INTRODUCTION
La Hollande, l'un des centres dn mouvement reli* gienx au seizième siècle, le seul pays de TEurope qui doive son indépendance nationale à la Béforme, a depuis lors encore si puissamment contribué au développement de la science protestante, qu^elle a pu voir, jusque vers le milieu du siècle précédent, ses théologiens cités parmi les premiers représentants de cette science. Mais son importance scientifique a diminué en même temps qne son influence politique. Autant les hommes d'état se sont habitués à ne plus compter avec elle dans les questions diplomatiques, autant le monde scientifique, notamment dans le domaine de la philosophie et de la théologie, s^est accoutumé à ne plus regarder vers ce petit coin de terre pour) en attendre quelque chose. A rheure qu'il est il arrive à grand'peine qu'un savant hollandais réussisse à faire entendre sa voix dans le grand concert européen.
Plusieurs causes ont concouru à créer à ce pays Pisolement dans lequel il se trouve. La centralisation des divers éléments de la civilisation européenne en quelques grands pays, qui règlent au sens moral comme au
sens matériel les destinées de TEurope, laisse davantage à Tombre les états de second et de troisième rang. L'étendue du territoire de ces derniers et le chiffre de leur population ne leur permettent pas d'exercer cette influence centrale. Pour neutraliser Teffet de cette cause générale il faudrait aux petites nations une surabondance de vie y une sève, une énergie morale, qui contraignissent les grandes à compter avec elles et qui leur créassent une prépondérance à laquelle sans cela elles ne pourraient prétendre. On a vu quelquefois les petits peuples manifester cette supériorité morale. La Hollande elle-même en a offert le sublime spectacle dans les luttes du seizième et du dix-septième siècle. Or, si elle était restée à la hauteur de ses origines» il serait à présumer, malgré la tendance du siècle vers la centralisation , qu'elle ne serait pas tombée dans Toubli qui pèse sur ses destinées, et qui soustrait sa vie intellectuelle et morale à la salutaire influence de la critique européenne.
Ajoutez que, ce qui d'ailleurs est un avantage réel pour un petit peuple , et qui plus que tout le reste garantit son indépendance et sa nationalité, la possession d'une langue propre , devient un vrai désavantage quand il s'*i%it de faire connaître sa pensée à l'étranger. Cet obstacle, qui n'existait pas lorsque le latin était encore l'idiome de la république des lettres, se fait sentir dans toute sa force, depuis que la science, devenue plus humaine, plus sociale, et par cela même plus morale, a quitté le vêtement qui n'allait plus à sa taille. Ainsi, se trouvant dans les meilleures conditions pour entrer dans le courant européen, placée qu'elle est entre les trois grandes nations de l'ouest qui sont à la tête de la civilisation, et subissant largement Tinfluence de leur littérature, la Hollande se
voit cependant plus oubliée que des pays où la vie peut-être n^est pas aussi riche ni aussi originale. La Belgique, sans présenter une vie intellectuelle aussi libre et aussi variée que la Hollande protestante, n^estelle pas plus connue, grâce à la langue dont elle se sert dans le domaine des affaires publiques et sur le terrain de la littérature ? Et la Suisse — tout avancée qu'y soit la pensée protestante sur certains points, et quoique sous bien des rapports on puisse la nommer Tavant-garde de la civilisation européenne, — présente-t-elle ce caractère d'unité et d'originalité que fait contracter à un peuple la possession d'une langue propre ? Or, à voir le peu de cas qu'on fait de la Hollande dans la presse périodique , ne semblerait-il pas que notre époque , malgré ses aspirations libérales , ait oublié presque entièrement le pays qui a le premier arboré le drapeau de la liberté en Europe?
Cet état de choses est un vrai malheur pour le pays. Il le serait déjà si le mouvement intellectuel et moral s'y était arrêté, si le peuple croupissait dans l'ignorance et dans le matérialisme et ne demandait, comme on le pense* quelquefois à l'étranger, qu'à s'enrichir et à chercher des relations avantageuses pour son commerce. Car alors déjà, en vertu de la solidarité morale qui relie entre elles les nations chrétiennes, l'étranger devrait nous venir en aide et nous tendre la main pour nous faire sortir de notre stagnation. Mais il n'en est rien. Il y a en Hollande une littérature abondante dans tous les genres surtout en matière religieuse. Nos débats théologiques et politiques sont aussi vifs, aussi âpres que partout ailleurs. La physionomie de la société hollandaise , pour qui la voit de près , porte l'empreinte de la lutte, de la souffrance morale, du travail de la pensée, des aspirations vers l'avenir. Or, plus il y a de vie spirituelle, plus elle demande à se répandre
dans tontes les directions; il lui faut des horizons qui s'élargissent indéfiniment. L'esprit de routine « de coterie, de caste, de parti, qui semble inévitable là où les horizons sont bornés, entrave le travail de la pensée et le développement de la vérité.
Tout ce qui tend à faire connaître à l'étranger le mouvement de la pensée hollandaise est donc déjà en soi-même un bienfait pour le pays. Dussent ces rapports se ressentir de la difficulté qu'éprouvent tous ceux qui ne sont pas nés dans un pays de s'en approprier les moeurs, les habitudes, les traditions, la langue, cela même qu'on dirige l'attention sur des intérêts qui ont tout à gagner à la discussion , est déjà d'un grand avantage.
Dans ces derniers temps on pourrait croire que la Hollande va jouir de cet avantage. Plusieurs signes semblent annoncer que le pays est sur le point de sortir de son isolement forcé et volontaire à la fois. Dans le pays même on peut observer un affaiblissement graduel de cet esprit d'étroi* tesse nationale , trop général encore, qui fait qu'on se croit à l'abri des défauts qu'on signale ailleurs. En Hollande cet esprit revêt aisément le caractère d'un modérantisme, qui se glorifie de ne pas donner dans des extravagances qu'on se complaît à signaler en d'autres pays. On commence à se demander si cette modération , ce juste milieu dont on se vante, n'accuse pas une absence d'énergie, plutôt que cette retenue, qui sait contenir une vie abondante dans ses justes limites; si donc il ne faut pas y voir un signe de faiblesse plutôt que de force. D'ailleurs, en fait de théories sociales et religieuses , les extravagances, à l'heure qu'il est, ne nous manquent pas plus qu'à d'autres peuples: en présence de certains écarts de la pensée, de certaines violences de l'esprit de parti, il serait difficile de prôner le caractère modéré,
le ton convenable des débats scientifiques , Tesprit à la fois conservateur et progressif des études en Hollande. Aussivje le répète, commence* t-on peut-être à apercevoir que la crainte de pousser un principe à ses dernières conséquences, crainte qui ne saurait provenir que de Tabsence d^esprit philosophique, n^est pas précisément un bien dont on ait à se glorifier, et que, faute d^avoir recherché les principes des choses, les savants ont perdu la direction des esprits.
D^autre part le réveil de ce qu^on pourrait appeler Pesprit historique . en Europe, vient au devant de ces besoins I encore peu ressentis, mais réels néanmoins. Le cosmopolitisme révolutionnaire semble laisser partout où il passe, comme un limOn fécondant après Tinondation, le profond sentiment de la solidarité morale des nations civilisées. Or ce sentiment est autant un élément de vie morale et un principe de développement, que Tuniformité révolutionnaire est un élément de mort et un principe de stagnation, elle qui ne voit dans les nations que des agglomérations arbitraires d'individus, sans traditions, sans droits, matière à des combinaisons politiques et au jeu des ambitions personnelles. C'est en vertu de ce sentiment que les esprits les plus avancés, — ceux qui estiment que la science est un intérêt social et que la société non seulement est progressive, mais qu'elle doit aussi avoir la conscience de l'être, — sont partout à la recherche de l'origine des divers élémens qui constituent la société actuelle et des droits qui en résultent. Ainsi, en matière politique , le principe des nationalités se pose dans toute son étendue, dans toute sa puissance. La conviction se forme, lentement mais irrésistiblement, qu'une nation a droit d'être par cela même qu'elle est, et que les seules nationalités mortes et destinées à être absorbées par d'autres sont
celles qui ne croient plus à elles-mêmes. En matière religieuse on recherche le principe des différentes associations ecclésiastiques. On ne croit plus que Tunité s'obtient au moyen de quelques formules à double entente; cette unité même ne semble plus désirable. Le droit de toute communauté religieuse est dans son principe; et sa vie n'est autre que le développement de ce principe.
S'il en est ainsi, la Hollande ne saurait plus, sous le double point de vue politique et religieux, rester oubliée désormais.
Un peuple qui a une langue est un peuple. Un peuple qui plus que jamais est jaloux de cette langue et qui désire de la conserver pure et de la développer d'une manière analogue aux lois qui ont présidé à sa formation 9 — ce peuple n'est pas sans avenir.
Un peuple qui est ce qu'il est surtout par l'ardeur avec laquelle il a embrassé un principe religieux, marque dans l'histoire religieuse. Si ce principe est le même qui a été adopté par une grande fraction du monde civilisé, cette fraction est le plus intéressée à suivre avec sympathie ce qui se passe dans une portion du domaine commun. C'est le monde protestant, c'est surtout l'Église réformée qui a intérêt à la Hollande: et, si je ne me trompe, plus l'Eglise réformée sentira le besoin de se rendre compte de son passé, et de reconnaître sa mission présente, plus aussi elle recherchera le concours de la Hollande pour l'oeuvre commune.
L'attention de l'Europe et de l'Amérique vient d'être fixée sur les origines et les grands jours de la république néerlandaise, par le beau travail de M. Motley, déjà traduit en allemand et en français.
La connaissance de notre situation religieuse s'est dans ces derniers temps beaucoup répandue à l'étran-
ger par suite de la facilité des commanications , qai amène en Hollande un plus grand nombre de visiteurs, et parmi ceux-ci plusieurs ecclésiastiques, venus soit pour faire des collectes en faveur d'oeuvres chrétiennes, soit pour étudier l'état de TÉglise. Ces visiteurs ont emporté des impressions, des souvenirs, qui ne seront pas demeurés sans écho dans le cercle de leur activité. Parfois ces impressions ont donné lieu a des articles de Bévues ou à des publications de plus ou moins d'étendue. Ainsi , il y a quelques années , un article sympathique sur la Hollande a paru dans le Kirchenblatt filr die reformirie Sciweiz, publié sous la direction de M. le professeur Hagenbach de Bâle. Cet article était, si je ne me trompe, dû à la main de M. Jungk,pasteur àSigmaringen, qui s'était rendu avec M. le pasteur Groszman, fils, en 1854 en Hollande, pour y recommander Poeuvre de la société de Gustave Adolphe.
Un peu plus tard, M« Kôhler, ci-devant élève de l'université d'Utrecht, ensuite de celle d'Erlangen et privât' docent dans la dernière, visita la Hollande en vue d'y étudier la situation religieuse. Il a publié ses observations dans une brochure qui a paru à Erlangen.
Enfin M. Sudhoff, pasteur de l'Église réformée allemande de Francfort sur le ftiain , a consacré un long article à la Hollande religieuse dans le Reahoôrterbuch de M. Herzog. Une société de pasteurs néerlandais a fait contre Tarticle de M. Sudhoff une réclamation, qui a été placée dans le volume suivant du dit ouvrage avec une réponse de M. Herzog.
Ces trois auteurs appartiennent, avec des nuances diflerentes, au parti qui, — ayant fait opposition au rationalisme prôné encore vers la fia. du premier quart de ce siècle dans la plupart des chaires ecclésiastiques
et universitaires en Allemagne , — est d*ordinaire qualifié du nom de parti évangélique. Le Kirchenblatt de M. Hagenbach représente, en le mitigeant, le principe confessionnel de rÉglise réformée. M. Sndhoff défend un confessionalisme plus sévère, toujours dans le sens de l'Église réformée. M. Kôhler est luthérien, mais ami de rUnion*
Du point de vue de ces trois auteurs rien de plus naturel que le jugement peu favorable qu'ils ont porté sur Tétat actuel de la théologie en Hollande. Il est encore naturel qu'ils aient manifesté leur sympathie soit pour Topposition en général que rencontre cette théologie en Hollande, comme Ta fait M« Sndhoff, soit» eu particulier, comme Tout fait M.M. Jungk et Kôhler, pour la petite fraction à laquelle Tauteur de ces pages à rhonneur d'appartenir, et dont il se propose d'exposer les principes et de justifier la conduite. En revanche, on aurait pu s'attendre à voir ces travaux mal reçus en Hollande, taxés soit d'inexactitude, soit d'injustice par le parti de la majorité. En définitive on doit dire que l'impression qu'ont faite ces publications a été trop éphémère pour produire quelque changement notable i).
') L'article de M. Jungk a été attaqué dans un journal intitulé l)e Morgetuier (r£toile du matin) créé en opposition au journal de M. Groeu van Prinsterer, De NederlaHder, et qui a cessé de paraître en même temps que ce dernier. Le livre de M* Kôhler a été l'objet d'une critique peu bienveillante dans la Revue publiée par les théologiens de Groningue, sous le titre de Waarheid in Ue/de (la Vérité dans la Charité). Le critique attribue les appréciations de M. Kôhler à son ultra-luthéranisoie supposé. Enfin j'ai déjà parlé des colères suscitées à l'occasion de l'article de M. Sudhoff. 11 est à remarquer que les principales inexactitudes reprochées à M. S. se rapportent à l'orthographe des noms propres. C'est à tort, répond M. Herzog, qu'on a attribué à l'auteur les fautes du prote.
Le public français s'est peu occupé de nos débats théologiques. Les pasteurs français qui viennent collecter en Hollande y rencontrent en général les cercles du Réveil^ dont la physionomie difiere peu de celle que présentent ailleurs les cercles analogues. Ils quittent ainsi le pays, après un court séjour , remportant souvent d^agréables souvenirs de Taccueil fraternel qu'on leur a fait et reconnaissants de Tappui prêté aux oeuvres qu'ils ont recommandées, mais du reste peu au fait de la situation générale du pays. Lorsque j'eus l'honneur de lire mon rapport sur la Hollande aux conférences de Paris en 1855, j'eus l'occasion de remarquer combien peu on connaît en France l'état religieux de la nation, et mon travail, à défaut d'autre intérêt, avait du moins celui de la nouveauté.
Tout récemment cependant l'attention du public français a été appelée de trois cotés différents sur les affaires religieuses de la Hollande.
La Revue des deux mondes du 15 Juin contient un article sur le mouvement religieux de la Hollande, écrit par M. Albert Béville, pasteur de l'Église wallonne de Rotterdam. La nature du talent de l'éloquent prédica» teur intéressera à son travail ceux même de ses lecteurs qui se trouveraient moins attirés par le caractère sérieux des questions soulevées.
En même temps il parut dans la Revue chrétienne ^ sur le même sujet, un premier article, bientôt suivi d'un second, dû à la plume de M. Trottet, pasteur de l'Église wallonne de la Haye. M. Trottet s'est proposé non-seulement de décrire les situations au milieu desquelles il se trouve placé depuis deux années, mais surtout de les apprécier à son point de vue.
Enfin M. Groen van Prinsterer, conseiller d'État, cidevant membre de la seconde chambre des États-géné-
raux, appelle l'attention du public protestant sur ce qu'il nomme le parti antirévolutionnaire et confessionnel dans l'Église réformée des Pays-bas, dans une brochure portant ce titre, et tendant à faire Tapologie de ce parti, sur lequel M. Trottet semblait avoir porté un jugement défavorable dans un petit article, antérieur à ceux de la Bévue chrétienne, et inséré dans le Chrétien évangélique de Lausanne*
Après ces trois témoignages, qui, sortis de divers camps, semblent, en se complétant et se rectifiant l'un l'autre, devoir fournir à l'observateur sérieux tout ce qu'il faut pour former un jugement impartial , pourquoi — pourrait-on me demander — en ajouter un quatrième?
J'avoue que ce qui m'y a déterminé, ce n'est pas le travail de M. Eéville, ni celui de M. Trottet, mais c'est celui de M. Groen van Prinsterer.
Les trois auteurs me font l'honneur de me nommer» A la rigueur j'aurais pu trouver dans les paroles des deux premiers des motifs de rompre le silence devant le public français, comme m'en fournissent celles de M. Groen. Mais ces motifs auraient été d'une nature purement personnelle.
M. Eéville parle de moi d'une manière qui pourrait m'autoriser à faire quelques réclamations.
Parlant du parti orthodoxe et taxant de bizarrerie les opinions de Da Costa, l'homme de génie que la Hollande vient de perdre, il croit pouvoir rendre justice à ce parti en déclarant que tous ses adhérents ne doivent pas être considérés comme également extravagants 1). Puis il cite comme exemples, d'abord ma
Je m'étonne que l'excellent M. James, qui avec Tardeur que tout le monde lui connaît, s'est si bravement fait le champion de la mémoire de Da Costa, qu'il croyait outragée par quel-
personne, disant que je cherche à concilier mon savoir avec mes prédilections au moyen de théories métaphysiques d'une clarté douteuse; et ensuite M, Ter Haar, professeur de théologie à Utrecht.
Quant à M. Ter Haar, il n'a jamais, que je sache, été rangé I ni voulu Têtre, parmi ceux qu'on appelle le parti orthodoxe. Le supranaturalisme représenté jus-
qnes expressions de M. Trottet que l'auteur vient d'expliquer lui-même , ait entièrement passé sous silence le jugement sans doute bien moins aimable que M. Révilte porte sur l'illustre poète, et qui me semble tenir de la caricature. Du reste, sans me déclarer solidaire de Da Costa, je décline l'honneur que me fait M. Réville, et qui n'en est pas un à mes yeux, de me croire plus raisonnable que l'homme de génie, de l'amitié paternelle duquel je me glorifie. Dans un discours que je viens de publier sur Da Costa, j'ai fait ressortir la différence de nos points de vue. J'ai tâché d'expliquer celui de Da Costa par son caractère israélite. L'étude de l'histoire de son peuple l'avait conduit à reconnaître que la mission de ce peuple n'était pas encore accomplie, que la différence entre les Gentils et Israël traverse toute l'histoire. Il n'est donc pas exact d'attribuer, comme le fait M. Trottet, les idées millénaires de Da Costa à son l^lisme. On comprend qu'un auteur français en juge ainsi, puisque en effet les idées millénaires semblent en France se rattacher étroitement au point de vue 1^1. Chez Da Costa elles étaient le fruit de son point de vue historique, qu'il a développé dans un ouvrage remarquable intitulé Israël en de voUceren (Israël et les nations). Il est très vrai, comme le dit M. Trottet dans la brochure qu'il vient de publier, que Da Costa voyait dans le millennium le divin épanouissement de l'histoire. Admettant en partie la vérité de ce point de vue, j'ai cherché à caractériser Da Costa en montrant en lui l'Israélite qui s'élève au dessus de l'Eglise des Gentils; l'Israélite qui témoigne contre cette Église; l'Israélite qui annonce la gloire de cette ^clîse.
qu'ici par la faculté d'Utrecht est certainement autre chose que ce que veut ce parti, si parti il y a i)«
En ce qui me concerne, qu'il me soit permis d'abord de remercier M. Béville de la bonne opinion qu'il professe à mon égard, quand il m'attribue du savoir, et qu'il me croit trop fidèle à mes anciennes prédilections pour pouvoir les abandonner d'emblée. Ces prédilections, je ne les nie point. Toutefois, qu'il veuille en être convaincu, ce qui m'a attiré dans le parti orthodoxe I ce n'est pas l'orthodoxie, souvent de mauvais aloi, qu'il professe, mais c'est la piété de plusieurs de ses membres. Je ne saurais dire si je suis orthodoxe moi*même. Ce titre me semble exprimer un éloge, qu'on ne peut s'approprier. Me considère-t-on comme orthodoxe, je m'en réjouis; mais je ne cherche point à le paraître. La doctrine de l'Eglise me paraît éminemment respectable, mais je n'y vois pas, à beaucoup près, la parfaite et exacte expression de la vérité. Je crois même qu'il serait bon de renoncer au titre d'orthodoxe, jusqu'à ce que nous puissions porter celui de saints.
M. Béville pense que je cherche à concilier mon savoir avec mes prédilections. Ce qui signifie sans doute que je cherche à concilier la science et Torthodoxie. Je n'en ai pas la conscience. La tradition orthodoxe ne me semble nullement incompatible avec le savoir. Veuton chercher ces puits d'érudition, ces encyclopédies vivantes, comme la Hollande en a connu et en connaît encore, et devant lesquelles je m'incline respectueuse-
^) M. Ter Haar vient de se déclarer contre les tendances idéalis* tes, dans un discours académique intitulé: De hUtonca reîigionis christianae indole , hodie nimum fpreta , haud tine graoiisimo damno contemtunda ac negligenda.
ment à distance, je crois qu'elles se trouvent bien plus du côté de Torthodoxie traditionnelle, que du côté du rationalisme. Si M, Béville entend par savoir la critique négative, c'est à dire celle qui manque de principe, et qui, par exemple, dans Tétude de TÉcriture, admet un autre critère que celui de Tesprit religieux qui fait la vie du peuple juif, et qui préside à sa littérature, loin de chercher à concilier cette science avec mes prédilections supposées, je la repousse de toutes mes forces. Je veux une critique, qui ait son prin* cipe dans son objet même; je demande qu''elle ne soit négative qu'à condition (l'être positive. A mes yeux, il n'y a de négations vraies que celles qui proviennent de positions. Or comme la théologie qui domine en Hollande me semble manquer de principe, et^ livrer ainsi la science à la décomposition, je ne cherche en aucune manière avec elle une conciliation impossible. J'en suis l'adversaire déclaré et systématique.
Si M. Béville semble croire que je cherche cette conciliation dans la métaphysique, il me fait certainement trop d'honneur; quoique, quand il qualifie ma prétendue métaphysique d'être d'une clarté douteuse y il tempère beaucoup son éloge. Mes études ont été, comme elles le sont d'ordinaire en Hollande , plutôt exégétiques et historiques que philosophiques. Mais, ayant senti depuis longtemps cette lacune, je m'efforce de la combler tous les jours pour moi-même, et j'ai eu souvent l'occasion de signaler à l'attention du public théologique de mon pays cette absence de base philosophique comme un mal réel dans le domaine de la science. J'ai blâmé, autant qu'il était en moi, l'espèce de dédain avec lequel nos savants parlent des systèmes de philosophie spéculative, de ces gigantesques productions de la pensée humaine qui comme tels sont déjà respectables, Je crois que
souvent on les déclare infructueux pour se dispenser de la peine de les étudier, ou pour masquer Timpuissance où Ton est de les comprendre. Ce n'est pas ma faute, si, pour avoir professé du respect pour des penseurs comme Hegel et Schelling, on a cru pouvoir m^attribuer des sympathies excessives pour la spéculation, et si Ton est allé p. ex. jusqu'à trouver des idées hégéliennes dans un simple commentaire de Tépître aux Hébreux, qui n'a d^autre prétention que celle d'expliquer le textes). Du reste, si en effet j'étais l'auteur d'un système de métaphysique, je ne m'inquiéterais guère du blâme qu'exprime M. Réville, quand il met en doute la clarté de mes idées. Je suis sûr que, dans l'état actuel des esprits, toute espèce de métaphysique, ou plutôt tout ensemble d'idées quelques peu profondes ne saurait échapper à ce blâme. Non que je veuille me constituer juge de mon style. Que les lecteurs en apprécient la clarté par le présent écrit.
Enfin quant à ma position isolée, je ne crois pas que M. Béville soit bien placé pour en juger. Évidemment il subit l'influence, il faudrait dire peut-être l'ascendant , de l'école de Leide. Une bonne partie de son travail est consacrée à en faire l'éloge. Or on sait en Hollande combien l'école de Leide a la parole haute au sujet de ceux qui la combattent ou n'en partagent pas les vues. Les appréciations de M. Béville reproduisent assez exactement l'opinion des cercles qui se trouvent sous l'influence de cette école, opinion qu'on travaille à faire prédominer dans l'Église. Mais il s'en faut qu'on y ait réussi. Non que je nie que ma position ne soit
») Dans la revue Jf^aaràeid in lie/de, qui exprime la pensée de récole de Groningue.
isolée; mais peut-être faudrait- il attribuer cet isolement à d'autres causes qu'à celles qu'enumère M. Béville. Le lecteur en jugera s'il prend la peine de lire cette brochure jusqu'au bout. Four le moment, je me borne à observer qu'une position isolée n'est pas précisément une position sans force, i)
La place que M. Trottet me fait dans son travail sur la Hollande est infiniment plus honorable. Ce que je ne saurais accepter pour ma personne, je l'accepte avec empressement, avec conviction, pour le principe que je défends. Je crois à l'avenir du principe éthique ou moral, soit pour l'Église, soit pour la science. Je crois que ce principe est la sauvegarde de Fune et de l'autre. Je crois que ce n'est qu'à condition d'accepter
*) M. Eé ville a été créé docteur en théologie par la faculté de Leide. Son article porte trop l'empreinte d'un hommage de re* connaissance pour prétendre à l'objectivité. Je ne suis pas le seul qui ait à se plaindre de la manière dont son point de vue ait été présenté. Je m'étonne même que dans un article aussi courte et par cela même aussi incomplet, M. Ré ville, jugeant de mes élucubrations comme il le fait^ ait cru nécessaire de me nommer. Mais pourquoi son article met-il les autres facultés de théologie si fort au-dessous de celle de Leide P Puis, rend-il Traiment justice à l'école empirique? M. Réville en mesure- t-il la portée, et connaît-il Hnfluence qu'elle exerce? Enfin, s'il énumère les grands noms de ce qu'il appelle le parti orthodoxe — désignation que nous repoussons, — comment ne pas citer M. Beeta à côté de M. Yan Oosterzee?
Quand, en Allemagne, une faculté adjuge à quoiqu'un la palme doctorale, il est d'usage que le nouveau docteur dédie à cette faculté son premier ouvrage. Est-il juste de donner à l'expression de sa reconnaissance la forme d'un jugement objectif sur des situations dans lesquelles les intérêts spirituels de tout un pays sont engagés?
ce principe et de l'appliquer dans toute son étendue que rÉglise peut conquérir Tindépendance dont elle a besoin et entrer dans la voie du progrès. Je crois que la science se condamne à ne rien comprendre, et à nier tout ce qu^elle ne comprend pas, tant qu^elle se refuse à chercher dans la conscience morale son point de dé-* part et son motif.
Sous tous ces rapports je partage les vues de M. Trottet; sauf des différences, notables peut-être, dans l'appréciation de la tradition de l'Église et dans la conception de certains dogmes. Dire cela, c^est assez dire que je sympathise avec Tesprit général de son travail, bien que, sur quelques détails, j'eusse peut-être des réserves à faire.
S'il s'agissait d'une cause personnelle, le jugement moins bienveillant de M. Béville et la sympathie de M. Trottet m'autoriseraient déjà à chercher à mettre le public français, par une franche exposition de mes vues et par un simple récit de la part que j'ai prise à la lutte, en état de juger qui des deux a raison, de M. Béville ou de M. Trottet. On comprendrait alors que des jugements aussi différents ne s'expliquent que par la différence des points de vue.
Mais qu'importent mon nom et ma personne pour un public sur lequel je n'ai aucune influence à exercer et au milieu duquel je ne suis pas appelé à travailler? Certes celui qui de nos jours prétendrait dans le domaine de l'esprit à détourner l'attention des grandes questions pour la fixer sur sa petite personnalité, méconnaîtrait singulièrement la gravité des temps oïl nous vivons, et se condamnerait à l'inaction.
Ce n'est donc pas pour réfuter M. Eéville, ni pour défendre la position que me fait M. Trottet et que mes adversaires en Hollande me contestent, que j'ai pris
la plume» et que je m^adresse au public religieux de Tétranger pour appeler son jugement.
Il s'agit d'un intérêt plus général que celui de la réputation d'un individu.
Il s'agit d'un secours moral à porter, par des Églises soeurs, à une Église intérieurement déchirée.
Il s'agit d'une question de principes, qui intéresse, non cette Église seulement, mais aussi toutes les autres.
Je sais qu'on est mal venu de nos jours, au milieu d'un petit peuple, à parler d'un secours étranger: mais qu'on se souvienne qu'il ne s'agit pas ici d'intérêts politiques, que nous nous trouvons sur le terrain de l'Église ou des intérêts spirituels, et que sur ce terrain, il n'y a ni frontières, ni étroites nationalités. Toutes les Églises ne sont-elles pas soeurs? et, si l'un des membres souffre, tous les autres ne sont-ils pas appelés à souffrir avec lui?
Aussi bien n'ai*je pas pris l'initiative. Depuis les conférences de Paris en 1855, où, sur l'invitation des membres de l'honorable direction de la société évangélique néerlandaise (branche de l'alliance évangélique), j'avais lu mon rapport sur la Hollande, j'ai été invité quelquefois par les rédactions de journaux français et allemands à continuer mes communications. J'ai constamment refusé, ne voulant pas enflammer la lutte par l'introduction d'auxiliaires qui peut-être seraient mal reçus, et sentant trop la difScuIté d'être impartial pour qui s'y trouve personnellement mêlé.
Mais tout change du moment que l'un des hommes les plus illustres du pays, un homme dont, comme le dit à juste titre M. Béville, un peuple peut s'honorer, un homme auquel on ne peut refuser ni un patriotisme ardent, ni une connaissance étendue de l'état du pays, en appelle au jugement de l'étranger. Puisque M. Qroen van Prin-
sterer a cm devoir parler de nos luttes à l'étranger , s^adressant surtout à ces //amis chrétiens, en Suisse, en France et ailleurs " (p. v.) , pour lesquels son nom déjà est une recommandation , je crois pouvoir parler aussi et devoir le faire si je considère le contenu de sa brochure. M. Groen attribue les échecs qu il a essuyés à la défection de ses amis. //En 1856, au plus fort de la crise qu'avait amenée l'organisation de renseignement primaire, au moment même où tout semblait présager un succès prochain, nous fûmes délaissés par plusieurs de ceux qui auparavant faisaient avec nous cause commune." L'apologie que fait M. Qroen de ses, principes et de sa conduite implique donc nécessairement une accusation contre ceux de ses amis qu'il accuse de l'avoir délaissé au moment du danger. Or parmi ces derniers j'ai seul l'honneur d'être nommé. En face d'un Uvre qui, après avoir identifié un parti politique avec la cause chrétienne, attribue ensuite les mécomptes de ce parti à la défection de ses membres (le mot d'apostasie , qu'on attendrait ici, n'a pas été prononcé), n'est-il pas du devoir des apostats de se justifier, surtout s'ils croient que la cause qu^ils représentent est celle de la vérité, de Tévangile, et se rattache ainsi aux plus hauts intérêts de l'Église P Malgré la manière en tout point honorable dont M. Groen fait mention de ma personne, je ne saurais me faire illusion sur la portée du jugement qu'il énonce. Me taire ne serait pas seulement renoncer à cette entente fraternelle qui doit régner entre chrétiens même au milieu des plus graves dissentimens: ce serait encore compromettre sérieusement la cause à la défense de laquelle j'ai consacré ma vie. *)
>) Ceci était écrit lorsque parut la réplique de M. Trottet à M. Groen , iulitulée : La fraction orthodoxe pure dans VEglise wal-
Fuisse- je donc, malgré mon style réfugié, malgré le caractère local des intérêts sur lesquels j'appelle Tattention du public protestant, surtout de celui de langue française, ou plutôt à cause même de ce caractère local, être entendu de ce public, et spécialement de ceux qui ont lu le travail de M. Qroen. — Je prie M. M. les rédacteurs des journaux protestants d'accorder au sujet traité dans ces pages mieux qu^un intérêt momentané i). Je puis d^avance assurer à mes lecteurs que les questions locales qui y sont abordées touchent à des principes généraux qui doivent intéresser tous les chrétiens.
Je divise mon travail en trois parties:
Je débute par un coup d'oeil rétrospectif sur Tétat de rÉglise néerlandaise à Tépoque de la fondation du journal dans lequel la fraction, de la défection de laquelle se plaint M. Groen, commence à exposer ses vues, c^est à dire en Janvier 1853.
Je décris ensuite la marche des idées exposées dans cette publication, et je m'efforce d'apprécier l'influence qu'elle a eue sur la situation religieuse.
Je finis par quelques considérations relatives à l'état présent et futur de TÉglise néerlandaise.
hnne de la Ha^e , Eépotue à M, Oroen van Prinsterer; La Haye eh/ez Visier. Le travail de M. Trottet ne rend pas superflu le mien. M. T. s'est rigoureusement renfermé dans les limites de l'apologie personnelle , qui devient nécessairement une défense du point de- vue de l'auteur. Mon travail doit revêtir une couleur plus historique.
') Vu l'impossibilité, où je suis, d*être au courant de toutes les publications périodiques protestantes qui paraiseent en Hollande et à l'étranger, j'ose en prier les honorables rédacteurs qui me feraient l'honneur de rendre compte de mon travail dans leurs journaux , de me faire parvenir par la poste un exemplaire de ces articles.