imminuti. » (H. Denifle, Chartul. Univ. Paris., IV, 439.)

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