‹ La crise religieuse en AngleterreChapitre 24 sur 30 · GRÉGOIRE LE GRAND ET LÉON XIII · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE LE GRAND ET LÉON XIII

La plus forte de toutes les raisons d'espérer que le grand acte de Léon XIII ne sera pas sans effet, c'est cet acte lui-même.

Qu'un pape se soit décidé à rompre enfin un silence de trois siècles et à faire entendre de nouveau la voix du chef de l'Eglise catholique à la protestante Angleterre, ce n'est pas là un fait ordinaire; ce n'est même pas un fait qu'on puisse, quand on a

la foi, considérer comme purement humain.

Qu'a dit cette voix?

L'appel du pape — est-il besoin de le faire remarquer? — est un appel à l'union <( en corps ». C'est à un appel à l'union « en corps » que s'adressent toutes les réponses qui lui ont été faites. Le mot d'union ce en corps » n'est écrit nulle part dans la lettre de Léon XIII ; mais pour qui sait lire et comprendre, il est écrit partout. S'il ne s'agissait de l'union « en corps », plusieurs passages de cette lettre n'auraient pas de sens.

D'où est venu que le pape se soit décidé à cette grande et extraordinaire démarche ?

D'où est venu que sortant tout d'un coup de la réserve observée par ses prédécesseurs pendant trois siècles, et s'écartant brusquement de la ligne par eux suivie, il se soit adressé directement et avec l'accent d'une paternelle affection et d'une pleine

confiance, à cette nation anglaise dont ce seul mot de pape et de papisme a si longtemps excité le mépris et la colère? Aujourd'hui encore le pape n'est-il pas, pour la grande majorité des Anglais, sinon un ennemi, du moins un étranger? D'où est venue au chef de l'Église la confiance qu'en entendant sa voix ces enfants égarés le reconnaîtraient pour leur père, et reprendraient le chemin de Rome ?

Ceux qui se fient à des informations hasardées sans examiner la source d'où elles émanent, ont pu se renseigner dans le Times, qui probablement avait assisté aux conseils du Vatican. Ils y ont appris que Léon XIII, placé entre deux influences, dont l'une lui représentait le succès comme assuré et l'autre lui prédisait un échec, avait longtemps hésité. Pourquoi le pape a pris le parti de parler, malgré ceux qui lui conseillaient le silence, les esprits pénétrants, qui devinent toutes les pensées de

Léon XIII, n'ont pas été embarrassés pour l'expliquer. Il est allé du côté des plus habiles, ont dit les uns; du côté qui favorisait le plus son ambition et ses intérêts, ont prétendu les autres.

Ceux qui dans le pape ne voient que l'homme, et pour qui Léon XIII n'est qu'un diplomate de génie, peuvent juger ainsi.

Nous croyons, nous, sans le regarder comme une vérité de foi ni même quelque chose qui en approche, nous croyons que, si des intrigues se sont nouées autour du Vicaire de Jésus-Christ, et que, s'il a été placé entre deux influences contraires, il a été aidé à démêler la vérité et à reconnaître la meilleure ligne de conduite à tenir, non seulement par la pénétration de son génie, mais par une assistance spéciale d'en haut.

Nous avons, il ne nous en coûte nullement de l'avouer, nous avons la superstition de croire que Notre-Seigneur accorde une assistance très spéciale à son Vicaire ici-bas

pour tout ce qui touche au gouvernement et aux intérêts de son Eglise. Nous avons la superstition de croire encore que les prières si nombreuses qui sont faites chaque jour dans le monde entier pour le souverain Pontife, sans le préserver absolument d'adopter une fausse ligne de conduite, lui obtiennent, au moins dans les grandes circonstances et pour les affaires d'une importance majeure, les lumières nécessaires pour suivre une direction vraie et choisir entre deux voies la plus conforme aux vues de la Providence. Que le Père de famille ait mis la faux dans la moisson, en dehors de toute autre considération et sans même nous occuper de Tefîet produit, c'est un signe pour nous que la moisson est mûre, ou du moins qu'elle n'est pas loin de l'être. Ce n'est pas la première fois que la chose se présente dans l'histoire de l'Eglise. La conduite de Léon XIII dans cette tentative pour ramener l'Angleterre à la foi catholi-

que est une reproduction assez exacte de celle tenue il y a treize siècles par saint Grégoire le Grand pour l'arracher à l'idolâtrie .

En 596 saint Grégoire le Grand envoie un des moines du monastère de Saint- André de Rome avec quarante autres moines en leur confiant la mission de convertir l'Angleterre. Les moines partent sans trop savoir où ils vont et ce qu'ils pourront faire. Ils obéissent.

Tant que les envoyés apostoliques n'eurent point quitté l'Italie, tout alla bien.

Mais quand ils eurent voyagé quelque temps à travers la Provence, les choses prirent à leurs yeux un tout autre aspect. On leur dit que cette nation saxonne à laquelle ils allaient prêcher l'Evangile adorait des dieux de bois et de pierre — ce qui était vrai, — et que ces hommes étaient plus féroces que des bêtes sauvages : ce qu'ils crurent aussi- Leur vie, disait-on, était fort exposée. Dans

tous les cas, on leur assurait que leur entreprise n'avait aucune chance de succès, et que leurs paroles n'éclaireraient point les esprits et ne toucheraient point les cœurs de ces grossiers et féroces insulaires. Ils le crurent. Il leur parut que le pape s'était laissé tromper par de fausses informations.

On lui avait fait savoir que la nation anglaise désirait embrasser la religion catholique. Mais qui l'avait ainsi renseigné? Probablement la reine Berthe, épouse du roi Ethelbert, fervente chrétienne, très désireuse de voir son époux et ses sujets devenir chrétiens et par là même nécessairement portée à leur souhaiter et même à leur supposer des dispositions favorables et exposée à prendre ses désirs pour des réalités. Le pape Grégoire était doué d'un génie pénétrant; mais n'était-il pas trop loin pour savoir ce qui se passait en Angleterre ? Il était difficile que ces pensées ne vinssent pas à l'esprit des moines romains.

On avait encore dit au pape que les prêtres catholiques voisins des Anglais ne se souciaient nullement de travailler à leur conversion (i). Sur ce point du moins il était malheureusement certain qu'on ne l'avait pas trompé. Quels étaient ces prêtres?

Etaient-ce ceux de la France? Etaient-ce, comme c'est plus probable, ceux de la Cambrie ? Quels étaient au juste leurs motifs? Sur ces deux points l'histoire ne nous a pas laissé de renseignements certains.

Dans tous les cas, il y avait là une circonstance qui n'était point de nature à encourager les envoyés de saint Grégoire. Ils prièrent leur chef Augustin de retourner auprès du pape, de lui exposer la situation, et de ramener à ne pas les obliger à aller plus

(i) Atque ideo pervenit ad nos Anglorum gentein ad fidem christianam Deo miserante desideranter velle converti, sed sacerdotes e vicino negligere, et desideria eorum cessare sua adhortalione succendere. — Sancti Greg, Epist.y lib. VI, Ind. xiv, epist. lviii ad Theodoricuni et Theodebertum.

loin. Augustin reprit le chemin de Rome, et ses compagnons attendirent son retour et la réponse du pape dans l'abbaye de Lérins (1).

Saint Grégoire le Grand n'était pas un de ces hommes que les difficultés arrêtent et que des dires font changer d'avis. Sa réponse fut très nette : Allez (2) ! Devant cette parole du vicaire de Jésus-Christ les hésitations des moines romains s'évanouirent. Ils allèrent (3). On sait ce qui arriva.

L'esprit qui dirigeait saint Grégoire est celui qui dirige Léon XIII. Cet esprit-là vient de plus haut que la terre et il voit plus loin que le regard même du génie. A travers les raisons de craindre que montre

(i) On peut lire le récit de ce fait dans un charmant et intéressant volume qui vient d'être publié par un moine de Lérins sous ce titre : Vile et V abbaye de Le'rins (chap. IV, p. 45).

(2) Bedœ Hist. eccles,, lib. I, sect. IIl, cap. xxiii.

(3) Cf. S, Greg. Epist., lib. Vf, Indict. xiv, epist. lvii, et les deux suivantes.

l'esprit de l'homme, il n'est pas rare qu'il découvre des raisons d'espérer que l'œil humain n'apercevrait point de lui-même.

Du reste, les circonstances sont aujourd'hui bien différentes de ce qu'elles étaient en 596. Il ne s'agit plus de convertir au christianisme des hommes qui adorent des dieux de bois et de pierre. Non , il s'agit de s'entendre avec des frères qui adorent le même Dieu que nous, le Dieu fait homme qui est mort pour nous sauver, et qui croient à son Évangile, et qui le lisent plus souvent que nous, et qui, loin de nous repousser, nous tendent la main, et nous disent : unissons-nous.

Il s'agit pour les catholiques de faire quelques pas vers ces chrétiens qui sont en chemin pour venir à eux, vers ces chrétiens pour la plupart d'une entière bonne foi, et dont un grand nombre se recommandent par leurs bonnes œuvres et leurs vertus, et sont bien près d'être catholiques. A ces

chrétiens le successeur de saint Grégoire n'a pas besoin d'envoyer des apôtres. Ces apôtres sont au milieu d'eux. 11 n'est même pas nécessaire d'exciter leur zèle : il suffit d'animer leur confiance. Il suffit de leur persuader que l'heure n'est pas loin où, non plus seulement des individus ou bien des groupes plus ou moins nombreux, mais où l'Eglise anglicane ce en corps » rentrera en communion avec le Siège de Pierre dont elle reçut jadis directement la lumière de la foi.

Que cette heure soit proche, ce n'est pas seulement l'acte même du souverain Pontife, l'appel qu'il s'est décidé à adresser aux anglicans, qui en est une preuve, c'est encore l'accueil que cet appel a rencontré.

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