LE PAPE PRISONNIER
d'abord à Saint-Chrysogone, ensuite dans le palais du pape Calliste, contigu à Saint-Marie-au-Trastévère, s'y voyait abandonné de presque tous ses serviteurs. Son neveu lui était resté : l'on vint l'arrêter sous ses yeux, malgré ses larmes i. Parvenu à ce comble de détresse, le malheureux pontife ne trouvait plus en lui-même la moindre force de résistance : il répondait doucement aux sommations des révolutionnaires et se laissait arracher, pour la livraison d'Ostie et du Château-Saint-Ange, des ordres qui, par bonbeur, ne furent point exécutés.
Du dehors, le secours n'aurait pu venir que d'Attendolo. A la nouvelle delà révolution, ce chef s'était rapproché de Rome, occupant la porte de Saint-Sébastien et campant à Saint-Paulhors-les-Murs. Mais il n'avait qu'un but : joindre François Sforza. Après avoir razzié la Campagne, il consentit, pour obtenir le passage à travers la ville, à signer une trêve de deux mois avec les <( gouverneurs de la liberté de la République des Romains ~ » . Cela ne faisait guère l'affaire d'Eugène IV. Fortebraccio, de son côté, redevenu libre de ses mouvements par suite de l'éloignement d'Attendolo, opéra, à Vetralla, sa jonction avec l'autre soudoyer du Visconti, Piccinino 3.
Le pape était prisonnier. Autour de lui, les Romains montaient la garde de jour et de nuit ; nul ne pouvait l'approcher sans leurpermission 4.
Leur dessein, paraît-il, était de l'amener à se transporter dans
1. Dans le registre des Mandait 1430-34 des Archives d'État de Rome, on lit encore un mandement de François Condolmario du 25 mai~1434 (fol. 113 v°) ; tout le reste des feuillets est resté blanc.
2. C'est ainsi qu'ils s'intitulent dans une lettre du 6 septembre aux prieurs des arts de Pérouse (Archivio stor. italiano, XVI, ii, 1851, p. 581).
3. FI. Biondo, p. 478, 481 ; N: délia Tuccia, p. 136, 137 ;A. deTummulillis, loc. cil. ; P.dello Mastro,p. 83 ; Infessura, p. 32 ; Cronica di Bologna, col. 648 ; J. Simoneta, col. 225 ; Neri Capponi, col. 1180 ; G. Cambi, Islorie (Delizie degli erud. Toscani, XX, 188).
4. Laurent Valla prétend, contre toute vraisemblance, que les Romains auraient laissé partir Eugène s'il avait voulu conclure la paix et leur abandonner l'administration municipale (De falsa Constantini donatione declamatio, Opéra, p. 793).
le palais Colonna. Là, au cœur de Rome, ils l'eussent plus facilement gardé, à l'abri de toute surprise, jusqu'au jour où le concile et le duc de Milan eussent prononcé sur son sort. En attendant, ils envoyaient à Fortebraccio l'étendard de Rome, le proclamaient leur capitaine général. Ils invitaient même Piccinino à se rapprocher avec ses troupes, offrant de lui livrer, pour le compte du Visconti, et la Ville éternelle et le souverain pontife '.
Il île restait au pape d'autre ressource que de fuir, et sans perdre de temps. On lui en donnait le conseil, sans lui en fournir les moyens. Son bon sens lui inspira peut-être la meilleure conduite qu'il pût tenir dans cette conjoncture critique. Il affecta en public une entière sécurité ; il ne cessa d'accueillir les Romains avec bienveillance ; il parut même déjà consolé de la perte de son autorité, à la pensée que, déchargé des soucis du gouvernement, il consacrerait désormais tous ses soins aux affaires de l'Église, sans que la ville de Rome y perdît, bien au contraire. Cet optimisme si humble, cette résignation, cette humeur charmante, qui, de la part d'un saint homme, devaient moins étonner, en imposèrent à ses gardiens: ils se relâchèrent un peu de leur vigilance. On va voir qu'Eugène IV sut mettre leurs distractions à profit.
Le fleuve offrait naturellement l'issue la plus facile ; il est vrai que les Romains en avaient confié la surveillance à quelques énergumènes qui avaient ordre de couler toutes les embarcations abordant sur la rive droite comme pour venir chercher le pape. Un batelier pourtant accepta de tenter l'enlèvement d'Eugène ; mais, dans son zèle intempestif, il nettoya si bien la berge, il recouvrit sa barque d'une tenture si luxueuse que son projet bientôt ne fut un secret pour personne : rames et voile furent confisquées, et l'évêque de Tropaa, qui avait soudoyé l'homme, n'eut plus la permission d'approcher du saint-père.
1. FI. Biondo, p. 481 ; Cronica del Graziani, p. 382; Neri Capponi, col. 1181 ; Nerii Caponii vita, col. 492.