Opéra
3. J'ai indiqué plus haut (p. x) ce qu'on pouvait répondre à la première de ces objections, que, d'ailleurs, Gerson ne fut pas le seul à présenter. V. notamment un discours prononcé par .Jean de Raguse, à Vienne, le 15 mai 1438 : « Aut [Concilium Constantiense] fecit quod potuit, aut quod non potuit. . . Si fecit qnod non potuit, sequitur quod Johannes non fuit depositus, et per consequens nec papa Martinus fuit papa, et ita nec qui ci successit Eugenius. » (Bibl. Vat., ms. lai. Re^. 1019, fol. 350.)
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jusqu'à prononcer déjà le mol d'hérésie ; on déplorail le bouleversemenl de la hiérarchie ecclésiastique. Cependant, vers la fin de son mémoire, Gerson, qui se gardait bien de vouloir rompre avec Martin V, suggérait une interprétation plusconciliante : la bulle, disait-il. pouvait s'entendre de certains cas particuliers. Si le pape régnant n'est point suspect quant à la foi, s'il marche dans la voie tracée par l'Évangile, s'il ne fait aucune acception de personnes et ne sort pas de ses attributions (quundo facil ici quod in se est), l'appel de ses sentences est, en effet, condamnable. Toutefois pour lever les doutes et écarter de fâcheux soupçons, Gerson, finalement, conseillait à Martin V- de donner au plus vile à l'affaire de Falkenberg la solution que réclamaient de lui les Polonais ' .
On le voit, en dépit de ses antécédents, et quelques ménagements qu'il eût cru devoir garder pendant la durée du concile, le nouveau pape n'avait pas longtemps attendu pour relever la tête ^.
Si pourtant il conservait toute son indépendance à l'égard du principe posé dans la cinquième session, il annonçait, au contraire, l'intention d'observer, dans sa partie essentielle, le décret de la trente-neuvième -^ Celui-ci, que, suivant
1. « Tollcre poterit efficacitcr suspicionem sinistram quœ contra Sanclitalem suam lieri posset. »
2. C'est ce qu'avait bien observe EUies du Pin dans son De antiqiia Ecclesiae disciplina (Paris, IGSti, in-i"), p. 418.
3. Le décret Frequens, suivant la volonté des pères, devait être solennellement publié avant la clôture de chaque concile ji^énéral et, lors de l'élection d'un nouveau pape, avant l'entrée en cunclave (B. Iliibler, p. 125). Rien ne prouve que ces formalités aient été observées en 1417-1418, ni surtout que Martin V, puis Kut,'ène IV, à leur avènement, aient juré d'observer ce décret, comme le prétend certain mémoire du xv siècle relatif aux droits des cardinaux : « Constat etiam cardinales in electione felicis recordationis Martini semetipsos, priusquam digèrent, et electum Martinum mox juramento astrinxisse de observando decreto Constant ii-nsis Concilii quod incipit i'reqnena. Quod non solum tune l'actum fuit
XXVI INTRODICTIOX
l'usage, j'appellerai désormais le décret Frequens^ obligeait le pape à désigner, avec Tapprobation des pères, le lieu de réunion du futur concile durant le mois précédant la dissolution de rassemblée. Or, le 19 avril, trois jours avant la session de clôture du concile de Constance, Martin V, d'accord avec les pères, désigna la ville de Pavie comme siège du prochain concile destiné à s'ouvrir dans un délai de cinq ans K
C'était une courte trêve, au terme de laquelle on pouvait aisément prévoir le renouvellement de la lutte entre les deux principes de la primauté apostolique et de la suprématie conciliaire. L'alerte causée par l'incident du Kl mai 1418 et le cri d'alarme de Gerson n'en étaient que l'annonce lointaine. Gêné par son passé et par les nécessités du moment, Martin V gardait encore une réserve équivoque. D'autre part, pour les chauds partisans du régime représentatif, l'heure de la dispersion avait sonné : hors d'état de contrôler plus longtemps l'application des règles qu'ils avaient posées, ils ne pouvaient que se donner rendez-vous à la session prochame.
Le pape, malgré certains symptômes inquiétants, accepterait-il alors le rôle subordonné auquel le condamnaient les décrets ? Ce serait la fin de la monarcliie pontificale. Au contraire, les hommes qui avaient si fort exalté la souve-
Constantie, sed Rome quoque in electione felicis recordationis Eugenii extitil observatum. » (Bibl. Angélique de Rome, ms. 90, 4» foliot., fol. 3 r".) Le contraire est affirmé dans un traité composé vers 1 532 : « Illa constitutio [Freqnens] facta fuit Scdc vacante apostolica, nec fuit auctorizata pcr Papam, nec expresse approbata, et ita non tenet, neque valet. » (Bibl. Vat., ms. lat. Vat. 4138, fol. 14 r".)
1. Moniim. Concil., 1,2. — C'est à cet acte que fait allusion le biographe de Martin V quand il rapporte que « par sa bulle» le souverain pontife approuva la constitution Fregi/ens (L. Duchcsne, Liber pontificalis, II, 517).
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raineté de l'Église réunie en concile abandonneraient-ils les fruits d'une victoire dont ils se glorifiaient? Ce serait le renoncement aux principes auxquels on croyait devoir la fin du Grand Schisme d'Occident.
De toutes façons l'avenir s'annonçait menaçant. Mais les plus sombres pronostics ne pouvaient faire entrevoir la crise qui allait renouveler le schisme et conduire, une fois de plus. l'Église à deux doigts de sa perte.
C'est une longue histoire : elle se poursuit à travers trois ponliticals. On l'a racontée souvent, mais jamais peut-être avec le détail qu'elle comporte, ni surtout en s'aidanl de tous les documents, soit imprimés, soit manuscrits, qui sont maintenant à la portée des travailleurs.
Sans entrer dans l'énumération des sources que j'ai utilisées et dont les notes placées au bas de ces pages pourront faire comprendre la variété, qu'il me suffisede signaler ici les Archives du saint-siège comme un des principaux fonds dans lesquels j'ai cru devoir puiser : et par là je n'entends pas seulement les registres de bulles ou de comptes conservés en si grand nombre au Vatican, mais aussi les séries de mandements que renferme actuellement le dépôt des Archives d'État de Rome et les copies de brefs, dont un volume égaré se retrouve à Paris, aux Archives nationales. A Rome aussi et à Paris, dans les Bibliothèques Vaticane et Angélique, ainsi qu'aux Archives nationales, à la Bibliothèque Mazarine et surtout à la Bibliothèque nationale, j'ai dépouillé les manuscrits où se trouvent amoncelés les innombrables documents — procès-verbaux, lettres, instructions, mémoires — auxquels a donné naissance le grand conflit religieux du xv^ siècle ; compilations contemporaines,
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dont quelques-unes présentent un caractère officiel, dont plusieurs autres ont été formées sous l'œil de personnages ayant joué eux-mêmes un rôle dans les événements '. Je n'ai pas négligé non plus les recueils analogues que possèdent la Bibliothèque Laurentienne de Florence, les Bibliothèques de Grenoble, de Dijon et de Douai, le Musée britannique de Londres, la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford, la Bibliothèque impériale de Vienne. D'autre part, les admirables Archives d'Etat de Sienne m'ont mis à même de reconstituer, pour ainsi dire, au jour le jour les incidents qui marquèrent la tenue du concile de 1423-1424. A côté de ce riche butin, je ne puis mentionner qu'en seconde ligne de plus rares emprunts faits aux Archives d'Etat de Florence et de Bologne; en France, aux Archives départementales de l'Aube, du Nord, etc. Mais YArchivio Gonzaga de Mantoue m'a livré de curieuses correspondances confidentielles. A la Bibliothèque de l'Université de Bologne, j'ai pris connaissance des chroniques inédites de Gattanio Gattani et de Nicolô Seccadinari. Je me suis procuré la copie de plusieurs pièces intéressantes provenant des Archives de Turin ; et une obligeante communication m'a permis de prendre un aperçu du bullaire de Félix V, qu'on y conserve en huit volumes. Enfin j'ai mis à contribution les registres du Parlement (Archives nationales), les Archives de la Gôte-d'Or, de la Vienne, du Gher et de la Seine-Inférieure et, pour tout ce qui touche l'histoire
J . Le ms. lalin 1490 de la Bibliothèque nationale a appai'tenu au cardinal Louis Aleman, le ms. latin lâll de la même Bibliothèque au cardinal Dominique Ram. Le volumineux recueil conserve à la Bibliothèque Laurentienne sous la cote plut. XVI, 13, a été formé par le cardinal Giordano Orsini. Le registre K 1711'' des Archives nationales est une compilation due aux ambassadeurs que le roi Jean II de Castille accrédita près du concile de Bàle, etc.
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avigiionnaise, les Archives municipales d'Avignon, la bibliothèque du Musée Calvel, les Archives de Vaucluse.
Ce ne sont pas là tous les dépôts que j'eusse voulu explorer ; dans cette énumération sommaire , le lecteur constatera des lacunes. Quelques-unes sont cependant plus apparentes que réelles: parmi les manuscrits ou fonds d'archives que j'ai le regret de n'avoir point dépouillés, il en est dont j'ai pu me faire une idée approximative grâce à des transcriptions ' ou à des publications récentes'.
Tel quel, cet ouvrage jettera, je l'espère, quelque lumière nouvelle sur un des épisodes les plus graves de l'histoire de l'Kglise, unde ceux dont le retentissement s'est prolongé jusqu'à nos jours et dont l'interprétation n'a pas encore cessé de susciter des controverses.
1 . Ainsi les plus importants des mss. de 1 Université de Bàlc ont été copiés vers 1724, sur la demande du chancelier d'Aguesseau, et ces transcriptions authentiques, coUationnées par le professeur Iselin, subsistent dans les mss. latins I 5:50. I i4l, 1 1S2, 1146, 1494, 1500. 1504. 1505, 1508. 1510, 1513. 1516. 1517 de la Bibliothèque nal\ona\e (cf. Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. I. XII, 1740, p. 351 et suiv.:Palacky. Handschriflen ziir Geschichle des Basler Concils, dans les Comptes rendus de l'Académie de Vienne, 1858, p. 285). C'est, par exemple, d'après le ms. latin 1 194 que Je cite la partie restée inédite de l'Histoire du concile de Bàle lib. XIX) de Jean de Ségovie.
2. A titre d'exemple, je citerai l'ouvrage posthume d'Ametller y Vinyas qui, en ce qui concerne les rapports d'Alphonse V avec le concile de Bàle et avec les papes, peut presque dispenser dune visite aux Archives delà couronne d'Aragon. Je n'oublie pas, îîien entendu, les services que m'ont rendus, à d'autres égards, les Deutsche Iteichsta(fsnlilen. la belle publication de M. J. Ilaller et de ses continuateurs, le li\ re de M. Gabriel Pérouse, etc.
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MAHTJN \' KT LK CONCILE DE SIEXXE
A Constance, le 22 avril 1418, un décret avait été lu prononçant, au nom du pape et avec l'assentiment des pères, la dissolution du concile. « Mes sei^^neurs, allez en paix 1 Domini, ite in (( pace! » Le saint-siège donnait cong-é aux représentants omnipotents de la démocratie religieuse.
Livré pour cinq ans à lui-même, le pape fut aussitôt assailli par de multiples préoccupations.
En Italie, où il ne tarda pas à retourner, Martin V trouvait partout des ruines à réparer, l'Etat pontifical à reconstituer, à pacifier : il ne fut pas inférieur à cette tâche immense. Le vieux pontife déposé Benoît XIII, toujours cramponné au pouvoir, sur son rocher de Peiïiscola, conservait d'obstinés partisans en Aragon et dans certaines régions de la France méridionale ' : il fallait avoir 1 -ril sur ses menées schismatiques. En France, l'expulsion ou It' massacre des Armagnacs, puis le meurtre de Montereau semblaient être le prélude de l'anarchie définitive qui allait ache-
I. L:i l'r. el h- <ir. Scli. injccul.. I\'. 137- 17s. Le l'upe el le Concile. i
^ MARTIN V i;t li=: concile i)k sienne
ver de livrer le royaume aux Anglais : le père commun des iidèles ne se lassa pas d'interposer sa médiation pour obtenir la cessation des guerres étrangère et civile.
Quant à la réforme, elle avait commencé à Constance, avant la clôture du concile. Coupant court aux discussions stériles de la commission constituée à cet elVet, Martin V avait lui-même réglé un g-rand nom]>re de points, puis passé successiA'^ement des concordats spéciaux avec la « nation allemande », avec les c( nations française, italienne et espagnole », avec la (c nation «anglaise »'. Le concile lui avait même donné un satisfecit à cet égard, déclarant, le 21 mars, dans sa quarante-troisième session, que les obligations imposées au nouvel élu par le décret du 30 octobre 1417 étaient suffisamment remplies. Ainsi la continuation de l'œuvre réformatrice se trouvait d'un commun accord ajournée jusqu'au prochain sj'node. Martin V cependant ne la perdit point de vue. Je n'en veux pour preuves que les menaces qu'il adressa, de Mantoue, aux clercs simoniaques', les mesures qu'il prit pour réprimer certains abus de la cour de Rome, ou pour relever la discipline dans certains monastères '^ surtout les projets, parfois hardis, que conçurent trois de ses cardinaux, et à plusieurs desquels il semble avoir donné son approliation ^.
1. B. Hiibler, p. 40 et suiv., 128 cl siiiv. Cf. mon Hist. de la Praymaliqne Saiiclinnde Bourges sous Charles VII, p. i-v.
2. Oiillc du li novembre 1418 (Hinaldi, Annal, ecclesiast., ^'I[I. 400).
3. L. Pastor, Gesch. cler Papsle, t. I léd. de 100) j, p. 228, 220.
4. J. Haller, Concilinm Basiliejise, t. I (Bàle, 1806, in-8°). p. 163 et suiv. — L'éditeur (p. 108) se borne à remarquer que ces projets ne peuvent être postérieurs au commencement de l'année 142.3, attendu qu'ils portent le nom du cardinal Adimari (ce cardinal, en réalité, mourut dès 1422, soit le 17 avril, soit le 27 septembre). M. Haller aurait jju ajouter qu'ils sont postérieurs au 14 novembre 1418. On y lit, en clTet (p. 172) : « Item, cum culpa careat qui scit. si prohibere nequit, videtur, si sue Sanctitati placeret, quod nova constitucio. que excommunicat non révélantes symoniacos, toUi debeat omnino quo ad non committentes, etsi sciant per auditum, quia nuUus fructus videtur sequi e.v ca, et illaqueantur anime ex sola sciencia. ((uod videtur nimis durum. » Cette « nou\elle constilution », que M. Haller tléclare « inconnue », n'est autre que la bulle expédiée de Mantoue qu'a publiée Rinaldi i VHI, 499).
AITIJKIIENSIONS IH l'APK
Martin \' lU' pouvait oublier cependant Téchéance qui devait amener la réap|)arition de « \'Ky:;\ïsi' » assemblée en concile.
De quel œil vo\ ait-il approcher ce moment?
Un contemporain, (jue la plupart des historiens copient, nous lindique clairement : ■< Le seul nom de concile faisait horreur à «Martin V '. > Il convient d'ajouter que fauteur en question est (pielque peu suspect : car, à l'époque où il écrivait, il avait pris parti dans la querelle de Bàle contre la papauté, et, toute sa vie, il demeura adversaire passionné de la suprématie romaine ~. N'empêche que son témoignage est difficile à écarter. Othon (]olonna, assurément, n'avait pas toujours eu cette aversion pour les conciles : il avait contribué à réunir celui de Pise ; il avait reçu la tiare de celui de Constance. Mais il se peut précisément que l'expérience acquise dans ce contact prolongé avec la multitude et le souvenir des mouvements tumultueux de cette mer orageuse lui aient inspiré îi l'égard des assemblées délibérantes une méfiance insurmontable.
Ce qui est plus certain, c'est qu'autour de lui les pronostics étaient sombres et les avis peu rassurants. Ecoutons ceux que lui donnait un français, le cardinal de Saluées : h Saisisse/ un u prétexte plausible pour ne pas célébrer de concile. Si pourtant (' vous ne pouvez l'éviter, convoquez l'assemblée en un pays sûr « et ami, envoyez-y des hommes de confiance, mais gardez-vous « d'y aller vous-même. La présence du pape au milieu d'un '< synode n'est opportune que s'il peut craindre la rivalité d'un