ÉVASION D' EUGÈNE IV
Le 4 ou le o juin1, au matin, un des plus anciens serviteurs d'Eugène, le « Soudan des prisons pontificales », Jean de Meleto 2, reconnut, dans le Trastévère, un de ses compatriotes, un nommé Valentin, attaché en qualité d'« écrivain », c'est-à-dire de commissaire, à un pirate d'Ischia, Vitello, avec qui le pape s'était entendu récemment pour le service de la police en mer vers l'embouchure du Tibre 3. Or, la galère de Vitello était mouillée à Ostie, et Valentin, son écrivain, avait remonté le fleuve dans une barque de pêche, pour venir aux provisions. Jean de Meleto s'aperçut vite que Valentin était homme à tenter de faire évader le saint-père. Il lui ordonna de mouiller au milieu du Tibre, tandis que ses compagnons termineraient leurs emplettes, et il revint avertir Eugène IV.
Il était onze heures du matin environ 4. Toutes les sentinelles dormaient. La résolution du pape fut aussitôt prise \ Revêtus, lui et Jean de Meleto, de deux frocs noirs de bénédictins, le capuchon à moitié rabattu sur le visage, ils sortent de la chambre, descendent au rez-de-chaussée, sans provoquer, de la part des curiaux qu'ils rencontrent, le moindre témoignage de respect, en concluent avec plaisir qu'ils ne sont point reconnus, gagnent une porte de derrière et enfourchent deux de ces mules efflanquées dont se servent les moines de Saint-Paul 6, tandis que,
1. La date du 5 est fournie par FI. Biondo et par G. Morelli (p. 118). Ant. de Veghi (éd. Ariodante Fabretti, II, 13) donne celle du 2 juin; G. Cambi (Deliz. di erud. Toscani, XX, 189) et la Cronica di Bologna (col. 649) celle du 4. N. délia Tuccia (p. 138) hésite entre le 4 et le 5. Infessura (p. 32) se trompe évidemment en retardant l'évasion jusqu'au 14 juin, de même que Paolo dello Mastro (p. 84) en la renvoyant au 4 juillet.
2. Il exerçait déjà cette charge le lei décembre 1431, et était qualifié de « noble homme » (Arch. d'Etat de Rome, Tes. pontificio, Bulletœ, 1431-34, fol. 67 r°).
3. Vitello était napolitain : c'est ce qui a fait dire que sa galère était envoyée au pape par la reine de Naples (Neri Capponi, col. 1181; Isiorie diFirenze, Murât., XIX, 975 ; Monstrelet, éd. Douët d'Arcq, V, 88).
4. On place quelquefois cette scène, à tort, vers le milieu de la nuit (v. Gregorovius, VII, 53).
5. Il n'y a rien d'exact sans doute dans la version d'A. de Tummulillis (p. 38) : le pape feignant d'être malade et envoyant chercher un frère mineur, avec lequel il aurait échangé ses vêtements. CL Cronica di Bologna, col. 649.
6. A. de Tummulillis donne à Eugène IV un frère mineur comme compagnon
dans la cour du palais, le patriarche de Jérusalem et les évêques d'Ancône et de Parenzo feignent d'attendre une audience et répondent à une troupe de Trastévérins, qui survient sur ces entrefaites, que le saint-père doit se montrer aussitôt après sa sieste.
Eugène IV et son compagnon gagnent ainsi la Ripa Grande1. Prévenu par un échanson, Valentin, aidé de Jean de Meleto, fait descendre, non sans peine, le pape de sa monture, le soutient dans sa marche chancelante sur la déclivité de la berge et, entré dans l'eau jusqu'à mi-corps, le transporte dans le bateau : misérable embarcation, souillée de boue, garnie de paille, au fond de laquelle on couche tout de son long le successeur de saint Pierre. Aussitôt les hommes se penchent sur leurs huit avirons, et la barque commence à descendre le fleuve.
Cette scène cependant n'avait pu échapper à l'attention des nombreux marins du port. Ces moines si pressés qui laissaient leurs mules à l'abandon, cet embarquement précipité qui eût ressemblé à un enlèvement s'il eût été moins silencieux, ce départ clandestin de Valentin, homme connu de tous et qui pourtant n'avait dit adieu à personne, toutes ces circonstances singulières donnaient à réfléchir ; mais, tandis que les bateliers formaient leurs conjectures, la barque avait déjà dépassé la tour de la Porta Portese2.
Or, depuis l'emprisonnement de son neveu le camerlingue, Eugène IV avait gardé près de sa personne, au Trastévère, le seul cardinal qui ne l'eût pas abandonné, Antoine Gasini, lequel, apprenant par 1" échanson l'évasion du pape, jugea le moment venu défaire en hâte ses paquets. L'agitation, le trouble de ses
dans sa fuite. Infessura (p. 32) et Platina (fol. 125 v°) parlent d'un frère Arsène. Plus inexacte encore, la Cronaca del Grazia.ni (Archivio storico ilaliano, XVI, i, 381) prétend qu'Eugène IV se sauva avec un cardinal.
1. Suivant N. délia Tuccia (p. 138), le pape aurait été accompagné de son soudan, monté, et de son cuisinier, à pied. G. Cambi (p. 189) parle de trois serviteurs, outre le soudan, escortant Eugène IV.
2. TM. délia Tuccia en fait un brigantin, et A. de Tummulillis une galère.