AVANT-PROPOS
L'Angleterre traverse en ce moment une crise religieuse dont Tissue, si cette crise aboutit au terme vers lequel elle tend, ne peut manquer d'avoir son contre-coup dans la politique, et d'entraîner des conséquences d'une importance hors ligne. Mais ce n'est pas au point de vue politique qu'on se place dans les pages qui suivent : c'est uniquement au point de vue religieux.
L'Angleterre redeviendra-t-elle catholique dans un temps qui, sans être prochain, ne serait pas non plus très éloigné, en se rattachant, non par des conversions individuelles plus ou moins nombreuses, mais par une
démarche de toute l'Eglise anglicane, ou au moins d'une partie notable de l'Eglise anglicane (c en corps » au Saint-Siège dont elle s'est si malheureusement séparée, ily a trois siècles ?
La question est posée en ce moment.
Elle est posée non seulement par ceux qui étudient en philosophes le mouvement religieux en Angleterre, mais par l'Eglise anglicane elle-même. Cette question occupe jusqu'à la préoccupation et à l'anxiété un grand nombre de ses membres. Elle a été examinée et traitée publiquement par ses évêques les plus marquants, notamment par l'archevêque de Cantorbéry et l'archevêque d'York , les deux prélats les plus haut placés dans la hiérarchie anglicane. Elle a été vivement débattue au congrès de l'Eglise anglicane tenu à Norwich au commencement d'octobre 1895, et dans plusieurs autres assemblées réunies pour traiter des questions religieuses , et, comme l'a très bien dit l'archevêque d'York, « la réunion est dans l'air. Reunion is in the air » (1).
(i) Sermon prêché dans la cathédrale de Norwich le 8 octobre iSgS pour l'ouverture du congrès.
Cela seul est un événement.
Cet événement ouvre une voie qui peut se fermer tout d'un coup, mais qui peut aussi mener à des résultats incalculables. C'est sans l'ombre d'exagération qu'un membre très connu et très distingué du parlement anglais, lord Halifax, a pu dire aux membres de VEn^ glish Church Union dont il est le président, la veille du congrès de Norwich, que la question de l'union des deux Eglises est « la plus grande de toutes les questions, et que, lorsqu'on pense aux résultats qu'elle produirait, elle fait paraître les autres bien petites ». Devant cette question d'une portée véritablement immense les autres ne sont rien. Léon XIII s'en est occupé dans plusieurs de ses encycliques et tout particulièrement dans son admirable Lettre apostolique au peuple anglais. Le cardinal Vaughan, archevêque de Westminster, en a fait l'objet d'un long et remarquable discours prononcé à l'ouverture du congrès de la Catholic Truth Society à Bristol au commencement de septembre 1895. Peu de jours après, Tarchevêque de Gantorbéry, primat de l'Eglise anglicane, publiait, à la
demande de Tépiscopat anglican, une lettre pastorale sur le même sujet.
A Lambeth comme au Vatican, c'est la grande question. Cette question, il n'est pas nécessaire d'être catholique, ni même d'être chrétien, pour en comprendre l'exceptionnelle importance. 11 suffît de réfléchir un instant au poids énorme que jetterait dans la balance des destinées de l'Eglise catholique et, par contre-coup, dans celle des destinées politiques de l'Europe, l'empire britannique avec sa superficie de 9,000,000 milles carrés, et ses 312 millions d'habitants. Cette pensée fait passer devant l'esprit comme une vision féerique.
Cette vision ne deviendra-t-elle pas une réalité? La question vaut la peine qu'on s'y arrête.
Il y a dans cette question cela de très particulier et de très heureux que la solution qui lui sera donnée viendra beaucoup moins de la terre que du ciel. Cette solution dépend, non des négociations de quelques hommes, non des votes d'une assemblée, mais des prières plus ou moins nombreuses et plus ou moins
ferventes qui seront offertes à Dieu par ceux qui aiment son Église.
Cela est très certain et on espère le montrer par le simple exposé des faits. Dans les pages qu'on va lire tout converge vers cette vérité. Elle se dégage du caractère de la crise actuelle et du travail mystérieux qui se fait dans les esprits des anglicans, de la peinture de la situation et de l'analyse des éléments divers et même absolument opposés les uns aux autres qu'on y découvre. « Il suffît, dit le cardinal Vaughan, que nous considérions les mouvements qui se produisent en Angleterre non seulement parmi les anglicans, mais au sein de toutes les confessions, pour être convaincus que « l'esprit de Dieu plane sur les « eaux (1). »
Cet esprit souffle où il veut, Spiritus ubi mltspirat (2); en ce moment il souffle du côté de l'union des Eglises. Seulement il veut que nous l'aidions dans ce grand œuvre; nous
(i) Discours prononce à Bristol pour Fouverture du congrès de la CathoUc Truth Society.
(2) Joann., TU, 8.
sommes ses aides : Dei enim sumus adjutores (1).
Tous ceux qui connaissent les voies de Dieu et qui liront cet écrit avec attention et sans en rien omettre verront cela. Nous ne savons ce qu'y verront les autres, si d'autres le lisent. Cela importe peu.
Les âmes vraiment catholiques capables de porter un intérêt sérieux et profond à autre chose qu'aux œuvres de leur paroisse, de leur société, de leur pays, et de comprendre que leur paroisse, leur société, leur pays, c'est avant tout la sainte Église de Dieu, trouveront dans ces modestes pages de quoi enflammer leur zèle.
Elles comprendront que l'Angleterre a besoin d'elles. Mais pour le comprendre, elles ont besoin de lire ces pages. C'est pour elles qu'elles ont été écrites. Il peut se faire qu'elles viennent à tomber sous les yeux de quelques anglicans. En ce cas, on les prie de considérer que c'est pour des catholiques queces choses ont été dites, et encore pour des catholiques français, et qu'elles ont été dites comme il convenait de les
(i) I Corinth., III, 9.
dire à des catholiques français, en parlant leur langage. Ce langage devrait, on le reconnaît, être modifié sur certains points, si Ton s'adressait à des anglicans, et bien plus encore si Ton traitait avec eux. Si quelque chose de blessant pour eux ou pour les Anglais en général s'était glissé dans cet écrit, l'auteur déclare que c'est à son insu et contre son intention. Il aime l'Angleterre qu'il a longtemps habitée. Il tient en haute estime les Anglais, les protestants aussi bien que les catholiques ; car il a eu souvent l'occasion de reconnaître leur bonne foi, et d'apprécier leurs vertus.