CHAPITRE XIX
NOMBREUX ET SYMPATHIQUES ÉCHOS QUE l'aP- PEL DE LÉON XIII A ÉVEILlÉS PARMI LES AN- GLICANS.
Un grand nombre, parmi les plus dévoués au Saint-Siège et les plus dociles à sa direction, croyaient que la voix du chef de TEglise catholique serait entendue avec indifférence par un peuple qui a grandi au milieu de préjugés invétérés contre la papauté, et qui vit dans une atmosphère imprégnée sinon d'hostilité ouverte, au moins d'une antipathie sourde, et, en apparence, insurmontable pour tout ce qui vient de Rome. Cela se disait avec tristesse parmi
les catholiques anglais. Que de fois n'avonsnous pas , pendant Tannée 1895 que nous avons passée en grande partie en Angleterre, entendu formuler ces prévisions attristées !
Or, le contraire est arrivé.
Le 7 octobre 1895, lord Halifax a pu commencer ainsi son discours aux membres de VEnglish Church Union, réunis pour assister au congrès de Norwich :
« Lorsque je me hasardai, il y a plus de neuf mois, à vous parler d'une question qui est la plus grande de toutes les questions, d'une question qui est si chère à nos cœurs, et qui, si Ton pense à tout ce qu'elle entraînerait avec elle, fait paraître les autres bien petites — la question de la réunion de la chrétienté — personne n'eût pu penser qu'elle occuperait la place qu'elle occupe aujourd'hui. Il y a quelques mois, bien que toujours présente à nos cœurs et jamais absente de nos prières, la question de la réunion de
la chrétienté, du moins pour ce qui concerne le public, demeurait semblable à un feu qui couve. Mais aujourd'hui ce feu s'est changé en une flamme éclatante dont la lumière est visible pour tous, aussi bien en Amérique, en Australie, en Afrique ou aux Indes, qu'en Angleterre et en Europe.
« Qui donc pourrait le nier? C'est partout que la presse a témoigné de l'intérêt qu'excitait cette question; il n'est pas un diocèse en Angleterre où on ne l'ait discutée d'une manière inusitée jusque-là
ce Les différentes communions non conformistes, l'alliance évangélique, la conférence de Grindelwald , toutes ont montré quel intérêt elles apportent à la question.
Et à ce propos , permettez-moi de mentionner tout spécialement la généreuse et noble lettre du docteur Parker, de Gity-Temple. »
Au moment où lord Halifax parlait ainsi, la discussion de cette grande question de
262 LA CRISE REUGIEUSE
runion « en corps » n'avait encore fait que commencer. Elle a pris une forme très vive au congrès de Norwich, et elle n'a plus cessé depuis. Plusieurs évêques anglicans ont traité la question, ou bien dans leurs discours de visite pastorale, comme l'évêr que de Londres, ou bien dans la conférence annuelle de leur diocèse, comme Tévéque de Chester. L'Union a été, dans ces conférences, l'objet tantôt de simples rapports, comme à Southwell, tantôt de discussions très animées, comme à Wakefield. Pas de congrès, pas de meetings religieux où cette question n'ait été abordée. Les baptistes étaient assemblés à Portsmouth en même temps que l'Eglise anglicane tenait son congrès à Norwich : la grande question était discutée à Portsmouth comme elle l'était à Norwich (i).
(i) La discussion de l'Union et de la lettre du Pape s'est étendue bien au delà des limites de l'Angleterre. L'ëvéque anglican de Gibraltar^ par exemple, Fa traitée dans une lettre pastorale.
Et puis les bons effets de la lettre du Saint- Père sur les anglicans les plus pieux n'ont pas tous été connus du public. Parmi les manifestations discrètes et pourtant significatives auxquelles elle a donné lieu, il en est une qui mérite d'être rapportée. C'est une de celles dont on peut tirer d'heureux pronostics pour l'avenir.
Le dimanche 26 mai 1895, à huit heures du soir, une quarantaine d'étudiants d'Oxford, membres de l'association pour l'Union de la chrétienté, se réunissaient au collège de Christ Church, qui est sans contredit le plus religieux, le plus traditionnel et le plus aristocratique de la vieille Université. On avait intentionnellement choisi cette date à cause de la fête de saint Augustin de Cantorbéry, l'apôtre envoyé aux Anglais par le pape saint Grégoire le Grand. L'ordre du jour portait qu'un rapport serait fait sur la lettre de Léon XIII par l'étudiant chez qui l'on se réunissait, M. N. D. Campbell,
petit-fils du duc d'Argyll, et, par alliance, petit-neveu de la reine.
A ce moment se trouvait à Oxford M. Tabbé Félix Klein, le distingué professeur à l'Université catholique de Paris, dont les ouvrages bien connus en France commencent à l'être aussi en Angleterre, où il compte d'ailleurs de nombreuses relation». M. Campbell l'ayant rencontré chez un professeur de Christ Church, l'avant-veille de la réunion, l'invita à y assister et à y prendre la parole.
L'abbé Klein, qui justement est allé plusieurs fois en Angleterre pour y étudier le mouvement religieux (1), accepta sans hésitation. Le meeting s'ouvrit par la lecture d'une lettre envoyée le jour même par lord Halifax, et dans laquelle le président de VEnglish Church Union Society exprimait
(i) Au moment où paraît celte publication^ on annonce des conférences de M. Tabbë Klein sur le même sujet à rinstitut catholique de Paris.
tout son regret de ne pouvoir se trouver en une telle circonstance au milieu de ses jeunes amis. M. Campbell exposa ensuite, dans un substantiel rapport qui occupa bien trois quarts d'heure, les sentiments par lesquels il convenait que l'Eglise d'Angleterre répondît au langage du Saint-Père.
Des éloges sans réserve y étaient accordés à cette démarche vraiment apostolique, et le jeune orateur provoquait les marques d'une complète adhésion en exprimant l'espoir de voir abolie au plus tôt ce l'œuvre funeste de Henri VIII ». Après lui un autre étudiant, lord Fitzharris, futur duc de Northumberland, s'efforça de montrer, sur un ton plutôt humoristique, combien l'Union était désirable pour la paix des âmes. Il dit, en riant, qu'il lui en coûtait un peu de blâmer, comme l'avait fait M. Campbell, les vols faits aux monastères du temps d'Henri VIII, attendu qu une bonne part de ses biens de famille devaient venir de là; mais qu'enfin
il ne pouvait s'empêcher de regretter le temps où Ton ne voyait pas, comme aujourd'hui, Nosseigneurs les Evêques occupés à marier leurs filles.
Lord Oxmantown, qui présidait, prononça à son tour quelques mots, et en termes fort aimables donna la parole au prêtre catholique. M. l'abbé Klein, commentant une pensée exprimée par lord Halifax à la réunion de Bristol (1), montra que la Réunion, si difficile qu'elle soit encore, doit néanmoins être poursuivie avec une absolue confiance, parce que Dieu ne peut manquer de la faire aboutir, tant elle est nécessaire à tous, et à l'Église Romaine et à l'Eglise d'Angleterre. Après avoir déclaré que nous avons besoin de la grande race anglo-saxonne pour achever de répandre l'Evangile dans le monde et pour accomplir dans toute son étendue l'œuvre
(i) There are nunierous difficulties on each and every side; but man's necessity is God's opportunity.
de Notre-Seigneur, il commença, non sans une pointe d'inquiétude, à expliquer combien, à leur tour, les anglicans ont besoin de nous pour garder Tunité religieuse. De chaleureux applaudissements vinrent immédiatement le rassurer, et de toutes les idées qui furent émises ce soir-là, aucune ne provoqua autant de marques d'adhésion.
Bien que la réunion n'eût rien de solennel, étant tenue dans un salon d'étudiant, l'émotion devint peu à peu très vive, et, en terminant son allocution, l'abbé Klein put demander à ses auditeurs, comme souvenir et aussi comme présage, de réciter avec lui le symbole des Apôtres. Un jeune clergyman anglican appuya cette demande, et ajouta qu'il convenait de faire la récitation en latin. Il en profita pour exprimer des vœux très ardents en faveur de l'Union et pour prononcer textuellement cette déclaration significative : « Il n'y a personne ici, qui, s'il eût vécu au temps de la
Réformation, ne s'y fût opposé de toutes ses forces. » D'amicales explications furent encore échangées, et Ton ne se sépara qu'après avoir récité ensemble le Credo.
A quoi M. l'abbé Klein devait-il ce succès modeste sans doute, mais significatif et encourageant ? Assurément à ses qualités personnelles et aussi, cela est certain, à sa qualité de Français (l). Mais il le devait pardessus tout à ce qu'il s'était fait l'écho de la grande voix « venue de Rome ».
La voix « venue de Rome » a remué et remue encore l'Angleterre protestante :
n'est-ce pas une preuve que cette voix s'est fait entendre à l'heure marquée par la Providence ?
(i) C'est un fait d'expérience que les anglicans s'entendent plus vite et plus facilement sur le terrain religieux avec les catholiques français qu'avec les catholiques d'aucune autre nation. Peut-être cela tient-il à ce qu'ils savent que la France catholique s'intéresse plus qu'aiicune nation à leur union à l'Eglise catholique romaine.