PRIÈRE
Gomment prévoir Tavenir du catholicisme en Angleterre, même en ne considérant que les côtés par où il dépend des hommes ? Il est si difficile de connaître d'une manière exacte F état des esprits au point de vue religieux ! On se trouve en présence d'une situation nécessairement complexe et fort obscure. Il y a cependant des rayons dans
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ces ombres, et on peut les recueillir et en former un faisceau. Les données fournies par l'histoire du passé et les événements contemporains, d'une part, et, d'autre part, les appréciations des hommes les plus éclairés, les plus compétents et les mieux placés pour juger la situation, quand d'ailleurs un long séjour en Angleterre a permis d'ajouter à ces appréciations des observations personnelles , et de voir un peu par soi-même, garantissent des chances sérieuses de ne pas trop s'écarter de la vérité.
La première réponse à faire à ceux qui demandent si la nation anglaise redeviendra catholique, c'est de leur dire que, depuis plus d'un demi-siècle, elle le redevient tous les jours. Il faut ajouter qu'elle le redevient dans les conditions les plus extraordinaires qui se soient jamais rencontrées, et même absolument sans exemple. L'Angleterre redevient catholique dans des conditions qui montrent que Dieu mène ce peuple, marqué
en toute chose au coin de la singularité, par des voies à part.
L'histoire ne nous fournit point d'autre exemple d'un peuple qui, après être tombé du catholicisme dans l'hérésie ou l'infidélité, soit revenu à la foi catholique. Or cette foi que les autres peuples peuvent bien perdre, mais qu'ils ne recouvrent jamais, le peuple anglais l'a deux fois perdue et deux fois recouvrée. Au moins est-il en voie de la recouvrer pour la seconde fois.
Il est absolument exact de dire — et c'est là un fait unique dans l'histoire, — que deux fois l'Eglise catholique, après avoir été implantée sur le sol de la Grande-Bretagne, en a été déracinée par la tempête, et que deux fois elle y a été replantée. Elle y fut replantée, après une période d'infidélité qui avait succédé à une période de christianisme, une première fois en 597, il y a treize siècles, par saint Augustin, l'envoyé de saint Grégoire le Grand. Elle y a été
replantée de nos jours, en 1850, après trois siècles de protestantisme , par Timmortel Pie IX.
Le rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre, en 1850, est un des faits les plus imprévus, les plus étonnants et les plus considérables de notre siècle.
C'est un de ces événements — et, en parlant ainsi, nous n'exprimons pas seulement notre opinion personnelle, mais celle des juges les plus autorisés, et en particulier du célèbre cardinal Manning, — c'est un de ces événements dont les proportions gigantesques ne peuvent être saisies qu'à distance. Nous en sommes trop rapprochés pour bien en mesurer toute la portée. Mais ce que nous voyons clairement dès aujourd'hui, c'est qu'il tiendra une très grande place dans l'histoire.
Cet événement n'a été soudain qu'en apparence. En réalité , la divine Providence l'avait fait précéder d'une préparation qui
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avait duré tout uu siècle. « De 1550 à 1750, la foi ne cesse de décliner en Angleterre.
De 1750 jusqu'à notre époque, un mouvement lent mais continu fait remonter les âmes vers la foi chrétienne (1). » Mais quelqu'un qui, au commencement de ce siècle, et même un quart de siècle plus tard, eût prédit que dans cinquante ou vingt-cinq ans la hiérarchie catholique serait rétablie en Angleterre, eût passé pour un insensé.
La chose ne pouvait se faire que par un miracle, et encore un de ces miracles qui n'arrivent guère et qui paraissent à peine possibles (2). Aujourd'hui ce miracle est accompli, et, depuis près d'un demi-siècle, il est sous les regards du monde qui a cessé de s'en étonner.
(i) a From 155o to 17^0^ there was a perpétuai décline of faith ia England... From that time (17)0) until now has beau a graduai and steady reascending towards Christian faith. » Manning, England and Chiistcndom, Introduction, p. XXX.
(2) Nbwmann, The second Spring.
Les hommes sont ainsi faits que le passé disparaît bien vite à leurs yeux et qu'ils ne voient plus que le présent. Il n'est pas rare cependant, et c'est surtout ici le cas, que le présent ne puisse être compris qu'en le rapprochant dupasse. Pour se former une idée de ce qu'il y a d'extraordinaire, de phénoménal, et, ne craignons pas de dire le mot, de miraculeux dans l'expansion du catholicisme en Angleterre dans la seconde moitié du XIX® siècle, il faut considérer la place qu'il y tenait de 1800 à 1830. Il y occupait laplace d'un souvenir, et encore d'un souvenir abhorré. C'était un spectre qui ne semblait plus, tant il inspirait de frayeur, pouvoir redevenir une réalité. C'est ce que Newman a très bien exprimé dans un de ses sermons intitulé : Le second Printemps.
(( Dans le royaume britannique, il n'y avait plus, lorsque nous naquîmes, d'Église catholique. Je puis même dire qu'il n'y
avait plus de congrégation de catholiques.
On rencontrait seulement quelques chrétiens dévoués à l'ancienne religion parcourant le pays, silencieux et affligés. Ils étaient comme le vif souvenir des temps passés.
Les catholiques romains étaient regardés moins comme une secte que comme les représentants isolés d'un intérêt humain. Ils ne constituaient pas môme (je parle d'après le jugement des hommes) un corps, si restreint fût-il, capable de représenter une grande communauté existant à l'étranger, mais une poignée d'hommes que l'on aurait pu compter comme les pierres du grand déluge. Il était impossible de retrouver les catholiques ailleurs que dans les endroits reculés, les ruelles, les souterrains, sur les toits des maisons ou dans la solitude de la campagne. Séparés des villes populeuses qui les entouraient, on pouvait seulement les entrevoir d'une manière obscure, comme à travers d'épais brouillards ou à la lueur
d'une pâle lumière. Ils ressemblaient à des ombres fuyant de ci de là devant les protestants de haute marque, maîtres de la terre. A la fin les catholiques étaient devenus si malheureux, ils vivaient dans une telle abjection que le mépris, qu'on avait pour eux faisait naître la compassion. C'est pourquoi les plus généreux parmi leurs tyrans commencèrent à vouloir leur octroyer quelques faveurs, parce qu'ils avaient l'intime conviction que leurs dogmes étaient si absurdes qu'ils ne pourraient jamais prendre racine en Angleterre (1). »
C'est le moment que Dieu attendait pour opérer à la face du monde le grand miracle de la résurrection de l'Église catholique en Angleterre. Car « cette résurrection est une merveille, mais une merveille qui appartient à l'ordre de la grâce. Qui aurait pu avoir la présomption d'attendre des miracles, et un
(i) Newmann, The second Spnng,
tel miracle ? Peut-on en invoquer un semblable dans l'histoire (1)? »
On vient de voir ce qu'était le catholicisme en Angleterre au commencement de ce siècle : que l'on regarde ce qu'il y est maintenant et la grande et magnifique figure qu'il y fait. Aujourd'hui le catholicisme est partout : dans le parlement, dans l'armée, dans la magistrature. Il y a dans l'Angleterre seule, sans compter l'Ecosse et l'Irlande, un million et demi de catholiques, un archevêque et quatorze évêques, 2611 prêtres, et 1423 églises et chapelles publiques. On ne compte pas les chapelles privées. Les Bénédictins, les Chartreux, les Dominicains, les Franciscains, les Jésuites, les Rédemptoristes, les Oratoriens, les Servites, les Augustiniens, etc., etc., tous les anciens ordres ont été replantés sur le sol de la Grande-Bretagne et y fleurissent. A
(î) Newmann, The second Spring.
côté d'eux travaillent les Oblats de Marie- Immaculée, les Missionnaires du Sacré- Cœur, les Maristes, les religieux de Dom Bosco, toute la légion des congrégations nouvelles. Les congrégations de femmes sont bien plus nombreuses encore. Le seul diocèse de Westminster compte 21 communautés d'hommes et 46 communautés de femmes. Non seulement la vie catholique coule à pleins bords, mais elle déborde :
l'Angleterre a son séminaire des Missions étrangères.
Qui a fait cela? Sont-ce les hommes ? Non.
Les hommes n'y sont pour rien. C'est Dieu qui a tout fait, ce Ce qui se passe en Angleterre, disait M^"^ Wiseman aux évéques de France dans une lettre du mois d'octobre 1845, ce qui se passe en Angleterre ne saurait s'expliquer ni par l'activité des catholiques, ni par les prédications de notre clergé, ni par les ouvrages de nos écrivains, ni par le zèle et la piété des fidèles. Ce
n'est ni Thabileté, ni la prudence, ni la puissance, ni l'adresse, ni la sagesse de l'homme, qui ont, même d'une manière éloignée, concouru au développement de ce qui se fait autour de nous. Bien au contraire, il semble que toute intervention de notre part, ayant pour objet de hâter le dénouement désiré de ce grand mouvement, en aidant à venir à nous ceux qui se rapprochent de nos doctrines, ait eu pour résultat de retarder, plutôt que de seconder les appels qui se produisent. Une impulsion spontanée de la grâce et une succession providentielle de circonstances sont les deux seuls moyens auxquels le Maître des hommes et des choses ait eu recours pour produire les glorieux résultats dont nous sommes témoins. »
Le premier effet de cette impulsion spontanée de la grâce avait été de porter un grand nombre de pieuses âmes à prier pour la conversion de l'Angleterre. Un mouvement de conversion avait répondu à ce mou-
vement de prières. On demande si le mouvement catholique continuera en Angleterre; la réponse paraît bien simple : suivant toute apparence, il continuera, si le mouvement de prières continue; il s'accentuera, si le mouvement de prières s'accentue. Or le but de la lettre de Léon XIII au peuple anglais est précisément d'accentuer ce mouvement de prières. Ce but, il faut espérer qu'elle l'atteindra. C'est le devoir de tous les bons catholiques de l'y aider.
L'action visible de Dieu dans le grand changement inattendu et en apparence impossible qui s'est opéré en Angleterre au point de vue du catholicisme est de nature à encourager la prière et à faire concevoir les meilleures espérances, ce Si ce changement, écrivait récemment un savant converti de Cambridge, qui est maintenant un membre éminent de la Compagnie de Jésus, si ce changement était l'œuvre de quelque grand prédicateur ou d'un zélé mission-
naire, si un saînt Vincent Ferrier ou un saint François Xavier avait captivé Toreille et touché le cœur de la protestante Angleterre, on pourrait craindre qu'il ne trouvât pas de successeur, et qu'après sa mort, le mouvement ne s'arrêtât. Mais des hommes se sont soumis à l'Eglise qui n'avaient subi l'influence d'aucun catholique vivant (1). »
Il convient d'ajouter, pour être tout à fait dans le vrai : excepté cependant l'influence de leurs prières. Ce sont les prières des catholiques, et c'est là un point capital sur lequel nous reviendrons, ce sont les prières des catholiques, et en particulier des catholiques de France, qui ont donné les Newman
(i) « If it were the resuit of the work of a great preacher or some zealous missionary, if a saint Vincent Ferrer, or a saint Francis Xavier had caught the ear and the heart of Protestant England, then it might be expected that whea he died he would find no siiccessor, and the movement would stop. But men hâve submitted ihemselves to the Church who hâve been utterly uninfluenced by livingcatholic. » The Month. April 189a. Catholic England in modem times, J)y Falh. Morbis.
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et les Manning, et une foule d'autres après eux, à la sainte Église de Dieu. Ce sont les prières des catholiques, et en particulier s prières des catholiques de France qui ïi provoqué cette effusion abondante et aiment extraordinaire de TEsprit-Saint ir l'Église anglicane dont les résultats )us étonnent.